vendredi 22 novembre 2019

Dans les rues

Dans les rues sonores
de l'ancienne Médina,
les murs pleurent,

sous le regard lent
des deux amants qu'ils
voudraient célébrer.

Seule l'écriture sang
s'y fixe. Une buanderie,
un four à pain. 

Tant de mots inconnus que, 
patiemment, tu déchiffres.

Je ne peux te tenir la main,
ni la frôler. Alors de la main
gauche je rase ces murs qui

s'écaillent et me parlent de toi.
De tes courses enfantines à un jet
de caillou, sur le chemin buissonnier,

de ton nez joli humant les effluves
du port, massif, fascinant, terrifiant,
parfois, et je songe à ce chat fier,

aperçu au hasard d'une placette et
tenant dans sa gueule un poisson

d'argent, simple offrande d'un passant
en route pour le cœur de la journée.
L'église espagnole où se confessa

ma mère, il y a si longtemps, est un
havre de pénombre. Le son des rues
s'y amortit et l'heure s'arrête.

Dans les rues sonores
de l'ancienne Médina,
les murs exultent.

jeudi 21 novembre 2019

Courtepointe

Ah la jolie courtepointe,
un vrai manteau d'Arlequin.
La couette est toute jonchée 
de feuilles annotées au crayon

et de livres pliés en deux, sur
une page remarquée. D'éloges
en fleurs du mal alcoolisées,
la main s'enivre qui cherche

en vain les deux chats, agacés
par un tel remue-méninge. La nuit,
bientôt, recouvrira tout de gris

et les rêves croustilleront en les
foulant aux pieds. Je parierais que
les deux chats en profiteront pour revenir...

...te chatouiller les pieds.



mercredi 20 novembre 2019

T'écrire

J'aime laisser filer les heures
et la maison perdre peu à peu 
ses bruits avant de t'écrire.

La vie de la journée décante
et se repose avant de devenir
matière d'un poème, bref ou

densément touffu. Je m'invente
tes mots, tes chats jouant avec
les coussins sur le lit encore

baigné du soleil du couchant.
Je me lève et m'abreuve à une
eau glacée, perdant peu à peu

ses bulles, avant de revenir
à la table de bois clair.
Si mes écrits sont brefs,

t'écrire, c'est faire l'école
buissonnière. Je me lève, cherche
un livre, revient m'asseoir, ferme

les yeux et lève la tête, regrettant, 
parfois, la langue que j'ai choisie
pour planter le décor et m'essayer

aux premières vocalises. Et le résultat,
prestement envoyé, ne prend sens que dès
lors que tu le lis à haute voix. Pour moi.

Onde de vie

Circulant sous la peau,
glissant sous tes paupières,
ta vie m'est eau lustrale.

Moucharabieh

On dit de lui qu'il partagerait sa racine
avec le sirop, le sorbet et la chorba.
Le moucharabieh boit le regard de qui 

s'y pose afin qu'il ne voie pas l'intérieur
de l'intime édifice. Dentelle du bâti, adorée
à ton bras, un samedi de novembre, glacé,

parmi les vents coulis et les heures fugaces.
De l'intérieur, j'en caressais le maillage,
déposant, dans chacune de ses alvéoles,

un pudique baiser pour que la ville, longtemps,
infiniment, nous couve de sa bienveillance et
boive nos pas mille dans ses larges artères.

Chaleur

Non pas celle des brasiers insolents
ou de tristes passions fugaces.

Mais celle, mesurée et constante, de deux
lèvres, les miennes, sur chacune de tes 
paupières quand tu dors, harassée.

Je frôle l'écran de tes songes, sans
m'y immiscer, j'entrevois les paysages
anciens, je leur rends hommage

puis je me lève et, d'un café brûlant,
tire la force pour t'accompagner. Toujours.

mardi 19 novembre 2019

Ton théâtre

Ton théâtre est de noir et de voix.
Dans un espace clos, tout près du
public. Clair obscur de ton visage

L'ombre de tes yeux, la plastique
de tes lèvres et cette parole lente
où plonge le spectateur qui t'écoute.

Ton théâtre est de gestes et de lumière.
Au dehors, sur la corniche ou, plus bas,
sur la plage où tes jambes circonscrivent

dans l'océan glacé ta mer chaude et riante.
Ta peau se hale doucement, tu cours et tu ris.
La parole est superflue. La vie est un songe.

