vendredi 10 janvier 2020

Solitude

La pluie s'est installée, lente,
constante, glacée. Un arbre noircit
sur lequel s'appuie une bicyclette

autrefois blanche. Un cadenas d'argent
l'y lie étroitement qui dégoutte gravement.
La selle, de cuir usé, est toute gonflée

et se craquelle. Les pneus, aux rayons ternes,
baignent dans la boue qui se forme peu à peu.
Solitude infinie de l'objet désormais sans usage.

Plou / Il pleut

Plou. A la ciutat estimada.
Un plugim lleuger i fred
que ho esborra tot.

Paraigües de color que passen
sense rostre. Caminar fangós,
inhàbil. Soroll de rodes molles.

Són hores de manyaga il·lusió,
sense cap pressa, amb el desig
d'anar més endavant, de recordar

cada instant, de percebre mots i
carrers, com si fossin teus. Molt
més enllà dels somnis i del mar.

***

Il pleut. Sur ma ville aimée.
Une petite pluie fine et froide
qui efface tout.

Parapluies de couleur qui passent
sans visage. Démarche boueuse,
maladroite. Bruit de roues mouillées.

Ce sont des heures de joie paisible,
sans nulle hâte, avec le désir,
de progresser davantage, de se rappeler

chaque instant, de percevoir mots
et rues, comme s'ils étaient tiens. Bien
au-delà des songes et de la mer.

jeudi 9 janvier 2020

Crepuscle / Crépuscule

M'agrada com és el cel al crepuscle.
Blau clar amb inacabables franges rosa.
Uns minuts infinits fora del trànsit

i de la remor ciutadana. Després, a les
fosques, entro en el bar de la cantonada
i escolto el soroll de les tasses

i les converses dels clients. Bàsquet,
futbol, tabac, receptes de començament
d'any. Vida. Pura, inestimable.

***

J'aime comme est le ciel au crépuscule.
Bleu clair avec d'interminables franges roses.
Quelques minutes infinies hors du trafic

et du bruit de la ville. Ensuite, dans
l'obscurité, j'entre dans le bar du coin de la rue
et j'écoute le bruit des tasses

et des conversations des clients. Basket,
football, tabac, recettes de début
d'année. La vie. Pure, inestimable.

mercredi 8 janvier 2020

Paupières

J'ai pensé à tes paupières, 
sans khôl, la nuit, closes.

Si fines et parcourues de
mille tremblements.

J'imaginais tes yeux vivant
la journée écoulée, bariolée
de sons et de couleurs,

de senteurs et de goûts. Tes
yeux guettant le point du jour,
entre tes paroles savantes,

jamais doctes. J'ai rêvé à tes
paupières, longuement, puis les
miennes se sont closes.

Dans tes mains

L'amour est dans tes mains
et tu ne le sais pas.
Tièdes, chaudes, fortes ou

alanguies, tes mains ouvrent
les livres que tes yeux balaient
et ta voix enchante. Elles tirent

la chaise aux amies pour les inviter
à ta table ou confectionner des bouquets
quand Valentin pense aux souffrants.

Tes mains, parfois, à l'été finissant,
pianotent sur un clavier pour, du temps,
conjurer l'oubli et exalter d'autres mains.

Point du jour

Le point du jour paraît une illusion
et, du lit au lycée, c'est la même
pâte noire qui te gèle les mains.

Pourtant, tu t'es levée, douchée,
vêtue, restaurée, prenant partout
de vives lumières : draps blancs,

eau brûlante, thé rouge et jus orange.
Le point du jour, donnée astronomique,
te messied. Laissons-le aux poètes et

à leurs aubades surannées. Le jour
est course et sourire et les taxis
rouges piaffent de t'accompagner.

mardi 7 janvier 2020

Une fatigue

Une fatigue discrète,
presque insidieuse, qui
ralentit les gestes

et refroidit la peau.
La fatigue des cours et
des courses. L'obscurité

si longue de janvier et ce
printemps qui tarde mais 
déjà pointe dans les bouts

tendres des amandiers. Envie
de paix, de repos, de sommeil
et de la chaleur des gens aimés.

