mercredi 11 décembre 2019

Épuisement fécond

Les yeux déjà se ferment
et l'attention s'épuise,
la voix se casse en six.

La couche est là qui veille,
le drap déjà tiédit
et la nuit nous appelle.

Mais l'amour est plus fort,
qui tourmente et féconde.
On joue aux osselets

les mots de la tribu.
On ne veut que le mètre,
on délaisse la rime.

Le mot s'épure enfin
qu'on croyait empesé.
Que viennent les sirènes,

qu'elles nous tirent enfin
du nez les vers anciens
et la passion profonde.

mardi 10 décembre 2019

L'anniversaire

D'un fils, le plus petit.
Friandises de la Saint
Nicolas et caresse froide

de l'hiver. Dix ans d'amour
et un jour anniversaire à
deux, la mère, les mains

sur le ventre, en présent
au monde impatient. Nul mot
n'en traduira la félicité.

Mots ben creuats / Des mots bien croisés

al Pau Gener, foeta.

Alineats en angles perfectes,
els mots s'esposen, rics dels
seus origens distints.

Res d'hispanismes grollers i
fàcils. La riquesa d'uns bons
xenismes que canvii l'espectre

de l'arc de Sant Martí i ens
inviti a rodar pel món i a
tornar al forn.

***

Alignés en angles parfaits,
les mots s'épousent, riches de
leurs origines diverses.

Nul hispanisme grossier et
facile. La richesse de bons
xénismes qui change le spectre

de l'arc en ciel et nous
invite à courir le monde
pour revenir chez nous.


Admiration

Tu cours la journée
et le sourire ne perds,
mon cadeau du ciel.

lundi 9 décembre 2019

Et le vent...

Et le vent s'est levé,
que l'on croyait parti.
Il a gonflé les voiles

rapiécées et emmené sur
le lac les plus aguerris
des pêcheurs. Au village,

les femmes font bouillir
l'eau et y jettent le sel,
les épices et les herbes.

Elles scrutent l'horizon
dans l'espoir des barques
alourdies de poissons gris.

Une nuit passe, puis deux,
le jour est vide de vie et
les oiseaux ne se lèvent plus.

Au troisième, ils tournoient
désorientés puis font route
vers le large d'où viennent

les voiliers. Le retour est
lent mais déjà le village de
tend de pavois aux couleurs

vives. La fête durera longtemps,
comme un hommage à cet espoir 
que, par deux fois, on croyait perdu.

Paroles

Paroles qui surgissent du silence,
jaillissent, se recouvrent, trébuchent,
se bousculent et ensemencent les terres

autrefois arides. Paroles de lumière,
lampions à bout de bras, lumignons,
fanals qui font de la nuit un grand bal.

Paroles nécessaires à l'amour qu'elles
irriguent et développent dans des sens
insoupçonnés, unissant les cœurs et

délassant les corps que le quotidien
malmenait. Paroles qui gèlent quand elles
ne sourdent plus, aveugles, orphelines.

Paroles hibernantes, sous la neige douce,
et qui attendent leur printemps au cœur
même de l'hiver. Espoir, espérance. Mots.

Verbes défectifs

Il est des verbes que l'usage ampute,
leur enlevant, qui des personnes, qui
des temps, avant de nous laisser

inconsolés. Ainsi en est-il de clore
qui nous interdit le passé simple,
nous condamnant au passé composé,

comme si la clôture n'était jamais
tout à fait révolue, comme si, de dire
les choses, elles vivaient encore un peu.

Le goût de ta bouche

Je m'étais levé d'un bond,
la nuit, dans la pièce noire
et froide. Ma bouche, sèche

et insipide, avait perdu le goût
de la tienne. C'est alors que
mes paupières, pareilles au

rideau sombre des anciens cinémas,
se sont closes pour me laisser te
retrouver. Il pleuvait, l'eau

impérieuse qui, dans l'avenue, emportait
tout, glissait sur tes joues. Une goutte,
plus lourde que les autres, s'accrocha

à la commissure droite de tes lèvres.
Je fermai les yeux et la gobai d'un coup,
avide, comme assoiffé, au milieu du torrent.

Nous nous enlaçâmes, nous embrassâmes, le monde
pouvait bien basculer dans le bourbier. Ta bouche,
aux fraises des lèvres, mêlait la mandarine du palais.

Greffes

à P. G.

Affûté, le couteau court
et recourbé tranche net
la branche fine.