Mon théâtre

Mon théâtre est une marelle,
tracée à la craie blanche sur
le macadam gris. On y pousse

un palet de la terre au ciel
puis on court dans l'étroite
et chaleureuse cour en quête

du bonheur. Pour le trouver,
un deuxième jeu s'engage.
Yeux bandés, colin maillard.

Les mains se dressent vers 
le ciel et, faisant fi de
l'idéal froid, inconsistant,

elles étreignent au devant
la tiède étoffe de l'alter
ego qui, d'un baiser, dénoue

le bandeau et boit les larmes
d'angoisse que le jeu, hasardeux,
avait fait naître.

Mon théâtre est une dentelle,
que tissent mes amis, jour après
jour, depuis bientôt soixante ans.




Dévorée

La flamme te dévore,
puissante, insoupçonnée.
L'absence n'y peut rien
ni la brume soudaine.

Le voyageur t'obsède
et tu revis la lave
de ton corps échappée.
La chambre chamboulée,

sa barbe barbouillée,
la danse spasmodique.
Ton visage pâlit
en préraphaélite.

La nuit, les draps sont froids
et tu attends sa voix
qui, tantôt t'assoupit
tantôt nourrit ta flamme.

En rêve, le tarmac t'appelle
et son bel oiseau blanc.
Le feu qui te dévore
est ton nouvel amant.


La vie, la vraie. Au large

Qui croit affaler les voiles,
rêve en fait du grand large
et de ses envolées.

Qu'il refuse le retour, la soumission.
Qu'il sorte du port et là
déploie le spinnaker.

Il est des zéphirs plus puissants
que les dieux et des filles aimantes
qui rêvent de s'embarquer.

Grammaire de l'inédit

Voir ton visage. Longuement.
Sur l'écran du portable. Avant
qu'il ne s'éteigne.

Lire tes mots brefs, tes mots
du quotidien. Ronds et juteux,
dégustés sur le pouce.

Revivre enfin ta voix du soir,
dans l'obscur épuisement
d'un retour du travail

Telle est l'humble grammaire
qui bâtit mon récit franc et
gonfle mes pensées.

Une consolation

La peine est si grande
et le cœur si petit.
Un voilier au port s'amarre
qu'on croyait libéré.

Que longues sont les heures
et que l'on y perd du temps.
Voix épuisée qui te le rappelle
en te consolant à grands traits.

Richesse du grain, des fous rires passés, 
de la main puissante qui te guidait,
des grands repas improvisés
et des sorties en mer, tout au long de l'été.

Pour ta voix

Écrire pour ta voix,
ta voix de l'intime,
lente et ronde,
qui brise l'attendu

et provoque le sens neuf.
Ta voix si basse que la courbe
s'aplanit requérant des trésors
pour la percevoir au matin.

Deviner l'inflexion,
la surprise finale.
Les mots où la présence
pleure de n'être plus insufflée.

Écrire enfin ta voix
que l'émotion déchire,
porteuse des mille voix
que mon amour désire.

lundi 18 novembre 2019

Du haut de la Porte Marine

Le soleil s'est couché,
la ville est grise et froide.
Sonores sont les rues
sous de rares passants.

Tu me prends par la main
et nous montons là haut,
l'escalier est étroit
et nos souffles sont courts.

Tu tiens serrée ma main,
je frôle tes épaules.
Que lente est l'ascension
et si profond l'amour.

Nous débouchons en haut
de la Porte Marine,
la lune nous accueille
de sa face livide.

Du lacis de venelles,
il ne reste plus rien.
Un dôme et des terrasses,
l'ancienne Medersa.

«Voici mon patrimoine,
mes coffres, mes sequins.
Je n'ai rien en main propre
mais mon cœur t'appartient.

Si je t'ai amené
si haut dans la cité
c'est que j'aime la lune
et veux t'en faire aimer.»

Le soleil s'est levé,
la ville est rose et tiède.
Ils dorment enlacés
à l'ombre de la lune.

Tres pel carrer / Trois dans la rue

Una mare i els seus dos fills.
La filla gran i el fill petit.
Una dona caminant pel carrer

i xerrant amb ells dos. Vida
pura, fràgil, envejable.
Tres somriures, un somrís.

Xerrameca de llavis i ulls.
Complicitat arrelada amb
regust d'avis i besavis.

