dimanche 28 juillet 2019

La bien gardée

à M. F.

Les noms ont leur histoire
et la passion fait trembler
tes doigts.

Tu feuillettes un guide aux
pages cornées. Une édition
ancienne, bonne pour le pilon,

mais dont tu sais qu'elle guida
des voyageurs du dimanche vers
de nouvelles contrées.

Essaouira, où tes enfants rient
au soleil du couchant. L'antique
Amogdul, comme un verrou de roches

sur l'océan. La Mogador des marins
portugais, défiant les vagues froides
en quête de richesse. La boucle bouclée,

tu songes à ce feuilleton qui fut tant
pour toi, situé dans un château non loin
du lieu où tu demeures. Savais-tu en goûtant

aux amours des Gens de Mogador, que le destin
de la chair de ta chair t'y conduirait, comme
on tire la barque sur le rivage après l'avoir

emplie de poissons argentés ? Essaouira, Mogador.
Le Maroc et la France, par la chimie épousée.
Caresse le vieux livre, il l'a bien mérité.

samedi 27 juillet 2019

Es retorn / Le retour

Passaren anys i panys
però poques monedes
de plata.

Allà, a sa terra fada,
pensava en es dos amics
seus. En Joan i en Paco.

Tenien sa mateixa edat
o gairebé. Un dia, reunits
a una terrassa de s'Esplanada,

sota sa mirada d'un altra Joan,
en Petrus, fotògraf, s'havien
inventat açò de Sa Caixa B,

per a burlar-se des corruptes
i enaltir s'amistat més forta.
Begueren sengles cerveses

i se n'anaren, es cor ple d'or.
Passaren anys i panys i es seu
record s'ha fet de plata.

***

Des tas d'années sont passées,
mais bien peu de pièces
en argent.

Là bas, sur la terre fade,
il pensait à ses deux amis,
Joan et Paco.

Ils avaient le même âge ou
peu s'en faut. Un jour, réunis
sur une terrasse de l'Esplanade

sous le regard d'un autre Joan,
Petrus, photographe, ils s'étaient
inventé un curieux nom de groupe,

les dessous de table, pour railler
les corrompus et exalter l'amitié.
Ils burent chacun force bière

et s'en furent, le cœur plein d'or.
Des tas d'années sont passées dont le
souvenir s'est tissé d'argent.



jeudi 25 juillet 2019

Les mots de l'ami

Par L.

Ta vue a baissé avec le soir,
alors tu me confies ta voix,
jusqu'à ce que la nuit se fasse.

Le chenal est calme, l'eau sombre.
Ce sont les dernières lueurs du soir.
Elle s'est assise au bord de l'eau,

un carnet entre les mains, et elle écrit.
Lentement, avec application. Un journal,
ou bien des vers. Elle est brune,

dans une robe verte qui jette un éclat
sage sur la rive désertée. Tu ignores
tout d'elle et tu la laisseras partir,

riche de la chaleur qui s'apaise et de 
la vie qui renaît sous la surface étale 
et au cœur de la berge buissonnante.

mardi 23 juillet 2019

Écritures volatiles

à Hadrien

Creusés dans la terre, tendus de goudron rouge,
deux bols accueillent les sportifs. Trottinettes,
planches à roulettes, vélos au dessin faussement

simplifié, se croisent, se frôlent sans jamais
se heurter, au son d'étranges cylindres dressés
çà et là. Grâce des figures et des attitudes,

peu d'échanges verbaux. Casques ou casquettes
vissés sur des visages fermés ou extatiques,
les initiés n'ont cure de la chaleur intense.

Il est dix-neuf heures. On se croirait au zénith
et l'eau parfois manque. Je regarde les entrelacs
que dessine mon fils sur l'asphalte rouge mat.

Lente et saisissante calligraphie dont l'alphabet
m'échappe et qui ne laissera aucune trace sur les
bols désertés. La nuit boira la blanche espèce.

dimanche 21 juillet 2019

Une seule vie, pour être réunis

à C. P.

Le Christ est descendu de sa croix.
Du bois de supplice ne subsiste qu'un
cube noir. Sa chair, tendue de sombre

transsudera tout au long du spectacle.
L'effort, la passion, le rire et le cœur
de la salle suspendue. Odyssée immobile

d'un homme qui donne sa vie pour mieux nous
réunir, n'étaient quelques sorties rapides
derrière le rideau-muleta pour chiper une

guitare ou s'éponger le front. Femme, homme,
dieux et mortels, animaux et vents mauvais,
tout passe par la voix et sur le visage de

Camille. Quatre ans de travail et une longue
caravane dans l'Hexagone, de Paris à Toulouse,
en passant par Avignon. Zeus tonitrue, Athéna

minaude, Euryclée, en Madeleine éplorée, reconnaît
le fils de lait dans la toilette brûlante. Pénélope
et Ulysse s'unissent dans le tournoiement final des bras.

