mercredi 18 avril 2018

Javier

a la memoria de Javier Tomeo
y para mi hijo Xavier

¡Cuánto me faltas, Javier!
pasando por la calle Pelayo,
te vi o, mejor dicho, me crucé

con un señor que se te parecía.
De la edad que tendrías ahora.
Con un cansancio infinito en

los ojos. Me agradeció la mirada
y se fue calle abajo. Entonces
contuve el llanto que me iba

invadiendo el corazón. Recordé tus 
primeros pasos en Montpeller, tu
amistad con la familia y en particular

mi hijo Xavier a quien demostrabas tus
trucos de prestigitador. Mi mujer pensaba
que tenías una novia que se decía Planeta

pero no era más que un nombre en el listín
de tu reloj revolucionario. Todo empezó con
Amado monstruo en Besiers y te echo de menos.

***

Comme tu me manques, Javier !
En passant dans la rue Pelai,
je t'ai vu ou, plutôt, j'ai croisé

un monsieur qui te ressemblait.
De l'âge que tu aurais maintenant.
Avec une fatigue infinie dans

les yeux. Il m'a su gré de mon regard
et a redescendu la rue. Alors
j'ai retenu les larmes qui, peu à peu,

envahissaient mon cœur. Je me suis rappelé tes
premiers pas à Montpellier, ton
amitié avec ma famille et en particulier

mon fils Xavier à qui tu démontrais
tes trucs de prestidigitateur. Mon épouse pensait
que tu avais une amie qui s'appelait Planeta

mais ce n'était qu'un nom sur le listing
de ta montre révolutionnaire. Tout a commencé par
Monstre aimé à Béziers et tu me manques, Javier.

Brume

Pas le brouillard épais, lourd
du charbon des usines désaffectées,
mais la brume légère qui apparaît

soudain, en nappes évanescentes
quand la marche tarde sur les monts
discrets qui bordent la Côte Vermeille.

J'ai quinze ans et je me suis entêté
à aller seul de Cerbère à Banyuls
au hasard des pas. D'un coup, les vignes

disparaissent et l'herbe a goût de mouillé.
Je perds pied. Sur ma gauche, vingt kilomètres
sans âme qui vive, sur ma droite, les falaises

rocailleuses qui précipitent l'inconscient dans
les flots impétueux. La route n'est plus un tableau
de mon oncle adoré. Je me reprends. La brume a fui.

Del llaç al peix i del peix al llac / Du ruban au poisson et du poisson au lac

Caminant pels carrers de Barcelona,
m'invento la república que oneja
a sota, amagada i joiosa.

Per moltes baranes, veig llaços de plàstic
groc al vent, com tant d'estels xinesos.
Peró els que més m'agraden

són aquells pintats per les voreres, com
incitant-me a creuar el carrer. Jugo amb
el meu mòbil. Els canvio de direcció

i en faig peixets vius a punt d'envair el
mar pel clavegueram i les riuades concentrades
per a exigir l'alliberament dels presos.

El dia s'apropa quan, en fi, a milions, aquests
peixets d'or viu, trobaran el seu llac plàcid.
Aquell dia, vestit de groc, no els pescaré.

***

En marchant dans les rues de Barcelone,
je m'invente la république qui ondoie
dessous, cachée et joyeuse.

Sur tant de garde-corps, je vois des rubans en plastique
jaune dans le vent, comme autant de cerfs-volants chinois.
Mais mes préférés

ce sont ceux qui sont peints sur les trottoirs, 
comme pour m'inciter à traverser la rue. Je joue 
avec mon portable. Je les change de direction

et j'en fais de petits poissons vifs sur le point d'envahir
la mer par les égoûts et le tsunami des rassemblements
pour exiger la libération des prisonniers.

Le jour approche où, enfin, par millions, ces
petits poissons d'or vif, trouveront leur lac placide.
Ce jour-là, vêtu de jaune, je ne les pêcherai pas.


Plume

Non celle, douce et secrète, qui entoure
nos nuits, épousant nos corps harassés.

Ni celle des pigeons, sale et jaunie,
qui jonche les caniveaux en quête des

balayeurs du petit matin. Non : un ourson
blanc, doux et candide, sur un morceau de

glace qui voyage vers le nord magnétique.
Lecture de parents. Régal des enfants.