La sève sourd qui se mêle
au sang du jardinier qui
s'essuie machinal avant

de refaire son geste avec
une bouture et de doucement
les assembler en les liant.

La terre reposera, sous la 
pluie et le soleil, et, un 
jour ces mêmes mains

cueilleront le fruit tendre
et doucereux, tel un nectar
élevé dans une ombreuse cave.

Point du jour

Le soleil piaffe, derrière
la ligne glacée. Il veut
te voir, te couvrir de son

or tiède au matin. D'un coup
ou lentement. L'aube désire tes
baisers. Mon âme, ta pensée.

Migranya / Migraine

Els llençols s'han tenyit de negre.
Ajaguda dins la foscor, tanques
els ulls. Ni visió ni records.

Patiment. Hores llargues. Angor.
Angoixa i gust de sang a la boca
resseca. La casa s'ha buidat

i les curves del camí són basques.
La son és un desig, els sons són
un càstig. Vida. Pura i terrible.

***

Les draps se sont teints en noir.
Allongée dans l'obscurité, tu fermes
Les yeux. Ni vision ni souvenir.

Souffrance. Longues heures. Angor.
Angoisse et goût de sang dans la bouche
sèche. La maison s'est vidée

Et les tournants un haut le cœur.
Le sommeil, un désir. Les son,s
un châtiment. Vie. Pure et terrible.

dimanche 8 décembre 2019

Incarnat

Le soir tombe, la lumière
s'en va, de la vie ne demeure
que ton souffle et l'incarnat

tendre de tes lèvres entrouvertes
dans le sommeil. Ta fille à tes côtés
marque le temps de la nuit en horloge

régulière. Bientôt les draps boiront
ta conscience et la tiédeur de vos âmes
C'est alors que je marcherai dans le noir.

La route et le silence

La route est longue. Froide, sèche.
De part et d'autre, un canyon. Devant,
un camion bâché aveugle. Monotonie

du trajet. Le chauffeur, appointé,
ne parle pas. Derrière ses verres
fumés, il mâchouille une papier maïs.

La passagère est en peine, immobile.
Au loin, la vie file qui lui fut donnée.
Elle restera peu avant de repartir

et de retrouver sa fille, en d'autres
lieux mal aimée. Au loin, plus loin
encore, un autre homme est là. Et se tait.

vendredi 6 décembre 2019

Mandarines

a L.B.

Dia de Sant Nicolau, res d'avet
o de pi silvestre, l'amic Lluc
m'invita a passejar pel jardí.

Són les dues, un migdia zenital,
camino lentament per la gespa
molla, m'entren ganes de córrer,

però m'aturo, com petrificat per
la visió d'unes fruites petites,
rodones, brillants i, discretament

oloroses. Mandarines. Una, dues, deu,
trenta, cent. Les acaricio amb els ulls
i les acarono amb les mans abans de

collir-les d'un cop sec i tendre. Hores
de goig senzill i ver. En aquest moment
precís, el centre del món és Bonpàs.

***

Jour de Saint Nicolas. Ni sapin,

ni pin sylvestre, l'ami Luc
m'invite à me promener dans son jardin.

Il est deux heures. Midi au zénith,

je marche lentement sur le gazon
mouillé, j'ai envie de courir,

mais je m'arrête, comme pétrifié

par la vision de petits fruits,
ronds, brillants, et, discrètement,

odorants. Des mandarines. Une, deux, dix,

trente, cent. Je les caresse avec les yeux
et les câline avec les mains avant de

les cueillir d'un coup sec et tendre. Des heures

de joie simple et vraie. À ce moment
précis, le centre du monde, c'est Bompas.



une tranche de vie

Trente secondes. Aveugles.
Un mince fichier logé dans
le plastique de mon mobile.

Et mon cœur qui s'accélère
sur ton battement. Puissant,
régulier. Tes bras qui tranchent

l'obscurité du studio. Me parlent
puis rejoignent les autres. Accord.
Mélodie d'un vendredi treize.

jeudi 5 décembre 2019

Un cours de seconde

Tu les secondes et tu cours,
d'un lycée à l'autre, des vers
plein les mains.

Un cours de seconde, puis deux.
Une heure et vingt secondes pour
Desnos et pour Apollinaire un baiser.

Que courte est la journée quand
la ville est si longue. Et que douces
sont tes mains après tes secondes.

