lundi 26 mars 2018

Le train du crépuscule

Il est un train particulier, harassé
par les allées et venues incessantes
entre Port-Bou et Avignon

et qui, audace suprême, prend le temps
de lambiner sans pour autant être en
retard. Je prends parfois ce train

et je m'y oublie interminablement,
un volume corné sur la droite et la vue
perdue dans le ciel qui s'efface.

Je m'arrête à Béziers et le quitte d'un pas 
menu, le cœur gros, car je pense au jour où, 
audace suprême, vers Port-Bou, je m'en irai. 

Il fera alors nuit noire et ses roues crisseront 
longuement avant de me jeter, sur le quai, 
en passager merveilleusement abandonné.

Le tramway noir

à A.-M. V.

Il est, à Montpellier, des tramways multicolores.
La ligne pionnière les maquille de bleu et de blanc,
couleurs mariales de l'antique cité.

Les lignes ultérieures rivalisent d'audace, confiée
d'un pied de nez à de sages couturiers. Mais il est
un tramway singulier, le mouton noir du troupeau,

à la livrée de deuil. Ce mercenaire va d'une ligne
à l'autre et, n'était la numérotation, on en viendrait
à croire que l'on s'est trompé de destination.

C'est le tramway noir, qu'une romancière connue, au rire
inoubliable, photographia un jour, pour l'emmener avec
elle de festivals de polar en rencontres d'écrivains.


Elle s'est endormie

Elle s'est endormie, sur le bord de la route,
elle a fermé ses beaux yeux bleus et a laissé
la mer l'envahir. La mer et l'océan de l'enfance.

Elle n'a rien fait pour s'y opposer. Négligeant de
s'allonger, elle s'est recroquevillée, comme une enfant
perdue. Des accents d'autrefois la berçaient. Avec de

subtiles épices sur la pointe de la langue. Quarante
minutes se sont écoulées, puis elle a repris la route,
silencieuse. Et d'un mot, elle m'a invité à en parler.

Com escric / Comment j'écris

Molt sovint, em pregunten perquè escric,
si saben perfectament que no publico
gran cosa.

Peró mai ningú m'ha demanat com escric.
A l'ordinador, amb dos dits. Lentament.
A partir d'una imatge, d'un so, o de la

més pura de les casualitats. Me mouen
l'amor, la tendresa, la gana, la tristesa
aliena. En començar, no sé en quina llengua

escriuré. La primera paraula ho decideix,
o el primer vers, d'una tirada famolenca.
Algunes vegades, com aquesta, sóc jo

l'inspirador i escric per a defensar una
de les meves llengües estimades i sota
amenaça. I em deixo emportar. Lluny.

***

Très souvent, on me demande pourquoi j'écris,
alors que l'on sait parfaitement que je ne publie
pas grand chose.

Mais jamais personne ne m'a demandé comment j'écris.
À l'ordinateur, à deux doigts. Lentement.
À partir d'une image, d'un son ou du

plus pur des hasards. Je suis mu par
l'amour, la tendresse, la faim, la tristesse
d'autrui. En commençant, je ne sais pas dans quelle langue

j'écrirai. Le premier mot le décide,
ou le premier vers, d'un seul tenant affamé.
Parfois, comme aujourd'hui, c'est moi

l'inspirateur et j'écris pour défendre une
de mes langues aimées et menacées.
Et je me laisse emporter. Loin.

Seconde

Elle est le parent pauvre du temps,
juste un tic-tac sur la trotteuse
oubliée tout en haut de la salle

des pas perdus de la gare. On dit
le jour "j", l'heure "h", on se lève
à la première heure. Mais la seconde,

qu'est-elle, à part cette apostrophe
redoublée des chronométreurs avisés
qui lui préfèrent d'ailleurs ses

parties : dixième, centième, millième.
Et pourtant que ne donnerais-je pour
une seconde avec toi, qui ne me secondes

pas à l'instant qu'il est ? Mes doigts 
se serrent sur l'image des tiens qui
lentement s'égrènent. Par seconde.

samedi 24 mars 2018

Roser

No tenc es teus mots, amic meu.
Ni aquells d'ahir tan balsamàgics,
ni aquests d'avui, d'acurada

tendresa. Es meus són pocs i
malhàbils. Devora es gran teatre,
fosquet, vam xerrar i sa seva veu,

lentament, em va pintar un món senzill
i bell on l'amor no es decideix sinó
que neix a dues veus en una gran illa amiga.