Una caixa de cítrics / Une caisse d'agrumes

a L. B.

Una caixa de cartró malmesa,
sense embolicar, tota coberta
d'estrelles petites, vermelles.

Oberta com una boca famolenca.
Teatre petit d'or fos i de foc.
I, a dintre, la profusió del món:

Aranges grosses, taronges boniques,
rodones, esfèriques, bombes de goig,
plenes de suc viu i de somnis venidors.

***

Une caisse en carton cabossée,
non empaquetée, toute recouverte
de petites étoiles rouges.

Ouverte comme une bouche affamée.
Petit théâtre d'or en fusion et de feu.
Et, à l'intérieur, la profusion du monde :

Gros pamplemousses, jolies oranges,
ronds, sphériques, bombes de joie,
pleines de jus vif et de rêves à venir.


Marthe et Marie

Je ne les connais pas, je les ai aperçues
sur un polaroid couleur des années 70.

Déjà âgées,elles sourient à l'objectif,
au terme de ce qui doit être un repas

familial. Le flash à cube incandescent
a mal fonctionné, une obscurité profonde

avale l'espace alentour, si ce n'est les
restes du banquet sur la nappe claire.

Je ne les connais pas. Elles s'en sont allées.
Mais je n'oublierai pas leur sourire. Jamais.

Je ne connais pas

Je ne connais pas ta mer.
L'eau calme et grasse qui
clapote à ton port,

ni l'écume déroutante qui
se fracasse sur la grève,
après t'avoir portée,

un instant sur ses crêtes
iodées. Je ne connais pas
cet océan que tu nommes

mer, ni les poissons bleus
que l'on fait griller, à peine
pêchés, dans l'éblouissement

du zénith. Non, je ne la connais
pas, mais je rêve aux jours où
tu m'y initieras.

Une poire

C'était une belle poire.
Renflée, lourde dans
la main.

Son pédoncule court,
ligneux, invitait, d'un coup,
bref, à l'équeuter.

Je n'en fis rien, jouissant
de son poids dans la paume
et sentant, sous mes doigts,

sa peau comme un cuir fin,
élégant, un poil desséché par
l'abandon sur un coin de table.

Des secondes passèrent et je
revis l'histoire de mes jours
passés à cueillir d'infimes

détails du quotidien et à me
préparer à les oublier, n'était
l'appel du poème.

Sans la peler, je me décidai
enfin à la mordre, à l'inciser,
puis à me gorger de sa chair

ferme et douceâtre. Ce furent
des moments intenses, libre
action de grâce à la vie.

lundi 6 janvier 2020

Silenci / Silence

a E. B. F.

Silenci d'arrels i de soques,
aparença de pedres i record
de la vida tèbia i fecunda.

***
Silence de racines et de souches,
apparence de pierres et souvenir
de la vie tiède et féconde.


Parle-moi

Parle-moi, dis-moi la vie,
ne la raconte pas, tes yeux
sont là pour ça.

Parle à voix basse, le soir.
Silences, inflexions cassées.
Moi, yeux clos, oreilles

aux aguets. Parle-moi jeune,
parle-moi enfant, laisse couler
la voix des autres que tu as 

faite tienne. Patiemment, sans 
même le vouloir. J'ai vingt-cinq

ans, je suis d'encre et de papier
et ma peau a un goût de sel,
qui te plaît bien.

Parle-moi, rends-moi la vue,
ne me la décris pas, ta voix
est là pour ça.

Mon petit roi

à mon fils Martí

Mon petit roi ignore les conflits,
les luttes intestines. Son royaume
tient dans chacune de ses petites

mains : un sujet de céramique blonde
et une part de galette au beurre.
Sa couronne n'est pas en or, elle ne

porte nulle pierrerie chatoyante.
Elle est en carton peint et il ne la
quitte jamais. Toute scotchée,

rafistolée maladroitement, elle est 
une peau de joie et pas de chagrin,
un manteau d'Arlequin pour qui porte

le nom d'un saint guerrier qui en deux
coupa le sien pour l'offrir au démuni.
Mon petit roi, c'est celui qui sourit !