Mon coquelicot

De ta tige gracile, si pâle,
tu frôles l'acier doux des voies
que tu caresses avec nonchalance.

Mais que passe un express et tu te 
couches, la joue contre le ballast
que tu éclabousses de ton sang clair.

Fleur libre mais enchaînée aux deux rails
et aux traverses de béton. Tige souple
et robuste qui jamais ne se rompt 

ni même se plie. Mon coquelicot ferré,
tu es pareil à mon amour funambule entre
le cuivre des cymbales et la vitre du lycée.

Sottie

L'amour se joue du temps
mais le temps fuit l'amour.

Que juteux est le fruit
que la bouche défend

contre l'empressement,
et que belle est la main

qui le retient de choir
avant que vienne l'heure.

Le temps joue à l'amour
mais l'amour n'a pas l'temps.

mercredi 4 décembre 2019

D'une amie

à C. d. R.

Je reçois d'une amie
un manuscrit, avec 
son unique confiance.

Et le temps se fait
lent, page à page,
vers à vers.

Tant de silences et
d'images, de mots forts,
de sablier grinçant

sous les ans comme noria
sous l'effort. Je feuillette,
je suspends l'annotation,

la parole est libre encore et
la tige du coquelicot résiste
avant d'être coupée d'un coup.

Effluve

J'aime ces mots vaporeux qui hésitent,
entre un genre ou l'autre, contraignant
les orateurs pressés à feuilleter fébriles

de gros dictionnaires. L'effluve est l'un
deux que l'apostrophe sauve un temps du
choix cornélien. Il est de puissantes

effluves et des effluves doucereux, comme
la main se plaît à se plonge dans l'onde
qui naguère caressait les cheveux.

L'or pressé du matin

À quelques minutes de la porte bleu
clair et des cartables qui s'ouvrent
bruyamment, il t'attend, ce verre

clair, sans une trace, et qui pèse
de l'or pressé des oranges d'occident.
Délice qui gerce parfois les lèvres

et qu'adoucit le feuilleté du croissant.
Breuvage doux qui tempère la hâte et
apaise le cœur par le trajet secoué.

Promesse de l'or brûlant du soir et des
effluves de menthe et de jasmin dans ce
curieux jardin aux portes de la ville.

Le ferment de l'absence

L'absence comme un ferment,
une compagne des instants,
comme une force, une invite,

l'exigence vive et sereine
d'inventer ta présence par
des mots, des couleurs,

des images vibrantes comme des 
gongs. Dès le point du jour
et jusqu'à la nuit noire.

L'absence comme un serment,
un compagnon des moments,
comme un guide, un présent. 

Ta voix dans l'obscurité

Ta voix chuchotée, presque
inaudible. Un froissement
d'étoffe contre l'oreille.

Ta voix un brin suppliante
et qui parle pour mieux
se taire et écouter.

Ruisseaux du fil de la nuit
qui se mêlent et se confondent
sous le sceau du désir.

Ta voix cesse, elle est partie.
Ton souffle lui succède, grave,
confiant. La pénombre s'abolit,

l'obscurité totale se fait, froide,
et ma voix, qui t'accompagne, relève 
un peu, si peu, la couette qui te couvre.

lundi 2 décembre 2019

Pluie

Il pleut sur les vitres
et tu frissonnes. La cour
a perdu ses couleurs

Et les tables et les sièges
grelottent sans les rires
des élèves. Je devine ton

front songeur qui se pose contre 
le carreau et se souvient.
Tu devenais femme. Une fête

improvisée réveillait le quartier
quand soudain la pluie s'abattit,
contraignant à ranger tables et

pliants. Tes pleurs salés se mêlaient
à la pluie du ciel, ta complice.
Tu étais triste et voyais déjà

ta carrière de sprinteuse brusquement
fauchée. Les années ont passé. Du sang,
tu as façonné la vie, par deux fois,

et l'eau qui tombe s'est affadie. Mais
Dieu que tu aimerais retrouver un peu
du sel qui la baptisait alors.



samedi 30 novembre 2019

La fille qui courait après le soleil

Elle courait. D'école en collège
et de collège en lycée. Déjà fine
et racée, elle chaussait de minces

semelles de vent. D'est en ouest.
Toujours. Comme si la naissance du
jour basculait aussitôt vers son

terme rougeoyant. Les coupes s'oxydaient,
ses semelles lui pesaient, les records
l'ennuyaient. Elle voulait aller plus haut,

plus vite. Le cuivre des cymbales raviva
les couleurs des coupes remisées et de petits
monomoteurs lui firent humer le vent. Sans semelle.

