jeudi 20 février 2020

Tièdes cervoises

à Valérie, Jean-Yves et Rémi

La réunion a pris fin,
dans le local poussiéreux.
La table immense n'éblouit

plus, l'heure est à la bière,
au Drapeau Rouge. Épaisses
pintes troubles. Stout ramassée.

On se presse sur la bergère, d'un
autre temps, aux coussins sans fin.
La bière est fraîche et les cœurs

chauds. De la cervoise. Tiède.
Comme dans les temps reculés.
Les frites brûlent les doigts.

On parle et on rit. Au loin,
un président, de tout son peuple 
haï, sent ses oreilles siffler.

On est bien. Merci, mes amis !


Vigilància / Surveillance

a Jordi

No diu res, o ben poc.
És poeta i espera. Confiat. 
Passen els dies. No escric.

I ell a l'aguait. Ja sap que
la meva vida és plena de nens
i trajectes, amb la pantalla

tancada. Una publicació. Una
segona. Tarda un poc i em veu
la papallona nova. Rosella!

***
Il ne dit rien, ou bien peu.
C'est un poète, il attend. Confiant.
Les jours passent. Je n'écris pas.

Et lui aux aguets. Il sait bien que
ma vie est pleine d'enfants et
de trajets, écran

fermé. Une publication. Une
deuxième. Il tarde un peu et voit
mon papillon neuf. Coquelicot !

mercredi 19 février 2020

Amètrica / Amétrique

a G. N.

Deixa els metres antics,
el càlcul lent, insistent
que li treu l'alè al mot

viu. Tanca els llibres del 
programa i vés-te'n ràpid
amb l'estimada pels camins

estrets i frondosos. Oblida
les hores llargues de l'estudi.
Aleshores entendràs l'amètrica

                                 de la vida.
                    
***

Laisse les mètres antiques,
le calcul lent, insistant
qui ôte le souffle au mot

vivant. Referme les livres du
programme et va-t'en vite
avec ton amoureuse sur les chemins

étroits et luxuriants. Oublie
les longues heures de l'étude.
Alors tu comprendras l'amétrique
                                       de la vie.
                   
               


Squales bleus

Derrière les hautes vitres,
les squales passent lentement,
inexpressifs, gorgés de passagers

atones. Frôlements immuables. Nul
désir dans l'éclat pelliculé orné
du chiffre de la ville. Je m'assieds

après de rapides salutations à mes
voisins de fortune. Lunettes épaisses,
nuques penchées sur des revues chemisées

ou des journaux emprisonnés dans une baguette
de bois sale. Non loin, une dame psalmodie
ce qu'elle lit, une autre se mouche dans un

mouvement tout aussi inintelligible. Les squales
continuent de passer à heure fixe. Nul ne les voit.
La vie n'est pas ailleurs, ni dans les textes

balayés du regard. Elle est là, dans les souffles
lourds et l'odeur douceâtre des corps échauffés.
La semaine est en son milieu. Les squales glissent.

dimanche 9 février 2020

Illa, en singular / Île, au singulier

Un dia, ja gran, una amiga em va demanar:
-Perquè t'agrada tant el peix? No vaig
saber respondre. No n'era conscient.

Portava el gust del mar dintre meu, des
de la llunyana infantesa en una costa
grisa del Nord on la gent solia menjar

eglefins fumats. Cada any, amb motiu
de l'aniversari del meu germà, la mare
treia del forn una greixera de llauna 

fosca, tallava patates i tomàtics, en 
feia un llit petit on descansava un animal
mansuet que em semblava dormit: una orada.

Quins sabors! quins plaers! Quant sol en
la trista ciutat portuària! Molts anys
després, la mare em diria que aquesta

recepta de perol de peix amb tomàtic li 
venia de la seva mare. Des d'aleshores,
porto el plat a dintre meu com una illa

singular.

***

Un jour, déjà âgé, une amie me demanda :
- Pourquoi aimes-tu autant le poisson ? Je 
ne sus répondre. Je n'en étais pas conscient.

