samedi 30 novembre 2019

La fille qui courait après le soleil

Elle courait. D'école en collège
et de collège en lycée. Déjà fine
et racée, elle chaussait de minces

semelles de vent. D'est en ouest.
Toujours. Comme si la naissance du
jour basculait aussitôt vers son

terme rougeoyant. Les coupes s'oxydaient,
ses semelles lui pesaient, les records
l'ennuyaient. Elle voulait aller plus haut,

plus vite. Le cuivre des cymbales raviva
les couleurs des coupes remisées et de petits
monomoteurs lui firent humer le vent. Sans semelle.

N&L

 Il est l'ami de vingt ans,
 le compagnon de fortune et
 de bien peu d'infortunes.

 Elle, je ne la connais pas
 encore mais je la vois dans
 chacune des pupilles vives

 de mon ami phoète. Il manie
 la pince et le trocard. Elle,
 les ciseaux et le peigne.

 Comme des duellistes ou de
 sacrés farceurs. Elle a l'accent
 du pastis, lui marche au Corbières.

 Ou à la bière. De corps. De corps
 de garde. Ses mots et ses clichés
 disent l'amour. Un amour neuf et

 vivifiant, revigorant. Bien avant
 qu'il ne m'en confie la raison,
 j'avais compris :

 «Si tu veux délaisser la haine,
 choisis une pépette en N.»

jeudi 28 novembre 2019

Tornar a traduir / Retraduire

al T. G.

M'agrada tornar a la traducció, lenta,
exigent, farcida de dubtes grans i de
joies petites. Aquest exercici anònim

que em manté hores i hores, cap cot,
davant de la pantalla encegadora per
a cisellar girs i expressions i fer-me

desaparèixer rere la paraula aliena i
tan propera alhora. Aprendre coses noves,
entrar en un altre món amb els seus mots,

la seva flaire, les seves relacions, el seu
relleu on somric i ric en aixecar-me de la
cadira per a beure un got d'aire ben fresca.

***

J'aime revenir à la traduction, lente,
exigeante, farcie de grands doutes et de
petites joies. Cet exercice anonyme

qui me maintient des heures durant, tête basse,
devant l'écran aveuglant pour ciseler 
tournures et expressions et me faire

disparaître derrière la parole d'autrui
et pourtant si proche. Apprendre de nouvelles choses,
entrer dans un autre monde avec ses mots,

son odeur, ses relations, son
relief où je souris et ris en me levant de
ma chaise pour boire un verre d'eau bien fraîche

Dans le taxi

Dans le taxi, plus de rouge baiser taché 
de boue ou cabossé. De la poussière sur
l'anthracite des sièges et du tableau

de bord et, surtout, les bruits de la ville
que la conversation chuchotée laisse filtrer. 
Clochettes, musique saturée, voix chantantes 

ou emportées. Envoûtante indiscrétion du mobile 
collé à l'oreille qu'il tiédit, en indissoluble
union avec le monde qui l'environne et me fascine.

Le cuivre et la peau

Un peu terne dans le soir qui tombe,
le cuivre regarde la peau marbrée de coups.
L'heure est fraîche et la salle, exiguë,

est calme. Bientôt, les musiciens arriveront
et parmi les hommes au verbe haut, une femme.
Elle disjoindra les baguettes de bois appariées

et rendra à la peau sa tension souple et ses larmes
mouchetées. Le cuivre sera gong et tranchera l'air
pendant deux heures au moins. À chacun, déchaînée,

la femme paiera son tribut. Au cuivre, sur sa gauche,
à la peau sur sa droite. Sous sa robe zébrée, aveugle,
sa poitrine voudra rejoindre la peau si blanche,

imaginant les doigts du voyageur à la place des baguettes
de bois clair. Dans un ultime roulement, elle tournera
le visage que mes mains, peau et cuivre, chériront enfin.


La plage, en hiver, la nuit

L'eau glacée clapote et entre
dans mes chaussures mal fermées.
La lune, gibbeuse est mince et
entrave mes pas.