N&L

 Il est l'ami de vingt ans,
 le compagnon de fortune et
 de bien peu d'infortunes.

 Elle, je ne la connais pas
 encore mais je la vois dans
 chacune des pupilles vives

 de mon ami phoète. Il manie
 la pince et le trocard. Elle,
 les ciseaux et le peigne.

 Comme des duellistes ou de
 sacrés farceurs. Elle a l'accent
 du pastis, lui marche au Corbières.

 Ou à la bière. De corps. De corps
 de garde. Ses mots et ses clichés
 disent l'amour. Un amour neuf et

 vivifiant, revigorant. Bien avant
 qu'il ne m'en confie la raison,
 j'avais compris :

 «Si tu veux délaisser la haine,
 choisis une pépette en N.»

jeudi 28 novembre 2019

Tornar a traduir / Retraduire

al T. G.

M'agrada tornar a la traducció, lenta,
exigent, farcida de dubtes grans i de
joies petites. Aquest exercici anònim

que em manté hores i hores, cap cot,
davant de la pantalla encegadora per
a cisellar girs i expressions i fer-me

desaparèixer rere la paraula aliena i
tan propera alhora. Aprendre coses noves,
entrar en un altre món amb els seus mots,

la seva flaire, les seves relacions, el seu
relleu on somric i ric en aixecar-me de la
cadira per a beure un got d'aire ben fresca.

***

J'aime revenir à la traduction, lente,
exigeante, farcie de grands doutes et de
petites joies. Cet exercice anonyme

qui me maintient des heures durant, tête basse,
devant l'écran aveuglant pour ciseler 
tournures et expressions et me faire

disparaître derrière la parole d'autrui
et pourtant si proche. Apprendre de nouvelles choses,
entrer dans un autre monde avec ses mots,

son odeur, ses relations, son
relief où je souris et ris en me levant de
ma chaise pour boire un verre d'eau bien fraîche

Dans le taxi

Dans le taxi, plus de rouge baiser taché 
de boue ou cabossé. De la poussière sur
l'anthracite des sièges et du tableau

de bord et, surtout, les bruits de la ville
que la conversation chuchotée laisse filtrer. 
Clochettes, musique saturée, voix chantantes 

ou emportées. Envoûtante indiscrétion du mobile 
collé à l'oreille qu'il tiédit, en indissoluble
union avec le monde qui l'environne et me fascine.

Le cuivre et la peau

Un peu terne dans le soir qui tombe,
le cuivre regarde la peau marbrée de coups.
L'heure est fraîche et la salle, exiguë,

est calme. Bientôt, les musiciens arriveront
et parmi les hommes au verbe haut, une femme.
Elle disjoindra les baguettes de bois appariées

et rendra à la peau sa tension souple et ses larmes
mouchetées. Le cuivre sera gong et tranchera l'air
pendant deux heures au moins. À chacun, déchaînée,

la femme paiera son tribut. Au cuivre, sur sa gauche,
à la peau sur sa droite. Sous sa robe zébrée, aveugle,
sa poitrine voudra rejoindre la peau si blanche,

imaginant les doigts du voyageur à la place des baguettes
de bois clair. Dans un ultime roulement, elle tournera
le visage que mes mains, peau et cuivre, chériront enfin.


La plage, en hiver, la nuit

L'eau glacée clapote et entre
dans mes chaussures mal fermées.
La lune, gibbeuse est mince et
entrave mes pas.

Sur ma gauche, je distingue un gris
moins sombre où furent il y a quelques
mois encore les parasols et les jeux
d'un été héraultais.

La plage n'est plus, ou pas encore, et
pas à pas, gonflées d'eau, mes chaussures
soulèvent un peu de cette chrysalide qui
nous prépare, en silence, l'été prochain.

Sur une musique ancienne

Sur une musique ancienne,
ton poignet avait glissé,
jetant une tache pâle
sur le bois sombre du café.

Il était tard, les gens se 
levaient, rentrant chez eux,
au terme de longs trajets.

Nous, nous restions là, papotant
sans fin, les yeux dans les yeux,
les langues se mêlant dans nos

voix un peu cassées. La musique,
au fil de la soirée, s'était repliée
sur de vieux standards en anglais,

délicieusement désuets et sirupeux.
Tu m'appris des détails de ta ville
dans les heures où nul ne sort.

