jeudi 30 avril 2020

Un poème

Un poème comme un bracelet
brésilien que l'on tisse
et que l'on offre,

qui colle au poignet, s'en
imbibe puis s'effiloche,
gorgé de caresses et de

regards. Des fils de coton,
baignés d'un arc en ciel.
Trois tercets, et c'est donné !

L'âge de raison

à Aloys, déjà grand

Les dernières minutes s'égrènent
et les six ans s'éloignent. Sept !
Sept ans, un chiffre tout rond

et qui claque comme un drapeau.
L'âge de raison mais, par bonheur,
pas encore l'âge des responsabilités.

L'âge des lectures et des découvertes,
des figures géométriques que la tablette
dessine comme par magie. La trottinette

ira-t-elle plus vite ? Je ne sais pas, mais,
en tout cas, je connais un petit malin et
son sourire enjôleur pour nous en donner

l'impression avant de s'échapper à toutes jambes 
en riant. Sept ans : l'âge de raison, mais aussi 
celui... d'une glace aux fruits de la passion.

Quelques clochettes

Quelques clochettes,
serrées par un lacet
et portées d'un saut.

Des fleurs fragiles,
à l'éphémère parfum,
qu'un cœur s'empresse

de donner, tendrement,
à sa douce maman.

Quelques clochettes,
pas même un bouquet.
Beaucoup mieux :

une tiède poignée pour 
réchauffer un cœur
qu'avril avait esseulé.

En passant le pont

Les éclusiers ont déserté le lieu,
abandonné aux canards et aux herbes
folles. Le restaurant a tiré rideaux

et volets. Le soleil est haut et l'envie
prend tout à coup de franchir le canal,
par une passerelle étroite. Sur la gauche

le bief, inactif, revient à la vie. Mousses
et plantes rudérales le recouvrent hardiment.
Sur la droite les lourdes portes sombres,

laissent passer l'eau vive qui chante. Longtemps
je garderai en moi le chant de cette eau et la
magie d'une sortie soudaine, au goût de l'interdit.


mercredi 29 avril 2020

Palmes

Espera. Un moment. Llarg.
I mira per la finestra
estreta, entre parets i

canyís. Mira com es mouen
les puntes de les palmes,
insensibles al pas dels

dies, quietes i segures
de la saba que, a poc a
poc, les està alimentant.

***

Attends. Un moment. Long.
Et regarde par la fenêtre
étroite, entre murs et 

canisse. Regarde se balancer
les pointes des palmes,
insensibles au cours des

jours, calmes et sûres
de la sève qui peu à
peu, les nourrit.

Lumière

Au cœur de la nuit froide et noire,
une lumière, soudaine : le réveil
des enfants, ensemble. Les langues

se délient, on s'embrasse, on descend,
on saucissonne un brin, volets tirés, 
parois blafardes. Le sommeil, inflexible,

exige son dû écorné. On remonte, on se 
salue, la lumière disparaît et la pénombre,
aussi soudainement, engloutit les consciences.

mardi 28 avril 2020

Et l'amour est venu

Et l'amour est venu, un soir,
sans qu'on l'attende. Il s'est
assis et a partagé le thé chaud

et la tarte meringuée. Il a peu
parlé, et beaucoup écouté, buvant
les inflexions des personnes

rassemblées, cueillant, derrière
chaque critique ou propos convenu,
le souffle de vie et le désir d'un

mois neuf, de terres arables grasses
sous le soc, et de mains caleuses sur
les poignées de bois. Il a laissé

glisser ses yeux, loin du taffetas gris,
là où entrent les fourmis, en quête de
sucre frais ou de restes de gâteaux.

Puis il est parti, comme il était venu.
Sans un mot, juste un souffle. Nul ne le
sut. Mais les visages, tous, en luisirent.


Teindre ou peindre

Il avait hâte de teindre 
son ordinateur. Ou de le
peindre. En rose fuchsia

ou en vert amande, après
l'avoir éteint d'un doigt,
caressant la carcasse

tiède de magnésium embouti.
D'y poser la main doucement
et d'en retirer, habile

prestidigitateur, l'une après
l'autre, les milliers de pages
lues, aperçues ou à peine

survolées. De leur rendre la vie,
ravie à Seattle ou Indianapolis,
et d'en faire l'amazonienne

ramure, à l'oxygène luxuriant,
dont la vie a besoin en ces jours.
Il avait hâte... Mais sans trop.