De la ouate dans ce monde si dur. Tourner 
les pages de cellulose oxygénée et retrouver

l'espace d'un instant la magie de l'enfance
et l'imagination vive d'un soleil de papier.


mardi 17 avril 2018

Écorce

à mon fils Jérôme

Tout passe et jamais rien ne me lasse.
Mon regard se lève dans l'azur et mes pieds
foulent le goudron poudreux. Entre eux deux,

ma main, la gauche, celle de mon fils chéri,
vierge de toute écriture, si riche de caresses.
À hauteur de hanche, elle frôle la litanie des

platanes qui conduisent le quadrillage de la ville
vers ses hauts quartiers. Sous les doigts, de vives
aspérités qui bientôt ne seront plus, fragments de

peau arborée, du beige clair à l'ocre foncé, porteurs
de mots d'amour précipités au feutre et qui perdent
leur sens quand choit l'un d'entre eux, le plus ancien,

celui sur lequel l'encre avait du mal à pénétrer. Ma vie
est pareille à ces fragments d'écorce auquel s'accroche
la pulpe de mes doigts attendris. Mais de chaque écorce

que je perds, je me fais un humus léger pour guider mes pas
gourds et me rappeler que, sans elle, je ne suis rien et que
la terre s'ouvrirait sous mes semelles si elle n'existait plus.



La princessa del Quimet / La princesse du Quimet

No la coneixeu? No m'estranya.
Se l'hi veu ben poc. Però cada
vegada que l'hi assentem,

es converteix en el centre del bar.
Somriu a tothom, es beu les paraules
d'una llengua que encara no entén.

Diuen que és rossa però encara no se
li veu el peinat. Una princesseta d'ulls
foscos i d'amor plàcid a la vida.

***

Vous ne la connaissez pas ? Cela ne m'étonne pas.
On l'y voit fort peu. Mais chaque
fois que nous l'y asseyons,

elle devient le centre du bar.
Elle sourit à chacun, elle boit les mots
d'une langue qu'elle ne comprend pas encore.

On dit qu'elle est blonde mais on ne voit pas
encore sa coiffure. Une petite princesse aux yeux
sombres et à l'amour placide pour la vie.



Vilapicina

Un dia t'aniràs
cap a Vilapicina
rodejat de coloms,
de vida i de sol.

Tu ho saps, d'això fa temps.
Vilapicina un nom
i prou. Vist a la xarxa
quan anaves a Horta.

Un dia t'aniràs
cap a Vilapicina,
els ulls plens de nostàlgia,
d'aquell que no vas ser.

***

Un jour tu partiras
pour Vilapicina,
entouré de colombes,
de vie et de soleil.

Tu le sais, depuis longtemps.
Vilapicina un nom.
c'est tout. Vu sur le plan
quand tu allais à Horta.

Un jour tu partiras
pour Vilapicina,
les yeux pleins de nostalgie
de celui que tu n'as pas été.

Com un joc / Comme un jeu

Com un joc de cara i creu, passo
d'una llengua a l'altre, a l'atzar

o perquè m'ho demanes, sense dir-me'n
res. Sorgeix una paraula, una imatge

amb gust de consonants i en tinc prou,
m'obro la pantalla com qui s'encamina

cap a un destí que sap incert. No dubto,
teclejo. Poques passes enreres. Els dits

galopen lentament, el coll s'encartona
i no compto les hores, pensant en tu. Tu.

***

Comme un jeu à pile ou face, je passe
d'une langue à l'autre, au hasard

ou parce que tu me le demandes, sans rien
me dire. Un mot surgit, une image

au goût de consonnes et j'en ai assez,
j'ouvre mon écran comme qui chemine

vers un destin qu'il sait incertain. Je n'hésite pas,
je frappe. Peu de pas en arrière. Mes doigts

galopent lentement, mon cou se raidit
et je ne compte pas mes heures. Tout à ta pensée. 

Le pont est gris

Le pont est gris qui enjambe le cloaque 
herbeux puis l'autoroute au flux discontinu.

Le pont est gris, couvert de tant de graffitis
que le pas vif des apprenties chaudronnières 

efface, mais ce pont est d'amour. Sa courbe
marquée, au dessus du vertige, c'est ma main

tiède qui caresse ton dos quand ton sommeil est
pour moi un complice. Pont des soupirs et d'un 

désir que jamais la distance n'efface, il est, 
nuit après nuit, ici, à Barcelone, ma tour abolie,

le lien entre deux mondes, ma tendre main qui réunit
sous sa coupe tes jambes que le froid a disjointes. 

lundi 16 avril 2018

Pintades al sòl / graffitis par terre

No em refio molt de les pintades
a les parets. Presumides i mudes.

 M'estimo millor les pintades al sòl
fugaces, dèbils, futur filigrana sota

el pes de l'individu. Tantes petjades
inconscients i tan poca vida per a les

pintades d'un vespre d'amor
 Patricia $ Mario, Viva Espa¥a.
El pont és nostre. Tantes paraules robades

a la flor de formigó que no entendrien les
pintades murals amb el seu posat borbònic
i uns llavis prims que no lleparien mai el sòl.


***

Je me méfie beaucoup des graffitis
sur les murs. Présomptueux et muets.

