dimanche 22 juillet 2018

Un rapide

Inattendu, imprévu, encore sans nom,
il emporte tout sur son passage et
l'Avenue d'Argentine retrouve son 

passé de torrent sans berge, tout lit,
les voitures sont des boules de couleurs
qui s'entrechoquent et sont avalées par

la nuit soudaine. De l'anthracite du ciel
à la Sienne sombre de l'eau il n'y a plus 
de nuance. Le regard se pétrifie et le corps

se délite. La grande ville aux ambitions de
Babylone des temps modernes n'est plus qu'une
coulée informe dans les soubresauts du rapide.

Un quartier humble

à Lionel qui me fit une promesse 
que je n'oublie pas

Il est à Barcelone un quartier humble
aux limites mal définies et au nombre
de divisions incertaines. Son nom dit

qu'elles sont neuf mais, dès le début,
elles furent treize. J'aime m'y rendre,
logeant, en ses marges, dans un hôtel

minable que je quitte dès que la rue
m'appelle, comme en ce jour de février,
voici plusieurs années, où le carnaval

des enfants de Porta me tira du sommeil,
à dix-huit heures précises. On y parle
castillan, les marchés sont serrés et

les coins de rue fourmillent de vendeurs
aux produits improbables. Pour l'embrasser
d'un seul trajet, on joue au funambule sur

les huit couloirs des voies rapides au trafic
étourdissant comme des gongs. Quand les pieds
fatiguent et que l'on monte haut, le bâti

s'effiloche et les herbes sèches craquent sous
les pas. Nul crucifix à son sommet, ni calvaire.
Ne les cherchez pas. S'il existe, Dieu se cache

dans les étroits cafés qui sentent le vin et l'huile
de friture. La vierge des douleurs tient boutique
de confection et les angelots espiègles font les poches

aux touristes égarés. Si Mandiargues revenait, il y
déplacerait son Sigismond de malheur et, de Montherlant,
la petite Infante de Castille s'y peindrait les ongles en violet.

Noche cerrada

Cerraste los ojos
y con la mano izquierda,
al azar, escogiste una.

Una bola de colores, 
entre las tres que teníamos. 
Roja y amarilla.

Cerré los ojos
y me reuní contigo,
orientado por tu mano

izquierda. Cundieron
las palabras como aceite
por el hule de la tienda

familiar. No sabíamos
a dónde ir. Nos dejamos 
guiar por el curso tierno

de las horas, de noche,
sin manecillas ya.
No nos despertamos

porque no nos habíamos
dormido. Fue una noche
en blanco. En rojo y

amarillo también. Al alba,
se coló el azul, cambiamos
la bandera...

...et nous nous mîmes, soudain
à parler en français.

No diguis res / Ne dis rien

No diguis res,
que s'aixeca el cel,
encara salat pels teus ulls.


No diguis res i deixa la meva
pell ser paper en blanc per als
teus dits. Sense moure'ls.


Tot just un somni. Com de cossos
adormits a la lluna de València.
Dorm, amor, i amb tu em reuniré.

***

Ne dis rien,
car le jour se lève,
encore salé de tes yeux.


Ne dis rien et laisse ma
peau être papier vierge sous
tes doigts. Sans qu'ils ne bougent.


Juste un rêve. Comme de corps
endormis à la belle étoile.
Dors, mon amour, et je te rejoindrai.

samedi 21 juillet 2018

Carrer de les Arracades / Rue des Boucles d'oreille

És un carrer estret,
un modest carreró, perdut
a dalt de la ciutat,

allà on els immigrants
es feren casetes de maó
al començament dels 70.

No hi passa ningú, ni s'hi
atura cap parella d'amants
desorientats. Un carrer

qualsevol com se'n cantaren
fa tant de temps. Si vols,
un dia t'hi invitaré.

Seurem a la fresca, callats,
compartirem el pa i la ventresca
i ens inventarem arracades de pirata.

***

C'est une rue étroite,
une modeste ruelle, perdue
tout en haut de la ville,

là où les immigrants
se firent des maisonnettes en brique
au début des années 70.

Nul n'y passe, il ne s'y
arrête aucun couple d'amants
désorientés. Une rue

quelconque comme on en chanta
il y a tant de temps, Si tu le veux,
un jour je t'y inviterai.

Nous nous asseoirons à la fraîche, silencieux,
nous partagerons le pain et la ventrèche,
et nous nous inventerons des boucles de pirate.

Et la langue

Et la langue a parlé,
sans mot dire, dans de
subtiles inflexions.