Le passage à vive allure des camions
de livraison, les petits taxis rouges
raccompagnant les fêtards épuisés.

Deux ou trois silhouettes minces comme
des couteaux dans le gris et marchant
d'un pas assuré vers un avenir meilleur.

Ton poignet avait glissé. Mes doigts
aimants le saisirent et le portèrent à 
mes lèvres jusqu'à l'heure où je t'écris.

mercredi 27 novembre 2019

A contracorriente

Mientras se pone el sol, uniéndose naranja
don la curva del horizonte, desandas lo andado
y regresas a casa, precipitadamente, en taxi.

No dejas de rozar con la mirada las aristas de hormigón
de los barrios nuevos y tropiezas con los modales inauditos
de aquellos que comparten el espacio contigo. Has dejado

atrás, el libro amado y los versos consabidos. Ahora estás
pescando detalles para aplacar la sed de tu amigo el poeta.
Ya se ha cerrado la noche y te entran ganas de dormir.

La pérdida del duende

De tanto leer poemas tuyos para publicarlos,
has perdido el duende y lo estás buscando por
todos los rincones de la casa.

Ya sabes que te está esperando la musa, de vuelta
a casa. No te atreves a decirle nada. Una excusa.
Una escapatoria. Y sigues buscando el dichoso duende.

Contreplongée

Il est tard mais le ciel poudroie encore
à l'ouest. La journée s'achève. Le grutier
a immobilisé la flèche de la grue avant

d'en descendre, lentement, précautionneusement.
De la présence humaine, seul demeure le treillage
d'acier immobile et le vertige hurlé par le silence.

Pureté des lignes, équilibre des poids. Beauté à l'état
brut. Le ciel encore lumineux semble suspendu au curieux
assemblage de métal riveté comme un décor de théâtre sourd.


dimanche 24 novembre 2019

Une comète

Une comète dans la nuit
glacée. Longue chevelure 
silencieuse et aimante

qui frôle les regards des
amantes d'absolu avant de
disparaître dans l'orbe

terrestre. Désir du retour
cyclique. Désir du même et
de l'autre comme d'une gerbe

d'étincelles bleutées. Aimer,
attendre. Aimer l'attente de
la comète. Et de l'amante.

Comme un livre

Le vent, glacé, a effleuré le sable,
l'a bousculé, l'a soulevé, le mêlant
à l'eau saumâtre des marées d'automne.

Puis la nuit est tombée, de bronze et
de jais, avec son silence de plomb.
Au réveil, la dune avait cessé son

charroi. Sa croûte dentelée s'était
découpée en pages mille, à la façon 
d'un vieux dictionnaire où, atlantique,

je me décidai à apprendre à parler la
langue des océans, de cabotage en
navigation hauturière. Pour toi.


Comme un doigt sur la vitre

Comme un doigt sur la vitre,
la ville défile, blanche et
grise, en couleur, parfois,

sous le feu de la réclame. En 
touches infinies, elle parle
de ses passants et de ses lieux.

que la mémoire, oublieuse, efface,
n'était de rares peintures murales
qui fixent le regard par un mirage

audacieux. Filigrane, palimpseste,
le visage inventé naît de l'entrelacs
de taches et de croix. Et la ville vit.


La suspendue

À bout de doigts tendue,
une fleur comme un arbre.
Larges feuilles rosées
et le temps qui s'arrête.

Elle sème à tout vent,
et la rosée s'envole.
L'arrière du marché
suspend le regard fier
aux très longs cils ourlés.

Tu me glisses cliché,
l'enfance est une offrande.
Et ta marche m'écrit
de longs baisers salés.


Mes grands

Ils sont quatre. Forts et aimants,
pudiques et enjoués. Si profonds.
Ils ne se donnent pas de chef mais
leur capitaine donne le ton et sait

me rappeler à la raison quand, d'eux,
parfois je semble m'éloigner. Une fin
de novembre de la fin de la deuxième
dizaine du siècle anciennement nouveau,

ils m'ont fait le plus précieux des cadeaux.
Ils ont pris les rennes du ménage, sorti
poêlons et marmites, pour animer la fête
et convoquer mes amis. Heures longues et

trop brèves, mes pleurs cachés à leur vue.
Des étreintes pudiques et longues. Des mots
justes, au petit matin partagés.

