dimanche 3 mai 2026

La prière du buteur

Prière du buteur
dans le stade en silence.
Seuls le ballon et l’herbe
pour dominer les vents.

Mais déjà l’œil s’échappe
et saisit l’objectif
qui fait de ce moment
un acte intemporel.

Qu’importe si le tir
nous rapporte des points,
il est un chemin sûr
pour affronter demain.














photo : Gabriel Baudry

samedi 2 mai 2026

La mer d’Omer

Ce matin, le garçon était à nouveau là.

Il était assis sur le sable, bien calme, et il regardait la mer.


Je le voyais souvent, quand il sortait de chez lui.

Je l’avais vu au collège mais il était dans une autre classe.

Je me suis approché de lui.


Salut.

Salut. ―le garçon m’a dit bonjour et a recommencé à regarder la mer.

Je me suis assis à côté de lui, sur le sable.

Qu’est-ce que tu regardes ?

La mer.

Est-ce que tu viens tous les jours ?

Oui.

Je m’appelle Martí.

Moi, c’est Omer.

On est resté silencieux

jusqu’à ce que je lui demande :

Est-ce que tu es déjà allé en bateau ?

Oui.

Moi, j’adore naviguer !

Mon grand-père a un bateau, tu sais ?

L’été on sort pêcher avec mes cousins,

ou on va se baigner dans une crique.

Mon grand-père me laisse piloter.

Quand je serai plus grand, je m’achèterai un bateau.

Si tu veux, je peux demander à mon grand-père si tu peux venir avec nous.

Tu vas te régaler !



Le garçon m’écoutait en silence,

sans arrêter de regarder l’horizon.



Quand on trouve un endroit qui nous plaît, mon grand-père jette l’ancre

et alors on plonge tous dans la mer.

Si on regarde en bas, on voit un tas de poissons en couleurs

et les rochers et les algues.

Alors, Omer m’a regardé et m’a dit :

Mes cousins habitent de l’autre côté de la mer.

Et mes grands-parents aussi.

Je me suis senti un peu honteux.

Est-ce qu’ils te manquent ?

Le garçon a dit oui avec la tête.

Désolé.

Au bout d’un moment je suis parti

parce qu’on m’attendait chez moi.

Il a continué de regarder la mer.



Je ne pouvais pas arrêter de penser à Omer

qui regardait la mer parce que sa famille lui manquait.



Au bout de quelques jours, je l’ai revu.

Il était, comme toujours, assis sur le sable.

Je me suis approché de lui.



Salut, Omer. On dirait qu’il va pleuvoir aujourd’hui.



Omer a haussé les épaules.



Ces dernier jours j’ai beaucoup pensé à toi.

Ça doit être terrible de laisser ta famille et tes amis

et quitter ton pays.

À moi aussi ils me manqueraient.



Omer m’a regardé pour me remercier et il m’a souri.



Est-ce que tu as des frères et sœurs, Omer ?



Il a mis du temps à répondre.

Il prenait des galets et il les lançait dans l’eau.



Oui, un petit frère.

Il s’appelle Adel. Je viens ici pour lui parler.



Est-ce qu’il vit dans ton pays, avec tes cousins et tes grands-parents ?



Non. Il vit dans la mer.



Et alors Omer m’a expliqué son histoire.



Il n’était pas venu en avion mais en bateau.

Un petit bateau plein de gens,

les uns sur les autres.



Il voyageait avec sa mère et son frère

qui était tout petit et qui a été malade pendant le voyage.



Il y avait des hommes qui se battaient.

Omer a dit qu’il a eu très peur.

Le bateau bougeait beaucoup avec les vagues

et ils étaient tous trempés et ils avaient froid.

Ils ont eu également très soif et très faim.



Le petit Adel est mort avant d’arriver à la côte.

Sa mère et lui pleuraient quand on l’a lancé dans la mer.



Maintenant, ils habitent à Calafell,

et c’est pour ça que chaque jour Omer va sur la plage,

pour parler avec le petit Adel.



Quand il a fini, j’avais un nœud dans la gorge.

Je lui ai passé un bras sur l’épaule

et, en silence, on a regardé ensemble la mer.



Depuis ce jour-là, quand je monte sur le bateau de mon grand-père,

je pense toujours à Omer et à son petit frère.

Et à toutes les personnes

qui habitent, comme le petit Adel, au fond de notre mer.



Roser Blàzquez, traduit du catalan par Michel Bourret Guasteví




Une boule d'ivoire

Sur un coin de tissu

et non un tapis vert,

la boule se repose

des parties du passé.


On dirait un beau jaune,

sorti de sa coquille

pour donner à la pâte

un peu d’onctuosité.


Et voilà qu’elle reprend

sans crier gare ou presque

l’humble tâche d’aider

à repriser les mailles.


Les mailles des chaussettes

ou bien leur fil d’Écosse,

comme faisait Maman,

il y a longtemps déjà.


Je songe à l’éléphant

qui, bien avant la guerre,

nous offrit sa défense

pour façonner la sphère.


La sphère jaune d’or

qui du Sud jusqu’au Nord

a uni chaque fil

de notre beau foyer.
















photo : Alain Bourret

vendredi 1 mai 2026

À un ami dans la tristesse

À un marquis qui se reconnaîtra...


Mais qui est cet ami

qui est dans la tristesse ?

C’est l’ami de chacun,

c’est l’ami de personne.


Ou plutôt des personnes

comme toi ou bien moi.

Il connaît la tristesse

qui nous enserre tous


et qui nous fait trembler

dans le vent de novembre.

Mais voici le printemps

et ses vents bienveillants.


La brise délicate

soufflant dans les pêchers

et donnant à chacun

une envie de baisers.

Dolça melangia

Al peu de cada arbust

el record de persones

que venien aquí

a resar per nosaltres.


Les tietes tan bones

amb alguna veïna.

I l’amena xerrada

preparant el capvespre.


Oh dolça melangia

de qui ve a l’ermita

a resar per aquelles

sense qui no seria.




jeudi 30 avril 2026

Sur la roue de la vie

Sur la roue de la vie,
tu as jeté des fleurs.
Des fleurs de ton jardin
comme un bel alphabet.

Et voici que surgissent
des lettres capitales.
Sept lettres majuscules
pour décrire le temps.

Le temps de tes voyages,
au-delà de nos mers,
et de ton imagination
qui en tire le suc. 
















photo : Ingrid Obiol

Au bout de chaque doigt

Mes doigts jetèrent des baisers.

                Guillaume Apollinaire


Je regarde mes mains

et je regarde l’onde

qui coule sous mes pas

le long de ce ruisseau.


Et je pense à ma mie

là-bas dans le village

qui coud des étendards

avec de vieilles dames.


Si j’ouvre mes deux mains

comme un drapeau de roses,

je sens sa douce aiguille

en coudre les couleurs.


Mais si je clos mes yeux,

s’envolent mes pensées.

Au bout de chaque doigt

se détache un baiser.

A la vora del llac

A la vora del llac,
comença la sequera,
com si la fullaraca
s’hagués begut l’estany.

Sobre el tronc de cada arbre
hi pugen cent arrugues
com unes serps resseques
dormint la migdiadeta.

A la vora del llac,
l’estiu ha començat
deixant a l’aigua verda
la vella primavera.














foto: Caroline Signy