S'aturaran en un bar del cantó,
dinaran kefta i un plat de llentilles.
No parlaran gaire. Assaboriran l'instant

d'una humanitat senzilla i càlida. De sobte
s'aixecaran per tornar a casa. Cantussejaran
i les seves mans es fregaran. Deliciosament.

***

Une mère et ses deux enfants.
La fille aînée et le fils cadet.
Une femme marchant dans la rue

et bavardant avec les deux. Vie
pure, simple, enviable.
Trois sourires en un seul.

Bavardage de lèvres et d'yeux.
Complicité enracinée avec un 
arrière-goût d'aïeux et de bisaïeux.

Il s'arrêteront dans un bar faisant angle,
ils déjeuneront de kefta et d'une assiette de lentilles.
Ils ne parleront guère. Ils savoureront l'instant.

d'une humanité simple et chaleureuse. Soudain,
ils se lèveront pour revenir chez eux. Ils chantonneront

et leurs mains se frôleront. Délicieusement.

Une jeune fille rêvait

Une jeune fille rêvait de devenir
une grande joueuse de football
dans un club réputé de la côte
atlantique.

Chaque jour, elle descendait 
se mesurer aux garçons ses aînés
sur un terrain de terre battue
en compagnie d'une petite brune

espiègle. Bien vite, les deux 
comparses prirent le meilleur
sur leurs partenaires masculins,
gauches et lourds. 

Elles voulurent jouer le dimanche
devant familles et amis. Elles
allèrent même jusqu'au président
du vieux club réputé.

Il ne leur répondit pas. On les éconduisit.
Elles rangèrent les crampons et commencèrent
leur vie de femme, à mille cinq-cents
kilomètres et vingt-sept ans de distance.

J'appris, par hasard, que leurs fils avaient
chaussé les crampons de leurs mères. Elles
ne me dirent rien mais je lus dans leurs yeux :
«Deux jeunes filles rêvaient...»


Un arbre de Noël

Son vert foncé disparaît
sous la profusion du décor.
On ne s'en souviendra pas.

Pas plus que des cadeaux
à ses pieds déposés.
Simple être-là de la fête

à jouet, datation imprécise.
Devant lui, un homme grand
et fort, à lunettes d'écailles,

porte dans ses bras une enfant
aux cheveux courts. À sa gauche,
une enfant plus âgée, tout sourire,

tient dans ses bras un ours au teint
clair. Les trois personnes regardent
un point qui n'est pas l'objectif.

Astuces du photographe ou subit intérêt
pour une arrivée impromptue ? Les secondes
s'égrènent, jusqu'à la découverte du cliché

trente-cinq ans plus tard, outremer, dans le silence
froid d'une maison inoccupée. Douceur de la scène.
Relief d'un autre temps où, débonnaire, le sapin veillait

sur celle qui
deviendrait
mon aimée.

dimanche 17 novembre 2019

Gardiens

Impassibles, ensommeillés sur le drap clair,
entourés d'un camaïeu de coussins, ils veillent.

La nuit est encore loin, pareille à tant d'autres
et si différente de ces proches où le lit s'est fait
Abou Simbel sous les eaux du Nil. Coussins volant au

loin et gardiens soumis, transformés en descente de lit.
Dorment-ils vraiment ou s'en souviennent-ils, à regret ?


Roulette

Vert ou bleu, le tapis est un gazon morne
que ne foulent que des doigts dressés et usés.
Au centre, des disques de noir et de couleur

et la boule petite, d'ivoire, qui bondit et danse,
comme en pleine liberté. Mais les cases sont des geôles
et les regards s'y perdent derrière les lunettes fumées.

C'était à Agadir, il y a vingt-cinq ans. Tu as résisté.
Et c'est au dehors que tu as préféré sautiller. Entre un 
poète et un professeur à qui, déjà, tu souriais.

T'aimer à la vie, t'aimer aujourd'hui

«T'aimer à mort», «T'aimer à jamais».
Pourquoi de telles horreurs qui
enferment l'amour dans un mausolée ?

Moi je veux t'aimer à la vie, t'aimer
aujourd'hui. Sans forfanterie, avec
constance et délice. Un amour de mots,

de frôlements et de caresses, un amour
de souffles et de morsures, qui panse
et qui perdure. Un amour d'eau et de sel,

opaque et transparent, tiède et brûlant,
la nuit comme le jour, de jadis et de naguère,
rouge et impair, mais jamais passe ou manque.