Je leur préfère de beaucoup les graffitis par terre,
fugaces, faibles, futur filigrane sous

le poids de l'individu. Tant de marques de pas
inconscientes et si peu de vie pour les

graffitis d'une soirée d'amour.
Patricia M Mario, Vive L'Espa¥ne.

Le pont est à nous. Tant de paroles dérobées
à la fleur de béton que ne comprendraient pas

les peintures murales avec leur port de Bourbon
et des lèvres fines qui ne lécheraient jamais le sol.





Trinitat vella

al Lionel

La meva vida no val res,
no val un ral, com diria
el Serrat quan era Serrat.

Em passo la vida petjada
rere petjada, caminant lent
pels carrers menestrals.

Fujo dels llocs cèntrics,
dels bancs i dels abeuradors
cursis per a ric avorrits.

El meu rumb són els marges.
Tots els marges. Fins aquells
que s'escapen del llenguatge

i que em deixen mut, quequejant
sobre la meva infortuna de vianant
tafaner, obsès per la calç de la vida.

***

Ma vie ne vaut rien,
pas un sou, comme dirait
Serrat quand il était Serrat.

Je consume ma vie, pas
à pas, en marchant lentement
dans les rues industrieuses.

Je fuis les lieux centraux
des banques et des abreuvoirs
cucul pour riches oisifs.

Mon cap, ce sont les marges.
Toutes les marges. Jusqu'à celles
qui échappent au langage

et qui me laissent muet, bégayant
sur mon infortune de chemineau
infatigable, obsédé par la chaux de la vie.

Façades

Je cueille des façades, comme d'autres
recueillent le sel précieux des anfractuosités.

Je fuis les façades rénovées, ripolinées, factices.
Elles sentent l'ennui et l'essence de térébenthine.

Je leur préfère ces belles d'autrefois, écaillées,
rapetassées, héroïnes timides des marges oubliées.

Je fais halte à leur hauteur, je leur rends hommage
puis, comme un amant secret, je glisse la main au coin

de la rue qu'elles distinguent. Toucher rêche, délicieux
qui garde ma mémoire en éveil et encourage ma plume.


L'estanc de la Mercè / Le débit de tabac de Mercè

Al poble de Sant Andreu, en un carrer
llarg i tort com una serp dormida, hi ha
una botiga estreta, tancada de nit per unes

reixes enormes. És l'estanc de la Mercè on
venen tabac i llaminadures. S'hi regalen
somnis i paperetes de color. Si us pesen

els anys, si sentiu que la memòria us escapa,
aneu-hi i abraceu l'amfitriona sota el visc,
i ja veureu com la vida us sembla més lleugera.

***

Dans le quartier de Sant Andreu, dans une rue
longue et tortueuse comme un serpent endormi, il y a
une boutique étroite, fermée la nuit par des

grilles énormes. C'est le débit de de Mercè où
l'on vend du tabac et des friandises. On y offre
des rêves et de petits papiers en couleur. Si vos ans

sont un poids, si vous sentez que la mémoire vous fait
faux bond, allez-y et embrassez l'hôtesse sous le gui;
et vous verrez comme la vie vous semble plus légère.


Projeter

Projicere, jeter en avant,
jeter des mottes dans le feu,
pour l'apaiser, ou pour les durcir

afin d'en faire les briques de demain.
Projet griffonné sur une table de bar,
à grands traits, comme un corps impatient

rampe serpentaire sous la moquette bleue
et les regards suspendus du public qui a
payé pour assister à l'incarnation de l'idée.

Laisser à demain, ou au jour d'après, reporter
sans cependant procrastiner, laisser le projet
gonfler comme une bonne brioche. Alors, les vers

viendront.

La nit del retorn / La nuit du retour

La ciutat és cega i no aixeco els ulls
per mirar les finestres grogues de tant
esperar-me. Passos sonors pel carrer

moll. No vull veure res, ni menys mirar.
Tot just sentir batre el cor del barri,
aquest passatge Pellicer, buit i clar,

on uns amics s'apleguen per celebrar
la seva amfitriona, tancar-me en la petita
habitació deshabitada pel violoncel d'abans,

sentar-me a la taula petita de formica blanc
i beix, i escriure, escriure fins a l'alba, quan,
per fi, podré mirar la ciutat i gravar-la nua.

***

La ville est aveugle et je ne lève pas les yeux
pour regarder les fenêtres jaunes à force de
m'attendre. Pas sonores dans la rue

humide. Je ne veux rien voir, encore moins regarder.
Tout juste sentir battre le cœur du quartier,
ce passage Pellicer, vide et clair,

où des amis se réunissent pour fêter
leur hôtesse, m'enfermer dans la petite
chambre inhabitée par le violoncelle d'autrefois,

m'asseoir à la table petite de formica blanc
et beige et écrire, écrire jusqu'à l'aube, quand,
enfin, je pourrai regarder la ville et la graver nue.

dimanche 15 avril 2018

Un poeta de punt volat / Un poète au point médian

al F. C.