Sur ma gauche, je distingue un gris
moins sombre où furent il y a quelques
mois encore les parasols et les jeux
d'un été héraultais.

La plage n'est plus, ou pas encore, et
pas à pas, gonflées d'eau, mes chaussures
soulèvent un peu de cette chrysalide qui
nous prépare, en silence, l'été prochain.

Sur une musique ancienne

Sur une musique ancienne,
ton poignet avait glissé,
jetant une tache pâle
sur le bois sombre du café.

Il était tard, les gens se 
levaient, rentrant chez eux,
au terme de longs trajets.

Nous, nous restions là, papotant
sans fin, les yeux dans les yeux,
les langues se mêlant dans nos

voix un peu cassées. La musique,
au fil de la soirée, s'était repliée
sur de vieux standards en anglais,

délicieusement désuets et sirupeux.
Tu m'appris des détails de ta ville
dans les heures où nul ne sort.

Le passage à vive allure des camions
de livraison, les petits taxis rouges
raccompagnant les fêtards épuisés.

Deux ou trois silhouettes minces comme
des couteaux dans le gris et marchant
d'un pas assuré vers un avenir meilleur.

Ton poignet avait glissé. Mes doigts
aimants le saisirent et le portèrent à 
mes lèvres jusqu'à l'heure où je t'écris.

mercredi 27 novembre 2019

A contracorriente

Mientras se pone el sol, uniéndose naranja
don la curva del horizonte, desandas lo andado
y regresas a casa, precipitadamente, en taxi.

No dejas de rozar con la mirada las aristas de hormigón
de los barrios nuevos y tropiezas con los modales inauditos
de aquellos que comparten el espacio contigo. Has dejado

atrás, el libro amado y los versos consabidos. Ahora estás
pescando detalles para aplacar la sed de tu amigo el poeta.
Ya se ha cerrado la noche y te entran ganas de dormir.

La pérdida del duende

De tanto leer poemas tuyos para publicarlos,
has perdido el duende y lo estás buscando por
todos los rincones de la casa.

Ya sabes que te está esperando la musa, de vuelta
a casa. No te atreves a decirle nada. Una excusa.
Una escapatoria. Y sigues buscando el dichoso duende.

Contreplongée

Il est tard mais le ciel poudroie encore
à l'ouest. La journée s'achève. Le grutier
a immobilisé la flèche de la grue avant

d'en descendre, lentement, précautionneusement.
De la présence humaine, seul demeure le treillage
d'acier immobile et le vertige hurlé par le silence.

Pureté des lignes, équilibre des poids. Beauté à l'état
brut. Le ciel encore lumineux semble suspendu au curieux
assemblage de métal riveté comme un décor de théâtre sourd.


dimanche 24 novembre 2019

Une comète

Une comète dans la nuit
glacée. Longue chevelure 
silencieuse et aimante

qui frôle les regards des
amantes d'absolu avant de
disparaître dans l'orbe

terrestre. Désir du retour
cyclique. Désir du même et
de l'autre comme d'une gerbe

d'étincelles bleutées. Aimer,
attendre. Aimer l'attente de
la comète. Et de l'amante.

Comme un livre

Le vent, glacé, a effleuré le sable,
l'a bousculé, l'a soulevé, le mêlant
à l'eau saumâtre des marées d'automne.

Puis la nuit est tombée, de bronze et
de jais, avec son silence de plomb.
Au réveil, la dune avait cessé son

charroi. Sa croûte dentelée s'était
découpée en pages mille, à la façon 
d'un vieux dictionnaire où, atlantique,

je me décidai à apprendre à parler la
langue des océans, de cabotage en
navigation hauturière. Pour toi.


Comme un doigt sur la vitre

Comme un doigt sur la vitre,
la ville défile, blanche et
grise, en couleur, parfois,

sous le feu de la réclame. En 
touches infinies, elle parle
de ses passants et de ses lieux.

que la mémoire, oublieuse, efface,
n'était de rares peintures murales
qui fixent le regard par un mirage

audacieux. Filigrane, palimpseste,
le visage inventé naît de l'entrelacs
de taches et de croix. Et la ville vit.


