Il dit l'ineffable,
d'un glissement de la
langue sur les alvéoles,
puis des deux lèvres sèches,
à peine serrées comme pour
mieux le retenir un peu.
En son cœur, est la douceur
vocalique, en son terme l'E
muet comme un adieu ou, plutôt,
une promesse de se revoir. Souffle.
Mot sacré, dont je scrute la sinusoĩde
sur l'écran qui couronne mon père.
Le rouge des apnées, soutenu par le
continuum en jaune d'un cœur fatigué
battant la chamade, ne dure guère.
La poitrine se soulève à nouveau et
je revois avec terreur la puissance
sereine des ogres endormis dont
le sommeil, ainsi manifesté, laissait
aux petits malins un temps suffisant pour
dégringoler la tige alambiquée d'un haricot
magique. Souffle, silencieuse incantation
d'un homme parmi d'autres, pour, encore
quelque temps, de la vie retenir la magie.
jeudi 24 mai 2018
mercredi 23 mai 2018
Sel
On la dit de pierre et de vent.
Mon île, si bleue en ses contours,
est plutôt de sel.
Un ami me l'a glissé à l'oreille,
puis il me l'a prouvé, vers à vers,
page après page.
Alors j'ai laissé la voiture, que des
requins m'avaient louée, sur le parking
de Catisa, à Mahon. Négligeant les appels
qui m'intimaient l'ordre de la restituer à
l'aéroport, puis les menaces, la langue ayant
changé pour celle de l'empire, j'ai jeté mon
téléphone dans une bouche d'égout et j'ai rejoint
Catisa. Il était tôt. Les voitures, yeux grand
ouverts, attendaient leur maître. La mienne, ou
plutôt la leur, n'attendait personne, elle était
garée de côté, recouverte d'une fiche couche de sel
qui en opacifiait les vitres. J'ai pensé à Stendhal
et au dépôt d'une croûte de sel sur un rameau déposé
dans une mine de Silésie. Ah le beau cas d'école.
Brillant mais improbable. Que savait Stendhal de la
Silésie et de ses mines glacées ? Moi, mon île, je la
connais et cette voiture existe, ou plutôt existait,
avant que je n'y misse le feu.
Je me suis penché sur la vitre, côté conducteur. Je n'ai
rien vu du clinquant coréen qui en agrémentait l'intérieur.
Mais je vous ai vus, mes amis, l'un après l'autre. Paco,
sur une échelle, réparant l'électricité d'un panneau
défaillant devant plus de trois mille personnes, à sept
minutes du début d'un match de basket. Pere parlant de
Llompart, les yeux perdus dans un passé que je m'efforce
de faire mien. Ponç,dans sa cabane de pin, parlant à
Saint-François dans la langue de Dante, notre élu.
Miquel attablé en terrasse, tout auréolé de notes de
musique. Dani devant une table si blanche, régalant
mon enfant. Et tant d'autres que je ne peux citer, tant
mes larmes se sont brûlées au sel de ce miroir. L'amour se
cristallise peu à peu, écrivait Stendhal. Mon île, depuis plus
de quarante ans, m'enseigne la plus salée des amitiés, lentement.
Mon île, si bleue en ses contours,
est plutôt de sel.
Un ami me l'a glissé à l'oreille,
puis il me l'a prouvé, vers à vers,
page après page.
Alors j'ai laissé la voiture, que des
requins m'avaient louée, sur le parking
de Catisa, à Mahon. Négligeant les appels
qui m'intimaient l'ordre de la restituer à
l'aéroport, puis les menaces, la langue ayant
changé pour celle de l'empire, j'ai jeté mon
téléphone dans une bouche d'égout et j'ai rejoint
Catisa. Il était tôt. Les voitures, yeux grand
ouverts, attendaient leur maître. La mienne, ou
plutôt la leur, n'attendait personne, elle était
garée de côté, recouverte d'une fiche couche de sel
qui en opacifiait les vitres. J'ai pensé à Stendhal
et au dépôt d'une croûte de sel sur un rameau déposé
dans une mine de Silésie. Ah le beau cas d'école.
Brillant mais improbable. Que savait Stendhal de la
Silésie et de ses mines glacées ? Moi, mon île, je la
connais et cette voiture existe, ou plutôt existait,
avant que je n'y misse le feu.
Je me suis penché sur la vitre, côté conducteur. Je n'ai
rien vu du clinquant coréen qui en agrémentait l'intérieur.
Mais je vous ai vus, mes amis, l'un après l'autre. Paco,
sur une échelle, réparant l'électricité d'un panneau
défaillant devant plus de trois mille personnes, à sept
minutes du début d'un match de basket. Pere parlant de
Llompart, les yeux perdus dans un passé que je m'efforce
de faire mien. Ponç,dans sa cabane de pin, parlant à
Saint-François dans la langue de Dante, notre élu.
Miquel attablé en terrasse, tout auréolé de notes de
musique. Dani devant une table si blanche, régalant
mon enfant. Et tant d'autres que je ne peux citer, tant
mes larmes se sont brûlées au sel de ce miroir. L'amour se
cristallise peu à peu, écrivait Stendhal. Mon île, depuis plus
de quarante ans, m'enseigne la plus salée des amitiés, lentement.
lundi 21 mai 2018
Petit éloge de la matelote
Midi le juste. Sous mes pas, la mer étale, froide.
Sur ma droite, un nageur de crawl fend l'eau sans
que son visage ne m'apparaisse jamais tout à fait.
