mardi 24 septembre 2019

Adversus virem

Il est des draps d'oubli
qui lissent des rides
le tracas importun.

Et des ondes secrètes qui
te réveillent dans
leur humeur salée.

Viens avec moi et oublie
la violence passée
et les mystiques incertains,

Indécents nombrilistes qui,
à ta fontaine sereine,
jamais ne voulurent s'apaiser.

Souffle

Et ta nuque se cassa contre le pur lin clair,
à la place de l'aimé, s'oubliant aussitôt dans
la noirceur de l'aube. La nuit s'était emplie

de senteurs neuves et de vigies orientales quand,
soudain, un souffle la saisit tout entière, comme
la lavandière monte prestement sur sa tête le lourd

panier d'osier. Ta nuque revivait les amours ancestrales.
Le souffle, potier infatigable, la modelait et le souvenir
de l'aimant acheva de te redresser en une nouvelle insomnie...

dimanche 22 septembre 2019

Sur quelques notes

Sur quelques notes glissées dans la main,
comme un billet plié à la senteur de violettes,
les mots s'écriront en cadence et la salle obscure

verra se découvrir le rideau moiré de notes de cristal
pour laisser place à un cœur nostalgique en vers de huit
syllabes, claquant comme une voile dans la pâleur du matin.

Le poète, assis en coulisse, à une table d'écolier, comprend
mal ce monde neuf, mais il pense à cette petite fille dans
la caravane de ses parents, à Denia, à qui l'on proposa

une robe de petite gitane dansant le flamenco, alors qu'elle
ne rêvait que du coton à raies verticales rouges et bleues
de Johan Cruyff, son idole secret, aujourd'hui oublié.

Le retable oublié

Le feutre glisse sur la surface synthétique
brillante, comme un patineur désinvolte. La main
soudain se suspend. Craint-elle d'avoir saisi

l'un de ces stylos épais et malodorants que l'on
dit indélébiles ? Non pas. Ridée, tavelée de soleils
bruns elle ressent implacablement la nostalgie de ces

tableaux mats vert clair en trois parties et de ce jour 
où, découvrant l'un des pans pour y prolonger son laïus
à la craie de Champagne, elle y avait découvert, ébaubie,

une déclaration d'amour en écriture script. Jardin des
Délices entrevu un instant et que la brosse rêche, anti-Bosch 
au nom bien peu saint avait effacé d'un geste inconscient.

Décalage

Ouvre délicatement le verre convexe,
ignore le voile gras qui l'opacifie
et, de l'index droit, recule d'un 

chiffre la petite aiguille. Prends garde
à ne pas te tailler car Atropos veille,
qui pourrait te précipiter dans la nuit.

La vie se déroule pareillement et, pourtant,
tu as une heure de moins. Soixante minutes
de crainte et de désir, d'amour tu et à

proclamer, si tu y tiens, ou si on t'y invite.
Il est des contrées finissantes qui attendent
ton temps et vivent dans cette crainte et ce désir

que tu n'as pas su dire ou prodiguer. Une heure,
soixante minutes, quelques milliers de battements
d'un cœur à l'écoute du monde et de la vie.

samedi 21 septembre 2019

Il est des draps

Il est des draps étincelants
qui claquent au vent en voiles
océanes. Il en est d'autres épais,

de lin ou de coton brodé, dont on fait
de lourdes nappes pour partager le riz
avec des amis chers autour d'un riff

ancien ou d'une promesse inavouée. Il est
enfin des draps fins dont les princesses
se couvrent quand leur nudité fait sens.

Cariño / Tendresse

Seis letras y tres silabas pueden formar
una palabra. Hermosa, redonda, perfecta.

Pero sin el latir de tu corazón sigue siendo
una sombra de garabatos oscuros sin sabor ni

savia. Por eso, he dejado la pluma y me he
encaminado por la senda exigente de tu alma.