Si peu

Je veux si peu de mots
et l'amour est si grand
que contempler le blanc
est devenu mon lot.

Je m'achète un cahier
et en parcours les pages
sans exprimer la rage
qui le voudrait rayer.

Je sors sur les chemins,
y use mes chaussures
implorant la griffure
d'un jour comme demain.

Sur quelques vers d'Adonis

À Andrea

Je ne veux les chansons,
les bluettes, le frisson
grave qui vient et passe.

Je cherche le chant à son
image, pas mon chant. Son
chant. De sang et de larmes.

Le chant silencieux de l'enfant
qui voulait faire profession
d'une balle de cuir dans

la poussière. Le chant de celle
qui récite la nuit d'une voix
si faible que seul le vent de

la côte l'entend. Pages noires
de mon amour qu'Adonis m’entrouvre
avant de m'inviter à me taire et

à l'écouter.


Plages oubliées

à I., lycéenne

Qu'importent les marées
qui, lentement, les nettoyaient,
les plages s'en sont allées

devant l'hiver et leurs paillettes
ternissent sous la brume et le vol
gris des mouettes affamées.

Penchée sur l'écritoire, à quelques
heures des vacances, une élève cherche
l'inspiration et, peu à peu, son index

bleuit du contact de la plume bon marché.
La page est blanche, tirant sur le gris,
par l'imparfaite magie du recyclage.

La lycéenne force sa vue et, derrière les
portées bleues encadrées de rouge clair,
elle distingue les fibres minuscules d'un

papier qui fut, il y a si longtemps, branche,
tronc, ramure. Et, de proche en proche, oubliant
le devoir, elle retrouve sa plage océane

aux premières heures du jour de la Saint-Jean.
Le sable vierge où nul pas n'a déposé un peu
de sa précieuse existence. Mais, bien loin

d'y demeurer et de s'y assoupir, elle revient
brusquement à Montaigne citant Juvénal :
«Non, je ne voudrais point à ce prix-là tout 

le sable du Tage, avec l'or qu'il porte à l'Océan.»
La page oubliée, le devoir, rapidement se compose
et ce boloss de Montaigne de surfer avec ses classiques.

Un matin de rentrée

La classe est vide et froide.
Tables et chaises alignées,
de deux en deux, dossiers

plaqués durement contre l'arête
de l'écritoire de bois immaculé.
La scène est à Casablanca,

elle pourrait se dérouler dans tout 
lycée de France, un six janvier,
tôt le matin. Même porte bleue,

même carrelage aggloméré. Tant d'années
et si peu de vie. La classe ne tardera
pas à briser cet ordre imposé dans

le bruit des chaises traînées, des sacs
déposés, des tables heurtées et de la
camaraderie retrouvée. Puis le silence

se fera. Il sera question de charogne et de 
cageot, sous la plume de Baudelaire et de 
Ponge. Et la beauté de la classe éclatera.



J'avais perdu

J'avais perdu ta peau,
un soir, dans le froid
de décembre finissant.

Mes doigts engourdis
formaient de vilains
mots et l'arabesque

m'avait quitté. Des jours
passèrent, de vents mauvais,
l'inspiration revenait,

peu à peu, mais pas ta peau. 
Ta peau si vive, ma tendre 
page de vélin.Je la croyais

perdue, fanée, définitivement
ravie à mes doigts attendris,
quand elle revint, une nuit

sombre et silencieuse, froide
sous la mince couette, bise
discrète, souffle ténu,

son odeur de fleur d'oranger
à la boutonnière et tes yeux
en porte-étendard.

Depuis, ta peau ne me quitte plus 
et, si j'écris, c'est pour retrouver 
sa blancheur sous mes mots ranimés.

samedi 4 janvier 2020

Et ma vue

Et ma vue a délaissé
les vastes étendues,
les feux crépusculaires,
les glacis enneigés.

Elle s'est attachée
à l'anodin, au décalé.
Une pâquerette fanée
à la boutonnière,

une tennis délacée au
pied gauche d'une enfant,
ton sourire cherchant tes
clés au fond du sac vide.