***

Je n'ai pas tes mots, mon ami.
Ni ceux d'hier, si embaumagiques,
ni ceux d'aujourd'hui, à la tendresse

soignée. Les miens sont peu nombreux et
maladroits. Tout près du grand théâtre,
à la tombée du soir, on a parlé et sa voix

lentement, m'a dépeint un monde simple
et beau ou l'amour ne se décide pas mais
naît à deux voix dans une grande île amie.

Nuque

Ta nuque, raidie par la fatigue des jours
et la grisaille qui force un peu ta vue,

ta nuque dégagée par un mouvement subit et
dont la pâleur attire ma main gauche désœuvrée.

ta nuque qui ondule sous ma paume chaude et 
se recroqueville, le menton contre la gorge,
les yeux clos et ouverts à un azur autre où

nous marchons tous deux. La journée t'appelle,
la semaine n'est pas encore finie. Ordonnances,
pharmacie, ta nuque se raidit. Tu es partie.

Fraises

Maduixes, fresas, morangos, fragole,
strawberries et tant de langues ignorées,
les fraises, par leur éclat, échappent

au corset des mots justes et requièrent
l'adhésion enthousiaste. Coupez-les en
deux, disposez en coupelles leur cœur

tout nu et vous ferez d'un humble dessert 
une fête impromptue pour les grands et les
plus petits. Les grands siroteront à grand

bruit le vin mêlé de sucre dans lequel elles
assombriront leur incarnat, les petits téteront
la crème en bombe qui leur ménage un hiver

de fantaisie. Mais avant tout cela, dans le jardin, 
au petit matin, débusquez-les dans le feuillage et 
découvrez-y de l'aimée le petit nez joli.


Dimanche

Ah qu'il est doux, parfois,
de mettre la charrue avant 
les bœufs. La longue litanie

de la semaine s'interrompt et la
syllabe qui en closait les jours
introduit brutalement le dernier.

Dimanche. Le jour tant attendu et
où, délicieusement, l'on ne sait
que faire. Le lit est de glu,

les volets tardent à s'ouvrir. La 
faim saisit mais le repas viendra 
tard. Bien humble est le seigneur

qui m'interdit d'y travailler et
je ne fais plus partie des ouailles
qui se pressent à l'office. L'envie,

toute simple, me prend de l'apéritif
familial que génération après génération,
nous appelons «impératriss» en hommage

à notre aïeule minorquine qui connaissait
bien mal le français. - Que prendras-tu,
maman ? - Un whisky, bien sûr. Du Bowmore.

vendredi 23 mars 2018

Hic et nunc

Ici, dans ce train qui avance sous le soleil,
croisant tant de vies sans visage et de maisons
aux volets verts encore clos.

Ici et maintenant, en cette heure exacte où le
printemps prend force. Vivre ce temps avec une
infinie reconnaissance. Rendre grâce à la vie

qui me fait présent de chaque instant et dessine
ton noble visage. Aucune inscription sur le marbre.
Je ne suis pas épigraphe, d'autres me l'ont appris.

Non, tout juste tes doigts sur mon front qui tracent,
malhabiles, le jour et le quantième. L'heure, peut-être
aussi : vendredi vingt-trois mars à neuf heures et

quarante-six minutes, cependant que de Sète, je traverse
le pont de fer oxydé. Sur l'étang, le vent infatigable,
dessine des ridules glacées. Au loin est Balaruc où l'on

accomode, en sauce, d'exquis céphalopodes. Sur ma droite,
tout près de mon austère grand-mère paternelle, se tient Paul
Valéry et ses «cris aigus des filles chatouillées».

jeudi 22 mars 2018

Haiku de les hores

No em diguis res,
i deixa passar les hores,
t'estan esperant.

***

Ne me dis rien,
et laisse passer les heures,
on t'attend.

Cocons / Cavités salines

a P.P. i J.J. en el dia mundial de la poesia

És una neu curiosa, que sobreviu a l'hivern,
omple de tendresa líquida les anfractuositats,
abans de deixar-les òrfenes a la duresa del sol.