***

Six lettres et trois syllabes peuvent former
un mot. Beau, rond, parfait.

Mais sans les battements de ton cœur, cela reste
une ombre de gribouillis obscurs sans saveur ni

sève. C'est pourquoi j'ai laissé ma plume et me suis

mis en marche sur le sentier exigeant de ton âme.

Mitja horeta / Une petite demi-heure

A la meva mare

La mare ha fet anys, avui, i hem compartit
el pa i la ventresca, el vi i les rialles.
Eren les dotze, al Molí de Vent, i el Senyor,

bondadós, ens havia deixat una estona petita,
mitja horeta entre les agulles rovellades de
l'antic ascensor. Trenta-dos minuts. Infinits.

***

Aujourd'hui, ma mère a fêté son anniversaire et nous avons
partagé le pain et la ventrèche, le vin et les rires.
Il était midi, au Moulin à Vent, et le Seigneur,

dans sa bonté, nous avait laissé un petit moment,
une petite demi-heure entre les aiguilles rouillées
de l'antique ascenseur. Trente-deux minutes. Infinies.

Finisterre

Mais où diable est ce lieu où, dit-on, le soleil bienveillant
se jette dans l'amer, écumant et rageant, pour à jamais
disparaître. On le dit à l'ouest, dominant les longues

langues de sable où les amants se tiennent par la main
en d'infinies promesses. Silence de la grève, chants vifs
des matelots dans l'aigreur du cidre renversé et les rires

moqueurs des compagnes de goguette. Moi, c'est à tes côtés,
que, chaque nuit je me l'invente quand je quitte le théâtre
qu'un jour tu m'enseignas pour ne plus jamais me quitter.

Occidens

L'air est de feu et de sel et l'océan, ridé,
tire une langue large, épuisée, où pataugent
les indolents. Le monde va basculer dans la nuit,

il retient son souffle, dans la forge de Vulcain.
On dit que sous l'obscurité glacée serait la divine
Atlantide. On le dit. Peu m'en chaut, je sais que

ma nuit, apaisée, brûlera de mille acmés aux couleurs
de l'occident d'un soir, décalé d'une heure, cependant
que les pêcheurs de sardines gagneront lentement le large.


mercredi 18 septembre 2019

Esteve

a E. M.

No se li veu el nom, ni el cognom,
mes els dits el senten en caminar
pel verd de les tapes de cartró prim. 

L'Esteve ens mira rere les deu lletres
del títol, uròbor de cloròfil que fa 
dels tres llibres del recull un poema

únic, tancat i obert, com un funàmbul
caminant per la vora silenciosa d'un
passeig enrajolat i perdudament finit.

***

On ne voit pas son prénom, ni son nom,
mais les doigts le sentent en marchant sur 
le vert de la couverture de carton mince.

Esteve nous regarde derrière les dix lettres
du titre, ouroboros de chlorophylle qui fait
des trois livres du recueil un poème

unique, fermé et ouvert, comme un funambule
marchant sur le bord silencieux d'une
promenade carrelée et éperdument finie.

Confins

La parole les désigne qui s'abîment dans le sombre,
confins amis ou craints, mais tenus à distance. Prudemment.
Fines personæ qui plongent dans l'écume océane. Glacée.

Puis la parole se tait, trop complice du vivre petit, au jour
le jour, ou à la petite semaine. Alors la face se fait visage
devant le tain. Rostre mouvant qui se retire en rictus.

Silence de la voix, suspension du mouvement. Aporie de l'être.
Il faut adonc le geste savant, mesuré, mille fois répété, d'une
Carolyn Carlson, Marceau en funambule qui aurait trinqué avec

Charlot, et les mots usés que l'on se transmet de génération en
génération avant de tomber dans l'oubli, éreinté. Ces mots font
sens et l'on croit entrevoir, de l'infini, la tenture trompeuse.



mardi 17 septembre 2019

El beso / Le baiser

Lengua de seda
por el mar de tus labios,
sabiduría.