Indélébiles, nos empreintes

La pluie s'est abattue, soudaine, violente,
sans nulle attention pour les vélos laissés
sur la terrasse et les fleurs hâtivement

cueillies et abandonnées, dans l'attente du
vase ou du lacet. Un torrent dévale la rue,
aveugle. Le goudron, naguère chaud, tiédit

et noie le regard, derrière les vitres embuées. 
Pourtant nulle averse ne pourra jamais effacer 
les empreintes des enfants buissonniers.

Traverses

Traverses de bois, cachées par 
la poussière et le ballast,
parallélépipèdes torves et dûment

corsetés, pour oublier à chaque
passage d'un express la forêt
odorante et moussue où les chênes

poussent droit, étrangers à la vie
brève et fébrile des hommes. Belles
traverses oubliées, contez-moi vos

tendres épousailles avec l'acier doux
qui, jour après jour, se couvre de
rouille depuis que le trafic a cessé,

laissant libre cours aux herbes folles
et aux coquelicots graciles, éphémères
et si merveilleusement indomptés.

                                        By courtesy of Lionel Itié



Mascaretes / Masques

a les tres M.

S'han posat la mascareta
bonica. Avui és dia de
sortida i volen ser els

més guapos. A cara tapada
però amb els ulls oberts
i riallers. Han agafat els

patinets. Amb determinació
i una mica de temor. El món
es tan nou des que els homes

s'han tancat. A veure si no
hauran sortit cocodrils rosa
o algun rat penat de ratlles...

***

Ils ont mis leur joli
masque. C'est aujourd'hui
la sortie et ils veulent être

les plus beaux. Le visage couvert
mais les yeux bien ouverts
et enjoués. Ils ont pris leurs

trottinettes. Avec détermination
et un petit peu de crainte. Le monde
est si neuf depuis que les hommes

se sont enfermés. Voyons s'il ne
sera pas sorti des crocodiles rose
ou quelque chauve-souris à rayures.

Sargantana avorrint-se / Lézard s'ennuyant

Plorant està la sargantana,
soleta, aillada, Fa setmanes
que no la venen a visitar.

I s'avorreix. Abans, reia de
les cares presumptuoses dels
humans que se n'apropaven

per tallar-li la cua i riure
mentre aquesta feia els últims
remolins. Temps passats,

espera inútila. Ja el món és
teu. Per uns dies o unes poques
setmanes. Aprofita'l i riu!

***

Le lézard pleure sans cesse,
tout seul, isolé. Cela fait des semaines
qu'on ne vient pas lui rendre visite.

Et il s'ennuie. Avant, il riait des
visages présomptueux des
humains qui s'approchaient de lui

pour lui couper la queue et rire
pendant que celle-ci faisait ses derniers
soubresauts. Temps révolus,

attente inutile. Le monde est désormais
tien. Pour quelques jours ou une poignée
de semaines. Profite et ris !

lundi 27 avril 2020

No ploris pas / Pleure donc pas comme ça

«No ploris pas, que fas plorar el bon Déu!»
Te'n recordes d'aquella cançó del Julien
Clerc? S'havia tornat a vestir en acabar 

de cantar Hair. Eren anys d'imaginació al
poder, de bogeria, d'infinita confiança
en el progrés i l'home. Ara n'hi ha que

ploren sols. Més sols que uns pèsols sense
que Déu els tingui en pietat. O m'ho imagino?
Fa tants anys que he deixat la sagristia...

***
«Pleure donc pas comme ça, ça fait pleurer le Bon Dieu !»
Tu te souviens de cette chanson de Julien
Clerc ? Il s'était rhabillé après avoir arrêté

de chanter Hair. C'étaient des années d'imagination au
pouvoir, de folie, de confiance infinie
dans le progrès et dans l'homme. Maintenant certains

pleurent seuls. Plus seuls que des linceuls, sans que 
Dieu n'en prenne pitié. Ou bien c'est moi qui me l'imagine ?
Ça fait si longtemps que j'ai quitté la sacristie...