La suspendue

À bout de doigts tendue,
une fleur comme un arbre.
Larges feuilles rosées
et le temps qui s'arrête.

Elle sème à tout vent,
et la rosée s'envole.
L'arrière du marché
suspend le regard fier
aux très longs cils ourlés.

Tu me glisses cliché,
l'enfance est une offrande.
Et ta marche m'écrit
de longs baisers salés.


Mes grands

Ils sont quatre. Forts et aimants,
pudiques et enjoués. Si profonds.
Ils ne se donnent pas de chef mais
leur capitaine donne le ton et sait

me rappeler à la raison quand, d'eux,
parfois je semble m'éloigner. Une fin
de novembre de la fin de la deuxième
dizaine du siècle anciennement nouveau,

ils m'ont fait le plus précieux des cadeaux.
Ils ont pris les rennes du ménage, sorti
poêlons et marmites, pour animer la fête
et convoquer mes amis. Heures longues et

trop brèves, mes pleurs cachés à leur vue.
Des étreintes pudiques et longues. Des mots
justes, au petit matin partagés.

Ils sont la joie de mes jours et ma fierté aussi.
Longtemps je leur ai enseigné quelques tours
de ma vie. Depuis longtemps, ce sont eux qui
m'apprennent à être meilleur homme.

Merveilleuse fratrie, merveilleuse famille, avec
leurs cousins, leur oncle, notre maman et leur
grand-mère. Une vie en une poignée d'heures et
des promesses de café, jusqu'à la fin des temps.

Une poignée de secondes

à V.

Une poignée de secondes,
une soixantaine environ,
et la main de Rémi qui,
à nous, te ramène.

Ton corps n'a plus froid,
emmailloté par l'amour des
convives qui s'affairent et
te réconfortent.

Un bandeau sur le front fait
de toi un Apollinaire neuf.
Le combat, pourtant, ne fut
que de verres et de fumée.

Quelques heures de surprise
et d'hasardeuse félicité.
Une surprise, un repas.
Des amis qui s'étreignent

et ta parole juste et aimante.
Le crachin passé, tu t'en iras
quelques heures. Si peu, trop,
et tu nous reviendras, encore

plus nécessaire que jamais. Tu es
de la race rare des généreuses qui
s'oublient et, dans la douleur,
ne pensent qu'aux autres. À nous.

Tu venais pour un anniversaire,
à treize célébré. Tu en crées un
tout neuf. Du nom de l'amitié,
si rare, précieuse et valérienne.

samedi 23 novembre 2019

Tes lèvres

Soudaines et longues,
yeux clos, dans un coin.
Goût d'agrumes et de coing.

Les dents s'entrechoquent
puis s'effacent. Le souffle
est de vie et l'obscurité

chantonne. Tes lèvres et les
miennes, jointes, disjointes,
rejointes. Pour l'éternité.

vendredi 22 novembre 2019

Sur le pouce

T'écrire sur le pouce,
quand le temps m'est mesuré
et ma concentration incertaine.

Me précipiter lentement. À deux
doigts, tête courbée, nuque cassée,
un sourire me barbouillant les lèvres.

Fermer les yeux deux secondes et penser
à une folie, chez  toi, dans la cage
d'escalier entrouverte.

M'arrêter, enregistrer mes mots et d'un coup,
un seul te les envoyer par les airs, au-dessus
de la mer déjà sombre, notre amie infinie...

Intimité

Et la porte s'est refermée
sur la rumeur de la ville.
Il est tard, le soleil

a faibli. Nul bruit ici,
les chats s'étirent et me
regardent en silence.

Indéchiffrable bleu. L'intime
naît des baisers et les peaux
bâtissent des murs clairs qui

rient et pleurent sous la soudaine
ondée. Nul verrou, nulle caméra,
la maison oscille et s'abandonne.