Ils sont la joie de mes jours et ma fierté aussi.
Longtemps je leur ai enseigné quelques tours
de ma vie. Depuis longtemps, ce sont eux qui
m'apprennent à être meilleur homme.

Merveilleuse fratrie, merveilleuse famille, avec
leurs cousins, leur oncle, notre maman et leur
grand-mère. Une vie en une poignée d'heures et
des promesses de café, jusqu'à la fin des temps.

Une poignée de secondes

à V.

Une poignée de secondes,
une soixantaine environ,
et la main de Rémi qui,
à nous, te ramène.

Ton corps n'a plus froid,
emmailloté par l'amour des
convives qui s'affairent et
te réconfortent.

Un bandeau sur le front fait
de toi un Apollinaire neuf.
Le combat, pourtant, ne fut
que de verres et de fumée.

Quelques heures de surprise
et d'hasardeuse félicité.
Une surprise, un repas.
Des amis qui s'étreignent

et ta parole juste et aimante.
Le crachin passé, tu t'en iras
quelques heures. Si peu, trop,
et tu nous reviendras, encore

plus nécessaire que jamais. Tu es
de la race rare des généreuses qui
s'oublient et, dans la douleur,
ne pensent qu'aux autres. À nous.

Tu venais pour un anniversaire,
à treize célébré. Tu en crées un
tout neuf. Du nom de l'amitié,
si rare, précieuse et valérienne.

samedi 23 novembre 2019

Tes lèvres

Soudaines et longues,
yeux clos, dans un coin.
Goût d'agrumes et de coing.

Les dents s'entrechoquent
puis s'effacent. Le souffle
est de vie et l'obscurité

chantonne. Tes lèvres et les
miennes, jointes, disjointes,
rejointes. Pour l'éternité.

vendredi 22 novembre 2019

Sur le pouce

T'écrire sur le pouce,
quand le temps m'est mesuré
et ma concentration incertaine.

Me précipiter lentement. À deux
doigts, tête courbée, nuque cassée,
un sourire me barbouillant les lèvres.

Fermer les yeux deux secondes et penser
à une folie, chez  toi, dans la cage
d'escalier entrouverte.

M'arrêter, enregistrer mes mots et d'un coup,
un seul te les envoyer par les airs, au-dessus
de la mer déjà sombre, notre amie infinie...

Intimité

Et la porte s'est refermée
sur la rumeur de la ville.
Il est tard, le soleil

a faibli. Nul bruit ici,
les chats s'étirent et me
regardent en silence.

Indéchiffrable bleu. L'intime
naît des baisers et les peaux
bâtissent des murs clairs qui

rient et pleurent sous la soudaine
ondée. Nul verrou, nulle caméra,
la maison oscille et s'abandonne.

Ah le beau château de cartes qui
se défait. Cartes à jouer, cartes
du tendre, l'intime est bâtisseur.

Un baiser

Un baiser, volé dans une arrière-cour,
loin de la foule qui veille. Un goût de
sel et de sang. Un goût de voyages.

Un baiser de rien du tout. Un baiser qui
dit tout et qui se prolonge, à distance
dans la rue qui veille. Qu'innombrables

soient les recoins, les porches, les portails
et les arrière-cours où te voler un baiser,
au point du jour, dès potron-minet ou dans

le crépuscule d'une ville atlantique où
le soleil quitte la mer dans une ultime
étreinte où l'air et l'eau, unis, rosissent.

Taxi

On dit que le mot existe 
dans toutes les langues.
L'apocope efface la mesure

et il ne reste que le paiement.
Je l'ai souvent boudé, préférant
marcher ou me serrer avec mes

congénères dans un long cylindre
d'acier. Tu changes ma vision en
m'y invitant d'un bond.

Humble voiture qui varie de couleur
selon la nature de la course.
Habitacle poussiéreux et exigu.

Le trajet est rapide et on s'en extrait
avec peine. Prêts à en prendre un autre.
Services incessants, journées sans fin.

Et quand l'un veut rentrer, tu le supplies
en darija et, en chemin, il charge une
ménagère qui froisse ses billets.

Le rouge est notre couleur préférée. J'en aime
chaque nuance. Une nouvelle s'y est ajoutée,
que je te dois et que, désormais, je guette.


Un port

Paisible, protégé de la houle
des draps écrus. Un port de chair,
au creux de deux montagnes qui veillent.

