dimanche 29 mars 2020

Vacances

Non le vide mais le plein.
La brise légère, saturée 
de senteurs sucrées ou

tendrement acidulées.
L'herbe grasse et épaisse
sous le pas franc et lent.

L'eau tiède, âpre de sel,
dans le creux de la main.
Et le temps, et l'espace...

Mots d'amour

Remisés, timides,
conservés pieusement,
pour plus tard,

pour le vrai printemps,
celui où l'on court et
s'étreint sous la tonnelle.

Mots d'amour terrés,
aux beaux jours hibernés,
dans le coton ou la sage

moleskine. Déjà si vieux
qu'on les croit d'autrefois
mais qui ont la fraîcheur

d'une cerise croquée et qui
coule entre des lèvres douces
et enfin rapprochées.

Une cuisine

Nue, parée des meubles
nécessaires, de part
et d'autre. En fond,

un mur ripoliné, sans
nulle inscription ni
éclat punaisé.

Anonymat d'un lieu bref,
dédié à l'usage. Au centre,
une table de formica clair,

dont tu as fait un commode
bureau avant le dîner frugal.
L'heure est grave et la

fenêtre petite que m'ouvre
ta caméra. Lassitude de
chaque instant et, soudain,

l'éclat du regard bleu et
le coin de la lèvre amusé.
Désir de dîners sur le pouce,

sur une place, entre les fourgons
qui s'affairent. Et de vin clair
où se mirer. Interminablement.


samedi 28 mars 2020

La beauté

Sans fard, ni apprêt,
la beauté au matin ou
dans les nappes roses

du couchant. Six petites
lettres qui commencent
comme un baiser

et finissent avec l'été.
La voix traînante et
solennelle d'Higelin

ou un coup d'osselets.
Une coccinelle ronde et
brillante en pensée

ou des fourmis dans les
jambes. Beauté paisible
ou course folle,

vécue ou patiemment rêvée.
Beauté sans qui je ne peux 
vivre, et qui me fait écrire. 



Confinada / Confinée

Confinada, la llengua s'adorm,
unes poques hores de plom.
I reviu, de cop i volta.

Alè de les passes estimades,
que m'invento cada nit, com,
abans, fa tan poc, fa un segle,

la gent s'inventava moltons per
agafar el son. Plaers petits,
mots immensos. Serenitat.

***

Confinée, la langue s'endort
quelques heures de plomb.
Et elle revit tout à coup.

Souffle des pas aimés,
que je m'invente  chaque nuit, comme
avant, il y a si peu, il y a un siècle,

les gens s'inventaient des moutons pour
trouver le sommeil. Petits plaisirs,
mots immenses. Sérénité.

Le fil enchanté

Entre nos bouches,
salive sucrée des
baisers éloignés.

Fil enchanté. Tiède
et jamais froid, que
les yeux clos ravivent.

Tisse ma toile, mon étoile,
et laisse parler Rimbaud,
pris au filet des étoiles 

filantes.



Lire, élire, lier

Lire, élire, lier,
je joue avec les lettres
d'un Scrabble laissé loin.

Le damier vert disparu,
les lettres chantent,
tantôt dés, tantôt dominos.

Hasard jamais aboli. Orienté
par la tiédeur des doigts.
Lettres identiques, accents

différents, j'élis une langue 
autre et m'y repais, et m'en repose.

Lire, élire, lier.
Je relis et relie. Les lettres,
les mots, les êtres, la vie.

vendredi 27 mars 2020

En six pieds

C'est en six que je rêve,
qu'immobile je cours,
en songeant aux détours
que m'impose la grève.

Car c'est bien une plage
que cet enfermement
et c'est toi mon ferment,
l'amorce de ma page.

Il n'est pas d'océan,
de mer ou bien d'étang,
trop inhospitalier
pour noyer mon cahier.

Et si je couds mes feuilles
journée après journée,
c'est qu'à moi tu es née
pour emplir mon recueil.

Le rendez-vous

Le sable dans la main, sec,
froid et gris, n'est pas
celui de la plage rêvée,

Le balai l'a retrouvé, tout
contre la plinthe, sous un
meuble quelconque, mais sous

mes yeux, un temps, un temps
seulement, il est ce discret
rendez-vous, un soir d'été,

dans une paillote du sud de
mon île où nos sandales, par
le jour usées, nous mèneront. 

Un plaisir

La main frôle la peau, douce et claire,
au moment de l'endormissement. Frôlement
de la cuisse contre le drap rêche. Sursaut.