Prest es forma la crosta de mil capes desposades
i brillen els vulgars diamants que no trobaran
dit ni orella. Si la calcigues, casualment

extraviat, sentiràs un cruixit delerós que et vol
menjar la cama. Hauràs caigut en un cocó, i sabràs
que de l'illa cobejada ningú en surt il·lès.

***

C'est une neige curieuse, qui survit à l'hiver,
elle remplit de tendresse liquide les anfractuosités,
avant de les laisser orphelines à la rigueur du soleil.

Bientôt le croûte se forme, en mille couche épousées
et de vulgaires diamants brillent qui ne trouveront de 
doigt ou d'oreille. Si tu la foules aux pieds, par hasard

égaré, tu sentiras un craquement délicieux qui veut te manger 
la jambe. Tu seras tombé dans une cavité saline, et sauras
que de l'île convoitée personne ne sort indemne.

mercredi 21 mars 2018

Quicus / Pépé

Segur que m'estàs llegint, rere el taulell
de Sant Pere o rere la barra del dimoni.

Quicus, iaio, continua a guiar-me pels
camins estrets de la vida, amb flaire
d'aquella farigola que amenitzava les

teves sopetes del vespre. Fa anys que 
m'invento els aires d'òpera que cantaves
amb veu de tenor furibund. No els retrobo

tots. Per això escric tant de versos petits,
farcits dels detalls de la vida que em vas ensenyar.

***

Pour sûr, tu es en train de me lire, derrière le comptoir
de Saint Pierre ou derrière le bar du diable.

Quicus, pépé, continue à me guider sur
les chemins étroits de la vie, fleurant bon
ce thym qui égayait tes

soupettes du soir. Ça fait des années que
je m'invente les airs d'opéra que tu chantais
avec ta voix de ténor furibond. Je ne les retrouve

pas tous. C'est pour ça que j'écris autant de petits vers,
farcis des détails de la vie que tu m'as enseignée.

Persiennes

De l'antique Perse, elles n'ont rien gardé.
Ou presque. Le goût du secret, peut-être.

Closes l'été, à l'heure de la sieste, elles
me voient évéillé, derrière elle. À moi seul,

n'était ma corporéité, je serais tour de guet,
sur mon île estimée. Mais je suis là, silencieux
et leur rouge entre en moi, comme les rais de

lumière vive hâlent mon front dégarni. De la vie,
je cueille les miettes, mon encens, ma myrrhe,
moi qui en Dieu ne crois plus ; et des hommes,

je quête l'empreinte légère. Derrière les persiennes,
je me revois étudiant quand, de La jalousie, page

après page, je cherchais le charme singulier, avant
de courir vers la mer qui bientôt m'avalait.

Pignons

Ils sont l'amande du pauvre,
l'ovale tendre et clair sous
la gangue dure et noirâtre.

En Provence, sur la terrasse
ombreuse, on les recueille
dans un mortier de grès,

avant d'en faire de humbles
accompagnements. Un jour,
je les vis exaltés par le

bleu de l'azur. C'était à Sidi
Bousaid, tout en haut de l'escalier
du Café des Délices, parmi des cages

à oiseaux vides qui pendaient au plafond,
comme de tristes fanals. Ma mère m'y avait
envoyé, friande d'originalités. Je vis

alors combien les pignons, dorés par
l'extrême chaleur, agrémentaient le thé 
à la menthe qu'alors on me servit.

dimanche 18 mars 2018

Le halage ou les deux canaux

Les haleurs ne sont plus qui remontaient péniblement
le cours des canaux envasés. Qui a la force de ses bras,
qui tirant le bât d'une bête aveugle. L'herbe a repoussé

qu'écrase le pas leste des coureurs ou la démarche distraite
des promeneurs du dimanche. Tout à la noble tâche de donner
leur ombre aux haleurs disparus, les platanes n'ont pas vu

venir le chancre coloré qui les décime par boisseaux. Le canal,
tout près de ma demeure, se désquame, ralentissant la marche, à
l'approche de l'été. L'eau s'épaissit et semble être un abîme

où plongent incontinent mes souvenirs d'enfant. Je longeais alors
des Flandres le canal exutoire, dans l'horreur des rats musqués
qui dévoraient la berge, et je songeais à ce canal moiré dont me

parlaient mes parents exilés. J'y allais l'été, sous le faix des
cigales, l'estomac lourd de l'écœurante odeur de l'omelette flambée
au trois-six, mais jamais nous n'y restions alors que j'eusse tant

aimé que l'on y saucissonât. Le laissant sur la route, on bondait
la 404 pour, avec les cousines, se baigner à Portiragnes. L'eau était
froide et le sable vaseux lançait mon cœur vers mes canaux désirés.



samedi 17 mars 2018

Martes

La Marta no fou mai aquell personatge
bíblic humil i tan humà de la Bíblia.