Ah le beau château de cartes qui
se défait. Cartes à jouer, cartes
du tendre, l'intime est bâtisseur.

Un baiser

Un baiser, volé dans une arrière-cour,
loin de la foule qui veille. Un goût de
sel et de sang. Un goût de voyages.

Un baiser de rien du tout. Un baiser qui
dit tout et qui se prolonge, à distance
dans la rue qui veille. Qu'innombrables

soient les recoins, les porches, les portails
et les arrière-cours où te voler un baiser,
au point du jour, dès potron-minet ou dans

le crépuscule d'une ville atlantique où
le soleil quitte la mer dans une ultime
étreinte où l'air et l'eau, unis, rosissent.

Taxi

On dit que le mot existe 
dans toutes les langues.
L'apocope efface la mesure

et il ne reste que le paiement.
Je l'ai souvent boudé, préférant
marcher ou me serrer avec mes

congénères dans un long cylindre
d'acier. Tu changes ma vision en
m'y invitant d'un bond.

Humble voiture qui varie de couleur
selon la nature de la course.
Habitacle poussiéreux et exigu.

Le trajet est rapide et on s'en extrait
avec peine. Prêts à en prendre un autre.
Services incessants, journées sans fin.

Et quand l'un veut rentrer, tu le supplies
en darija et, en chemin, il charge une
ménagère qui froisse ses billets.

Le rouge est notre couleur préférée. J'en aime
chaque nuance. Une nouvelle s'y est ajoutée,
que je te dois et que, désormais, je guette.


Un port

Paisible, protégé de la houle
des draps écrus. Un port de chair,
au creux de deux montagnes qui veillent.

Ombreux, dans l'odeur entêtante des buissons
fruitiers. Un port qui invite le naufragé, sur
ses lèvres de sable, à aller de l'avant,

à laisser en arrière son passé et la felouque
désarticulée, pour s'initier au chant des oiseaux
de paradis et à une grotte somptueuse.

Pâte d'amante

Pâte d'amande en bouche,
qui fond si lentement
et colore les doigts.

Pâte de menthe mêlée
au thé brûlant opaque.
Volutes.

Pâte d'amante en bouche
qui fond si lentement
et ravive mes doigts.

Le petit restaurant

Ouvert, sans porte ni fenêtre.
Pour manger sur le pouce ou se 
laisser aller dans les fauteuils.

Table basse, lentilles brûlantes,
à deux pas l'étal du boucher et
la viande hachée que l'on tranche.

Les minutes passent comme des heures,
on paie l'aubergiste de trois sequins.
Halte obligée avant le lit si tiède.

Et si ?

Et si tu m'attendais ?
Quelques minutes, au coin
d'une rue ombreuse,

dans ce lacis de venelles
où je jouerais à colin
maillard. Ou à la poule

aveugle, comme disent,riant,
les Espagnols de Casa ?

Et si tu me laissais fermer
les yeux et mon cœur me conduire
vers toi, assurément ?

Et si, tout simplement, tu m'invitais
à écrire sur toi, impunément, sur le
chemin du lycée ?

Stuc et pâte d'amande

Le stuc est partout,
grisâtre, usé par 
les jours.

Le regard s'y pose,
le doigt en rêve,
sucre défait

dans le thé brûlant.
Architecture des hommes.
Décor.

La roue de l'humaine 
existence est en stuc
et tes yeux

qui m'y invitent sont
de verre coloré et
tendre.

La ville vieille est
en stuc et ton cœur de
pâte d'amande.

Dans les rues

Dans les rues sonores
de l'ancienne Médina,
les murs pleurent,

sous le regard lent
des deux amants qu'ils
voudraient célébrer.

Seule l'écriture sang
s'y fixe. Une buanderie,
un four à pain. 

Tant de mots inconnus que, 
patiemment, tu déchiffres.