Mes mots

Mes mots, mes pauvres mots, mes mots si riches,
appris de ma mère et de mes maîtres. De mon frère,
de mes enfants, de mes amis. Des mots en plusieurs

langues, en une infinité de nuances. Des mots juteux
comme une grenade, ronds comme une palourde. Sonores
ou sourds. Discrets ou grandiloquents. Des mots simples

pour te faire l'amour, au creux de l'oreille, ma main 
en conque dans tes humeurs et tes cheveux embaumant au 
soleil pâle de l'automne. Mes mots. Les tiens. Les nôtres.

Paroles

Tu m'as écrit longuement,
en lignes denses et serrées.
Ton cœur s'est ouvert en tremblant.
La soirée avançait, inexorablement.

Tu craignais le rejet ou, pire,
l'éloignement. L'incompréhension
acérée, l'ivresse du départ.
Jamais je ne t'ai autant aimée.

Minute après minute, d'heure en heure,
sans rien dire ou si peu, je te voyais
entrer pleinement dans ma vie avec tes
besaces de cuir et ta candeur d'amante.

Que se répètent, longtemps, ces heures
confidentes, avec leurs bouffées perlées
et un amour que je croyais réservé à qui
n'était pas moi.

S'émettre en six

J'aime le vers graphique,
bien tiré au cordeau,
en arabesques noires
sur le papier bouffant.

Je m'y livre, délivre,
te dis tout mon amour
sans nulle fioriture.
Ma peau qui te recherche,

mes lectures errantes,
le goût du café ivre,
la saveur de ton corps
et tes sommeils bercés.

J'aime m'émettre en six,
le matin ou la nuit,
quand je sais que tu dors,
en mètres réguliers.

Nulle rime ou si peu.
La ville en toi s'éveille,
du sable dans les rues
et du khôl dans le cœur.

Llengües / Langues

No coneixes la meva llengua,
si bé l'endevines, olorant-me
la veu.

Del cor no conec la teva llengua,
mancada d'escriptura, plena de sons
rodons i vius.

Me'n mostraràs la cursa inesperada,
et guiaré pels versos breus del meu
recorregut illenc.

Xerrarem i callarem. Ens mirarem als ulls.
Les nostres pells, en silenci, les parlaran.
I sobre el llibre obert, plegats, ens dormirem. 

***

Tu ne connais pas ma langue,
quoique tu la devines, en me flairant
la voix.

Du cœur je ne connais pas ta langue,
dépourvue d'écriture, emplie de sons
ronds et vivants.

Tu m'en montreras la course inattendue,
je te guiderai parmi les vers brefs
de mon parcours îlien.

Nous nous tairons et nous parlerons. Nous nous regarderons
dans les yeux. Nos peaux, en silence, les parleront.
Et sur le livre ouvert, ensemble, nous endormirons.

Un livre m'attend

Un livre m'attend, lourd,
serré, odorant. Vives couleurs
sur papier glacé. Typographie exquise.

Les kilomètres défilent haut qui me l'ont
apporté, comme une brioche au miel ou un plat
en terre cuite. Il se repose. Sur le bois clair

et tendre de la table de travail, à ma droite.
J'en connais la direction, j'en ignore le grain.
Ta voix lente et chaude me manque pour le lire.

Je me l'inventerai, sur les coups de onze heures,
saucissonnant au soleil de ses pages ouvertes.
Puis je fermerai les yeux et tu m'y guideras.

T'aimer

T'aimer à distance,
en chuchotant vite.

Laisser passer secondes
et minutes comme des heures,

rondes et luxuriantes.
Des draps refuser le secours

et à minuit s'attabler 
au banquet des justes.

Imaginer tes yeux au zénith
de Sélène, le froid subit.

Dans mes bras te recevoir
et te bercer enfin. En présence.

samedi 16 novembre 2019

Bière

On la dit Désespérée, le col clair et
un léger goût d'alcool fort. Ce soir,
elle tintera avec la force de ses
capsules dures et tranchantes,

pour masquer la timidité rougissante
de jeunes filles qui partageront la
raclette savoyarde et les premières
libations en commun.

Que légères leur soient ces bulles
premières sur le chemin de la vie,
en souhaitant que, bientôt, s'y joigne
le Champagne, pour prix de leurs succès.