Un champ de coquelicots en avril

Le champ nous attend, où dansent
à foison les coquelicots pâles,
d'entre de sombres herbes sages.

Pourquoi ne pas quitter la poussière
du chemin et nous y asseoir un temps,
les bras embrassant nos genoux ?

La parole viendrait comme reprendrait
la vie dans le soleil de notre pause, 
bruissant de mille mouvements infimes.

Nos yeux se laisseraient bercer au bout des 
fines tiges de ces fleurs libres, rétives
au moindre bouquet et nous nous évaderions.



Desconfinament / Déconfinement

Desconfina'm l'estiu, fes que les ones
fresques tinguin regust de sal marina
i que al vespre la birra em taqui els

dits. Acompanya'm pels camins, a passos
lents, olorant la mel de les flors i el
groc àcid del gessamí. Pinta'm de rosa

les converses sucoses, el dia a dia, i
l'alè tendre del matí. Desconfina'm els
mesos i l'horitzó. Que la vida batega.

***

Déconfine-moi l'été, fais que les vagues
fraîches aient un arrière-goût de sel de mer
et que le soir la bière me tache les

doigts. Accompagne-moi sur les chemins, à pas
lents, humant le miel des fleurs et le
jaune acide du jasmin. Peins-moi en rose

les conversations juteuses, le quotidien, et
le souffle tendre du matin. Déconfine-moi les
mois et l'horizon. Car la vie bat.



Ton front

Au front des guerres, de glaise et de sang,
brûlant les végétaux et ravageant les champs,
je préfère ton front de claire intelligence,

ombrelle de ta voix, tourné vers l'avenir,
humant sur le chemin, un beau de panier de
fraises, pour faire, incontinent, une tarte,

un dessert. Ton front sur qui mes doigts,
tremblants et malhabiles, se plaisent à
imaginer qu'ils y apprennent à écrire.

Que riches sont les mots que ton ombrelle 
cache mais que ta voix dévoile, d'un rire
ou d'une course, au soleil du midi.

dimanche 26 avril 2020

Rubrique

On écrivait autrefois,
à l'encre rouge vif,
les mentions marginales.

Sang de vie et de mémoire,
que les années oublieuses
finissaient par assombrir 

et que je me réinvente
en lisant de vieux actes
de naissance. N'est-ce pas

pour cela que je suis devenu
professeur ? Pour que l'encre
rouge tache mes doigts, en un

rappel incessant de la vie qui
coule, de chacun en chacun, et
de l'amour éternellement partagé.

Sommeils d'enfants

Paupières closes, fines
et bombées, et qui jamais
ne cillent. Sourire des

lèvres effilées, corps
qui se reposent dans
d'improbables postures.

Silence léger, cadence
lente des respirations
qui rêvent et s'envolent.

D'Algues et d'Alexandrie

Le fleuve charrie le limon
des terres lointaines, taillant
le désert comme une lanière

de cuir sec. Au bout, est la mer,
dorée, grasse, peuplée d'algues
qui dansent comme autant de pages,

arrachées à l'antique bibliothèque
d'Alexandrie qui gît par mille pieds
de fond. Que de vers enfouis, que les

flots raniment. Alexandrie de l'estuaire,
alpha des langues anciennes que la pensée,
enivrée, écrivit, un jour, sur un registre.

Ricochets

à mon ami Lionel

J'aime écrire pour laisser
une trace des bonheurs perdus
et lancer sur l'onde étale

un galet lisse à force d'être
usé. Qui le saisit, du regard,
en prolonge les rebonds,

vers l'autre rive. Jamais jusqu'à.
J'aime à mon tour le lire, autrement,
saisir sa langue précise et dépouillée

qui embrasse le monde, le sien, distinct
et si semblable au mien. J'aime écrire,
c'est vrai. Et lui aussi. Au moins autant.

L'orage gronde

L'orage gronde. Au loin.
En lourdes nappes sombres.
Les enfants papillonnent,

étrangers à sa menace grave.
Voix aiguës, courses folles
et ces moucherons serrés qui

les étonnent tout à coup. Ça sent
le jasmin et le dimanche, l'envie
lente de converser. Légèrement.