Un dia una dona em va dir:
-No seràs mai un bon poeta,
perquè no saps estimar.

L'amor em guia pel món i
no vull ser un bon poeta.
Sóc poeta i punt.

Un amic, fidel, ha jugat a
la pilota amb els meus pobres
mots i m'ha replicat:

-Això del punt és molt important.
Ets un poeta de punt volat,
com d'altres són llauners o

botxins. Funàmbul dels mots
i dels girs, passes de la
camamilla catalana a la

menorquina amb aquest humil
afegitó. El punt volat que
restitueix l'or de la camamil·la

de La Mola sense fer-la incomprensible.
L'amic em coneix millor que jo mateix i
he partit lleuger cap a Barcelona

***

Un jour, une femme m'a dit :
-Tu ne seras jamais un bon poète,
parce que tu ne sais pas aimer.

L'amour me guide dans le monde et
je ne veux pas être un bon poète.
Je suis poète, un point c'est tout.

Un ami, fidèle, a joué à la balle 
avec mes pauvres mots
et m'a répliqué :

-Cette histoire de point est très importante.
Tu es un poète au point médian,
comme d'autres sont plombiers

ou bourreaux. Funambule des mots
et des tournures, tu passes de la
camomille catalane à la

minorquine avec cet humble ajout.
Le point médian qui
restitue l'or de la camomil·le

de La Mola sans la rendre incompréhensible. 
L'ami me connaît mieux que moi et 
je suis parti léger pour Barcelone.

Origine

Te souviens-tu, adolescent,
de ces cheminots à la vareuse
gonflée et aux boutons dorés

prêts à te sauter au visage.
Leur corps exhalait l'odeur
violente du bon café, du

café d'origine qui n'avait
rien à voir avec ce bois
moulu que la dictature

fermée sur elle-même débitait
dans de sombres tavernes. Tu
enviais leur discret marché

noir et songeais, fou que tu
étais, à enfiler leur livrée
de coutil quand au menton,

tu aurais quelques poils.
Les années ont passé. Dans
un quelconque bar, demain,

tu siroteras un ristretto
d'origine, songeant, tout
à coup, à l'origine tue,

dévoilée par un peintre français
qui du sombre triangle t'offrit
le volatil parfum du bon café.

vendredi 13 avril 2018

Martí

Il court, il court,
le sourire aux lèvres,
la crinière blonde

dans le vent. Je le vois
qui s'incline dans les courbes.
Il suit les grands, on le dirait

venu d'un autre monde, tant il est
absorbé. M  ais il me sourit et
s'arrête en soufflant fort.

Il me dit qu'il a mangé des pâtes
et de l'omelette, en distinguant bien
les sons et les syllabes. L'ennuyeuse

réunion, s'envole, mes pieds démangent.
Nous remettrons-nous en selle, preux
chevalier ? La voiture, sage, nous attend.

mardi 10 avril 2018

Camamil·la / Camomil·le

als meus alumnes

No pas qualsevol,
la camamilla amb 
punt volat,

sa camamil·la,
que curava els ulls
cansats de s'àvia

Antònia i que port
religiosament, cada
vegada que de Menorca

torn, exiliat, perdut.
Tristia. Al·lot, es meus
ulls s'omplien de grisor.

Ses meves mans buscaven
calor i color. Ara que
he envellit, l'he trobat

aquest groc rodó que, eixerit,
dibuixa dins els ulls de mumare,
el somriure de sa infància somiada.

***

Pas n'importe laquelle,
la camomille avec un
petit point au milieu,

la camomil·le,
qui soignait les yeux
fatigués de mamie

de Perpignan et que je porte,
religieusement, chaque
fois que de Minorque

je reviens, exilé, perdu.
Tristia. Enfant, mes yeux
s'emplissaient de grisaille.

Mes mains cherchaient de la
chaleur et de la couleur. À présent
que j'ai vieilli, je l'ai trouvé

ce jaune rond qui, espiègle,
dessine dans les yeux de ma mère,
le sourire de son enfance rêvée.


Une fenêtre inattendue

On les imagine sans fenêtre sur la ville,
ces hautes tours de verre, aux milliers
de miroirs aussi impénétrables que les

Ray Ban des agents. Et pourtant, elles
s'ouvrent, vertigineuses, et offrent de
la vie une vue en petit, bigarrée et

grouillante. Ah que j'aimerais m'y décaler
et avec toi m'y trouver. Si l'on dit qu'à
Rome, tous les chemins se pressent, de peur

de s'ennuyer, je crois bien qu'à New York,
derrière l'une de ces fenêtres ouvertes sur
le plein, à cloche-pied, j'aimerais danser.