Un échange

Les heures passent, la nuit noie la clarté du jour.
Notre échange, inouï voici deux mois, se poursuit,
prenant des nuances nouvelles, le ton boisé d'un
vieux rancio, à l'approche de l'hiver.

Je devine tes questions, tu devances mes troubles.
Nous rions d'un dessin et sourions d'un cliché.
Vingt-cinq ans défilent, puis trente, quarante.
Couleur, sépia, noir et blanc, ton sourire

dessine le mien, le retrouve, l'invente. N'était
la distance et le détroit glacé, ma main serrerait
la tienne et mes lèvres abreuveraient ta nuque
avant que de communier à Vénus, ta déesse discrète. 

Slam

La parole, syncopée, naît et brise 
complexes et timidité. Sur scène.
Vêtements noirs, décors dépouillés.

Le son porte haut, jusqu'à se saturer.
Larsen. Émotion. La fille abandonnée
parle enfin et son cri prend les habits

de la simplicité. Mots clairs, isolés,
tranchés dans le continuum du vécu et
non ciselés. Écriture au kilomètre.

Récitation scandée à la minute, au quart
d'heure. La soirée touche à sa fin. Une
jeune femme se tait. Elle a grandi.

Shabbat

Séfarade. Un jour hors du temps.
La semaine se suspend et les feux
demeurent éteints. On mange épicé,

derrière les lourds rideaux de velours
pourpre. L'or festonné s'est oxydé et
les couverts recherchent la chaleur

des convives. La famille se recueille
et, sans se l'avouer, s'ouvre à l'amour
extérieur. Concorde et félicité.

Un repas

Si loin, si près, un repas de Shabbat,
dans la capitale, au pied des avions
qui grondent. Le kérosène tarde à

s'évaporer et les plats qui se préparent,
parisiens, proclament la nostalgie des
langoustes et des homards de deux mers.

Bientôt la famille s'attablera. Parents
et proches, malgré l'épuisement du maître,
capitaine au long cours, sous un coup de

tabac. Le repas sera lent et bref, à l'image
d'une vie de plaisirs et de doutes, de sauts
dans l'inconnu et de routines tenace.

Agave fleurie

Sur mon mur, l'agave fleurit,
à toute heure, du jour ou de la nuit.
Sa tige est force et équilibre.

De la terre et de sa chair, elle tire
la vie sublime qui l'exténue. En vrai.
Mais dans les yeux de Tònia, dans ceux

de Joan qui lui tient compagnie, la vie
s'impose, par delà les tempêtes et
l'inclémence des jours. Fleurie, l'agave

ne parle pas mais, légèrement décalée,
telle une musicienne casawi, elle est,
depuis toujours, mon nord magnétique,

mon lutrin, où je lis le monde, avant que
d'en tirer, ô substance féconde, des vers,
de simples vers qui sont votre félicité.



Peuème

De Colette l'esprit,
le pur et l'insensé.
Quelques mots. Une envie.

Un silence. Une joie.
Libres coquelicots
par les yeux caressés.

Un poème de peu,
un amour infini
et ton souffle qui rit.

Sommeils

Les sommeils de Desnos étaient féconds.
Écriture automatique, cadavres exquis
se déroulant sous la dictée enfiévrée.

Et toi, quelle est ta parole qui se tait,
à l'abri de tes paupières closes ? Rêves
assagis ou draps enchevêtrés qui, d'un
poète, cherchent l'expression ajustée ?

Sous le regard hiératique des deux chats
réveillés, je me penche sur ton visage
clair et j'en scrute la peau paisible

avec mes yeux de plume. Silence, rythme
lent et lourd de ta respiration. Au bord
de la commissure droite, une perle d'argent

comme une larme oubliée. Je m'approche.
Elle brille de toute sa surface concave
comme un miroir de sorcière. Nul avenir

cependant. L'empreinte légère d'un soir de
vendredi et les pas incessants des enfants
dans l'appartement. Je me mets à écrire.