La Marta, fins al meu darrer dia, serà
l'estimada del Miquel Martí i Pol.

Avui, el nom, en duplicar-se, s'ha tenyit
de tristesa. Dues Martes, la Rovira,

la Pascal, l'una d'esquerra, l'altra de
dreta, intel·ligents i cultes, acaben de

vendre's per un plat de llenties a uns
homes dolents i acarnissats contra tot

un poble que les va votar, ple d'esperança
i de goig. On sou, i on aneu, Martes del

meu desencant? Fugiu d'aquella política de
passadissos i calabossos. Reaccioneu!

La nostra Catalunya, tan estimable, s'ho mereix,
y espera un futur vuit de març sang i or i

no pas morat d'aquells cops que la població,
els vostres germans i germanes, va patir.

Sensations en chemin

La main a glissé dans le sac, aveugle,
elle nage et ondoie parmi les granulés
tièdes. 

J'imagine, autrefois, le sable ainsi, que
l'on mêlait à la chaux pour bâtir des murs
de défense ou de contention.

Mais le grain est plus gros, plus complexe,
aussi, plus tendre enfin. Des lentilles ou
des pois cassés. 

Je penche pour les lentilles. La rencontre de
quelques pierres menues me confirme dans cette
hypothèse. 

Alors de quel couleur sont-elles ? Vertes ou
délicatement blondes, orange corail ? Qu'importe.
Jamais je ne les mangerai,

bouillies et offertes, impudiques, dans un cornet
en papier. Je ne suis qu'un voyageur de passage,
fatigué, et qui s'est assis 

à côté de ces légumes secs ensachés. Je me redresse
déjà. Ma main droite est toute poudrée. J'ouvre enfin
les yeux. 

Sa surface est discrètement dorée, mate. Pourquoi pensé-je
aussitôt à Lawrence d'Arabie, Kessel et la Tobrouk d'un taxi
de fantaisie.

Courte sera la route, hasardeux le cheminement, et j'ai
tant faim de ces lieux communs par où, indolent et frileux,
jamais je ne suis passé.

vendredi 16 mars 2018

Abécédaire

Fin d'après-midi,
la pluie tombe sur tes mots,
soupe d'alphabet.

jeudi 15 mars 2018

À l'ami qui ne viendra pas

Un vélodrome nous accueille où ne roule
aucun cycle. Entre Atlantique et Pays d'Òc,
nous nous y sommes fait un havre brossien.

Jalousie du bar vert ou caprice des express
qui s'enrouent ? Qu'importe. Il sera dit que,
cette fois-ci, la poésie qui, si souvent,

nous unit, nous tiendra éloignés l'un de l'autre.
Alors, pas rancuniers pour un sou, avril nous verra
regagner le temple des mousses blondes pour y parler

de ces autres amis qui nous unissent, de Sant Celoni
à Alaior, en passant par Montagnac et Marseille, pour
le plus beau des présents : un moment d'éternité.

Tanka de la nuit

Viendras-tu bientôt,
ou préfères-tu me faire
encore languir.

J'éteins toutes les lumières,
l'orage est là, mais pas toi.

mercredi 14 mars 2018

Homes amb seny / Des hommes sensés

al Raphaël, mesquinet, que ha d'explicar «Hom fora seny»

Són dos. Poetes i amics, amants de 
les persones i no pas de la gent.

Es van trobar fa anys i panys, per
una casualitat orientada, a Besiers,
a la vora del Plateau des Poètes.

Te'n recordes, Jordi d'aquelles dones
de la vida, que ballaven sobre aires
del Claude François y de la Dalida

mentre ho feien tot per a complaure't
amb un bocí de pa i una llesca de pernil
dolç? Foren hores decisives. Nasqué

l'amistat profunda. Un dia, al Zürich 
de Barcelona, amb el teu còmplice Pere,
em demanares d'escriure les meves memòries, 

després d'escoltar unes anècdotes arranjades.
Facta non verba. Que la vida no ens castigui
massa aviat i compartirem els dies, aperto libro.

