lundi 12 novembre 2018

Blessée

Cela a commencé par un rien,
une remarque insidieuse sur
une démarche maladroite prise

en entrant et aussitôt tordue
par le désir du mâle tout-puissant.
Puis ce furent des frôlements,

des paroles grasses, lancées 
d'un ton gouailleur à la foule
soumise des inconditionnels.

Le matin devint de chêne, la nuit
n'étant plus le havre de naguère.
Le cou faisait mal, le visage dans

la glace avait troqué son incarnat 
pour le bistre vilain. Tu craignais
le regard des voisins, du crémier,

de la factrice comme de l'huissier.
La porte de l'entreprise avait pris
des kilos, des quintaux. Derrière :

le masque grimaçant d'un carnaval à
la James Ensor faisant chœur à l'infâme
qui, de ne pouvoir t'avoir, te boutait

hors des murs. Au plus profond de l'amer,
alors que ta jupe s'était déchirée dans
la porte-revolver, tu reçus d'une amie

comme un pétale violin. Quelques mots,
une pression sur le bras, une infusion
brûlante, partagée à petites lampées.

L'homme mourut, d'une angine de poitrine.
Tu ne le sus pas. Qu'importe. On m'a dit
que tu cultivais, sereine, des myosotis...

Si tu savais

Si tu savais comme je les envie,
ces doigts sages en baguettes de fée,
que le soir mutin ravit à mes yeux,

pour de secrets délices. Si tu savais
comme je voudrais leur encre tiède
sous ma plume indocile. Je serai alors,

de ton désir, un funambule rhapsode,
clamant à l'envi l'envie de ta clameur,
le soir, ce soir, sur ton canapé rouge.

Sept heures

Ton dos endormi
est-il lézard au soleil
ou bien violoncelle ?

Ton silence

Ton silence me plaît qui entre les mots se loge.
ce battement de sang bref, qui se cache et m'appelle.
Tes yeux, ta peau, ta voix suspendue et ta vie que

toujours je recherche, dans un sourire et dans mes vers
d'appel. Je m'en repais comme l'antilope courbe ses bois
vers le tiède marigot avant que le soir ne se ferme.

Ton silence, noir de Soulages, est un son doux, continu,
qui berce mes nuits quand ton coussin est froid. Je lui
parle parfois, en silence, sans bouger les lèvres. Mais

mes doigts piaffent de retrouver leur damier sonore pour,
en rafales violines, t'écrire le fruit tendre de ton silence
que les draps, à tout moment, jalousement, eussent ravi.

Will

à J. J.

Un battement de pendule odorante
et l'homme aux cent visages, l'auteur
tout nom et sans visage, entre tes vers,

humblement, se fraie un chemin. À pas
comptés, par dix syllabes, comme on
mesure le tissu à l'aune ou à l'empan.

Amputé de son terme, son nom est volonté.
Will. Presque «oui» dans l'une de mes langues
qu'il aurait rejetée pour un godet de vin.

Mais déjà ton texte m'appelle, ce haut volume
blanc, et le train ne cesse de freiner. Puissent
tes vers être la Béatrice de Dante ton ami.

Sens- tu ?

Sens-tu l'eau qui glisse sur tes épaules,
dans l'étroite gaine de carreaux et de verre ?
C'est la mer de mon île que j'ai enfermée

dans une bulle tiède et que je réchauffe de
mon souffle avant de t'en imprégner en battements
réguliers. Le sel n'y est jamais violence et

l'iode s'y fait ambassadrice des rivages du Nord,
des fjords sombres du Septentrion que les dieux
ont oubliés pour notre plus grand désir. Attends,

attends un peu avant de t'oindre de Vanille. Attends
que je me glisse entre le carreau froid et le jet
brûlant et que, de ta vie, je hume l'humeur salée.

dimanche 11 novembre 2018

Foulées

Régulières, lourdes quand
la pente s'amorce, les foulées
dictent au cœur la ronde des

saisons. Légères en été, meubles
en hiver, tendres aux équinoxes.
Tu cours et le sang bat aux joues

qui, lentement, s'empourprent.
Jamais la terre n'est autant entrée
en toi. Et tes cellules, infinis 

systèmes solaires rêvent à d'autres
cellules, salines, sororales foulées.
et si la course éveillait la conscience ?

jeudi 8 novembre 2018

He soñado / J'ai rêvé

He soñado con la yema de tus dedos,
he soñado con tus dedos por mi espalda
y me he dormido. Profundamente.

Tienes nombre de princesa y las princesas
no existen más que en los sueños infantiles
o en el ensueño de los adultos extraviados.

He soñado con las lágrimas de tus ojos,
un llanto de goce o de gozo, como una risa
inacabable por debajo de la funda.

Tienes el valor de una obrera y las obreras
no existen más que entre las páginas de revistas
antiguas o en el libro abierto de mi corazón.

***

J'ai rêvé du bout de tes doigts,
j'ai rêvé de tes doigts dans mon dos
et je me suis endormi. Profondément.

Tu as un nom de princesse et les princesses
n'existent que dans les rêves enfantins
ou dans la rêverie des adultes égarés.

J'ai rêvé aux larmes de tes yeux,
des pleurs de jouissance ou de joie, comme un rire
interminable dessous la couette.

Tu as le courage d'une ouvrière et les ouvrières
n'existent qu'entre les pages des revues
anciennes ou dans le livre ouvert de mon cœur.

El túnel / Un tunnel

No qualsevol. Un túnel de llum,
callat, sota una ciutat estimada.
Un parèntesi fora del temps comú

on ens podríem estimar, com dos
desconeguts que l'atzar s'hauria
endut, de viatge breu i salí.

Però no m'agrada el condicional
i ja surt el tren del túnel.
La sal s'ha mullat, ens hi banyarem.

***

Pas n'importe lequel. Un tunnel de lumière,
silencieux, sous une ville aimée.
Une parenthèse hors du temps commun

où nous pourrions nous aimer, comme deux
inconnus que le hasard aurait emportés
dans un voyage bref et salin.

Mais je n'aime pas le conditionnel
et déjà le train sort du tunnel.
Le sel s'est mouillé, nous nous y baignerons.

Caresse aveugle

Caresse doucement le papier,
du bout des doigts. Ferme
les yeux, n'y sens-tu pas

des rondeurs ? Ce sont mes
doigts, au dessous, aveugles
et qui cherchent ta chaleur.

Peinant à s'y unir, ils ont
pris le clavier et, de là,
t'écrivent et te caressent.