Décalage

à L. et N. 

Une amie m'envoie un fragment de carte,
un point enserré entre deux bras d'eau,
à Broadway. Hauts immeubles, pont de fer.

De tout cela, je ne vois rien, que j'ignore.
Elle est avec sa fille, sa perle, et elles
dégustent de la mer quelques trésors.

Force de l'iode en bouche que l'on croit
identique à chez nous. Mais là bas, le fumet
des poissons s'emplit des sirènes des bateaux,

à l'approche du port. Silence ici, obscurité,
sommeil de l'aimée qui se tait et se repose,
si loin, si près. Et cette amie qui, avec Lucie,

abolit l'océan pour quelques jours, au doux parfum
de toujours. Dis, Natacha, avec Eric, Marianne et
cette nouvelle Américaine, il faudra qu'on en parle,

à ton retour.

samedi 7 avril 2018

Bigarré

Bigarré, la non-couleur de la vie.
Du bigarreau le croquant sang,
du bigorneau, l'obscur brillant.

Crie bigarré sur l'air des lampions
et tu me verras accourir. Je suis le
cireur de chaussures des étoiles

mais les couleurs me font défaut.
Bigarré bigarreau, bigorneau.
Ferme tes yeux. Ils sont couleurs.

vendredi 6 avril 2018

No he dit res / Je n'ai rien dit

(petit taller poètic en tetrasíl·labs aguts blancs)

No he dit res
i m'he deixat
portar pel riu

amarg, potent,
admirador
del mar llunyà.

No he dit res
i t'he deixat
somiar un poc.

***

Je n'ai rien dit
et je me suis laissé
porter par le fleuve

amer, puissant,
admirateur
de la mer lointaine.

Je n'ai rien dit
et je t'ai laissé
rêver un peu.

Non-lieux

J'ai passé tant d'heures
dans mes anciens quartiers,
croisé tant de visages

éteints et de corps blessés,
reconnu à grand peine les
jeunes gens d'autrefois,

qui jouaient aux gendarmes
et croyaient être voleurs,
de pommes, d'âmes ou de

cœurs, que je ne veux plus
à présent que fouler de
mes pieds incertains

des espaces d'immémoire,
des non-lieux lisses comme
des galets, où je tracerai,

suprême folie, une marelle
de craie, d'une terre que j'ai
tant aimée à un ciel auquel,

hélas, je ne crois plus. - D'où
êtes-vous, me demanderait-on
tout à coup. - Je ne le sais plus,

répondrais-je, hébété. Et je 
m'en irais alors, par devant
moi, arpenteur de sable vierge,

ma canne traçant de vagues cartes.
Du passé, j'aurais tout oublié,
sauf la courbe de mon dos, ma vue

endolorie et tant de langues aimées 
que je ferais rouler en bouche pour
mieux me les remémorer. Alors, oui,

j'habiterais ces non-lieux de l'esprit et 
du corps, je quitterais ma carcasse de peau 
et d'ombre et te retrouverais au terme de la vie.

jeudi 5 avril 2018

Antea tentacularis

Je la frôlais adolescent, quand je descendais
dans la mer, le masque sur les yeux, le tuba
ronflant en bouche. Je la frôlais

et j'en avais peur, comme d'un maléfice. Pour rien 
au monde je ne l'aurais saisie entre mes doigts.
Adulte, dans mon île adorée, je la retrouvai

sans tout à fait la reconnaître. Sa pêche était
alors interdite et mon cousin m'avait convié à
un grand restaurant où, disait-il, on la servait

sous le manteau, panée et frite dans de l'huile
d'olive. Ce fut comme si je m'immergeais d'un
coup, nu et heureux. Toute la mer iodée dans

une bouchée croustillante au cœur déliquescent.
Depuis, chaque année, j'en remange religieusement,
pleurant mon cousin que la vie a ravi à la mer.


Le défi

Lance-moi un défi. Sans tambour ni trompette.
Un défi de papier, comme nos joyeux devis.

Tu me banderas les yeux et me feras tourner.
Les bras devant moi, hagard, je saisirai,

au vol le mot. Commenceront alors des minutes
fiévreuses. La valse des souvenirs, une écharpe

de douceurs. Des saveurs inconnues, que je te cueillerai.
Lance-moi un défi. Sans tambour ni trompette.

mercredi 4 avril 2018

L'home sense passat / L'homme sans passé

És un home qualsevol, un home del carrer,
dels camins ; ni baix, ni alt, calb i un xic
grassonet. «Quelconque», diria en francès.

Porta una vida a trossos, fragmentària, d'ençà
que s'aixecà, orgullós, al mostrador del cafè
del seu avi. Quan l'agafava per la mà, al matí,

el iaio li prometia que se l'enduria un dia, cap
a una illa sense soroll ni enveja. Seria fàcil.
Prendrien tots dos el bus «Baleares» i se n'irien.