Je ne peux te tenir la main,
ni la frôler. Alors de la main
gauche je rase ces murs qui

s'écaillent et me parlent de toi.
De tes courses enfantines à un jet
de caillou, sur le chemin buissonnier,

de ton nez joli humant les effluves
du port, massif, fascinant, terrifiant,
parfois, et je songe à ce chat fier,

aperçu au hasard d'une placette et
tenant dans sa gueule un poisson

d'argent, simple offrande d'un passant
en route pour le cœur de la journée.
L'église espagnole où se confessa

ma mère, il y a si longtemps, est un
havre de pénombre. Le son des rues
s'y amortit et l'heure s'arrête.

Dans les rues sonores
de l'ancienne Médina,
les murs exultent.

jeudi 21 novembre 2019

Courtepointe

Ah la jolie courtepointe,
un vrai manteau d'Arlequin.
La couette est toute jonchée 
de feuilles annotées au crayon

et de livres pliés en deux, sur
une page remarquée. D'éloges
en fleurs du mal alcoolisées,
la main s'enivre qui cherche

en vain les deux chats, agacés
par un tel remue-méninge. La nuit,
bientôt, recouvrira tout de gris

et les rêves croustilleront en les
foulant aux pieds. Je parierais que
les deux chats en profiteront pour revenir...

...te chatouiller les pieds.



mercredi 20 novembre 2019

T'écrire

J'aime laisser filer les heures
et la maison perdre peu à peu 
ses bruits avant de t'écrire.

La vie de la journée décante
et se repose avant de devenir
matière d'un poème, bref ou

densément touffu. Je m'invente
tes mots, tes chats jouant avec
les coussins sur le lit encore

baigné du soleil du couchant.
Je me lève et m'abreuve à une
eau glacée, perdant peu à peu

ses bulles, avant de revenir
à la table de bois clair.
Si mes écrits sont brefs,

t'écrire, c'est faire l'école
buissonnière. Je me lève, cherche
un livre, revient m'asseoir, ferme

les yeux et lève la tête, regrettant, 
parfois, la langue que j'ai choisie
pour planter le décor et m'essayer

aux premières vocalises. Et le résultat,
prestement envoyé, ne prend sens que dès
lors que tu le lis à haute voix. Pour moi.

Onde de vie

Circulant sous la peau,
glissant sous tes paupières,
ta vie m'est eau lustrale.

Moucharabieh

On dit de lui qu'il partagerait sa racine
avec le sirop, le sorbet et la chorba.
Le moucharabieh boit le regard de qui 

s'y pose afin qu'il ne voie pas l'intérieur
de l'intime édifice. Dentelle du bâti, adorée
à ton bras, un samedi de novembre, glacé,

parmi les vents coulis et les heures fugaces.
De l'intérieur, j'en caressais le maillage,
déposant, dans chacune de ses alvéoles,

un pudique baiser pour que la ville, longtemps,
infiniment, nous couve de sa bienveillance et
boive nos pas mille dans ses larges artères.

Chaleur

Non pas celle des brasiers insolents
ou de tristes passions fugaces.

Mais celle, mesurée et constante, de deux
lèvres, les miennes, sur chacune de tes 
paupières quand tu dors, harassée.

Je frôle l'écran de tes songes, sans
m'y immiscer, j'entrevois les paysages
anciens, je leur rends hommage

puis je me lève et, d'un café brûlant,
tire la force pour t'accompagner. Toujours.

mardi 19 novembre 2019

Ton théâtre

Ton théâtre est de noir et de voix.
Dans un espace clos, tout près du
public. Clair obscur de ton visage

L'ombre de tes yeux, la plastique
de tes lèvres et cette parole lente
où plonge le spectateur qui t'écoute.

Ton théâtre est de gestes et de lumière.
Au dehors, sur la corniche ou, plus bas,
sur la plage où tes jambes circonscrivent

dans l'océan glacé ta mer chaude et riante.
Ta peau se hale doucement, tu cours et tu ris.
La parole est superflue. La vie est un songe.

Mon théâtre

Mon théâtre est une marelle,
tracée à la craie blanche sur
le macadam gris. On y pousse

un palet de la terre au ciel
puis on court dans l'étroite
et chaleureuse cour en quête

du bonheur. Pour le trouver,
un deuxième jeu s'engage.
Yeux bandés, colin maillard.