Hace años

Hace años. Veinticinco.
que me llamas «Cariñito»
me dejo guiar por las vías

de acero dulce de la vida.
Durante mucho tiempo, nos callamos
y nuestros brazos se quedaron fríos,

cruzados, inútiles. Pero un día me llamaste
y la vida se me pintó de turquesa y rubí.
Desde entonces desando lo andado con versos.

vendredi 15 novembre 2019

Yeux clos

Yeux clos, la clairvoyance s'impose,
dans le souffle profond et régulier
d'une soirée de novembre. Tendrement

disloquée, tu arraches aux horloges
aiguilles et écailles, et, des heures
funestes, tu fais un balluchon pour

t'en aller l'été sur les routes chaudes
de Mandchourie ou les vertigineux
à-pics du Népal. Tu t'endormiras, sois

sans crainte, la soirée s'étire et la nuit,
si froide, est encore loin. Sois patiente,
mes histoires sont mille et mes lèvres cent.

Une ballade

La gravité s'en est allée, éperdue,
dans les rues sans sommeil, ivre de
bruit, de fureur, de coups et de rage.

Et elle nous a laissés sereins, allongés
sur le coton pâle d'une nuit océane.
Les chats gardent les coussins jetés à terre,

et nous devisons paisiblement sur fond de ballade. 
Ta peau, soudain, a froid et se blottit longuement.
Nous flottons dans une anfractuosité de sel sur

les roches basses de mon île.Cocons. Tes pieds sont
nageoires et mes mains deux raies vives comme des lames.
La nuit est turquoise et la lune, pleine, sur nous se mire.



Alumnes al matí / Élèves le matin

Alumnes al matí.
La cuina és petita
i calent el cafè.

No parem de xerrar
i, sense adonar-nos,
fem nostres els versos

tendres, agosarats,
de dues dones lliures.
Us ensenyaré els girs,

m'explicareu el món
i deixarem la cuina
per a alliçonar-nos.

***

Élèves le matin.
La cuisine est petite
et chaud le café.

Nous n'arrêtons pas de converser
et, sans nous rendre compte,
nous faisons nôtres les vers

tendres, audacieux,
de deux femmes libres.
Je vous enseignerai les tournures,

vous m'expliquerez le monde
et nous laisserons la cuisine
pour nous instruire.

Retarder

Le temps vole et s'en va,
nous laissant toi et moi
affamés de plaisirs.

La nuit se fermera
sur un lit tiède et froid,
sans tes chats ses gardiens.

Tu apprendras le somme,
la douce incontinence,
en m'écoutant un brin.

Libre, mains déliés,
tu sauras retarder,
dans le tendre sommeil,

la lune et le soleil,
le manque et le plaisir,
la venue de l'aimé.

Ma lectrice

à ma mère

Cela fait seize ans qu'elle me lit.
Tous les matins, avant le journal,
guettant la moindre publication.

Un distique, un sonnet, un billet
d'humeur. Le commentaire d'une photo
ou d'une chanson. Elle se tient droite,

lunettes chaussées, avant les mots croisés.
De ses lectures, je sais bien peu, sinon
qu'elle les aime. Je tiens d'elle mon goût

pour les langues. Son père et elle, dialoguant,
m'ont ouvert à ma langue de cœur. Les années
ont passé. À présent elle me dit acquérir du

vocabulaire en lisant mes traductions. Je souris
et l'encourage, je lui dois tant. Et surtout de
revenir à mes poèmes. Toujours et encore.

jeudi 14 novembre 2019

Envie

Envie de glisser ma voix 
entre la moiteur de tes vers.

Te laisser un répit, bref,
pour que tu les écrives,
d'un trait, comme on vide
un verre de lait tiède,

sans essuyer la crème
blanche qui, déjà, sèche
aux commissures. Ne les relis
pas. À quoi bon ? Le rythme

est dans ton sang et le mètre
bat à tes tempes. Change de langue,
essaie-toi à d'autres inflexions.

Mon corps l'exige qui, déjà, glisse
sur le dance floor d'un lycée oublié.

Pietà

Yeux clos, tu t'abandonnes,
sur le côté, offerte.
Entre tes doigts, le drap.

Sous les baisers, le rouge
a fondu. Ton amant
s'en repaît tout en bas.

D'un coup la brise tombe
et des cuisses, la houle
souligne la cadence.

Éclaboussures d'onde
et de sel gemme d'or.
L'amant nage et se tait.

De ta voix tu le guides. 
Tu chantes et le conduis
vers la rive éblouie.

Elles cinq

La musique tarde et le bar est un quai
de bois clair où s'amarrer. Cinq jolies
femmes s'y pressent, la coupe à la main.

