jeudi 26 novembre 2015

D'un journal

à mes parents

L'écriture n'est plus que lissent les caractères à empattement.
La liste demeure, la date aussi : vendredi 20 [février 1959],
jour de l'amour. Texte passé, curieusement tourné vers un avenir
immédiat.

Cinq infinitifs en trois points. Auto-injonction comme remède
à la saine paresse. Je reconnais les prénoms, les noms aussi.
Comme un petit théâtre. Avec au premier plan les très proches,
Carlos [Barral], José Agustín [Goytisolo],

un peu plus loin, le fidèle [Jaime] Salinas, au fond, sans prénom,
l'homme de Formentor, Cela, que je n'aimais pas et sur qui, pourtant,
j'ai écrit un article remarqué. Autrefois. Rien de ce qui se passait
à mille cinq-cents kilomètres de là,

tout au nord du continent battu par la pluie. Mes parents n'écrivaient pas
ni ne composaient de liste pour le lendemain. Ils s'aimaient patiemment,
fructueusement. La vie frémissait déjà qui guiderait ma plume
cinquante-six ans plus tard.








             

                           
                           
Jaime Gil de Biedma, Diario de «Moralidades» 1959-1965