Les mains se dressent vers 
le ciel et, faisant fi de
l'idéal froid, inconsistant,

elles étreignent au devant
la tiède étoffe de l'alter
ego qui, d'un baiser, dénoue

le bandeau et boit les larmes
d'angoisse que le jeu, hasardeux,
avait fait naître.

Mon théâtre est une dentelle,
que tissent mes amis, jour après
jour, depuis bientôt soixante ans.




Dévorée

La flamme te dévore,
puissante, insoupçonnée.
L'absence n'y peut rien
ni la brume soudaine.

Le voyageur t'obsède
et tu revis la lave
de ton corps échappée.
La chambre chamboulée,

sa barbe barbouillée,
la danse spasmodique.
Ton visage pâlit
en préraphaélite.

La nuit, les draps sont froids
et tu attends sa voix
qui, tantôt t'assoupit
tantôt nourrit ta flamme.

En rêve, le tarmac t'appelle
et son bel oiseau blanc.
Le feu qui te dévore
est ton nouvel amant.


La vie, la vraie. Au large

Qui croit affaler les voiles,
rêve en fait du grand large
et de ses envolées.

Qu'il refuse le retour, la soumission.
Qu'il sorte du port et là
déploie le spinnaker.

Il est des zéphirs plus puissants
que les dieux et des filles aimantes
qui rêvent de s'embarquer.

Grammaire de l'inédit

Voir ton visage. Longuement.
Sur l'écran du portable. Avant
qu'il ne s'éteigne.

Lire tes mots brefs, tes mots
du quotidien. Ronds et juteux,
dégustés sur le pouce.

Revivre enfin ta voix du soir,
dans l'obscur épuisement
d'un retour du travail

Telle est l'humble grammaire
qui bâtit mon récit franc et
gonfle mes pensées.

Une consolation

La peine est si grande
et le cœur si petit.
Un voilier au port s'amarre
qu'on croyait libéré.

Que longues sont les heures
et que l'on y perd du temps.
Voix épuisée qui te le rappelle
en te consolant à grands traits.

Richesse du grain, des fous rires passés, 
de la main puissante qui te guidait,
des grands repas improvisés
et des sorties en mer, tout au long de l'été.

Pour ta voix

Écrire pour ta voix,
ta voix de l'intime,
lente et ronde,
qui brise l'attendu

et provoque le sens neuf.
Ta voix si basse que la courbe
s'aplanit requérant des trésors
pour la percevoir au matin.

Deviner l'inflexion,
la surprise finale.
Les mots où la présence
pleure de n'être plus insufflée.

Écrire enfin ta voix
que l'émotion déchire,
porteuse des mille voix
que mon amour désire.

lundi 18 novembre 2019

Du haut de la Porte Marine

Le soleil s'est couché,
la ville est grise et froide.
Sonores sont les rues
sous de rares passants.

Tu me prends par la main
et nous montons là haut,
l'escalier est étroit
et nos souffles sont courts.

Tu tiens serrée ma main,
je frôle tes épaules.
Que lente est l'ascension
et si profond l'amour.

Nous débouchons en haut
de la Porte Marine,
la lune nous accueille
de sa face livide.

Du lacis de venelles,
il ne reste plus rien.
Un dôme et des terrasses,
l'ancienne Medersa.

«Voici mon patrimoine,
mes coffres, mes sequins.
Je n'ai rien en main propre
mais mon cœur t'appartient.

Si je t'ai amené
si haut dans la cité
c'est que j'aime la lune
et veux t'en faire aimer.»

Le soleil s'est levé,
la ville est rose et tiède.
Ils dorment enlacés
à l'ombre de la lune.

Tres pel carrer / Trois dans la rue

Una mare i els seus dos fills.
La filla gran i el fill petit.
Una dona caminant pel carrer

i xerrant amb ells dos. Vida
pura, fràgil, envejable.
Tres somriures, un somrís.