Je portais en moi ce goût de la mer, depuis
ma lointaine enfance sur une côte
grise du Nord où les gens avaient coutume de

manger du haddock fumé. Tous les ans, pour
l'anniversaire de mon frère, ma mère
tirait du four un plat en tôle

sombre, elle coupait des pommes de terre et des tomates,
en faisait un petit lit où reposait un animal
paisible qui me semblait endormi : une daurade.

Quelles saveurs ! quels plaisirs ! Que de soleil sur
cette triste ville portuaire ! Des années plus
tard, ma mère me dirait que cette 

recette de plat de poisson à la tomate lui
venait de sa mère. Depuis lors,
je porte ce plat en moi comme une île

singulière.

vendredi 7 février 2020

Tot escoltant el Ronny Jordan

Beat and more beats. Groove. Pure
Caminen els teus dits. Arrogants.
Elegants. Ballen els meus pel teclat

negre amb unes taques blanques. Dos,
quatre amb les espatlles que es mouen
al compàs. Un. Dos. Ritme binari.

Beat. Bit. Byte. Zero. U. Vuit. Torno
als llatins. Vocal breu. Vocal llarga.
Quatre minuts del Ronny. On és la catifa

voladora? No em queda temps i el Ronny ja
se'n va anar, fa anys. Vocal breu. So llarg.
So What. Quan vegis el Miles, dóna-li records...

****
Beat and more beats. Groove. Pure
Tes doigts marchent. Arrogants.
Élégants. Les miens dansent sur le clavier

noir avec des taches blanches. Deux,
quatre avec les épaules qui bougent
en cadence. Un. Deux. Rythme binaire.

Beat. Bit. Octet. Zéro. Un. Huit. Je reviens
aux Latins. Voyelle brève. Voyelle longue.
Quatre minutes de Ronny. Où est le tapis

volant ? Le temps me manque et Ronny est
déjà parti, ça fait un bail. Voyelle brève. Son long.
So What. Quand tu verras Miles, donne-lui mon bonjour...


Avant

J'aime ces heures qui précèdent
l'arrivée des enfants, petits
et grand. Apaisée, la maison

s'offre à la disposition et à
une rapide toilette. Douceur
de la musique, appel de l'écrit,

courses oubliées, passées en revue,
un programme se dessine que l'on 
défera au gré des rires et des envies.

À Béziers, Perpignan ou Teyran, là où
il fait bon vivre sans rien attendre
car attendre ce n'est pas vivre.

Un damier de lettres

Un pré carré vert, saupoudré
de cases de couleur, à même
la table, dans l'attente des

vieux habitués de l'après-midi.
Sur le côté, une bourse close
qui fait teinter la fausse ivoire

des lettres à placer. Le café chaud
sent bon qui convoque à s'asseoir.
La séance commence et les mots,

du passé, resurgissent. Pourquoi
pensé-je soudain à Perec et à sa
Disparition, tant je vois qu'est

rare la voyelle la plus fréquente ?
Le jeu est un prétexte et dans ce
cadavre-exquis d'un autre âge,

les mots disposés sont moins l'indice
d'un triomphe que l'occasion, un temps,
de détricoter le passé. À l'envi.


Le canapé rouge

Peu à peu la maison se disjoint,
comme les pièces d'un jeu de bois.
Les caisses s'emplissent et se ferment,

Les tableaux décrochés taisent leur
regard en exhibant leur châssis terne,
les matelas empilés ont perdu le sommeil.

Seul demeure, solide sur le sol glacé,
le canapé rouge et ses coussins, un verre
de vin et la tendresse d'un regard bleu.

S.O.S.

à Sylvie, précieux regard sur le monde

Une barre d'immeuble.
Large, haute, massive.
Du verre et du béton.

Les centaines de fenêtres
qui, ailleurs, éclairées,
disent la vie, la pauvre vie,

sont, ici, le combat de chaque
heure pour préserver l'existence.
Ballet aléatoire, quand le jour

décline, au gré des prises de
service. Et voici qu'hier soir
les fenêtres s'animent et lancent

au monde, par delà les artères
vrombissantes et l'air plombé
de dioxine, un message désespéré :

S.O.S.