***

Langue de soie
dans la mer de tes lèvres,
sagesse.

Tornaré / Je reviendrai

Tornaré al barri estimat, entramat blanc
de carrers amples i curts on caminen lentament
els pares grans dels meus amics d'infància.

Prendré el patinet, deixaré la mare a dalt de
la torre llunyana, i me n'aniré a l'institut
que salva les fronteres i se n'emporta la sal.

Allà, a les fosques, il·luminat per una pantalla
illenca, parlaré de versos i del rostre serè d'un
amic de llevant. Quanta saviesa en una vida de

lectures i d'escriptura... Des de la col·lecció
Austral de les golfes fins a la pluma blava que amara 
els ulls de qui no coneix encara mon barri estimat.

***

Je reviendrai dans mon quartier aimé, blanc entrelacs
de rues larges et courtes où marchent lentement
les parents âgés de mes amis d'enfance.

Je prendrai ma trottinette, je laisserai ma mère en haut
de la tour lointaine, et je partirai pour l'institut
qui franchit les frontières en en emportant le sel.

Là, dans l'obscurité, illuminé par un écran
îlien, je parlerai de vers et du visage serein d'un
ami du levant. Que de sagesse dans une vie de

lectures et d'écriture... Depuis la collection
Austral du grenier jusqu'au stylo bleu qui imbibe
les yeux de celui qui ne connaît pas encore mon quartier aimé.

L'attente

J'aime l'attente qui conduit au soir, rideaux tirés.
Ta journée s'en va : pas menus, dos fourbu. Rencontres,
réflexions, la vie qui glisse entre les doigts, penses-

tu... Jusqu'au soir, où l'attente, comme pour moi, s'incarne
dans la parole aimante. Alors les petits riens passés prennent
sens et tu souris à cette phrase volée par le Roumain Ionesco

à un manuel corné de l'Alliance Française : «les roses de ma
grand-mère sont aussi jaunes que mon grand père qui était 
asiatique.» Tu te dis que, décidément, une telle expression

ne passerait pas aujourd'hui, et pourtant ce ne sont que des
mots, prononcés par un citoyen du monde, qui en révèle l'absurde
et l'indépassable beauté. Comme la tienne, qui souris et attends.

mardi 10 septembre 2019

Són les sis / Il est six heures

a MF i EM

Són les sis. Plou.
Tinc entre les mans
l'agulla de plata
d'un record de la 

meva estimada. Soroll
de claus, frec de dits
freds. Sota la mirada
xopa, un llibre prim,

verd i blanc. Vincles
entre el poeta amic i
el plugim que m'ha tornat
a casa, desfilant sense

pausa, interminable. Bec
de les paraules amigues
i camino entre els mots.
«Pertanyo al passat.

I viatjo com si res».
Mots que podrien ser
meus i surten del «sobre
verde», tan verd com el

poemari que em dibuixa
un adult com un adolescent
lívid, encastat contra el pal
xop d'un telèfon oblidat.

***

Il est six heures. Il pleut.
J'ai entre les mains
l'aiguille d'argent
d'un souvenir de mon

aimée. Bruit de clés,
frôlement de doigts
froids. Sous le regard
trempé, un livre mince,

vert et blanc. Liens
entre mon ami poète et
la pluie fine qui m'a rendu
à ma maison, défilant sans

repos, interminable. Je bois
à la source des paroles amies
et je marche parmi les mots.
«J'appartiens au passé.

Et je voyage comme si de rien n'était».
Des mots qui pourraient être
les miens et sortent de dessous 
l'enveloppe verte, aussi verte que

le recueil qui me dessine
un adulte comme un adolescent,
livide, encastré dans le poteau
trempé d'un téléphone oublié.



lundi 9 septembre 2019

Navegando en conserva / En naviguant de conserve

Yo no digo mi canción
sino a quien conmigo va.
Mucho se marchitan las flores
que nadie quiere cantar.