Les doigts se courbent. Pliure sue. Le souffle
prend son rythme et le temps se fait autre.
Incarnat des lèvres qui s'entrouvrent. Éminence

à nulle autre pareille. La vague lèche le sable
qui se croyait oublié. Course appariée des runners
sur le sable tendre. Trébuchent et reprennent.

Les yeux se ferment et s'ouvrent sans voir. Visage
exténué. La main repose contre le drap, perlée en
son terme. La voix de la Callas, enfin, bat aux tempes.

Le quincaillier des mots

Je suis un quincaillier,
un humble quincaillier.
Blouse grise, lunettes

à monture d'acier, perchées
sur le bout de mon nez.
Toute la journée, j'ouvre

et je ferme des tiroirs
de bois blanc odorant.
Du sapin des Vosges

ou de Ménilmontant.
Et je fouille parmi les vis,
les boulons, les écrous

d'or et d'argent, mon trésor
insolite et couru, sans qui
les planches tomberaient

et le monde s'écroulerait.
Je les aligne sur la table,
m'émerveillant d'une boucle,

d'un accent, d'une ligature
malencontreuse ou d'une pointe
insidieuse. Alors, je baisse

le rideau, je retire ma blouse,
chausse mes lunettes et me mets
à écrire. Bienencontreusement.

Lire Laâbi

Lire Laâbi, au matin,
lentement. Le relire.
Savourer les vers brefs,

les sauts de ligne gras
d'ivoire suave. Retrouver
l'aimée dans le silence

de l'apostrophe. Pronom
cru. Deux lettres gravées
sur la page de vélin par

d'obscurs typographes, eux 
aussi amoureux en leur temps
et s'essuyant les mains sur

la blouse bleue avant d'aller
retrouver la promise, sur un 
banc fleuri du printemps.

Lire Laâbi, au matin,
passionnément. Le cueillir.
Et de l'écluse longer le bief. 

Sa peau

Sa peau te manque,
claire, délicate,
odorante,

que tu t'essaies à
reproduire au matin,
en frottant, lentement,

tes doigts, les uns contre
les autres. Froissement du
chemisier léger. Printemps

des sens suspendu, léger
parfum du réveil dans les draps
une nuit partagés. Étreinte

suave et mouillée, conservée
pieusement pour des temps
inhospitaliers, qui sont là.

Imagination

L'herbe a poussé, grasse,
large, brillante, sans la
faux des cantonniers.

Le chemin est vide encore,
les hommes viendront après.
C'est un matin frais

et la rosée épaissit la tige
des coquelicots qui attendent,
impatients, le soleil haut

d'avril. Sous eux, fourmille
la vie et la terre se féconde.
Temps long de la germination.

Homme, ne sors pas, pas encore,
du moins, mais pense au rythme
des saisons que tu as oublié.

jeudi 26 mars 2020

Mon Vermeer

Un pan de ciel, très haut,
insaisissable, comme un
mouchoir de mousseline

gazeuse. Bleu pâle, mais ni
blanc, ni gris, et qui dit
l'espoir, sans le proclamer,

en le glissant dans la grisaille
d'un matin biterrois. Le printemps
est là. Nul besoin d'un pan de

mur jaune proustien, même si mon œil
égayé y cligne nostalgique. La vie
vibre et se bat et tes yeux sont bleus.

lundi 23 mars 2020

Sèvres

Si loin est Sèvres
de ma table, mais
je tiens en main,

un peu de l'exquis
bleu de sa faïence,
si loquace, à force

de me regarder en
silence, à distance.
Ce sont tes yeux,

qui, même en Provence,
gardent d'Arcachon
la profondeur océane.

La table

à Marianne, 
en son anniversaire

Ta table est vide sans ma main
qui recueille chaque miette de
gâteau tombée de la tienne

pour en faire des semences de
demain. Graines sucrées, tendres
et multicolores sur qui je souffle

comme, enfant, je le faisais d'un
pissenlit translucide, déjà avide
d'un savoir que nous désirerions

tous deux.

Trenet

On l'appelait le fou chantant,
on le voyait courant, les yeux
écarquillés, égarant ses mots

et ses notes en route, puis,
le soir venu, on fredonnait
ses rengaines imperceptiblement,

détachant chacune des images brèves
de sa langue si pure. Or, à présent
sans les Barques, ni le Castillet

rosissant au matin, les doigts
cherchent ses textes et la mémoire
revient inexorablement à ses chansons.