Hiérogamie du verbe et de la scène.


samedi 20 juillet 2019

Llengua / Langue

No entens la meva llengua
i la confons amb l'espanyol
dels carrers.

Però ja sé que a la nit, foscs
els llençols, passes el dit sobre
els seus mots estranys i me n'inventes

la veu. Tendresa de les inflexions
com un xiuxiueig de rierol. Frases i
girs et parlen de mi i el món es desperta.

***

Tu ne comprends pas ma langue
et tu la confonds avec l'espagnol
des rues.

Mais je sais bien qu'à la nuit tombée,
sous tes draps sombres, tu passes le doigt
sur ses mots étranges et tu m'en inventes

la voix. Tendresse des inflexions
comme un chuchotis de ruisseau. Phrases
et tournures te parlent de moi et le monde s'éveille.

Ma rue

Le ciel est de lait gris.
Bruits menus des appareils
qui veillent.

Les baies s'ouvrent à une vie
qui tarde à se déployer.
Sur l'asphalte tiède, volettent

des graminées : le vent se lève
et les palmes m'appellent. Je sors.
D'un regard, j'embrasse ma rue,

songeant à un ami de cœur et d'âme
qui se dit le meilleur poète de
ma sienne, si courte et inhabitée.

Je vis rue de Montaillou, une voie
étroite à l'enseigne de guingois.
Quartier aux noms de villages.

Qui se souvient de ce village occitan
du XIVe siècle, minutieusement ratissé
par Emmanuel Le Roy Ladurie ?

Le vent qui forcit m'en rapporte soudain
les rides et les soupirs dans une envolée
de pages que mon pouce arrête, nostalgique

de ta peau. Volets tirés comme autant de
paupières, les habitants dorment. La semaine
touche à sa fin et juillet déjà bascule en août.

Lune de juillet

Ronde, pleine et froide.
Pas l'ébréchée de l'éclipse
ni le croissant pointu

de sa gibbeuse silhouette.
Immobile, la lune veille
sur ta nuit silencieuse

et m'invite à écrire,
lentement à sa lueur.
Des mots brefs, d'iode

et de varech. Délaissant
les sommets où la neige
le dispute à la roche

aride, je cherche mon cap,
ce Finistère où la terre
disparaît en se prosternant

devant la lune qui dort et
sourit aux marins incrédules
dont elle est la seule foi.



Une pièce

à J. R.

Tirée de l'antiquité, de la parole aveugle
d'un rhapsode au long cours, elle déploiera,
en un tournemain,tout un monde de passions.

Choisie par un homme jeune pour plus jeune
encore, elle est parole vive, dans l'obscurité
terrée, et qui attend de l'or des acteurs

un claquement de cymbales. Bien sûr, l'Odyssée
est un souffle second. Moins tonitruant, plus
curieux des mondes et des coutumes singulières.

Mais la vie n'est-elle pas ainsi ? Une suite et
une reprise des battements ancestraux que, rendu
fou, le rire défait pour assurer encore mieux.

Je n'en sais rien. Pas encore, du moins. Le petit
théâtre dort, sa lourde porte tirée. L'onde n'y bat
pas, dimanche viendra, qui ameutera les sirènes.

Une table

Une table. Unique. Taillée au cœur du bois
vivant. Les branches ont cessé de battre
au vent clair et d'accueillir des oiseaux

le cycle des saisons. Dépouillées, équarries,
elles réchauffent l'âme des pauvres foyers.
Du cœur de l'arbre, caché aux yeux et aux mains

des aimants qui y inscrivaient initiales et dates
en promesse d'éternité, un jeune homme a tiré
l'essence massive qui vit dans le silence.

Si d'aventure le feu gagnait la maison, en marge
de la ville, la table, seule survivante, deviendrait
un solide radeau pour accueillir une famille unie.

Il n'en est rien et, à défaut d'horloge, la surface
lisse de la table donne aux convives impromptus
le grain et la saveur d'un temps remémoré.

dimanche 14 juillet 2019

Une chevelure d'étoiles.