Passaren els anys, l'avi vengué el cafè, el futur
home retrobà el nord grisenc dels seus pares. Un 
altre dia, un oncle seu, el preferit, li prometé

que se l'enduria a Barcelona i que, allí, li faria
conèixer homenots. L'oncle morí quan, per fi, el nen
havia deixat el nord grisenc. Passaren anys. Sis,

exactament, abans que pogués conèixer l'illa, quatre
anys seguits, un mes sencer cada estiu. I encara
divuit abans que hi tornés. Ara s'està més tranquil.

Fa tretze anys que menorquitza. Una vegada al any,
al començament. I ara, dues, tres o quatre. Ho mira tot,
ho llegeix tot, pesca paraules com qui busca ortigues

de mar, una nit sense lluna. Tracta de fabricar-se un
passat aliè. Un passat que li fou robat i que la fam
i la dictadura escamotejaren als seus avantpassats.

***

C'est un homme quelconque, un homme de la rue,
des chemins ; ni petit, ni grand, chauve et un brin
grassouillet.

Il mène une vie en lambeaux, fragmentaire, depuis
qu'il s'est dressé, fier comme Artaban, sur le comptoir du café
de son grand-père. Quand il le prenait par la main, le matin,

son pépé lui promettait qu'il l'emmènerait un jour, jusqu'à
une île sans bruit ni jalousie. Ce serait facile.
Ils prendraient tous deux le bus «Baléares» et ils s'en iraient.

Les années passèrent. Le grand-père vendit le café, le futur
homme retrouva la grisaille du nord de ses parents. Un autre
jour, un de ses oncles, le préféré, lui promit

qu'il l'emmènerait à Barcelone et que, là, il lui ferait
connaître des hommes importants. L'oncle mourut quand, enfin, 
l'enfant avait laissé la grisaille du nord. Des années passèrent. 

Six, exactement, avant qu'il puisse connaître l'île, quatre
années de suite, un mois entier chaque été. Et encore
dix-huit avant qu'il y retourne. À présent, il est apaisé.

Cela fait treize ans qu'il minorquise. Une fois par an,
au commencement. Et maintenant, deux, trois ou quatre. Il regarde tout.
il lit tout, il pêche des mots comme qui cherche des anémones

par une nuit sans lune. Il essaie de se fabriquer un
passé autre. Un passé qui lui fut volé et que la faim
et la dictature escamotèrent à ses aïeux.

mardi 3 avril 2018

L'homme de Biganos

à F.B.

Je ne le connais pas,
si ce n'est de fenêtre
en fenêtre.

Je lui écris peu, et encore
de façon circulaire, mais 
je le lis au quotidien.

Il tient un blog original
que décrient ceux qui se
disent calés en informatique

mais ne voient pas plus loin
que la queue de leur souris
sans fil. Il y écrit avec passion

et sans relâche. Sur des systèmes
d'exploitation qu'il teste dans la
machine virtuelle de son modeste

appareil. Et depuis quelques années,
il poste des vidéos qui sont l'humaine
vie. Enregistrant ses mouvements à l'écran,

il se dépeint, en mode fenêtré, dans un coin
du bureau. Rien d'improvisé, sa démonstration
est implacable. Et pourtant, il y a son rire,

une saillie, une hésitation, une fausse manœuvre,
l'impression qu'en quelques minutes, il nous livre
un peu de ce qui fut notre vie, il y a vingt ou 

trente ans. On dit de l'informatique qu'elle est
une fenêtre ouverte sur le monde et fermée sur l'être.
L'homme de Biganos nous prouve qu'il n'en est rien.

Barreres / Barrières

Barreres d'ullastre, seques i tortes,
pàl·lides de tantes passes i processons,

Us estim des de s'adolescència quan sa pulmonia
m'obligava a deixar sa platja de sorra blanca,

a cala Torret, per llargues passejades as fosquet,
vestit de lli fi amb un capell d'ala ample. Guaitava

sa costa silenciosa fins que descobria un ancià esquerp,
calçat d'avarques, recollint, àvar, la sal d'uns cocons.

Aleshores, com si hagués trobat es punt cardinal que em
faltava, tornava a casa, exhaust, i n'acariciava ses barreres.

***

Barrières d'olivier sauvage, sèches et tordues,
pâles à force de tant de pas et de processions,

je vous aime depuis mon adolescence quand la pneumonie
m'obligeait à délaisser la plage de sable blanc,

à Cala Torret, pour de longues promenades le soir venu,
vêtu de lin fin et avec un chapeau à larges bords. Je scrutais

la côte silencieuse jusqu'à ce que je découvre un vieil homme renfrogné,
chaussé de sandales et qui cueillait, avare, le sel dans les anfractuosités.