Lectura del prefaci de La Sorra Calenta de Gumersind Gomila

Gumersind Gomila va publicar el seu primer poemari, La Sorra Calenta, el 1943, a la Societat d'Estudis Catalans de Tolosa de Llenguadoc. 
El prefaci, homenatge al Rosselló, és una valuosa aportació a la història de la literatura catalana. 
Ismael Pelegrí Pons prepara una edició de les poesies completes de Gumersind Gomila amb motiu del 50è aniversari de la seva mort. 

Lectura per Michel Bourret Guasteví, besnebot del Gumersind, poeta, traductor i catedràtic de la universitat Paul-Valéry de Montpeller.




dimanche 22 mars 2020

La rue Broca

à mes enfants, grands et petits

Il n'est pas un séjour à Paris
où je ne songe à emprunter la rue
Broca. L'emprunter. Ni la prendre

ni l'occuper, car elle ne se donne
que par instants avant de retourner,
frileusement, dans la besace de

Pierre Gripari. C'était bien avant
mais 68, un monde à la Doisneau,
un Paris de village comme dans le

Ballon rouge. J'avais vécu en marge 
de la capitale mais ce n'est que bien
loin, à Montpellier, que je m'en fis

un repaire second, loin du brouhaha
de la vie quotidienne. Les années ont
passé, le confinement m'y renvoie.


vendredi 20 mars 2020

Confinat, sense desafinar / Confiné sans détoner

al Miquel Mariano Pons

Tancat a ca seva, Miquel toca i canta.
Guitarra de fusta dorada i de vernís
càlid. Sis minutets. El temps de buidar

lentament una copa de verdejo. L'hora baixa
s'atura i ens torna el Víctor i l'Atahualpa.
No sé si el poble unit mai no serà vençut

però sé que persones com el nostre Miquel,
confinat sense desafinar, han guanyat el
nostre cor d'estepa. Per molts anys!

***

Enfermé chez lui, Miquel joue et chante.
Guitare de bois doré et de vernis
chaud. Six petites minutes. Le temps de vider

lentement une coupe de verdejo. Le soir qui tombe
s'arrête et nous rend Victor et Atahualpa.
Je ne sais pas si le peuple uni ne sera jamais vaincu

mais je sais que des personnes comme notre Miquel,
confiné sans détoner, ont gagné notre
cœur de ciste. Pour longtemps !


Et si...

Et si tu laissais au vestiaire,
le masque et les oripeaux,
l'odeur entêtante de l'alcool

gras, et te décidais à revêtir
la blouse que j'aime, à cru,
un brin espiègle, et courais

au dehors, sans jamais sortir.
Ferme les yeux et retrouve ce
moment clair du repas partagé.

Embrasure

Embrasure de la fenêtre,
déjà tiède et encore porteuse
de lambeaux de fraîcheur.

À petites lampées, l'extérieur
pénètre, malgré la crainte et
l'atroce méconnaissance.

La mort qui rôdait, au quotidien,
a revêtu une autre livrée, de mauve
et de dentelle. La parole, raréfiée,

nécessite d'autres voies : un jeu,
des images anciennes que l'on revoit
comme après un cataclysme.

Et l'on regoûte avec joie à des mots
oubliés ou raillés : rillettes, vase,
tabatière, guéridon, grimoire...

L'ombre

Il est sept heures. Le téléphone sonne.
La voix aimée jaillit et ne s'arrête
pas. Un torrent endigué, raisonné.

Tonalités de gris et de mauve. Derrière :
l'ombre, inouïe, qui toujours se terrait
et là étend à l'envi sa froide draperie.

Fièvre, céphalées, yeux troubles et
mouillés. La précision d'un scalpel
et l'ombreuse angoisse. Le téléphone

raccroché, le silence revenu, l'amour
est un soleil pâle qui vainc l'ombre 
et apaise le regard. Bleu. Si bleu.

mercredi 18 mars 2020

Déboussolés

aux pensionnaires des EHPAD

Ils ne sentent plus le soleil
de l'hiver provençal réchauffer
leur vieux fauteuil déglingué.

La conscience demeure dans les mots
échangés avec les soignants, la cuillère
de soupe portée lentement à la bouche

et les yeux, ces yeux inquiets qui crient
le désarroi, non leur désarroi, mais celui
de ceux qu'ils imaginent terrés ailleurs,

dans la crainte du mal qui court et entre
par les soupirails négligés. On les croit
oublieux, déjà partis, ils souffrent là,

retrouvant, au sein de la paix que l'on croyait
d'argent, la terreur des guerres du passé.
Ils sont déboussolés et aimants. Si aimants.