Un pont. Dans l'obscurité. Tous feux éteints.
La foule s'y masse. En silence, ou presque.
Les regards se tournent vers la lune pleine,

voilée d'une brume légère. On s'interroge sur
l'heure. Soudain un bruit sourd et une fusée
qui monte haut. C'est un samedi de la mi-juillet,

si loin de la Bastille parisienne, de ses piques
et de ses cocardes de couleurs. J'ai laissé
mon appareil mais, à côté de moi, les chevelures

rebondissent d'écran en écran. Je n'en ai cure.
Pour moi, ces quinze minutes m'offrent autant
de variations sur une chevelure unique, de poudre

noire et d'éclairs. De ces étoiles d'un centième
de seconde il me restera bien plus que dans la
mémoire des appareils froids et silencieux.

Un regard d'enfant que je n'ai jamais perdu et la joie
simple et profonde de vivre dans une république, décriée,
menacée, mais qui m'a placé, ce soir, au cœur de la nuit.



samedi 13 juillet 2019

Esper / J'attends

Esper s'estimada d'ulls clars i de pell fina.
No tenc el cos cansat de la memòria ni vull
avorrir-me. El temps és tan febrós i juliol

tan breu. As fosquet, sobre el riu, tiraran 
petards i escarapel·les de colors. Buscaré
més enllà del fum de ball, el cometa de Halley

qu'ensenyava es meu besavi des d'un terrat
del carrer de Gràcia, i, si el veig, tot d'una,
te'l dedicaré, rosseta blava del carrer d'Avinyó.

***

J'attends mon amoureuse aux yeux clairs et à la peau fine.
Je n'ai pas le corps fatigué par la mémoire ni je ne veux
m'ennuyer. Le temps est si enfiévré et juillet

si bref. Tard ce soir, sur le fleuve, on tirera
des pétards et des cocardes de couleurs. Je chercherai
au-delà de la fumée de bal, la comète de Halley

que montrait mon arrière-grand-père d'une terrasse
de la rue de Gràcia, et, si je la vois, incontinent,
je te la dédierai ma blondinette bleue de la rue d'Avignon.

Les couleurs de l'âge

à I. P. P.

Volets tirés, la maison est un bateau ivre
qui sombre dans un sirop épais et glauque.
Le corps économise le geste, l'œil se souvient.

Un regard bleu courant dans le théâtre des rues.
Des vers aimés que rapporte un ami cher, comme
on peigne la grève en quête d'improbables trésors.

Lire. Résister à la tentation de traduire pour ouvrir,
comme tant d'autres fois, l'éventail insulaire à la
foule pressée. S'arrêter sur un mot, une image,

une couleur qui a le goût aigrelet du fruit premier
qui, de la femme et de l'homme, trancha une frontière
sûre. S'abandonner et oublier le bateau ivre sirupeux.

vendredi 12 juillet 2019

Cigales

Le soleil est déjà chaud,
derrière le coton de couleurs.
Nul bruit dans la maison,

sinon le cliquetis du clavier.
Au dehors, invisible chevelure,
les cigales chantent à l'unisson,

en vagues, en nappes de gravier
aveugle. Je pense aux chrysalides
cueillies enfant à l'Alhambra de

Paulhan, long jardin nu et fleuri
qui bordait les voies de l'antique
gare. Nous jouions avec mon frère

à les chercher, nous émerveillant
de leur porcelaine poussiéreuse.
La cloche sonne neuf heures.

Les cigales n'en ont cure. elles
ont tant à faire et si peu de temps
à y consacrer, immobiles, terrées.

jeudi 11 juillet 2019

Quelques boutons

Petits si petits, avec leurs deux trous
francs, dont l'usage s'oublie, ramassés
dans la main. Translucide, un fil souple

les lie, inventant une histoire à glisser
au creux de l'oreille, à l'une puis aux deux.
En deux grappes d'argent, les boutons ont quitté

l'étroite échoppe à l'accent allemand et d'une belle,
ils guident les pas décidés dans la vieille cité.
Jusqu'au soir où ils cloront la boutonnière de ses yeux.

Rougeurs

Tout est rouge. Le velours
des fauteuils, la moquette
de la salle, le papier peint

usé de l'interminable escalier.
Un enfer bruyant aux allures
joyeuses d'une bonbonnière

replète. La lumière s'éteint.
Sous les feux de la rampe,
toute de rouge vêtue, une artiste

rougit. Pour peu de temps. Elle court,
s'arrête, nous invective avec gouaille et
le cru des chansons de nous faire rougir.