Dame tu mano tan blanca
y déjémosnos guiar
por esa senda de vida
que nos gustó alumbrar.

Habrá tan pocas palabras
y tanto por disfrutar,
que la vida buena es breve
y el desconsuelo un pesar.

***

Je ne dis ma chanson
qu'à qui m'accompagne.
Les fleurs se fanent fort
que personne ne veut chanter.

Donne-moi ta main si blanche
et laissons-nous nous guider
sur ce sentier de vie
qu'il nous plut d'éclairer.

Il y aura si peu de paroles
et tant de plaisir à en tirer,
car la bonne vie est brève
et le chagrin si amer.

samedi 7 septembre 2019

Ombilic

La vie bat sous ce gentil colimaçon qui 
affleure dans l'intime. Lui, si oublié
qu'on le rehausse parfois d'un cristal

pour accrocher le regard ou les doigts
du distrait. Les lèvres, orantes, s'y
closent, nostalgiques de l'étrange bouche

mallarméenne et de l'échancrure marmoréenne.
Ombilic des limbes, port d'attache, autrefois
détaché et qui crie de l'être l'avide destinée.

La mort n'a pas voulu de toi

La mort n'a pas voulu de toi, 
assise en tailleur sur ce drap blanc 
qui ne voulait pas se froisser.

La mort n'a pas voulu de toi, ni de 
cette compagne que le hasard, 
près de toi, avait douloureusement

alitée. Ni d'elle, ni de toi. Puis
l'Orient, tout au nord de l'Afrique, 
d'un coup, t'en a vivement éloignée.

jeudi 5 septembre 2019

Aporia de la corriola / Aporie de la poulie

al J. J., mestre en gai saber

El ferro vermell amb claus de punxes
manté tancades les taules de fusta
corcada. Al darrere, el gruix de la

fosca. A falta de corriola per regular
el dia a dia, la finestra s'ha ofegat
i dos coloms arrupits vetllen muts

la bastida en desús, amor de cordes
clares. Diuen que el casal és en venda,
qui li tornarà la vida finestrària ?

***

Le fer rouge avec ses clous pointus
maintient closes les planches de bois
vermoulu. Derrière, l'épaisseur de

l'obscurité. À défaut de poulie pour régler
le quotidien, la fenêtre s'est étouffée
et deux pigeons recroquevillés veillent muets

l'armature caduque, amour de cordes claires.
On dit que la bâtisse est en vente,
qui lui rendra sa vie fenêtrière ?


Haicurioseo

No hay ventanas
pero me las dibujan
tus ojos quietos.

***

Il n'y a pas de fenêtres
mais leur dessin naît
de tes yeux paisibles.

Au nomade, point de fenêtre

Je suis la Croix du Sud et nul ne me trouve
où je dis habiter. Entre trains, bus, vélos
et trottinettes, je taille la route, dans

le midi de l'Europe. À quoi me serviraient
les fenêtres ouvertes sur mon quartier.
Plus sûrs sont ces barreaux aveugles qui,

au Zénith, dissimulent ma nomade intimité.
Mais que viennent voisins et amis et, pour 
eux,je me ferai embrasure ou même baie.


Miratge / Mirage

Un dia d'hivern qualsevol,
he deixat enrere la fredor
dels ullastres i he pujat

al Toro per a descobrir-hi
el secret de la vida, entre
terra, cel i mar. Volia,

humilment obrir una de les
finestres altes de l'església
en busca de la veu de Déu.

No l'he aconseguit. En canvi,
el Mestre amagat m'ha obsequiat
amb sa creu enmig de la llum.

Miratge.

***

Un jour d'hiver parmi tant d'autres,
j'ai laissé derrière moi la froideur
des oliviers sauvages et je suis monté

au Monte Toro pour y découvrir
le secret de la vie, entre
terre, ciel et mer. Je voulais,

humblement ouvrir l'une des
hautes fenêtres de l'église
en quête de la voix de Dieu.