Desig frustrat / Désir frustré

Caminant cap al mar,
m'he gastat les avarques,
de la nit al matí.

A recer de la lluna,
nostàlgic he begut
de la tendra saviesa

dels meus avantpassats.
Soroll de suau silenci,
violent desig d'amor.

***

En marchant vers la mer,
j'ai usé mes sandales,
de la nuit au matin.

À l'abri de la lune,
nostalgique j'ai bu
à la tendre sagesse

de mes aïeux.
Bruit de doux silence,
violent désir d'amour.

Ciel

à Florian

Sous les pas, la terre battue,
sèche, silencieuse. Troublée,
çà et là par quelque ombre

aventureuse. Le bois s'annonce,
salvateur pour qui se tient terré.
Et entre les branches les plus

hautes, un drap tendu. Azur franc.
Du profond au léger. Horizon d'espoir.
Le souffle reprend et s'anime.


mardi 17 mars 2020

Un somni / Un rêve

al meu fill Jérôme, viròleg

Un somni. Petit. Humil.
Rodó i silenciós, com
una llàgrima perduda.

Un somni a la cantonada,
mentre breus trifulgues
sacsegen els supermercats.

El somni del alè pur, sens
treva ni futur. Senzillesa
blava de l'oxígen lliure.

***

Un rêve. Petit. Humble.
Rond et silencieux, comme
une larme perdue.

Un rêve au coin de la rue,
cependant que de brèves disputes
secouent les supermarchés.

Le rêve du souffle pur, sans
entrave ni futur. Simplicité
bleue de l'oxygène libre.

Confinamento

La marche est lente,
brève, mesurée. Une
heure, guère plus.

Les rues, désertes,
regorgent de voitures.
Comme un dimanche.

La chaussée crisse sous
le soulier et le sable
se dépose dans la rigole.

Seize heures approchent,
c'est le confinement.
Soudain, un bosquet d'arbres

suspend ma marche ralentie.
Rabougris, grêles, tordus
et poussiéreux, quelle

surprenante beauté. Silence.
Pas un oiseau. Inhospitalité
de la cité refermée.

dimanche 15 mars 2020

Ma plage

à Sarah et Victor

Ma plage tient dans la main.
De poudre et de grains, elle
a les couleurs du levant et

du couchant. Le massalé est
vergeoise du nord, le curcuma
poudre d'or de l'est. Le poivre

à gros grains a de l'ouest l'ombre
rocheuse et la poignée de petits
piments langue d'oiseau cherche

dans le sud la chaleur que la Réunion,
un jour, naguère, sut lui donner, tout
contre l'algue odorante de la vanille.


vendredi 13 mars 2020

Temps d'incertitude

Temps d'incertitude
et la vie qui glisse.
Seize heures. Le mur

est encore tiède de
midi, le silence, aux
oreilles, bourdonne.

L'Espagne s'alarme,
la France grelotte.
Si fragile est la vie

qui forcit dans le détail.
Attente des enfants,
les pois chiches gonflent

dans l'eau froide. Douze
heures. Alors que tout
se précipite, je laisse

le temps se dérouler.
J'aime laisser filer
les minutes, les heures.

De vieilles mélodies
guident mes doigts.
Maladresse du toucher,

chaleur des accents.
Le printemps est si proche
et vendredi est un treize.

I me l'estimo / Et je l'aime

Unes poques notes de fusta clara
i de cordes d'acer, a les fosques.
El terra és de sorra humida i grisa.

Cap cot, Pat toca, sense adonar-se
del temps que passa. Vella cançó
dels Beatles. Platges tecnicolor,

cossos maquillats de fang morè.
Acluco els ulls i penso en ella.
Em crida l'illa en el seu sud-est.

Binibeca de cendres i goig, carinyo,
te'n recordes? Plats compartits a
La Rueda. Nostàlgia de passes petites.

Cala Torret. L'amic Paco, el meu germà,
Philip i la pequeña habitación, la mare
retrobant els camins dels avantpassats.

El barret d'ala ampla i la passejada
lenta al fosquet quan m'havien prohibit
de banyar-me dins l'aigua gelada.

Els primers mots, la llengua nostra, tan
cara i fràgil, les rialles, el Vespino
i la Sanglas de Potxolo. Pat segueix tocant.