***

à ce pauvre Raphaël qui doit expliquer «Homminsensé»

Ils sont deux. Poètes et amis, amants des
personnes et non pas des gens.

Ils se sont rencontrés il y a des lustres, par
un hasard orienté, à Béziers,
à côté du Plateau des Poètes.

Dis, Jordi, tu t'en souviens de ces dames de 
petite vertu qui dansaient sur des airs de
Claude François et de Dalida

tout en faisant tout pour t'être agréable
avec un morceau de pain et une tranche de jambon
blanc ? Ce furent des heures décisives. La naissance de

l'amitié profonde. Un jour, au café Zurich,
à Barcelone, avec ton complice Pere,
tu m'as demandé d'écrire mes mémoires,

après avoir entendu mes anecdotes arrangées.
Facta non verba. Que la vie ne nous punisse
pas trop tôt et nous partagerons les jours, aperto libro.

Cependant que tu dors

Cependant que tu dors, volets tirés,
si loin de moi, je m'approche à pas
lents, pieds nus, épousant de la plante

le sol un peu frais. Tu as tourné le dos
aux importuns et aux soucis. Ta nuque,
rebelle, a vaincu tes cheveux et s'offre

à moi en toute confiance. Je pourrais être
un cruel janissaire au cimeterre tranchant,
je ne suis qu'un amant, timide et attentif.

Le drap, que je croyais étranger à la scène
qu'il volie, vit, sur ton rythme serein,
en épousant ton souffle. Il dit ton cœur

plus que la nudité ne saurait dire ton corps.
Tu es exténuée. Tu as gagné la place libre
d'un lit pour deux où mon souvenir déjà

te caresse. Pourquoi pensé-je soudain à
Paul Valéry et à son «cimetière marin» :
«les cris aigus des filles chatouillées» ?

mardi 13 mars 2018

El seminari / Le séminaire

Deixa córrer les hores, la platja vindrà,
com una tela groga, un mantell de paper.

Pensa en els amics aplegats, la sala petita
i clara, com d'un convent de xiu-xius sucrats.
Prepara la teva intervenció, ma non troppo

car els estudiants volen alt i la seva gana
és immensa. Fes el que vulgui la gran callada,

la teva illa, i molt aviat la seva. Oblida el
que dius, escolta el poeta, la seva veu, de
ritme lent i rocallós, i escriviu, allegro.

***

Laisse courir les heures, la plage viendra,
comme une toile jaune, une capeline en papier.

Pense à tes amis réunis, à la salle petite
et claire, comme un couvent de chuchotis sucrés.
Prépare ton intervention, ma non troppo

car les étudiants volent haut et leur faim
est immense. Fais ce que veut la grande taiseuse,

ton île et très bientôt la leur. Oublie ce
que tu dis, écoute le poète, sa voix, au
rythme lent et rocailleux, et écrivis, allegro.

Le fragment

Il y a peu, c'était encore une belle bâtisse,
aux pièces harmonieusement agencées. Le bois
clair se mariait à la brique sombre et on

l'eût dit édifiée pour mille ans. La neige,
singulière en ce moment de l'année, sale,
grise et empesée en décida autrement.

Il ne fallut pas plus de trois grincements
pour que la bâtisse ne fût plus. La neige
fondit, le soleil de la fin mars vint,

emportant avec lui la griseur de l'orage.
Nostalgique de l'antique demeure qui avait
réuni, autour d'une généreuse kémia, cousins

et nièces, frères, tantes et amies, j'allai
me recueillir sur le tas de gravats qui taisait
sa silhouette hautaine. D'entre les ruines,
je saisis qui un pan de tapisserie, qui un jouet

d'enfant, qui le plomb percé d'un tuyau improbable.
C'est alors que je revis celle qui convoquait les
siens, fabuleuse lectrice aux mains toujours ouvertes.