C'est alors que, surmontant
la fatigue, elle a embrassé,
en pleine nuit, ta gourmandise.
Bruits de verre et de papiers

froissés à la lueur du frigo,
tes lèvres luisantes de miel
et tes cheveux sombres, libres
et si doux sous mes doigts.

Voiser

Le livre refermé, les élèves t'écoutent.
Le siècle n'a pas vingt ans mais ta voix
leur fait faire un bond de plus de trente

lustres en arrière. Tu ne lis pas, tu vis
les vers d'un autre et tes sons, sages
osselets, cachés le matin derrière un verre

orangé, se mettent en branle et peignent un 
paysage,composent un portrait, rapportent 
une parole. Et le temps s'inscrit en eux.

Périssoire

Le fleuve s'est apaisé et l'oppidum
ne tremble plus. C'est un dimanche
de janvier sans soleil. Sur la rive.

Une périssoire, aux rames minutieusement
ajustées, tranche la surface étale, laissant
un mince sillon que la profondeur avale.

Dos à la course, deux hommes, sans un mot,
rament en cadence. Ils passeront un pont,
peut-être deux ou trois. Nul empressement.

Pourquoi pensé-je soudain, depuis mon poste
d'observation, à mes amours océanes, laissées 
loin ? L'onde glisse vers la mer et les rameurs,

depuis leur plumier dérisoire, inscrivent leur
sage présence dans le monde. Ainsi d'un visage 
cher que mes vers décrivent, à contre-courant.



Relire Ausone

Relire Ausone, en latin.
Sentir sous ses mots
le pétale de la rose
qui fane.

«Collige, virgo, rosas».
Oublier Malherbe et le
pauvre M. Du Périer.
Aux sources,

revenir et s'abreuver, le cœur
plein d'un amour qu'on croyait
aux dieux réservé.

Voyager dans un fauteuil

à Paco Gomila

J'aime voyager, sauter dans un train,
négliger les limites, braver les douanes
et cueillir des mots neufs.

J'aime aussi laisser le soir me gagner
et, dans un salon tout juste éclairé,
voyager dans un fauteuil, en chaussant

d'un autre les souliers de randonnée. 
Cinq cent trente-trois jours avec
Cees Nooteboom. Dans l'épaisseur des

journées ou dès potron-jaquet. Des vers
cueillis, des fruits ramassés. Tant d'autres
que le voyage immobile m'apporte à foison.


Parcourir le pays

Parcourir le Pays Basque
ou la lointaine Galicie.
Te kidnapper pour deux jours,
dans l'odeur grasse du gazole.

Voir défiler l'espace et les gens,
les plaines virides et les roches
escarpées, laisser le temps entrer
en nous et savourer les langues.

On dînerait de poivrons et d'axoa
ou de bœuf fumé en choucroute.
Les mots viendraient le soir, que
le jour aurait patiemment réunis.

La classe est vide

La classe est vide. Et sombre.
Le parquet froid. Par la vitre,
passent lentement des oiseaux

de mer qui s'ennuient. Les élèves
partis, le lieu n'est plus le même
et Baudelaire a rejoint l'encaustique

de la bibliothèque de bois. On dit que
dans deux jours les lycéens s'y presseront,
les yeux fatigués des fêtes à jouets.

Pour l'instant, la classe somnole et songe,
nostalgique, au quart de siècle écoulé et
à une ancienne élève devenue enseignante.

La mer est ton miroir

«La mer est ton miroir ; 
tu contemples ton âme.»

Pourquoi, de Baudelaire,
brisé-je ce beau vers

en naissant à ton jour ?
Tournée vers l'océan,

de la mer nostalgique,
tu guides mes vers brefs.

À mes vieux pédalos,
tu préfères le surf.

Tu l'as laissé filer
et veux le retrouver.

Sirène néoprène,
tu y excelleras,

laissant derrière toi
la dune originelle,

pour gagner l'horizon
où reluit le soleil

sans crainte des abîmes.
La mer est ton miroir...