Ombreux, dans l'odeur entêtante des buissons
fruitiers. Un port qui invite le naufragé, sur
ses lèvres de sable, à aller de l'avant,

à laisser en arrière son passé et la felouque
désarticulée, pour s'initier au chant des oiseaux
de paradis et à une grotte somptueuse.

Pâte d'amante

Pâte d'amande en bouche,
qui fond si lentement
et colore les doigts.

Pâte de menthe mêlée
au thé brûlant opaque.
Volutes.

Pâte d'amante en bouche
qui fond si lentement
et ravive mes doigts.

Le petit restaurant

Ouvert, sans porte ni fenêtre.
Pour manger sur le pouce ou se 
laisser aller dans les fauteuils.

Table basse, lentilles brûlantes,
à deux pas l'étal du boucher et
la viande hachée que l'on tranche.

Les minutes passent comme des heures,
on paie l'aubergiste de trois sequins.
Halte obligée avant le lit si tiède.

Et si ?

Et si tu m'attendais ?
Quelques minutes, au coin
d'une rue ombreuse,

dans ce lacis de venelles
où je jouerais à colin
maillard. Ou à la poule

aveugle, comme disent,riant,
les Espagnols de Casa ?

Et si tu me laissais fermer
les yeux et mon cœur me conduire
vers toi, assurément ?

Et si, tout simplement, tu m'invitais
à écrire sur toi, impunément, sur le
chemin du lycée ?

Stuc et pâte d'amande

Le stuc est partout,
grisâtre, usé par 
les jours.

Le regard s'y pose,
le doigt en rêve,
sucre défait

dans le thé brûlant.
Architecture des hommes.
Décor.

La roue de l'humaine 
existence est en stuc
et tes yeux

qui m'y invitent sont
de verre coloré et
tendre.

La ville vieille est
en stuc et ton cœur de
pâte d'amande.

Dans les rues

Dans les rues sonores
de l'ancienne Médina,
les murs pleurent,

sous le regard lent
des deux amants qu'ils
voudraient célébrer.

Seule l'écriture sang
s'y fixe. Une buanderie,
un four à pain. 

Tant de mots inconnus que, 
patiemment, tu déchiffres.

Je ne peux te tenir la main,
ni la frôler. Alors de la main
gauche je rase ces murs qui

s'écaillent et me parlent de toi.
De tes courses enfantines à un jet
de caillou, sur le chemin buissonnier,

de ton nez joli humant les effluves
du port, massif, fascinant, terrifiant,
parfois, et je songe à ce chat fier,

aperçu au hasard d'une placette et
tenant dans sa gueule un poisson

d'argent, simple offrande d'un passant
en route pour le cœur de la journée.
L'église espagnole où se confessa

ma mère, il y a si longtemps, est un
havre de pénombre. Le son des rues
s'y amortit et l'heure s'arrête.

Dans les rues sonores
de l'ancienne Médina,
les murs exultent.

jeudi 21 novembre 2019

Courtepointe

Ah la jolie courtepointe,
un vrai manteau d'Arlequin.
La couette est toute jonchée 
de feuilles annotées au crayon

et de livres pliés en deux, sur
une page remarquée. D'éloges
en fleurs du mal alcoolisées,
la main s'enivre qui cherche

en vain les deux chats, agacés
par un tel remue-méninge. La nuit,
bientôt, recouvrira tout de gris

et les rêves croustilleront en les
foulant aux pieds. Je parierais que
les deux chats en profiteront pour revenir...

...te chatouiller les pieds.



mercredi 20 novembre 2019

T'écrire

J'aime laisser filer les heures
et la maison perdre peu à peu 
ses bruits avant de t'écrire.

La vie de la journée décante
et se repose avant de devenir
matière d'un poème, bref ou

densément touffu. Je m'invente
tes mots, tes chats jouant avec
les coussins sur le lit encore

baigné du soleil du couchant.
Je me lève et m'abreuve à une
eau glacée, perdant peu à peu

ses bulles, avant de revenir
à la table de bois clair.
Si mes écrits sont brefs,

t'écrire, c'est faire l'école
buissonnière. Je me lève, cherche
un livre, revient m'asseoir, ferme

les yeux et lève la tête, regrettant, 
parfois, la langue que j'ai choisie
pour planter le décor et m'essayer

aux premières vocalises. Et le résultat,
prestement envoyé, ne prend sens que dès
lors que tu le lis à haute voix. Pour moi.