La fantaisie me porta à imaginer les pluies d'octobre
sur la ruine. Les pluies et le limon, la poussière faite
glaise. Des ans passeraient, des générations et puis des

siècles. De la bâtisse, plus rien ne demeurerait. Plus rien ?
Voire. Un enfant, grattant le sol, trouverait un verre peint
où, autrefois, naguère, on servait le thé chaud, en Méditerranée.

lundi 12 mars 2018

Comme d'habitude

C'est un petit homme, le cheveux gris et rare,
dans un gilet de laine bleue. Son corps dodeline
doucement. Il est assis à l'un de ces pianos dont

les gares se sont fait le singulier dépositaire.
Jamais il n'arrête de dodeliner et les mélodies
s'enchaînent. «Avec le temps», «Comme d'habitude»,

«l'Arnaque», «Une Histoire d'amour»... Ah le joli
bastringue. Du saloon au caf'conc', il n'y a
qu'un pas que je franchis aisément. Seul.

Les gens courent, se bousculent, le contrôle, illusoire,
continue d'opérer sous des fourches prétendument caudines.
C'est la salle des pas perdus. Il me l'avait fait oublier.

Les doigts

Pas n'importe lesquels. Pas les doigts boudinés 
des poussahs alanguis saisissant les douceurs 
sans la moindre délicatesse.

Ni les doigts fins et noueux des caissiers à
visière comptant les billets qu'une main autre
engloutira prestement.

Non. Les doigts. Tes doigts avec lesquels tu écris
si bien quand l'échange se fait. Tes doigts sur ma
peau, au hasard d'une mémoire indélébile,

labile, et qui la répètent inlassablement dans 
la tiédeur de l'alcôve, sans que nul ne les voie
mais que mon nez les devine à mille ans de là.

Tes doigts qui travaillent toute journée. Accompagnent,
guident, réconfortent. Tes doigts qui ouvrent un loquet
que l'on croyait fermé et parlent une langue, 

deux, mille. Tes doigts qui se font ouïe et me supplient 
de leur parler des assoiffés la mélopée mutine. Tes doigts dont 
j'espère, chaque jour, que de moi jamais ils ne prendront congé.

dimanche 11 mars 2018

Nolite mittere margaritas ante porcos

Pourquoi me suis-je trouvé aussitôt
dans cette cuisine ? La pendule battait vite.
Les tommettes tiédissaient mes pieds

déchaux. Un livre usé par tant de mains,
souple et grisé par les regards, m'était
une curieuse compagnie, qui m'abîmait

en elle, avant de me rejeter brutalement à
la pleine conscience. Le temps s'égréna.
J'étais bien. Entre mes deux fils.

Le grand sur les routes yvelines, souriant
de sa franche générosité ; le petit emmitouflé dans trois épaisseurs de couvertures et rêvant

aux voitures naguère contemplées.
De la prosatrice, le style était alerte,
la phrase pétillante. Je souris à la

phrase de l'Évangile, fort certain qu'en ce dimanche de l'hiver finissant, je n'irais pas
jeter des perles aux pourceaux.

vendredi 2 mars 2018

Café des Lices

Ignorant des tournois qui un jour s'y firent,
à l'ombre glacée des remparts, le café des Lices 
surprend le voyageur égaré par la calligraphie de 

son enseigne battant aux treize vents. Nulle hélice
et si peu de vices. La musique, bonne, s'y écoule
sans que les rares clients ne lèvent les yeux de

la presse locale qui croustille sous leurs doigts. 
Dans un coin du comptoir, obligeant et curieux de
tout, le patron veille. Il maîtrise le temps mieux

qu'une vie ne m'a appris à le faire. L'envie me prend
soudain, d'effacer les tableaux noirs et d'y inscrire
à la craie blanche des menus de fantaisie. Mais je n'en

fais rien et vous écris, tout à l'affût des menus changements
d'une après-midi de fin de vacances dans la cité des papes
que mon amour couve de son regard si bleu et envoûtant.


L'homme aux deux noms

à J.-N. B.