Il apprit sur sa bouche,
devinant chacun des mouvements
qui formaient sons, syllabes

et mots. Puis il goûta ses
silences au réveil, devina
ses pensées qui nourriraient

autant de mots neufs et de phrases.
Nulle volonté de la mimer ni de la
contrefaire. Elle était un horizon

neuf, avec son coloris, le souffle
de la brise sur la côte, le grondement
de l'orage dans la chaleur d'un été

étouffant. Oui, la langue avait parlé.
Il ferma les yeux et celle qu'il avait 
inventée lui parla, avec subtilité.

vendredi 20 juillet 2018

Un homenatge / Un hommage

Un homenatge humil
a un homo que no en vol.
Un amic profund amb qui xerr

varies vegades as dia. Mos coneixem
des de fa ben poc. Un any i mig, tota
una eternitat de mots i lectures vives.

Viu a Lô on l'espera sa seva estimada que
té nom de rosa i cor de menta dolça.
Mes on s'hi troba a gust és a sa figuera

verda, dins una cabanya de fusta clara
o entre les mates, de llevant a ponent.
Crec que no em podria passar un dia sense

enviar-li uns versos o beure de sa seva
saviesa. Es diu fill del mar i la calç
amb camamil·la als ulls. I l'admir, clar.

***

Un hommage humble
à un homme qui n'en veut pas.
Un ami profond avec qui je parle

plusieurs fois par jour. Nous nous connaissons
depuis bien peu. Un an et demi, toute
une éternité de mots et de lectures vives.

Il vit à Alaior où l'attend son amoureuse qui
a un prénom de rose et un cœur de menthe douce.
Mais où il a ses aises c'est près du figuier

vert, dans une cabane en bois clair
ou entre les arbustes, d'orient en occident.
Je crois que je ne pourrais passer un jour sans

lui envoyer quelques vers ou boire à la source
de sa sagesse. Il se dit fils de la mer et de la chaux
avec de la camomille dans les yeux. Et je l'admire, bien sûr.

Tu ne m'as pas parlé

Tu ne m'as pas parlé d'amour,
le vent soufflait sous la tonnelle,

portant du jasmin l'essence suprême,
m'invitant à l'envoûtante rêverie.

Tu ne m'as pas parlé d'amour,
nous avions mieux à faire, comme

de partager le vin frais et la glace
mentholée, sous le dais tendre des tuiles.

Tu ne m'as pas parlé d'amour,
je ne t'en ai pas parlé non plus.

Nous avons laissé glisser le soir
jusqu'à l'heure violette puis, pris

d'un frisson soudain, nous nous sommes
inventé les draps qui nous emporteraient.

Coins de rue

J'aime les coins de rue,
depuis toujours ou presque.

Je n'avais pas huit ans,
les copains m'apprenaient

le vélo d'une grande bourrade
dans le dos et je tournais,

tournais sans m'arrêter, comptant
à haute voix les coins de rue

traversés jusqu'au choc inévitable
avec une ménagère aux bras chargés.

Mais c'est à Barcelone que la passion
s'en est ancrée. Dans mes longues

promenades dans les rues, crayon en main.
Je voulais comprendre pourquoi une héroïne

de Juan Marsé, aux cheveux de feu, subsistait
dans le souvenir des enfants devenus vieux

comme le soleil tiède de leurs coins de rue.
Alors je suis allé de café en café, coin de rue

après coin de rue, entamant le matin d'un café
court et d'un petit sandwich au boudin blanc.

J'y ai tracé de nombreux écrits, sur des nappes 
en papier d'abord, puis sur le clavier fidèle

de mes petits ordinateurs portables. J'y ai parlé
d'amour, je l'ai rêvé, puis l'ai vécu, à cloche-pied,

le cœur dans les étoiles et la main sur le papier
jauni des romans de ma lointaine jeunesse.

A mitges / À moitié

A mitges, la lluna ens uneix,
sense que ho sapiguem, amiga.

Des d'aquí sembla un globus
perdut i partit, orfe de ta mà

estimada. Per veure'l, deixa
la xafogor dels murs grisos

i aixeca els ulls, sense por
ni vergonya. Encara som infants

que s'inventen els jocs quiets que
afaiçonen les mans i regalen el cor.

***

À moitié, la lune nous unit,
sans que nous le sachions mon amie.

Vue d'ici, on dirait un ballon
perdu et fendu en deux, orphelin de ta main

aimée. Pour le voir, laisse
l'étouffante chaleur des murs gris

et lève les yeux, sans peur
ni honte. Nous sommes encore des enfants

qui s'inventent les jeux calmes qui
façonnent les mains et régalent le cœur.