Une traînée de carmin barre le ciel
et les yeux se voilent de noir.
Le bruit se rapproche. Les premières

gouttes tombent, d'abord gorgées de
chaleur, puis froides. Les enfants
frissonnent et courent en riant.

La vitre résonnera longtemps de leurs
cris complices. Ils attendront le soleil
derrière, puis se régaleront de friandises.

samedi 25 avril 2020

Arena / Sable

a Joan i Xec

Diuen que torna l'arena
a ses platges del sud.
Devora es xiringuitos buits,
m'invent una altra illa,

aquesta des meus avantpassats.
Llinatges abraçats, trenta-dos
vents embogits, com aquells
que ensuma encara, a Ciutadella,

l'amic Joan. Cocons de mots, 
com aquests que fulleja encara
l'amic Xec d'entre les pàgines
gruixudes dels llavis combinats.

Diuen que torna l'arena
a ses platges del sud
i per fi retrob sa flaire
dels amors passats.

***

On dit que le sable revient
sur les plages du sud.
Tout près des paillotes vides,
je m'invente une autre île,

celle de mes aïeux.
Noms de famille épousés, trente-deux
vents en folie, comme ceux
que hume encore, à Ciutadella,

mon ami Joan. Des anfractuosités de mots,
comme ceux que feuillette encore
mon ami Xec, entre les pages
épaisses des lèvres combinées.

On dit que le sable revient
sur les plages du sud
et je retrouve enfin l'odeur
de mes amours passées.


Manque

Le goût de ton sexe me manque
que tu m'avais offert, naguère,
m'invitant au silence des conques
épousées où, les jambes retroussées,

on attend la marée basse pour cueillir,
de la mer, les fruits les plus aimés.
Le goût de ton sexe me manque, et sa
respiration, son chuchotis et ses 

silences, ce dialogue qui retardait
le jour, les draps enturbannés, la vapeur
de la douche ou, plus simplement,
la surprise du jour et son café brûlant.

Falaivres

Tendre ressac de la mer,
qui trouble mon sommeil.
En lente cadence, l'insomnie
soulève un instant mes paupières.

J'imagine alors une côte au couchant.
Des falaises de grès rose, comme
les Côtes d'Armor. Épaisses, recelant
la vie dans chaque anfractuosité.

Mon sac sur le dos, rempli d'arômes,
je serpente entre les vallons que le vent,
inclément, a creusés, j'y fredonne
insouciant d'antiques mélopées

et en gaélique je m'y époumone. Que la vie
est belle quand dans le rose on peut respirer.
À tant sillonner mille replis et bosquets,
j'en ai oublié ce vieux temps qui passait,

et la tombée du soir me surprend, dans
le feu de tes lèvres à l'aube. Matutinal
crépuscule, je guette le rayon vert
et fais de tes falaises mon doux confinement.



vendredi 24 avril 2020

Rêve de papillon

à ma fille Anaïs

La petite avance,
à pas serrés. Contre
elle, sa poupée.

Dans sa main, tout
comme ses cheveux
blonds que la brise

décoiffe, un gentil
coquelicot s'affaisse,
la tige épuisée

Ses pétales, serrés,
rouge vif, tiennent
encore. Bientôt, ils

s'affaisseront à leur
tour, se détachant les
uns des autres, pour s'en

aller voler parmi de vertes
graminées et d'autres fleurs
libres, parce qu'à la terre

soigneusement attachées. vol
gracile qui fera sourire la
petite qui, à son tour, volera.


L'eau vive

Si loin sont la source
et l'embouchure. Seize
heures sonnent quelque

part, le groupe s'est
enfui, balayant d'un 
rire le rayon précis

et les soixante minutes.
Les herbes sont hautes
que jalonnent, serrés,

les coquelicots. On rit,
on se pousse, on dévale
la pente jusqu'à l'ombre

fraîche. Là, à l'abri du
regard des gendarmes et 
des horloges graves,

la main caresse l'eau
vive, suivie bientôt
des mollets retroussés,

les chaussures à la main.
Ocre du limon des hauts
cantons emporté prestement

et des paillettes d'or que
les enfants croient saisir
entre leurs doigts. Deux

heures se sont écoulées, on
se rechausse et on remonte
la pente en traînant des pieds

et en fredonnant «Y'a d'la joie».
Le soir sera de chuchotements
et la nuit d'encre brune.