Alors, comme si j'avais trouvé le point cardinal qui me faisait
défaut, je retournais à la maison, épuisé, et j'en caressais les barrières.

lundi 2 avril 2018

Un jardin de mots

Je me suis fait un jardin de mots
et j'en ai empli ma besace, pour
m'en aller sur les rudes chemins,

semer du bonheur les instants
que tu as su m'enseigner. De l'art
des plantes je ne connaissais rien

jusqu'à cette après-midi d'avril où
tu m'appris leur prix, tout contre la
crédence. Du jardinier cultivant le

printemps au bout de sa serpette,
je ne connais rien mais je saurai,
si tu m'y autorises, emprunter ses

mots crus, avares de syllabes, et
t'en faire bouquet, au soir de ces
devis, en printanier hommage.

dimanche 1 avril 2018

Tarongers / Orangers

S'acabaven els setanta. Espanya
sortia de la dictadura i érem
estudiants. Viatjàvem en un R5

atrotinat butà -ara es diria
carbassa-, no teníem un duro
o gairebé. Fugint dels hostals

costosos, dormíem a la lluna
de València. Una nit, reventats,
ens instal·làrem en un camp d'arbres

nus. Sense fruita, sense olor, uns
dits negres aranyant el cel per fi
sense aranya negre. Sobre les dues,

ens despertà un rebombori d'aus boges,
unes gallinetes que ens deien que no,
que visqués la revolució. I riguérem

***

C'était la fin des années soixante-dix. L'Espagne
sortait de la dictature et nous étions étudiants.
Nous voyagions dans une vieille R5

couleur citrouille, nous n'avions pas un sou en poche
ou peu s'en fallait. Fuyant les hôtels

coûteux, nous dormions à la belle
étoile. Une nuit, épuisés,
nous nous installâmes dans un champ d'arbres

nus. Sans fruit, sans odeur, des
doigts noirs égratignant le ciel enfin
sans araignée noire. Sur les coups de deux heures,

nous fûmes réveillés par le vacarme de volailles en folie;
de poulettes qui nous disaient non
et que vive la révolution. Et nous rîmes.

(NdT : le faisceau franquiste était caricaturé comme une araignée,
une chanson célèbre de Lluis Llach, «La gallineta» dépeint l'une de
ces poulettes.)

Présence

Une vieille dame, très digne, élégante
dans son extrême dénuement, m'a confié un
mot. Un seul. Nous étions dans une chambre

d'hôpital, il faisait beau au dehors mais
la lumière y demeurait froide et terne.
Sa parole mesurée, exténuée, se teintait

çà et là d'humour. Nous parlâmes de Zola
et de Madame de Sévigné. Elle connaissait
Grignan pour y être allée avec son mari,

du temps que les orangers fleurissaient. 
À un moment donné, alors que nous étions
seuls, elle me confia ce mot en testament

de vie : présence. Puis elle prit congé
de moi, voila ses yeux bleus délavés et
rejoignit le monde des songes. Depuis, je

porte ce mot en moi, le tourne et le retourne
dans ma bouche, sans oser le prononcer. Une clé.
Une clé pour bien vivre, ou pour vivre mieux, ou,

tout simplement pour s'apporter un peu de chaleur
les uns aux autres. Entre passé et futur, il n'est
de présent sans présence. Au monde. Aux autres. À soi.

vendredi 30 mars 2018

Grignan, mes amours

L'orange gronde et la marquise
tarde à nous accueillir. Grignan,
nos amours. La pluie s'abat dru,

en giboulées riantes. La chaumière
nous attend. À l'entrée une horloge
sombre, son balancier comme un soleil

grave. Nous n'avons que deux jours et
des siècles dans notre musette. Prendras-tu
une olive de Nyons avec ton Ambassadeur ?

Perles

Toutes simples, roturières.
À peine plus grosses qu'un grain
de poussière à l'ombre du carton,

les perles du Japon, dès l'enfance,
m'ont confectionné un orient de
fantaisie. Du lait mêlé d'eau,

porté à lente ébullition, ou un cube
gras de bouillon de volaille, tout
m'est bon pour jouer à la leçon de

choses. En se gonflant du liquide aimant,
la perle s'épanouit en chrysalide nacrée,
offrant à l'humble convive, sous la dent

et la langue, la volupté des sages et un brin
de fantaisie. Des perles, ma mie, de moi, n'attends
rivières, mais un bol partagé au plus froid de l'hiver.

jeudi 29 mars 2018

Rayon

Inventer une définition, au sens
étymologique :la découvrir, gratter
la terre sèche pour lui donner sens.