Xerrameca de llavis i ulls.
Complicitat arrelada amb
regust d'avis i besavis.

S'aturaran en un bar del cantó,
dinaran kefta i un plat de llentilles.
No parlaran gaire. Assaboriran l'instant

d'una humanitat senzilla i càlida. De sobte
s'aixecaran per tornar a casa. Cantussejaran
i les seves mans es fregaran. Deliciosament.

***

Une mère et ses deux enfants.
La fille aînée et le fils cadet.
Une femme marchant dans la rue

et bavardant avec les deux. Vie
pure, simple, enviable.
Trois sourires en un seul.

Bavardage de lèvres et d'yeux.
Complicité enracinée avec un 
arrière-goût d'aïeux et de bisaïeux.

Il s'arrêteront dans un bar faisant angle,
ils déjeuneront de kefta et d'une assiette de lentilles.
Ils ne parleront guère. Ils savoureront l'instant.

d'une humanité simple et chaleureuse. Soudain,
ils se lèveront pour revenir chez eux. Ils chantonneront

et leurs mains se frôleront. Délicieusement.

Une jeune fille rêvait

Une jeune fille rêvait de devenir
une grande joueuse de football
dans un club réputé de la côte
atlantique.

Chaque jour, elle descendait 
se mesurer aux garçons ses aînés
sur un terrain de terre battue
en compagnie d'une petite brune

espiègle. Bien vite, les deux 
comparses prirent le meilleur
sur leurs partenaires masculins,
gauches et lourds. 

Elles voulurent jouer le dimanche
devant familles et amis. Elles
allèrent même jusqu'au président
du vieux club réputé.

Il ne leur répondit pas. On les éconduisit.
Elles rangèrent les crampons et commencèrent
leur vie de femme, à mille cinq-cents
kilomètres et vingt-sept ans de distance.

J'appris, par hasard, que leurs fils avaient
chaussé les crampons de leurs mères. Elles
ne me dirent rien mais je lus dans leurs yeux :
«Deux jeunes filles rêvaient...»


Un arbre de Noël

Son vert foncé disparaît
sous la profusion du décor.
On ne s'en souviendra pas.

Pas plus que des cadeaux
à ses pieds déposés.
Simple être-là de la fête

à jouet, datation imprécise.
Devant lui, un homme grand
et fort, à lunettes d'écailles,

porte dans ses bras une enfant
aux cheveux courts. À sa gauche,
une enfant plus âgée, tout sourire,

tient dans ses bras un ours au teint
clair. Les trois personnes regardent
un point qui n'est pas l'objectif.

Astuces du photographe ou subit intérêt
pour une arrivée impromptue ? Les secondes
s'égrènent, jusqu'à la découverte du cliché

trente-cinq ans plus tard, outremer, dans le silence
froid d'une maison inoccupée. Douceur de la scène.
Relief d'un autre temps où, débonnaire, le sapin veillait

sur celle qui
deviendrait
mon aimée.

dimanche 17 novembre 2019

Gardiens

Impassibles, ensommeillés sur le drap clair,
entourés d'un camaïeu de coussins, ils veillent.

La nuit est encore loin, pareille à tant d'autres
et si différente de ces proches où le lit s'est fait
Abou Simbel sous les eaux du Nil. Coussins volant au

loin et gardiens soumis, transformés en descente de lit.
Dorment-ils vraiment ou s'en souviennent-ils, à regret ?


Roulette

Vert ou bleu, le tapis est un gazon morne
que ne foulent que des doigts dressés et usés.
Au centre, des disques de noir et de couleur

et la boule petite, d'ivoire, qui bondit et danse,
comme en pleine liberté. Mais les cases sont des geôles
et les regards s'y perdent derrière les lunettes fumées.

C'était à Agadir, il y a vingt-cinq ans. Tu as résisté.
Et c'est au dehors que tu as préféré sautiller. Entre un 
poète et un professeur à qui, déjà, tu souriais.