Renaissance

à Tanit

Elle est cette enfant
qui naît à la vie, au
souffle tiède, tout

contre le sein de sa mère. 
Tons pastels du monde qui
l'accueille et qui lui fait

berceau. J'ignorais son prénom,
je la croyais Avril. Mais, yeux
clos, elle entend Tanit à ses

petites oreilles. Cinq lettres,
comme les cinq doigts de chacune
de ses menottes qui nous guideront

bientôt dans un printemps de roses
et de jasmin où le temps s'égrènera
aux clochettes des glycines.



Frises encara? Tu brûles encore ?

- Jo friso per...
Paraules antigues,
com d'un magnetòfon
rovellat.

Mots desfermats, sense
raó, amb precipitació
i cobdícia. En dir-los
descuidava l'olor groga

del gessamí i el tic tac
del rellotge. Ara ja no friso.
Tancat entre quatre parets
de formigó gris,

deixo entrar, a pinzellades,
la sal joiosa de la vida,
escolto el refilet dels ocells
i miro com avancen les formigues.

***

- Je brûle de...
Paroles anciennes, comme
tirées d'un magnétophone
rouillé.

Mots détachés, irraisonnés,
prononcés précipitamment, 
avec cupidité. En les disant
je négligeais l'odeur jaune

du jasmin et le tic-tac
de la pendule. À présent je ne 
brûle plus. Enfermé entre quatre 
murs de béton gris,

je laisse entrer, par petites touches,
le sel joyeux de la vie,
j'écoute le gazouillis des oiseaux
et je regarde avancer les fourmis.


Tes lèvres

Elles s'entrouvrent sur la mer
interdite où avancent gravement
des minéraliers.

Leur nacre reçoit peu à peu les
grains d'un sable gris que ne
foulent plus les pas des haleurs.

Elles cassent soudain la gangue
du grès que le silence dépose
et éclatent du rouge somptueux

du fruit mûr, subtilement acide,
et qui tache, nonchalant et narquois
les doigts et le cœur de l'amant éloigné.





L'inspiratrice

Elle est celle qui franchit
les portes closes, les fenêtres
ajustées, celle qui outrepasse

l'étanche frontière entre les
souffles et les gestes, ouvrant
d'autres fenêtres, petites et

colorées pour laisser filtrer
le grain cassé de sa voix et
l'éclat de son regard. Par elle,

je voyage dans le temps et dans
l'espace, pareil à Isambard Brunel,
rêvant de tenir la terre dans sa main.

Je guette l'heure matinale où elle
ouvre délibérément sa fenêtre petite
et entreprend de lire le monde en trois

langues germaines. C'est alors que je
la joins et lui demande de m'éclairer
sur ces jours confinés, ma mère.

mercredi 22 avril 2020

Ombra / Ombre

Són quatre i pengen d'un 
fil fosc. Quatre pinces?
Ombra de la realitat,

miratge del sol i de la 
paret emblanquinada.
Solitud dels objectes

sense funció. Sobtat
solipsisme de l'ésser
que els observa, tractant

de treure'n sentit. On és
la roba molla, la brutícia
del caminar enfeinat pels

camps lliures? No veu res,
observa i espera. Espera
i esperança. Com nosaltres.

***

Elles sont quatre et pendent d'un
fil sombre. Quatre pinces ?
Ombre de la réalité,

mirage du soleil et du
mur blanchi.
Solitude des objets

sans fonction. Soudain
solipsisme de l'être
qui les observe, essayant

d'en tirer la signification. Où est
le linge mouillé, la saleté
de la marche affairée dans les 

champs libres ? Il ne voit rien,
il observe et attend. Attente 
et espérance. Comme nous.

by courtesy of Pau Gener


Nocturne

Quand le vers ne vient pas,
regagne ta couche et dors.
Serein il t'y attend.

Rose d'avril

Elle s'ouvre au matin,
laissant perler la rosée.