Abysmes croisés

Mon contact avec ta ville
fut de fantaisie. La gare vide,
la nuit noire en halo de lumière,

un café reproduction d'une scène
mythique tournée si loin de là.
Blanches galeries vides.

Garçon à fez rouge, servant le vin
glacé dans des verres étroits.
Les mises en abysme se croisaient.

Tu étais belle et si réelle. Paroles
lentes, frôlements de doigts.
Un taxi rouge nous avala.

vendredi 3 janvier 2020

Je t'aime

Je t'aime.
En deux syllabes,
sans l'éventer.

Mes lèvres se closent
et mes yeux sont soleil.
Ma peau frissonne.

Je t'aime.
En sept lettres
et une apostrophe.

Une bulle de savon
partant pour l'infini,
en noir sur blanc.

Je t'aime.
Trente-et-un jours sur trente. 
Et jamais je ne m'en lasse.

Un taxi rouge

Un taxi rouge. Pas n'importe lequel.
Un taxi à bout de souffle et en fin
de journée. Poussiéreux, désordonné.

Vitres baissées, la radio à fond.
Regard las du chauffeur aux cheveux
gras et ternes. Un feu. Il stoppe,

tu t'engouffres et palabres. Le supplies,
il te rejette, se récrie, puis se dédit
et nous accepte. La course sera brève,

jusqu'aux lentilles brûlantes. Pendant
tout le trajet, je penserai à la vie
qui l'attendait, en marge de la cité.

Guide

Ses pas sûrs la guident quand elle ferme
les yeux. Elle connaît la ville, à l'orée
du marché ou le long des larges boulevards.

Ses cris, ses odeurs, son vacarme et son
silence soudain. La longue patience des
immenses cinémas sans public, la parole

mesurée des vendeurs de fleurs coupées.
Fille de la plaine et de la côte rocheuse,
sa ville est blancheur et refuge.

Un ami lui a proposé de rejoindre le cercle
des guides qui maillent étroitement la claire
métropole. Elle y excellera. Sans fard.

Rivages

Le sable humide et froid se ride
à l'approche du rivage. Écume
fuyante qui appelle la main et

le pied fureteurs. Terre et mer
s'unissent, exigeant notre assise,
tous les deux, quand le soleil

s'y couche, y glissant ses longs
cils. Douceur de nos pieds qui se
frôlent et écrivent dans le sable

la proche nostalgie de la lumière
complice. Rides, ridules, rives,
rivages : le monde vit par nos bouches.

Comme une bulle

Comme une bulle de savon,
miroir convexe et irisé,
ton souffle quitte la nuit

casawi pour l'aube sétoise.
Vapeurs orange et fumerolles
bleues. Nul son, nulle rumeur

tant que ton souffle, contre
mon lobe droit, n'aura crevé.
Goût de savon et d'amande.

Tes doigts

Indolents, oubliés sur le cuir
du fauteuil, ils veillent.

Cinq feux de laqué rouge dans
la nuit qui se creuse. Tout contre,
la peau si claire frissonne,

cherchant du souffle de l'aimé
la bienveillante caresse...

Baisers

Dérobés sur un quai,
que doux sont les baisers
que la mémoire appelle.

Sur la joue, frôlement
des lèvres entrouvertes.
Les orangers fleurissent

et les flacons jaloux
lorgnent sur leur essence.
Le quai naguère gris,

se teint en jaune d'or
et la marquise a soif.
Ton cœur manque à mon corps.

Livres en papier

Ils sont sur ma gauche,
serrés et odorants.
Nooteboom, Sontag,
Alexandre & Neiger.

Cheminements. Dans la ville,
de par le monde, dans le corps
souffrant, la vie progresse et,
sous les doigts, les pages

défilent, me livrant, au travers
de mille expériences, l'essence
même de la vie. Livres offerts
ou suggérés et respectueusement

reçus. Cathy, Paco, Jordi. Visages
estimés, paragraphes jalonnés. Rare
plaisir des livres en papier


Txell

à mon ami phoète

Tu ne la connaissais pas
et tu m'en as parlé.