***

Quelques notes de bois clair
et de cordes en acier, dans l'ombre.
Le sol est de sable humide et gris.

Tête penchée, Pat joue, sans se rendre compte
du temps qui passe. Vieille chanson
des Beatles. Plages technicolor,

corps maquillés de boue brune.
Je ferme les yeux et je pense à elle.
L'île m'appelle en son sud-est.

Binibeca de cendres et de joie, ma chérie,
tu t'en souviens ? Plats partagés à
La Rueda. Nostalgie de petits pas.

Cala Torret. L'ami Paco, mon frère,
Philip et la petite chambre, ma mère
retrouvant les chemins de ses aïeux.

Mon chapeau à larges bords et la promenade
lente le soir venu quand on m'avait interdit
de me baigner dans l'eau glacée.

Les premiers mots, notre langue, si
chère et si fragile, les rires, le Vespino
et la Sanglas de Potxolo. Pat joue toujours.



mercredi 11 mars 2020

Déchiffrer

Le livre est de chiffres
et d'âpres opérations.
Mais l'enfant ne voit
que les souriceaux attablés,

les vélos qui s'élancent
et la balançoire vermillon.
Le calcul viendra plus tard,
l'heure est à la curiosité.

Sourires

Sourires. D'enfants.
Comme des poissons
d'argent derrière

la vitre épaisse.
Danse vive. Harmonie
silencieuse. Courses

soudaines. Le sourire
s'efface et le rire,
espiègle, triomphe.

Un panier

Le panier est en osier.
Un torchon à carreaux,
jeté comme une étole,

cache des victuailles
et un carafon. Silence
de l'objet dans l'ombre.

Plus haut, les pages vivent,
dans le mouvement du brasseur.
Peu d'écume, des courants tièdes,

l'envie, sans cesse repoussée,
de saisir le livre et de prendre
ses jambes à son cou, comme pour

voir au dehors, si les histoires
racontées valent la peine d'être
vécues. Un peu, beaucoup, passionnément.

Lecture

Rares sont les passants
et les magasins se vident.

Dans la lumière artificielle
de la bibliothèque, adossés
au mur clair que le soleil

oblique tiédit, des enfants
lisent. Tendre virus qui, un 
jour les saisit, pour ne plus

les lâcher. Imagiers, atlas,
livres d'histoire, un monde,
le nôtre, qu'enfiévrés, trop

souvent nous laissons de côté,
en refusant de nous y adosser.

Attente

Les lèvres sèchent,
la langue attend.
Le sang bat.

Sous elle, un ongle,
verni. Entre elles,
la pulpe vit.

À l'affût, aiguisées,
les dents. Désir sang,
passion salive.

Une écriture neuve

Une écriture neuve, audacieuse,
un spray de peinture citron, sur
les doigts et dans les yeux,

en courant après avoir crissé sur
le mur. Cette écriture je la porte
en moi mais jamais elle ne se fait

jour, comme si elle avait été demandée
trop tôt ou comme si j'avais mal entendu,
tout à mes marottes du quotidien.

Le Transsibérien roule vers Vladivostok,
dans un fracas d'acier, de glace et de
ballast. Saurais-je y grimper ? D'un coup ?

Une petite taupe

à Xavier

Une petite taupe, dans l'herbe
fraîche, sans nulle motte à côté.
Une boule de fourrure brune, avec

un petit nez tout rose. Août luit,
le siècle à deux ans. Téméraire,
mon fils avance, délicatement,

le pied. La petite taupe ne le voit
pas mais, tout à coup, elle se met à
lui grignoter la semelle.

Près de vingt ans ont passé, mon fils
est devenu grand et fort. Il travaille,
souvent dans les chemins de fer

souterrains où les murs sont de suie
terne. J'espère, toujours, qu'un jour
il y croisera une petite taupe curieuse.


La lectrice

C'est une femme usée,
la tête dans un fichu écossais.
Ses épaisses lunettes tiennent

grâce à l'artifice d'un sparadrap.
Il fait chaud mais à aucun moment,
elle ne quitte son lourd manteau.

À ses côtés, une chevelure châtain
dodeline et écoute, captivée. Une
enfant de six ans. Le monde bistre

s'ouvre au gré des pages puis,
soudain, s'obscurcit. La nuit tombe
sur la jungle de papier. L'enfant sourit.

lundi 9 mars 2020

Une robe rouge

Une robe rouge
et la vue se trouble.

Pulsion timide, impétueuse
pour qui ne sait lire et

écrit avec ses doigts 
son désir du couchant,

tout contre l'horizon.

