mardi 16 octobre 2018

Phare

Rayé de blanc et de noir,
on le trouve aux confins 
d'un paysage lunaire,

là où le gris le cède à
la couleur écumante.
Une porte de bois en ferme

l'austère entrée et ses fenêtres
sont aveugles. On dit qu'il fut
construit pour décourager l'âpreté

des naufrageurs qui allumaient
des feux pour tromper les marins
et leur faire rapine. Il n'en a cure.

Son faisceau, désormais sans gardien,
à la bouffarde culottée, tourne sans
le moindre scrupule et, au bas,

non loin, entre gris et couleur, tes
cheveux bouclent au vent, cap au sud-
est où vécurent tes ancêtres, sans phare.


Silence des gradins

Du bois clair et des courbes,
des marches larges et douces.
Nulle trace de pas ni de main.

L'amphithéâtre ignore la nuit,
les étoiles et le vent froid.
Le ciel pèse comme une soucoupe

stagnante, grise, cuirassée. Nul
bruit ne filtrera qui pourrait
parasiter la voix de l'oratrice.

Sur la scène de ce curieux théâtre,
un écran, lui aussi muet. Le temps
ne semble pas avoir de prise...

Et pourtant. Au dehors, ce sont les
ultimes préparatifs. Chrysalide d'un
jour, une société mue et son discours

se façonne sur l'écran blanc des nuits
de silence et de veille. Nul artifice.
Un souffle, une démarche : la vie...


lundi 15 octobre 2018

Demana'm / Demande-moi

Demana'm qualque cosa,
no pas qualsevol. Una engruna
de delit, un espurna de desig.

Una coseta que ni tan sols sabries
definir. Mou ses teus llavis, no parlis.
Endivinaré el sentit delejat pel teu alè,

estimada fada, funàmbula de ses meves nits
sense son, devora sa costa blava on naveguen
barques petites i pesquen es nostres infants.

***

Demande-moi quelque chose,
mais pas n'importe quoi. Une miette
de délice, une étincelle de désir.

Une petite chose que tu ne saurais même pas 
définir. Remue tes lèvres, ne parle pas.
Je devinerai à ton souffle le sens pieusement désiré,

chère fée, funambule de mes nuits
sans sommeil, le long de la côte bleue où voguent
de petites barques et où pêchent nos enfants.

Langueur de l'onde

Clapotis de l'entre-deux, entre deux mondes,
entre deux saisons. Orient, occident ; levant,
couchant. Tu te couches et tes chevilles

baignent et se dévoilent, tu fermes les yeux et,
peu à peu, le ressac te berce et t'endort.
Douceur de l'onde. Langueur. Comme les mains

de l'amant qui te délassent quand la nuit se fait,
longtemps après le soir, et que le dais de bois
sombre fait de toi une reine pour quelques heures.

Clapotis de l'entre-deux, entre deux mondes,
entre cœur et raison. Passion, penchant : le vent,
ta bouche. Tu te lèves et l'eau frissonne.

Ara t'escric / Je t'écris maintenant

Ara t'escric, que no em pots llegir ni escoltar.
La nit és freda i t'has embolicat en la funda
blanca. Estàs dormint i somiant, potser, suposo.

De mi, ja no saps res. T'hauré d'inventar un rostre
viu i una llengua nova, descoberta a la terrassa d'un
port petit quan el batlle t'anà a saludar.

Inflexions salines, pedretes pel camí. Iode per tot
arreu. Si sabessis quant m'agrada escriure't de bon
matí quan encara dorms i m'has perdut la cara.

***

Je t'écris maintenant, car tu ne peux me lire ni m'écouter.

La nuit est froide et tu t'es enroulée dans la couette
blanche. Tu dors et tu rêves, peut-être, supposé-je.

De moi, tu ne sais plus rien. Je devrai t'inventer un visage

vif et une langue neuve, découverte à la terrasse d'un
petit port quand le maire vint te saluer.

Inflexions salines, petits cailloux sur le chemin. De l'iode

par tout. Si tu savais comme j'aime t'écrire tôt le matin
quand tu dors encore et as perdu mon visage.

Tes doigts avaient glissé

Tes doigts avaient glissé, dans la nuit,
t'ouvrant à la mer en pêche hauturière.

Le rêve allant, tu traçais des chemins que
des mains, dans ton dos, avaient ouverts 

naguère. Le souffle retenu, la houle t'avait
surprise et le chalutier donnait de la gîte.

Les feux suspendus au-dessus de la cale vacillaient
et tu craignais la nuit noire, d'iode et de froideur.

Le plaisir te surprit comme viennent les Antilles.
Tu te rendormis enfin, les feux devenus des guirlandes.

Tu ne m'en dis rien mais ton sourire d'yeux plus que
de lèvres m'en apprit tant que je le couchai sur papier.

De la langue seconde à la langue tierce

à la mémoire de C.M., à G.H, aussi.

Tu le découvres, une photo au bord de l'eau.
Chaleur du sépia qui fait entrer le lieu dans
la fiction. De lui, tu ne sais rien. Une amie

t'a prêté des liasses de poèmes en une poignée
de zéros et de uns. En français, tous ou presque.
Langue seconde pour lui et qui te colle à la peau

par son élégance et par sa plastique. Et il te vient
l'idée et l'envie de la langue tierce, cette langue
seconde pour toi. Le traduire, le transporter d'un

rivage vers une île. Les mots grincent et résistent.
On dirait de vieux bahuts. Parfois les portes s'ouvrent
brusquement et ça sent les épices, la poix et la liqueur.

D'autres fois, les charnières t'entrent dans les mains,
tes jointures souffrent et s'imbibent de lymphe.
Qu'importe. Tu y parviendras. Un peu. Avant de cheminer.

samedi 13 octobre 2018

Ton front

Ton front sur la vitre :
tant de pensées qui m'échappent.
Délicieusement.

vendredi 12 octobre 2018

Comme un bateau de papier

Le souffle s'en est allé, sang glacé.
De lui ne restent que trois photos,
et un sourire forcé.

Le siècle s'est coupé en deux pour lui
faire répit. Et plus sûrs que papier plié
sur l'onde, ses mots à moi sont parvenus.

Sensualité inouïe du geste retenu après
l'étreinte. Une langue autre, adoptée
comme une peau seconde pour mieux glisser

dans l'eau, en brassées voluptueuses. 
Suffit-il de les proférer pour faire
corps et cœur avec ce passant des âmes ?

Au terme de la course

à Lionel, phoète.

Au terme de la course, est le café
au soleil, la halte nécessaire, le bock
glacé dans le cliquetis des dominos.

Et à l'intérieur, le client harassé
d'attendre et qui part au moment même
où, par une autre porte, les amis entrent,

porteurs des dernières nouvelles du quartier.
Nulle télévision ; le fil pend inerte de la radio,
oubliée dans un coin. Les verres à pied sont petits

et clairs. Le rubis du rosé lutte entre leurs parois
pour sortir au plus vite. Les habitués sont plus rapides
et déjà s'essuient les lèvres après avoir claqué vivement

de la langue. Cinq heures approchent, l'heure où, non loin
sécheront les lettres de sang sur le papier rayé au crayon,
les enfants sortent de l'école et la course, soudain, reprend.