Une ligne mélodique, dans
une fête scolaire.

Quelques mots, des sourires
et le temps qui fait son œuvre,

feignant l'oubli pour que la pâte
lève. Des mots inextinguibles et

jusqu'à tard en cette nuit où,
entre l'âne et le bœuf, dans une

humble mangeoire un sauveur naquit.
Un prénom d'antique paroisse et,

si fort, le goût de la sève des arbres
qui, là haut, vous appelle. Et vous attend.

Nits callades / Nuits silencieuses

Nits de somnis i de son.
Fresquetes, dessota la
funda flonja.

Silenci de l'aire fosc.
Carícies dels sons del
Roberto Menescal,

escoltats rere els fils
prims. Paraules oblidades.
Respecte i atenció.

No m'aixecaré ni baixaré
a escriure versos lliures,
curts i acerats.

Gaudiré del moment únic,
un entre d'altres. Aquest
és el meu propòsit per a

l'any nou.

***

Nuits de songes et de somme.
Toutes fraîches, dessous la
couette moelleuse.

Silence de l'air sombre.
Caresses des sons de
Roberto Menescal,

écoutés derrière les fils
minces. Mots oubliés.
Respect et attention.

Je ne me lèverai ni descendrai
écrire des vers libres,
courts et acérés.

Je jouirai de ce moment unique,
un parmi d'autres. Telle est
ma résolution pour

la nouvelle année.


Partager

Partager la boisson chaude,
sur un coin de table petite,
dans la salle bondée,

en partance pour l'au-delà
de mers. Goûter le temps qui
file, la langue nouvelle,

de petites attentions, vivre
dans le regard de l'autre,
tremblant et plein de douce

espérance. Je lever enfin,
riches des échanges à venir.
Choukran, habiba!

jeudi 2 janvier 2020

Sans accent, avec passion

J'ai toujours aimé les livres
de géographie, leur prudent
exotisme, l'assimilation des

termes étrangers et la perte
de l'accent. La comarque
inconnue des dictionnaires 

du commun et parfaite quant à 
sa circonscription, pleure le sel
de la comarca, les conversations

enfiévrées au coin de la rue. Tout
comme la falaise perd son vertige
dans la verte courbe topographique.

Rosées maritimes

Sous les doigts, le papier
glacé invite à une promenade
lente, dans l'espace et dans 

le temps. Hinterland, foreland,
les concepts font éclater d'un bond
les frontières convenues. La métropole

plonge profondément ses griffes pour boire
l'eau rare et rêver de roseraie. On dit
le climat méditerranéen et les oranges au goût

d'Espagne. L'océan s'y fait mer et l'accent
est chantant. L'humidité est partout, qui corrode,
et les rosées maritimes sont un long baiser au goût salé.

Maarchi

Il est dans ta ville un petit marché,
autrefois d'avant garde et dont les corolles
de béton rouillent sous l'évidence des fers.

Le vent s'y engouffre aux heures grises. Glacial.
Les clients y sont rares et se pressent à la buvette
pour avaler un bol de soupe brûlante avant de repartir.

Dans ses boyaux sombres, des automobiles sommeillent, 
pressées somme harengs en caque. Plus haut, le fenouil
embaume les mains qui y traînent et la viande, épuisée,

quémande l'attention du flâneur. On le traverse en trois
enjambées mais il est bon de s'y oublier un brin, sans but,
pour glaner des affiches le parfum suranné. Et songer à s'installer.

Finis

à C.

Tu me parles de contours
et je vois ton île, d'un coup,
se dessiner, avec son rivage

clair et ses bois ombreux. Finis.
Pas la fin. Le silence aveugle.
Mais les limites, la démarcation,

une république autonome aux ports
ouverts à l'échange et aux sémaphores
sourcilleux. Intra finem tuum.