Je n'y suis pas parvenu. Par contre,
le Maître caché m'a enchanté
de sa croix au cœur de la lumière.

Mirage.


Àtics / Derniers étages

Finestres amagades i tan altes
que tutegen el blau del cel.
La vida hi és plena malgrat

la foscor del vidre fred.
Ni persianes, ni cortines,
les ànimes s'hi despullen

com siluetes sense rumb.
Badoc tafaner però callat,
descorro les pestanyes primes

dels pins del Turó Park, per
beure de la humanitat absent
el més amarg dels nèctars.

***

Fenêtres cachées et si hautes
qu'elles tutoient le bleu du ciel.
La vie y est pleine malgré

le teint sombre du verre froid.
Ni volets, ni rideaux,
les âmes s'y dévêtent

comme des silhouettes désorientées.
Badaud fouineur mais silencieux,
je tire les minces cils

des pins du Turó Park, pour
boire de l'humanité absente
le plus amer des nectars.



Rire étouffé

À M. et C.

Délice de l'instant en bout de table,
les guirlandes cessent de scintiller
et se suspendent aux mains de l'orante.

Yeux serrés en une étoile de ridules,
verres embrumés, le souffle est retenu
avant l'éclat libérateur. Que d'amour

dans cette grosse veste de laine par
la grande fille régalée. Posé à gauche,
le livre fraîchement offert sait bien

qu'il lui fera compagnie dans une alcôve
où, enfin libéré, le rire explosera dans
un feu d'artifice de nuances de bleus.


mardi 3 septembre 2019

Abismació / Mise en abyme

A Thierry Vicente

Una noia mira als ulls el seu company
i li blaveja la mirada. Silenci dels gots
de cafè fumejant. Entre els seus dits,

un ocell de paper, manyac, atent. No es diuen
res però ja sé que l'agenda fresqueta anirà
a dormir dins la motxilla blava de l'estudiant

enamorat. Ja s'haurà separat de l'estudianta,
ara bé, a les fosques, pàgina rere pàgina, línia
a línia, l'agenda declinarà llurs cites venidores.

***

Une jeune fille regarde son camarade dans les yeux
et lui bleuit le regard. Silence des gobelets
de café fumant. Entre ses doigts,

un oiseau de papier, docile, attentif. Ils ne se disent
rien mais je sais déjà que l'agenda tout frais ira
dormir dans le sac à dos bleu de l'étudiant

amoureux. Il se sera séparé de l'étudiante,
or, dans l'obscurité, page après page, ligne
à ligne, l'agenda déclinera leur rendez-vous à venir.



Finestret

A Vincent

Te'n recordes, Vincent, d'aquest poble de fantasia,
que et servia de contrasenya quan tancaves l'ordinador?

Un dia, hi vas anar i et va agradar. Molt. Però no me'n
vas dir res. Ja sabies que no hi aniria mai i que me'l

guardaria com una capsa de caramels. Un poble petit,
estret amb més finestres que no pas parets, com al

relat de Verlaine que un dia vam compartir. Cada vegada
que pujo a la Cerdanya, en veig el senyal clar i la fletxa

temptadora. Mes no m'hi aturo mai, ni em deixo seduir per
la carretera fosca. La fantasia supera la realitat, oi?

***

T'en souvient-il, Vincent, de ce village de fantaisie,
qui te servait de mot de passe quand tu refermais l'ordinateur ?

Un jour, tu y es allé et il t'a plu. Beaucoup. Mais tu ne m'en
as rien dit. Tu savais bien que je n'y irais jamais et que je

le garderais comme une boîte de bonbons. Un petit village,
étroit, avec davantage de fenêtres que de murs, comme dans cette

nouvelle de Verlaine, que nous avons un jour partagée. Chaque fois
que je monte en Cerdagne, j'en vois le panneau clair et la flèche

tentatrice. Mais je ne m'y arrête jamais, ni ne me laisse séduire
par la route sombre. La fiction dépasse la réalité, pas vrai ?