J'ouvre le vieux dictionnaire odorant,
yeux clos, doigts avides. Mon regard
s'aveugle devant un gribouillis sombre

qui tranche sur l'ivoire passée. Je force
le regard : «rayon». Je referme l'ouvrage
d'un claquement sec, je n'ai que faire

des définitions ressassées par d'augustes
académiciens cacochymes. Non. J'invente,
je découvre, je retrouve le rayon premier.

Ce n'est ni la couronne d'or du soleil, ni
ces tristes étagères des supermarchés dont
la pléthore est à mes yeux infertile.

C'est un rayon parmi plusieurs, un rayon qui, 
en n'étant plus, fait chanceler le monde. J'ai
un joli vélo bleu, un brin écaillé, mon premier.

Un rayon s'est brisé et la roue est voilée.
Mon beau vélo que j'ai tant de mal à monter
ne tourne plus, il boîte comme une porteuse

d'eau éreintée. Le monde s'effondre. Depuis,
je n'aurai de cesse de me méfier de la perfection
et de cette terre qui, dit-on, tournerait si bien.

Le pont de fer

Entre mer et étang, le lido s'amincit,
le port est là avec ses odeurs grasses
de mazout sombre et de poissons iodés.

Les mouettes volent bas, chapardeuses
goguenardes. Le train ralentit et tangue.
Le bruit des roues change. Entre le métal

et l'eau taiseuse, il n'y a rien. Rien 
d'autre que mon amour pour toi, que le 
pont de fer immobile répète à l'envi.

mercredi 28 mars 2018

Du vin de Champagne

Avez-vous lu Stendhal, en musardant ?
Le Stendhal des voyages et des écrits
spontanés, bouffées candides

d'un éternel enfant. La métonymie n'étant
pas encore de rigueur, on y voit pétiller
du vin de Champagne, un peu âpre au gosier.

Je m'en suis souvenu naguère en découvrant
le fond oublié d'une bouteille sombre.
Versé dans une coupe de fortune, il avait

perdu toutes ses bulles ou presque, de minces
filaments pleuraient notre rencontre, nous
réclamant à la surface. Nous n'étions plus

et je nous ai revus, tous deux, faisant fête 
autour de la bouteille d'un cru prestigieux.
Nos langues pétillaient sous les bulles

mirifiques, prévoyant les baisers qui nous
tiendraient unis. Les bulles ne sont plus
mais leur or demeure. Et notre éternité.

Sentiers

Délaissons, si tu le veux bien, 
l'antique voie empierrée, noble
et froide. Ses tumulus herbeux

qui la longent comme autant d'yeux
cyclopéens. Écartons-nous de la route
départementale, du chemin vicinal,

de tous ces lieux communs qui nous
effacent en nous fondant aux autres.
Coupons à travers la garrigue touffue

et ses épineux bas, frottons la toile
qui couvre nos jambes à l'épine drue.
Hasardons-nous en un mot, audacieux

et aimants. Des sentiers neufs naîtront
de nos pas appariés. Nulle carte ne le 
situera jamais, sinon l'humble carte

du tendre qui nous lie, nous délie
et nous relie, inlassablement, et que,
le soir venu, nous relirons ensemble.

lundi 26 mars 2018

Un hiver catalan

Le printemps est venu, dans l'éclat des bourgeons,
au bras des amoureux qui les frôlent en fredonnant.

Le printemps est venu, en pleine lumière, sur la neige
fondante des glaciers et dans les cocktails andalous.

Mais le printemps tarde, à l'ombre gelée des prisons.
En Castille ou dans la lointaine Allemagne. Les barreaux
épais tranchent, seconde après seconde, les espoirs innocents.

La rue s'échauffe et tourbillonne. On tient à distance les
policiers félons qui foncent dans la foule et rient aux visages
entamés. Un dimanche de braise a réuni les foules. Taisez-vous

donc et laissez-les crier. Les geôles jamais ne s'ouvriront,
à moins que la clameur, brûlante, des barreaux fassent fondre

le métal glacé. Le printemps est venu, l'automne avait menti
et vos frères humains attendent de votre langue qu'elle les délie.

Valse

De la seconde à la valse, il n'y a qu'un pas.
Un pas de danse, sur trois temps. Taille serrée,
on virevolte sans que les regards ne s'étreignent.

L'étreinte viendra plus tard, dans la pleine obscurité
de l'alcôve. Pour l'instant, la lumière est crue et
les couleurs chamarrées. Nul bruit de pas sur le parquet.

On n'est pas au tango, ni même au ballet. C'est étourdissant.
Du bal des Débutantes au thé-dansant du Quinzième, tout Paris
s'y presse. Un temps, deux temps, trois temps, puis rebelote.

Ah le joli divertissement qui abolit le temps en privilégiant
le tempo. -Vous dansez divinement, Madame. -Mais que vous êtes
gauche, Monsieur. Parfois le paradis prend des allures d'enfer.