Au centre, trois échancrures pâles font
une sage volée, flanquée de deux hauts cols.
Les coupes absorbent la rare lumière.

Soudain un flash fige la scène en un mystère
lointain. Anabase, catabase ? Les sourires
invitent à descendre dans cette grotte tiède

pour en remonter bien vite, du vin blanc glacé
sur les pommettes. Sur la droite, ourlées de
rouge vif, des lèvres se referment en un baiser.

Harmonie...

Répète

Monde étrange, neuf.
Sur le métier, cent fois
tu remets ton ouvrage,

seule ou en compagnie.
Isolées, lentes, gauches,
les notes bientôt s'accordent.

Symphonie. Sourires, la longue
répète, dans un local aux murs clairs,
prend fin. Tout est prétexte à fête.

Un anniversaire, une promotion. Les tranches
de gâteau exigent la flûte cristalline.
Fines bulles. La basse rythme l'échange.

Escucharte

Escucharte. Una, varias veces.
A ritmo lento, sin nadie a mi lado.
En el silencio de la noche cerrada.

No recitas. Que no. Vives la palabra
ajena, como tuya, a tu medida.

Escucharte. Y dormirme. Luego.

Quand tu lis

Quand tu lis, la nuit,
chaque mot est une île
dans ta voix.

Lenteur du rythme,
silences, pauses espiègles
de plaisir projeté.

Îles luxuriantes, cris
d'oiseaux dans la jungle,
rives de sable crissant 

Terræ incognitæ que je foule,
virginales contrées fermées
à qui de toi n'est pas aimé.

mercredi 13 novembre 2019

Tiédeurs

Brise tiède sur le corps en sueur,
turgescences tremblantes, clavicule
refuge et ombilic havre serein.

La main couvre la mer et, sur le ventre,
la respiration, forte, se charge de mystère.
Hiérogamies antiques que le dialogue,

à distance, invente et dessine. Paupières
qui battent, bouche subitement asséchée
et mains moites, délicieusement.

Entre nos mains

Entre nos mains, la mer.
Océane, baléare, douce ou
salée, opaque ou translucide.

Les doigts se croisent et s'étreignent,
les paumes se frôlent, glissent et se
serrent dans une odeur d'iode prégnante.

Entre nos mains, l'amour.
Ses arabesques, ses glissandi,
sa peau bombée au soleil de novembre.

Pètals de rosella / Pétales de coquelicot

Amb unes pincetes d'or blanc
m'has tret esquinçalls de pell
nafrada. Cicatrius sepultades

dins la memòria més remota.
Boca de rap, cul de pagès,
timidesa malaltissa.

I amb les teves ungles d'esmalt
carmesí els has substituït per 
pètals de rosella, volàtils.

***

Avec des pincettes en or blanc
tu m'as ôté des lambeaux de peau
blessée. Cicatrices enterrées

dans la mémoire la plus lointaine.
Gueule de baudroie, cul de paysan,
timidité maladive.

Et de tes ongles de vernis cramoisi
tu les as remplacés par des
pétales de coquelicots, volatiles.

Peaux mortes, peau vive

Ma peau s'est desquamée
en larges lambeaux tièdes
et, au-dessous, j'ai vu

fleurir un arc-en-ciel,
un éventail de roses
odorantes et douces.

Un miroir au tain clair
où tu me souriais
en me donnant confiance.

Ma peau s'est reformée
en larges nappes chaudes
que me tissaient tes mains.

Mentre escolt / Cependant que j'écoute

Mentre escolt na Nina
cantant My Way, amb ritme
desenfrenat, no deix de 

pensar en tu, amor meu,
rosella tendra de sa meva
vida, devora es port del

corsari dunkerquès, homo
alt i guapo que es passà
sa vida tallant cabells

i contant històries a
sa néta adorada, filleta
morena d'ulls vius, futura

musa d'un menorquí nascut
al nord de França d'un duaner
i d'una secretària de Casablanca.

***

Cependant que j'écoute Nina
chantant My Way, sur un rythme
effréné, je ne cesse de

penser à toi, mon amour,
tendre coquelicot de ma
vie, le long du port du

corsaire dunkerquois, un homme
grand et beau qui a passé
sa vie à couper des cheveux

et à raconter des histoires à
sa petite-fille adorée, petite
brune aux yeux vifs, future

muse d'un Minorquin né
au nord de la France d'un douanier
et d'une secrétaire de Casa.