J'ai rêvé

J'ai rêvé. J'ai rêvé d'une fenêtre
sans mur ni cadre, un rectangle irisé
qui boirait le soleil dans sa course

féconde. Une fenêtre sans loquet, ni même
poignée, une fine pellicule de verre tendre
et frais, comme la rosée du matin dans le creux

de ta main. Une fenêtre imperméable au vent mauvais
et aux idées noires. Une fenêtre comme un paravent
chinois et un toit de tuiles rondes pour Père Noël

boitillant. J'ai rêvé de cette fenêtre et de bien
d'autres. Ineffables et balbutiantes, comme mes mots
effrayés par la porte de la nuit qui sur mes yeux se clôt.

lundi 2 septembre 2019

Ventana i finestreta / Fenêtre et fenestron

a Jennifer

El viento se coló i la Fina, estreta, se personó.
Callada, a les fosques, la casa semblava morta.

No sabia quan hi havia anat per primera vegada,
a l'entrada del bosc, les butxaques plenes de bolets
olorosos. Mes recordo perfectament, com si fos aigua

glaçada de la font, quan la Fina m'hi havia invitat.
Havia deixat la porta grossa, de roure, tancada i
m'havia obert una finestreta de bat a bat.

- Entra, cariño, que te estàs enfriando. Pero, primero,
olfatea el tibio alféizar de la ventana estrecha.
No se abre para uno cualquiera. Espera a quien se lo merece.

Vaig entrar, sense adonar-me'n, com si fos un rat penat
d'ales de plata i ulls de safir, y la ventana, de golpe, se cerró.

***


Le vent se faufila et Fina apparut.
Silencieuse, dans l'obscurité, la maison semblait morte.

Je ne savais pas quand j'y étais allé la première fois,
à l'orée du bois, les poches remplies de champignons
odorants. Mais je me rappelle parfaitement, comme s'il s'agissait

de l'eau d'une source glacée, quand Fina m'y avait invité.
Elle avait laissé fermée la grosse porte en chêne et
elle m'avait ouvert en grand un fenestron.

- Entre, mon cœur, tu vas prendre froid. Mais, avant tout,
respire la tiédeur de l'embrasure étroite.
Elle ne s'ouvre pas pour n'importe qui. Elle attend celui qui en est digne.

Je pénétrai, sans m'en rendre compte, comme si j'étais une chauve-souris aux ailes 

d'argent et aux yeux de saphir, et la fenêtre, d'un coup, sur moi se referma.

mercredi 28 août 2019

Hexasyllabes vains

Un tout p'tit rien du tout,
pas même une babiole.
Un petit souffle roux,
tintement d'une obole.

Mais la vie y passa,
sans même y prêter gare,
et la branche cassa
qui le rendit tout rare.

samedi 24 août 2019

Clamouse

Au bout du faisceau jaune,
des gouttes de lumière par
centaines, en suspens.

Sous la main du guide, une
voûte naît, d'étoiles infimes
parmi les draperies d'aragonite.

Les nuques se cassent, les visages
s'unissent. Est-il autant d'yeux que
de gouttes en suspens ? Cristallines

humeurs dans l'humeur du cristallin.
Les épaules nues se rapprochent un brin.
L'éternité d'un instant. Un siècle ?

La vie de chacun est pliée mais pour la
grotte, ce n'est qu'une respiration. Neuf
cents mètres de galeries et tant de marches

humides. Une heure trente de parcours. Si peu 
dans une vie mais assez pour qui veut mesurer
son chemin à l'aune de l'humble temps de la calcite.


vendredi 23 août 2019

Unes estovalles d'hule groc / Une toile cirée jaune

a D. i D.