El contrabaix / La contrebasse

De fusta vella, perdut el vernís,
d'esquena sembla un home rabassut,
pidolant al cantó agre de la vida.

Desdenyant l'arquet, uns dits curts,
mandrosos, acompanyen la lletania
de la llengua oblidada. Poques notes,

un ritme conegut, les ganes de deixar
els carrers i de pentinar al matí
les pàgines rosses de l'antiga biblioteca.

No li he vist la cara, tan sols la barba
canosa d'un profeta bíblic, cec entre tants
descreguts menjant a deshora la carn de cada dia.

***

En vieux bois, ayant perdu son vernis,
de dos, elle ressemble à un homme trapu,
mendiant au coin aigre de la vie.

Dédaignant l'archet, des doigts courts,
paresseux, accompagnent la litanie
de la langue oubliée. Peu de notes,

un rythme connu, l'envie de laisser
les rues et de peigner le matin
les pages blondes de l'antique bibliothèque.

Je n'ai pas vu son visage, tout juste la barbe
chenue s'un prophète biblique, aveugle entre tant
d'incroyants mangeant à pas d'heure leur viande quotidienne.

Ladino

Entendre au coin d'une rue,
entre les cordes graves et
les aiguës frottées, une voix.

Arrêter la marche grave, tendre
l'oreille, reconnaître les inflexions
inventées d'une langue oubliée, les mots

simples du quotidien oriental, les livres
serrés d'une bibliothèque séfarade où le
roman le dispute à l'hébreu, glisser une

pièce d'argent dans un chapeau poussiéreux,
deux trois mots à des yeux bleus entre des
mines graves, puis reprendre la marche, riche

d'une langue neuve et d'un quotidien aboli.
Tel fut le hasard saisissant d'une chaude
soirée de la première quinzaine de juillet.

dimanche 7 juillet 2019

El no-retrat / Le non-portrait

a l'O. i al F.

No voldrien ser retratats. Tenen d'altres projectes
i d'altres ocupacions. S'escapen del «fin de semana»
que tenim tants per a somiar amb un cap de setmana

de descans, el dilluns, entre fusta i mar. Mentrestant, 
treballen, incansablement. Els clients no els veuen, 
els ignoren, no saben la vida de penes i joies que porten 

a l'esquena. Demanen, exigeixen. Tenen set, la nena vol anar 
al bany. Que les «morcillas» són «morcillas» de veritat, oi? 
A la paret, callats, els nussos de marina s'embullen encara més.

A vegades, l'Olga mira el seu home amb una llampada de tendresa.
Mig burleta. Perquè sap molt bé que l'amo, rere el mostrador,
amaga tot un món de records i de somnis mariners.

***

Ils ne voudraient pas qu'on fasse leur portrait. Ils ont d'autres projets,
et d'autres occupations. Ils s'échappent de la fin de la semaine
qui est notre lot à tous pour rêver à un début de semaine

de repos, le lundi, entre bois et mer. Pendant ce temps,
ils travaillent, infatigables. Les clients ne les voient pas,
ils les ignorent, ne savent pas la vie de peines et de joies qu'ils portent

sur leur dos. Ils demandent. Ils exigent. Ils ont soif, la petite veut aller
aux toilettes. Les boudins sont bien de vrais boudins, n'est-ce pas ?
Sur le mur, silencieux, les nœuds de marins s'embrouillent encore davantage.

Parfois, Olga regarde son homme avec un éclair de tendresse.
À demi moqueuse. Parce qu'elle sait très bien que le patron, derrière 
son comptoir, cache tout un monde de souvenirs et de rêves de marin.

Une table

Comme tant d'autres. Une table de formica
clair. Avec son distributeur de serviettes
en papier et le menu du café. Sous le parasol.

Tristes les deux. Les amis sont partis et d'eux
il ne reste même pas l'arôme du tabac fort ni
la voix grave des confidences. Je les ai vus

s'en aller, chacun vers son destin, le journal
sous le bras. Les pigeons qui leur faisaient
compagnie se sont envolés. Eux aussi.

Una colla d'amics / Un cercle d'amis

A la terrassa d'un bar estimat.
Estan xerrant. Lentament. S'escolten.
Tenen temps. No hi ha pressa.

Fumen tabac negre. Gestos elegants,
parsimoniosos. Buidats, els tallats
han deixat un rastre d'escuma seca.