T'aimer à la vie, t'aimer aujourd'hui

«T'aimer à mort», «T'aimer à jamais».
Pourquoi de telles horreurs qui
enferment l'amour dans un mausolée ?

Moi je veux t'aimer à la vie, t'aimer
aujourd'hui. Sans forfanterie, avec
constance et délice. Un amour de mots,

de frôlements et de caresses, un amour
de souffles et de morsures, qui panse
et qui perdure. Un amour d'eau et de sel,

opaque et transparent, tiède et brûlant,
la nuit comme le jour, de jadis et de naguère,
rouge et impair, mais jamais passe ou manque.


Mes mots

Mes mots, mes pauvres mots, mes mots si riches,
appris de ma mère et de mes maîtres. De mon frère,
de mes enfants, de mes amis. Des mots en plusieurs

langues, en une infinité de nuances. Des mots juteux
comme une grenade, ronds comme une palourde. Sonores
ou sourds. Discrets ou grandiloquents. Des mots simples

pour te faire l'amour, au creux de l'oreille, ma main 
en conque dans tes humeurs et tes cheveux embaumant au 
soleil pâle de l'automne. Mes mots. Les tiens. Les nôtres.

Paroles

Tu m'as écrit longuement,
en lignes denses et serrées.
Ton cœur s'est ouvert en tremblant.
La soirée avançait, inexorablement.

Tu craignais le rejet ou, pire,
l'éloignement. L'incompréhension
acérée, l'ivresse du départ.
Jamais je ne t'ai autant aimée.

Minute après minute, d'heure en heure,
sans rien dire ou si peu, je te voyais
entrer pleinement dans ma vie avec tes
besaces de cuir et ta candeur d'amante.

Que se répètent, longtemps, ces heures
confidentes, avec leurs bouffées perlées
et un amour que je croyais réservé à qui
n'était pas moi.

S'émettre en six

J'aime le vers graphique,
bien tiré au cordeau,
en arabesques noires
sur le papier bouffant.

Je m'y livre, délivre,
te dis tout mon amour
sans nulle fioriture.
Ma peau qui te recherche,

mes lectures errantes,
le goût du café ivre,
la saveur de ton corps
et tes sommeils bercés.

J'aime m'émettre en six,
le matin ou la nuit,
quand je sais que tu dors,
en mètres réguliers.

Nulle rime ou si peu.
La ville en toi s'éveille,
du sable dans les rues
et du khôl dans le cœur.

Llengües / Langues

No coneixes la meva llengua,
si bé l'endevines, olorant-me
la veu.

Del cor no conec la teva llengua,
mancada d'escriptura, plena de sons
rodons i vius.

Me'n mostraràs la cursa inesperada,
et guiaré pels versos breus del meu
recorregut illenc.

Xerrarem i callarem. Ens mirarem als ulls.
Les nostres pells, en silenci, les parlaran.
I sobre el llibre obert, plegats, ens dormirem. 

***

Tu ne connais pas ma langue,
quoique tu la devines, en me flairant
la voix.

Du cœur je ne connais pas ta langue,
dépourvue d'écriture, emplie de sons
ronds et vivants.

Tu m'en montreras la course inattendue,
je te guiderai parmi les vers brefs
de mon parcours îlien.

Nous nous tairons et nous parlerons. Nous nous regarderons
dans les yeux. Nos peaux, en silence, les parleront.
Et sur le livre ouvert, ensemble, nous endormirons.

Un livre m'attend

Un livre m'attend, lourd,
serré, odorant. Vives couleurs
sur papier glacé. Typographie exquise.

Les kilomètres défilent haut qui me l'ont
apporté, comme une brioche au miel ou un plat
en terre cuite. Il se repose. Sur le bois clair

et tendre de la table de travail, à ma droite.
J'en connais la direction, j'en ignore le grain.
Ta voix lente et chaude me manque pour le lire.

Je me l'inventerai, sur les coups de onze heures,
saucissonnant au soleil de ses pages ouvertes.
Puis je fermerai les yeux et tu m'y guideras.