Fa anys que m'esperen, callades, brillants,
aquestes estovalles d'hule groc com el sol
d'estiu perpinyanenc. La mare hi fa lents 

mots encreuats, cap cot, i hi retrobo la fina
foscor dels llapiços dels néts que hi dibuixen
viatges impossibles, sense moure's del pis.

Al cor de la setmana, s'hi reuniren dues amigues,
portant el mateix nom de pena i d'alegria.
Entre la verdor cremant d'una sopa de carbassó

i el ball de la ceba d'un pollastre al vinagre
trossejat, no deixàrem de xerrar de tot. En català,
la llengua dels avantpassats que s'escrivia de groc.

***

Cela fait bien des années qu'elle m'attend, silencieuse et brillante,
cette toile cirée jaune, semblable au soleil de l'été
à Perpignan. Ma mère y fait de lents

mots croisés, tête basse, et j'y retrouve la fine
obscurité des crayons des petits-enfants qui y dessinent
des voyages impossibles, sans quitter l'appartement.

Au cœur de la semaine, deux amies s'y rassemblèrent,
porteuses du même prénom de peine et d'allégresse.
Entre le vert brûlant d'une soupe de courgettes

et la danse de l'oignon d'un poulet au vinaigre
en morceaux, nous ne cessâmes de parler de tout. En catalan,
la langue de nos aïeux qui s'écrivait en jaune.

mercredi 14 août 2019

Pluja d'estiu

Lentament la pluja
fa néixer bruixes de dol
i em deixa tot sol.

La table est vide

La table est vide et la salle est close.
Du festin, il ne reste plus que les marques 
brillantes de l'éponge de la domestique

éreintée, traces vives d'un escargot oublié.
Il y a quelques heures à peine, les enfants
s'ébrouaient entre les tables, un masque 

en carton sur le visage et les convives se 
frôlaient, immuables silhouettes au col raidi
et au nœud papillon noir. Cheveux gominés et

plaqués ou chignons ramassés. Les portes refermées,
il ne demeure plus de ce qui fut un festin, que ma 
voix incertaine et mon masque d'enfant.

Nuit d'un siècle

Les portes sont closes.
La nuit a été longue et délicieuse.
Paupières closes, lèvres serrées.

Au matin, une très légère gerçure
se rouvre à la première gorgée du
café brûlant. Tes rêves ? 

Tu n'en sais plus rien. Les draps,
jaloux, les ont enveloppés, comme
des fleurs coupées resserrées dans

un vase en carton brun. Tu as été
sans en être consciente et, à présent,
tu goûtes ces non-heures et tu bois

la noirceur amère à petites lampées
souriantes. C'est un matin d'été,
ce fut une nuit d'un siècle.

Le vent souffla fort, tu n'en sus rien,
paupières serrées, lèvres closes.
Pour toi, en silence, je l'éprouvai.

lundi 12 août 2019

El cau de la sirena / L'antre de la sirène

He llegit tants combats, a prop de casa
meva o força lluny de les meves passes
i no n'he fet cap, a recer del ventre

i del ben menjar. No obstant, com un noi 
del 74, m'he passat la vida buscant el cau 
de la sirena en mig de l'amar, caminant

pels carrers de la ciutat estimada. Res de mar,
l'aigua estancada d'uns llacs de fantasia
que l'estiu treu als ulls dels vianants extraviats.

Ara per ara, quan s'acaba la feina i ja no em necessiten,
he fet d'uns mapes fronterers, entre Guineueta i
Can Peguera, la meva carta del tendre, on caminen

els dits en busca d'una esquena delejada com un quadern
tot just encetat. Miracle de la llum suau i dels colors
poc vius mentre el cor batega i no vol callar-se.