La maison est petite qui m'accueille
en ce lundi soir. Bruits de couverts
sur l'arcopal et de verres de rosé

clair. Je visite et j'observe, j'écoute
les accents rocailleux, les langues
mêlées. On daube ma méconnaissance

d'un plat connu de tous. Je dis que 
je viens d'une île où les labours secs
ont goût de sel. La maison se vide peu

à peu des occupants qu'avale brusquement
une nuit glacée à l'encens de souche.
Il demeure là avec son épouse et un ami

cher. Il commence par m'écouter parler
d'un pays frère, longuement violenté,
comme pour me jauger. Et quand ma parole

s'épuise, d'une voix lente et assurée,
il entreprend de me narrer ses racines,
de part et d'autre d'une ligne de glaise

et de pleurs. Ce nom qu'il pourrait porter
et qu'il recèle en son for.Cet aïeul de
cœur et non de sang qui quitta le sud pour

s'en aller couper les épaisses futaies d'un
nord qui sortait de la guerre, avant de s'y
marier à la plus jolie des mamans, naguère

abandonnée. Il ne m'en dira pas plus et, à
son tour, la nuit l'avalera, tenant ferme
la main de son épouse. Entre deux noms.

lundi 19 février 2018

La llengua del meu cor / La langue de mon cœur

La meva llengua no és d'immersió,
no necessito entrar dins del mar
per a assaborir-la. La meva llengua

és de cor i me l'aprenc, dia rere dia,
des de fa tant de temps. Aleshores, jugava
a rugby i portava els cabells rinxolats i

llargs. Escoltava la Nova cançó en elepès
elegants de l'editorial comunista Chant du Monde.
Llegia Joan Veny i Salvat Papasseit. Frisava per

creuar la frontera i parlar-la. A la vora del mar,
un mar on no entraria sinó per a banyar el meu cos
cansat. La meva llengua no és d'immersió. No necessito

cap mar ni oceà, peró ja sento en les comissures la sal
dels plors dels qui creuen que, en amenaçar la immersió,
perdran la seva llengua. De cop i volta, em prenc aquesta

paraula, fa poc rebutjada, com un estendard i defenso els
meus germans de cor, de girs i de mots i crido a l'odiosa
caverna: «Sempre endavant, mai morirem».

*** 

Ma langue n'est pas celle de l'immersion,
je n'ai nul besoin d'entrer dans la mer
pour la savourer. Ma langue

vient du cœur et je l'apprends, jour après jour,
depuis tant de temps. À l'époque, je jouais
au rugby et j'avais les cheveux bouclés et

longs. J'écoutais la Nova cançó sur des albums élégants 
de la maison d'édition communiste Le Chant du Monde.
Je lisais Joan Veny et Salvat Papasseit. J'avais hâte

de traverser la frontière et de la parler. Au bord de la mer,
une mer où je n'entrerais que pour baigner mon corps
fatigué. Ma langue n'est pas celle de l'immersion. Je n'ai nul besoin

d'une mer ou d'un océan, mais je sens déjà sur mes commissures le sel
des pleurs de ceux qui croient que la menace sur l'immersion leur fera
perdre leur langue. Et, soudain, je prends ce mot,

naguère rejeté, pour étendard et je défends mes
frères et sœurs de cœur, de tournures et de mots et je crie à l'Espagne
de la haine : «En avant toutes, on ne mourra jamais».

Une larme de sel

Sur la commissure droite,
une goutte toute ronde,
gorgée de sel neuf.

Ma fille est dans mes bras,
tout encore désespérée du
réveil affamé. Elle me fixe

de ses deux grands yeux ronds
puis balaie la pièce qu'elle fait
sienne. Délice du lait tiède avec

qui elle fait corps de ses mains
menues. Le matin n'a pas d'heure,
pas encore. Mes bras se font berceau

et les rides ne sont plus. Un chant
me vient aux lèvres, succédant aux
bruits de bouche complice. Son frère,

d'un bond, l'a rejointe et lui tient
la main. Il veut jouer et s'impatiente
devant ses mouvements gauches et ce qu'il

croit immobilité et en qui je vois, déjà,
les milliers de kilomètres à venir, sur
divers continents, qu'elle parcourra un jour.

jeudi 15 février 2018

Branchages

Les branchages ont rempli
le coffre de ta voiture et tu
ne vois plus rien.

Bientôt tu t'en iras, l'allure
mesurée, vers la décharge
où ils partiront en fumée.