La pénombre n'est plus,
qui l'habillait de bure,
serrée dans une camisole.

Elle n'a pas d'yeux. Ses yeux,
ce sont ceux des admirateurs,
tremblants de désir.

Elle est couleur et elle est peau,
du safran clair à l'incarnat foncé.
Elle s'ouvre et se gonfle de mille

lèvres qui s'offrent aux baisers.
Un nez la frôlera, plus insistant.
Il la humera, longuement.

Puis une main, invisible, la coupera,
la plongeant aussitôt dans l'eau
froide d'un vase étroit et lisse.

Elle se fanera, pleurant ses épines
par l'eau amollies. Ses pétales, un
à un, tomberont. Pieusement,

je les ramasserai, et en ferai,
pour mon livre, un bouquet.
Serrées dans l'obscurité,

les pages, vivifiées, sentiront
le safran et l'aurore incarnée.


Jeanne ou l'amour remisé

Un nom croisé, au hasard
des pages, une figure gracile
qui disparaît aussitôt.

L'amour sur un malentendu.
On trébuche, on s'affaisse,
on est retenue. On se marie.

Puis la vapeur du repassage,
l'enfant qui ne vient pas,
les heures lentes qui battent

gravement au mur du salon.
Jeanne n'est pas heureuse,
le sait-elle ?

Un jour, elle quitte la remise,
sans un mot. Le roman, oublieux,
l’abandonne.

mardi 21 avril 2020

Nostalgie des hexasyllabes

Serrés parmi tant d'autres,
mes livres croient dormir,
dans la pression aveugle
qui noie le noir et blanc.

Parfois un vers s'échappe
qui me prend par la manche
pour libérer ses frères,
libres ou bien métrés.

C'est un hexasyllabe
et je l'ai reconnu.
Espiègle et enjoué,
c'est leur porte-parole.

Et je revis enfin
ces heures bien fécondes
où je me promenais
dans une ville blanche,

cherchant comment mimer
le poids des découvertes
et les poissons d'argent
qu'un sachet dévoilait.

Avant de refermer
le volume broché
je dérobe à ces heures
tout le prix d'un baiser.


Barcelonaître... ou renaître, oui, mais quand ?


Amarillo no es groc

a los alumnos de la UAB

Ya es hora de fantasear,
de cerrar la clase atenta
y de regresar a la humilde

cocina. Fueron horas nuevas,
a distancia, con preguntas
escasas pero profundas.

¿De dónde salen los versos,
las imágenes, los abruptos
encadenamientos?

No importaban mis respuestas,
lo esencial radicaba en la
interrogación y el cariño

que cada uno profesaba por un
objeto. O un color. Amarillo
no es groc. Ni yellow, ni jaune,

ni giallo. Decir el color con
la lengua del corazón es cantar
su ausencia con la sensualidad

del ritmo y de los sonidos.
M'estimo més la rosa groga.
¿Y tú? ¿La amarilla?




















by courtesy of Sebastià Esteve.

lundi 20 avril 2020

Cares i rostres / Figures et visages

M'estim ses cares
conegudes, cares al
meu cor. Ara que només

les puc veure a distància,
artificialment, amb uns
gestos mecànics i una veu

de metall que no reconec,
busc es relleu des rostres.
Un nas, uns llavis, una cicatriu,

s'olor tendra de sa cervesa
compartida quan feïm el vermut
i me cauen llàgrimes de goig.

***

J'aime les figures 
connues, chères à
mon cœur. Maintenant que

je ne peux les voir qu'à distance,
artificiellement, avec des
gestes mécaniques et une voix

de métal que je ne reconnais pas,
je cherche le relief des visages.
Un nez, des lèvres, une cicatrice,

l'odeur tendre de la bière
partagée quand nous prenons l'apéritif
et que je pleure de joie.


No me dejes

No me dejes sin palabras,
que la arena se fue y
mi mano se abre en vano.

Llueve sin cesar por la
triste azotea. Ya guardé
los juegos de los niños

y el libro oloroso. Azahar.
Es lo que me falta en este
preciso instante. Tu pasión

por el azahar que sabes declinar
según las lenguas de tu corazón.
No me dejes sin palabra...