Un fond de bière

à Vincent

Un fond de bière que je vide
lentement, sans bulle, avant
de reposer le verre bistre

sur l'ample table de bois clair.
Et cependant que l'amertume
dessèche mes lèvres et mon palais,

je pense à mon grand fils qui vient
de se lever et de prendre la route.
Il portera sa parole grave en d'autres

lieux du cercle familial, nous reliant
plus étroitement qu'une corde de chanvre.
Je souris car je sais qu'au moment présent,

dans sa voiture de location, il revit ces
heures partagées et lentement, minutieusement
savourées. Un tiers de siècle durant.

mercredi 1 janvier 2020

Tes cuisses

Sages dans le soir, guettant un brin
le miel, tes cuisses s'entrouvrent
légèrement. Tiède soie aux doigts

lents du curieux, elles attendent que
naisse leur cœur, de musc et de tendre
mousseline ; elles se reposeront alors,

tout contre le lin clair, qu'elles rideront
en gagnant le rivage, avant de s'endormir
sous des histoires d'ange...

Les ports

Je suis né en marge d'un port,
dans les brumes du canal exutoire.
J'allais à l'école en longeant
son eau noirâtre et grasse.

Plus loin, étaient les griffes obliques
des grues émaciées, avec leurs feux
oranges, et le bruit de l'acier que

l'on frappe. Puis j'ai lu Carco, Mac
Orlan, Martín et Montalbán. J'ai traqué
d'autres ports, à la chaussée sonore.

J'ai bu du vin mauvais en marge des zones
franches, je me suis frotté aux marins
échoués. J'ai bu des accents, comme d'autres

des picon-bières. Puis un jour j'ai abouti
à Casa Port où travaillait mon père. J'y ai
retrouvé les odeurs de l'enfance et le vol

bas des mouettes repues. Mêmes griffes noires,
avides de minéraliers et dockers échoués dans
des sortes d'estaminets. Je n'y suis pas entré.

J'ai préféré donner du temps au temps et convoquer
mes fantômes avant d'en franchir le seuil, mains
dans les poches, et sourire aux lèvres.

Une pause

Une pause gourmande.
Pour manger sur le
pouce un peu de viande

assaisonnée dans un pain.
Deux ou trois bouchées
enfoncée dans les coussins,

en marge de la ville, ma non
troppo. Et s'abreuver de thé
brûlant, à l'orée de l'an neuf.

Apprends-moi

Apprends-moi à t'aimer,
en huit vers de six pieds.

Conduis-moi à la forge
dont tu détiens les clés.

Je croyais tout savoir
et dominer la langue.

Il y a tant à apprendre,
apprends-moi à t'aimer.

La cala / La crique

A la Vita, amb motiu de l'aniversari 
del seu estimat Fred

Ja comença l'any i la sorra, pacient,
ens parla amb un cor de còdols. Frescor
de la cala oblidada, tan lluny de l'estiu

i dels pallagostins que cantava el Joan Pau.
Llargues caminades de descans, pensant en els
ferits de la vida, les seves nafres com cicatrius

en la cara dels dies i de la nit. Aigües turqueses
i tèbies. Horitzó delicadament encorbat com el fil
d'una espasa entre passat i futur. Present generià.

***

L'année vient de commencer et le sable, patient,
nous parle avec un cœur de galets. Fraîcheur
de la crique oubliée, si loin de l'été

et des sauterelles que chantait Joan Pau Giné.
Longues promenades de repos, à penser aux
blessés de la vie, à leurs blessures comme des cicatrices

sur la face des jours et des nuits. Des eaux turquoise
et tièdes. Horizon délicatement courbé comme le fil
d'une épée entre passé et futur. Présent janviérien.



Un cliché

L'absolu de l'instant :
un pêcheur à la canne 
tendue, par delà les
roches noires.

Nul fil, tout espoir.
Eau profonde, froide 
énigmatique.

Mutique, l'homme confie
au temps ses rêveries
poissonneuses. Au loin,
est la frange du bâti

portuaire. Rouille, béton,
graisse et silence. Un monde
neuf et déjà prématurément

vieilli. À l'ombre de la tour,
le pêcheur l'a oublié. Sa vie,
c'est ce finisterre où s'abîment

soleil et nuages. Il ne cherche
pas à apprendre. Il sait.