***

J'ai lu tant de combats, près de chez moi
ou bien loin de mes pas incessants
et je n'en ai mené aucun, à l'abri de mon ventre

et de la bonne chère. Toutefois, tel un jeune de
1974, j'ai passé ma vie à chercher l'antre
de la sirène au milieu de l'amour, marchant

dans les rues de la ville que j'aime. Nulle trace
de la mer, l'eau stagnante de lacs de fantaisie
que l'été retire aux yeux des passants égarés.

Et maintenant que le travail s'épuise et que l'on n'a 
plus besoin de moi, j'ai fait de cartes frontalières,
entre Guineueta et Can Peguera, ma carte du tendre,

où mes doigts cheminent en quête d'un dos désiré comme un 
cahier à peine entamé. Miracle de la lumière douce et des 
couleurs éteintes cependant que le cœur bat et ne veut se taire.


dimanche 11 août 2019

Un bouquet de couleurs

Vives et sages, elles tremblent
légèrement dans un bain de verdure.
On les dirait saillie du poing

débonnaire d'un géant de papier.
Que de lignes, que de vers blancs
ou rimés pour s'arrimer à un rêve

inversé. Présent délicat. Nuances
fines du crocus dans les yeux de
l'amante et la main de l'aimé.

samedi 10 août 2019

Buits els carrers / Les rues vides

Buits els carrers, camines lentament.
Sense rumb, sota un esguard amant.
La passió guia els teus passos

i li inventes uns barris que recuperes
de la teva memòria somiada. Porta, Congrés,
Vilapicina. Quitrà ardent, veus conegudes.

Una terrassa us acull amb la generositat
del mar en mirall. Escuma gelada, conversa
càlida. Frecs suaus sota la taula blanca.

***

Les rues vides, tu marches lentement.
Sans but, sous un regard aimant.
La passion guide tes pas

et tu lui inventes des quartiers que tu récupères
de ta mémoire rêvée. Porta, Congrés,
Vilapicina. Goudron brûlant, voix connues.

Une terrasse vous accueille avec la générosité
de la mer en miroir. Mousse glacée, conversation
chaleureuse. Doux frôlements sous la table blanche.

Trente ans et deux jours

à Xavier

Comme la barbe qui pousse dru
et tapisse de roux un visage
connu et aimé, je prise ce temps

qui donne du corps à un âge neuf.
La trentaine s'amorce, au cœur de
l'été, dans l'amour et l'amitié.

La tâche achevée, dans l'entrelacs
de voies patiemment imaginées,
en soleil autour de la capitale,

tu goûtes le plaisir simple d'une
mousse ou de deux dans un pub. Sophie,
Américaine d'un printemps, t'aura 

préparé une surprise, ou non. Qu'importe.
Chaque jour t'offre sa présence et son rire
et tu penses, un brouillard fugace devant

les yeux, à ce bus articulé dont la conduite
infernale te conduisit à naître de l'amour
de tes parents un jour au chiffre d'infini. 

dimanche 28 juillet 2019

La bien gardée

à M. F.

Les noms ont leur histoire
et la passion fait trembler
tes doigts.

Tu feuillettes un guide aux
pages cornées. Une édition
ancienne, bonne pour le pilon,

mais dont tu sais qu'elle guida
des voyageurs du dimanche vers
de nouvelles contrées.

Essaouira, où tes enfants rient
au soleil du couchant. L'antique
Amogdul, comme un verrou de roches

sur l'océan. La Mogador des marins
portugais, défiant les vagues froides
en quête de richesse. La boucle bouclée,

tu songes à ce feuilleton qui fut tant
pour toi, situé dans un château non loin
du lieu où tu demeures. Savais-tu en goûtant

aux amours des Gens de Mogador, que le destin
de la chair de ta chair t'y conduirait, comme
on tire la barque sur le rivage après l'avoir

emplie de poissons argentés ? Essaouira, Mogador.
Le Maroc et la France, par la chimie épousée.
Caresse le vieux livre, il l'a bien mérité.