És un diumenge d'estiu, al bell mig
del barri del Congrés. Les llengües
es barregen. Entorn de la taula,

una parella de coloms passa, capcota.
Un d'ells em mira, com si hagués entès
el que estic fent. Un homenatge. Senzill.

***

À la terrasse d'un bar aimé.
Ils bavardent. Lentement. Ils s'écoutent.
Ils sont le temps. Nul empressement.

Ils fument du tabac noir. Gestes élégants,
parcimonieux. Vidées, les noisettes
ont laissé une trace de mousse sèche.

C'est un dimanche d'été, en plein cœur
du quartier du Congrès. Les langues
se mêlent. Autour de la table,

un couple de pigeons passe, tête basse.
L'un d'eux me regarde, comme s'il avait compris
ce que je suis en train de faire. Un hommage. Simple.

samedi 6 juillet 2019

Blessure

Ta main. Si fine, blessée,
fuyant les chocs et les murs
rêches. Ta main, généreuse et

aimante, qui jamais ne se tait, 
et répand, d'un vaste mouvement, 
les semences de l'instant, de la vie.

Un haïku

Pour toi, clair regard,
les fleurs mauves du chemin
et trois vers, pas plus.

La passejadora de cans / La promeneuse de chiens

Exhausta, buit el mirar,
dels altres passeja cans.
Lladrucs de pols i sang.

***

Épuisée, le regard vide,
des autres, elle promène des chiens.
Aboiements de poussière et de sang.

Un patró de iot / Un capitaine de yacht

No és un home qualsevol. Fa anys 
va amarrar el seu barco de fusta
clara al fons de la bodegueta,

esperant, dia rere dia, els dilluns
on podrà sortir cap a Castelldefels.
Mentrestant, blanquíssimes les seves

veles són d'escuma de llúpol i les moltes
drisses de sípies arrebossades. Amb ell,
al matí, parlo de filosofia francesa i

recordem la figura inesborrable del Carlos
Barral. No sóc com aquest conco meu, menorquí
nascut dins una barca. Arraconat en una sala 

petita de quadrats i rectangles blancs, grisos
i vermells, bec de les seves paraules i m'imagino
fent bordos per arribar a on mai no he somiat.

***

Ce n'est pas un homme ordinaire. Il y a des années,
il a amarré son bateau de bois clair
au fond d'un petit troquet, à l'affût,

jour après jour des lundis
où il pourra mettre le cap sur Castelldefels.
Pendant ce temps, toutes blanches, ses

voiles sont de mousse de houblon et les nombreuses
drisses de seiches panées. En sa compagnie,
le matin, je parle de philosophie française et

nous nous rappelons la figure ineffaçable de Carlos
Barral. Je ne suis pas comme mon oncle, Minorquin
né dans une barque. Reculé dans une petite salle

à carrés et à rectangles blancs, gris et rouges,
je bois ses paroles et je m'imagine voguant contre 
le vent pour arriver là où je n'ai jamais rêvé.

mardi 2 juillet 2019

Réapprendre

Réapprendre à écrire. Lentement,
posément, poser ses pieds dans les
ruelles ombreuses, à peine oubliées.

Laisser la ville au matin, sonore,
s'emparer des menus reliefs d'une vie
émiettée et dont la cohérence, soudain,

éclate dans le jour franc. Comme une évidence.
Songer enfin que l'étoile de Vénus ne perce
pas toujours la voûte sombre mais se découvre,

mois après mois, à la terrasse serrée d'un troquet
de province. Le temps qui passe, ne vole pas. Il danse
et ma plume, revigorée, de s'y attendrir lentement.

Posément.

Un chimiste

à Y.

Il est assis, au bord de la piscine.
Le geste lent, le cœur en éveil.

Non loin de lui est son aimée, taquine.
Il manipule de petites fioles qu'il emplit
d'eau chlorée, avant d'y jeter deux ou trois

gouttes d'une solution colorée. Je regarde
la couleur envahir chacun des tubes et voler 
à l'arc en ciel ses plus belles couleurs. 

Je n'y comprends rien, sa belle non plus. Nous
ergotillons sur la graduation, la palette des
nuances de bonbons acidulés. Le chimiste n'en

a cure ou feint de ne pas en prendre ombrage.
Patiemment, il nous explique comment équilibrer
l'eau bleutée de la piscine ronde. Tout sourire.

Plus tard, nuit tombée, fioles rangées, deux amants
s'ébroueront dans l'onde fraîche et calme. Tout sourire.