Une robe rouge
et la vie qui s'ouvre.

Enfin

Une brouette et des outils

Il est tôt. La terre meuble
se craquelle déjà sous les
pas. Le soleil se lève, entre

les arbres. Silence du parc
déserté. De rares passants,
les bras chargés de vivres.

Nul jardinier. Et pourtant,
pimpante, dans sa livrée
jaune et verre, une brouette

attend son locataire d'une vie
de travail. J'attends, un brin,
puis je m'en vais. Je verrais

bien un ami poète s'y atteler,
avant de déboiser son humble
villégiature bleue.


Ab ovo usque ad mala

A porta tancada, la vida
humana fuig. Supèrbia fugaç
de la torre silenciada.

No serveixen de res els vells
filferros. No vindran lladres.
Creix l'herba entre esquerdes.

Perquè estic pensant en Macià ?
La caseta i l'hortet se n'han anat
i el cel tan blau es beu els murs.

***

Huis clos, la vie des
hommes fuit. Superbe fugace
de la villa forcée au silence.

Ils ne servent à rien, ces vieux
barbelés. Les voleurs ne viendront pas.
L'herbe pousse entre les fissures.

Pourquoi pensé-je au président Macià ?
La petite maison avec son jardinet sont partis
et le ciel si bleu boit les murs.



No he llegit mai / Je n'ai jamais lu

No he llegit mai La hojarasca
i ara la trobo a faltar, mentre
camino lentament pel parc

de la Pegaso. Pàgines volades,
resseques i sepultades ara per
ara, al fons del canalet.

Canten alt els periquitos, buscant
l'amor primaverenc, i els busos
vermells ronquen encegats.

Què seria sense la meva ciutat
de pobles, entre La Sagrera i
Sant Andreu? Passen fugissers

ocells grisencs, sense contestar-me.
La vida fuig dels quaderns i
batega d'amor el meu cor.

***

Je n'ai jamais lu Les feuilles mortes
et à présent elles me manquent, cependant
que je marche lentement dans le parc

Pegaso de Sant Andreu. Pages envolées,
toutes sèches et ensevelies désormais
au fond du petit canal.

Les perruches chantent haut, en quête
de l'amour printanier, et les autobus
rouges ronflent aveuglés.

Que serais-je sans ma ville
de villages, entre La Sagrera et
Sant Andreu ? Je vois passer, en fuite,

des oiseaux grisâtres, qui ne me répondent pas.
La vie fuit les cahiers
et mon cœur bat d'amour.



vendredi 6 mars 2020

Il dessine

Il dessine, à l'encre,
sur un carnet ivoire,
du monde alentour, rien

ne perce. Le trait est fin et 
le carnet tourne, à sa guise.
Un mandala, peu à peu, naît,

se développe, dans les traits
et les courbes. Arrêt. Une
rapide gorgée de bière pâle.

La fine moustache se mêle à la
mousse légère. Le travail reprend.
Le bruit assourdissant de la

ventilation ne le trouble pas.
Il est au monde et s'en détache.
Le stylo court. L'encre sèche.

Cessé

La pluie a cessé, on entend
les oiseaux qui chantent avec
timidité. Nul trille. De brefs

signaux, comme des appels à lever
les yeux de la table et à sortir
dans le matin froid et encore gras

de grisaille. Au loin, la rumeur
continue des automobiles aveugles.
Tant de vies tendues vers le soir.

Carrers / Rues

a Ponç Pons

Escriure, descriure, inscriure'm.
Sóc un poeta caminant, un home
qualsevol, no pas un homenot.

Camino ràpid o lent pels carrers
estrets o amples per descobrir-hi
les passes alienes i tan properes,

el rastre grisenc de les formigues
que som. A vegades, aixeco els ulls
i veig les pictòriques cicatrius

dels nois de Banlieue que tutegen Déu
en pintar amb sang acrílica el curs de
les seves vides, a penes encetades.

***

Écrire, décrire, m'inscrire.
Je suis un poète chemineau, un homme
quelconque, pas un grand homme.

Je chemine lentement ou vite dans les rues
étroites ou larges pour y découvrir
les pas étrangers et si proches, pourtant,

la trace grisâtre des fourmis
que nous sommes. Parfois, je lève les yeux
et je vois les picturales cicatrices 

des jeunes des banlieues qui tutoient Dieu
en peignant d'un sang acrylique le cours de
leurs vies, à peine entamées.