J'en aurais bien fait une
couche moelleuse et 
t'aurais invitée à y voir

des arbres les feuilles à 
l'envers. Nous nous serions
restaurés d'olives noires

et d'un peu de fromage grec.
Puis nous aurions bu un peu
de ce vin que tu aimes et 

que l'on dit venir des Amouriers.
Bien sûr, les branchages ne sont
plus et la banquette occupe

à nouveau le coffre ensommeillé,
mais mes vers déjà t'annoncent
ma venue prochaine

et du rêve à deux à nouveau
partagé une couche de branchages
pour ensemble s'y reposer.

mercredi 14 février 2018

Una bossa d'aranges / Un sachet de pamplemousses

al Lluc

Te'n recordes, d'aquella bossa
estreta i profunda, plena d'or
i de rovell? El nostre amic

hi havia guardat unes aranges
del seu hort. Ens esperaven
al saló, en silenci. Rodones,

pesades, semblaven les pomes
dorades del jardí de les bessones
Hespèrides. Quan me les donà,

no diguí res i deixí desfilar
els estanys abans de tastar-ne 
una i d'oferir-te'n el suc

lleuger i àcid. Quants de mesos
a prendre sol i aigua, a recer
de la còlera dels homes i de

l'amor fugisser. Uns astres
petits, que caben en la mà
i eternitzen l'estima.

***

Te souvient-il de ce sachet
étroit et profond, plein d'or
et de rouille. Notre ami

y avait gardé quelques pamplemousses 
de son jardin qui nous attendaient
dans le salon, en silence. Ronds,

lourds, on aurait dit les pommes
dorées des deux jumelles 
Hespérides. Quand il m'en fit don,

je ne dis rien et je laissai défiler
les étangs avant d'en goûter
un et de t'en offrir le jus

léger et acide. Tant de mois
à prendre le soleil et l'eau, à l'abri
de la colère des hommes et des

amours fugaces. Quelques petits
astres, qui tiennent dans la main
et rendent éternel l'amour.



mardi 13 février 2018

Molideventaires / Moulinàventeux

Silenci de les torres blanques
alineades en la foscor.

Fredor de les passes lliures
i dels gats d'ulls blaus i buits.

On és la joia dels carnavals
passats? La il·lusió del jovent?

Recordo els últims mesos de la
infantesa en mig dels peus negres,

les ampolles de xampany barat obertes
precipitadament quan un general la dinyà,

mentre per les carrosseries la gent corria,
teclejant Algèria francesa. Passaren anys

i panys, peró mai paranys, els veïns envelliren
i nouvinguts arribaren amb llavis de sal i peixos

saltadors. S'obriren les finestres tant de temps
tancades i a poc a poc es creà una república

lliure i independent, sense gana ni bitllets, mentre,
no gaire lluny, la gent es desesperava somiant un món,

que el carrer delejava i els polítics malgastaven. Aquí,
es digueren, no tenim res, però som uns molideventaires lliures.

***

Silence des tours blanches
alignées dans l'obscurité.

Froideur des pas libres
et des chats aux yeux bleus et vides.

Où est la joie des carnavals
passés ? L'allégresse de la jeunesse ?

Je me souviens des derniers mois de
l'enfance au milieu des pieds noirs,

les bouteilles de champagne bon-marché ouvertes
en toute hâte pendant qu'un général crevait,

cependant que les gens couraient les carrosseries
en tapotant Algérie française. Des années s'écoulèrent,

sans piège. Les habitants vieillirent
et de nouveaux-venus arrivèrent, les lèvres salées

et les poissons sauteurs. Les fenêtres s'ouvrirent fermées
depuis tant de temps et une république fut créée,

libre et indépendante, sans faim ni billets, cependant que,
non loin les gens perdaient espoir, en rêvant d'un monde,

que les rues désiraient ardemment et les politiciens gâchaient. Ici,
se dirent-ils, on a rien mais on est des moulinàventeux libres.

lundi 5 février 2018

Soixante en dix

Cette impatience lente et langoureuse,
cette pression où s'expriment les doigts,
et au détour de nos chemins ta voix.
Ah le joli bouquet, ma bienheureuse.

La nuit s'était glacée de vilaine eau,
je ne croyais plus en rien, j'avançais,
comme on longe le canal, yeux baissés,
si loin du blé qui emplit les boisseaux.

Mes yeux étaient vidés, je voulais lire,
ta boîte  pour moi s'ouvrit, anonyme.
Six-cents kilomètres les séparaient,

Albert, Maria, les amants de papier,
Apollinaire et son orange opime,
nos lèvres unies du sceau de la cire.