Son mouvement est régulier, efficace, mais mes yeux
s'ennuient à s'y attarder. Sur ma gauche, un homme jeune
s'exerce à la matelote, la nage ancestrale. Son visage
sourit dans l'effort, dodelinant à droite et à gauche, en
pendant parfait à ses bras dressés haut. Sa nage est lente,
hachée, gracieuse et si humaine. Mon regard s'y accroche.
Sur ma droite, un nageur de crawl fend l'eau sans
que son visage ne m'apparaisse jamais tout à fait.
Son mouvement est régulier, efficace, mais mes yeux
s'ennuient à s'y attarder. Sur ma gauche, un homme jeune
s'exerce à la matelote, la nage ancestrale. Son visage
sourit dans l'effort, dodelinant à droite et à gauche, en
pendant parfait à ses bras dressés haut. Sa nage est lente,
hachée, gracieuse et si humaine. Mon regard s'y accroche.
samedi 19 mai 2018
Mentre tornàvem / De retour
Mentre tornàvem de Fornells,
amic meu, per una carretera
estreta, em vas ensenyar
sa riquesa i es dolor de qui
ama sense ser estimat. S'amistat
fidel, s'atenció de cada instant,
s'espera des missatges de l'amada.
Enfora feia sol i es camí era sec.
Però sa llengua ens bullia, com plovent
a bots i barrals. Feia mesos que t'estimava,
amic meu, però aleshores, et vaig admirar,
com un germà segon que s'illa nostra em dava.
***
De retour de Fornells,
mon ami, sur une route
étroite, tu m'as appris
la richesse et la douleur de celui
qui aime sans être payé de retour. L'amitié
fidèle, l'attention de chaque instant,
l'attente des messages de l'aimée.
Dehors il faisait soleil et le chemin était sec.
Mais la langue bouillonnait comme une averse
de pluie. Cela faisait des mois que je t'aimais,
mon ami, mais alors, je t'ai admiré,
comme un frère second que l'île me donnait.
amic meu, per una carretera
estreta, em vas ensenyar
sa riquesa i es dolor de qui
ama sense ser estimat. S'amistat
fidel, s'atenció de cada instant,
s'espera des missatges de l'amada.
Enfora feia sol i es camí era sec.
Però sa llengua ens bullia, com plovent
a bots i barrals. Feia mesos que t'estimava,
amic meu, però aleshores, et vaig admirar,
com un germà segon que s'illa nostra em dava.
***
De retour de Fornells,
mon ami, sur une route
étroite, tu m'as appris
la richesse et la douleur de celui
qui aime sans être payé de retour. L'amitié
fidèle, l'attention de chaque instant,
l'attente des messages de l'aimée.
Dehors il faisait soleil et le chemin était sec.
Mais la langue bouillonnait comme une averse
de pluie. Cela faisait des mois que je t'aimais,
mon ami, mais alors, je t'ai admiré,
comme un frère second que l'île me donnait.
Précision
Tu m'as appris la précision de la langue,
en me la rappelant. Tu relèves mes fautes,
t'assures qu'elles ne proviennent pas d'une
graphie singulière, mais juste. Ton goût de
la langue te conduit à en goûter le bruissement
quand tu conduis ton lourd véhicule sur les routes
de la Drôme. Tu m'as appris la précision de la langue
et l'amertume poivrée d'un fin carré de chocolat sur
la pointe de celle-ci, quand le repas s'achève.
en me la rappelant. Tu relèves mes fautes,
t'assures qu'elles ne proviennent pas d'une
graphie singulière, mais juste. Ton goût de
la langue te conduit à en goûter le bruissement
quand tu conduis ton lourd véhicule sur les routes
de la Drôme. Tu m'as appris la précision de la langue
et l'amertume poivrée d'un fin carré de chocolat sur
la pointe de celle-ci, quand le repas s'achève.
Ongles et cheveux
On dit qu'ongles et cheveux continuent de pousser,
un temps, sur ceux que le souffle de vie a quittés.
Je ne l'ai jamais éprouvé mais j'aime cette prégnance
de l'empreinte, le pas du pied nu sur la grève, que
la marée neuve avalera, mais qui demeure, un temps.
Un temps, seulement ? Non, un temps, merveilleusement.
Ainsi s'inscrivent les musiques et les lectures,
les savons et les tablettes de chocolat. Les conserver
pieusement, comme une force, un vade-mecum, et non
pas un viatique insignifiant pour que, de l'amour, demeure
l'âmitié.
un temps, sur ceux que le souffle de vie a quittés.
Je ne l'ai jamais éprouvé mais j'aime cette prégnance
de l'empreinte, le pas du pied nu sur la grève, que
la marée neuve avalera, mais qui demeure, un temps.
Un temps, seulement ? Non, un temps, merveilleusement.
Ainsi s'inscrivent les musiques et les lectures,
les savons et les tablettes de chocolat. Les conserver
pieusement, comme une force, un vade-mecum, et non
pas un viatique insignifiant pour que, de l'amour, demeure
l'âmitié.
vendredi 18 mai 2018
Da sein
Il est, en marge de la ville, un lieu abandonné,
pompeusement baptisé du nom de musée ferroviaire.
C'est une antique rotonde, où le feu couvait sous
les locomotives à vapeur partant pour la lointaine
Alsace. C'est là que nous sommes passés, un jour de
mai. La grève s'essouflait, la chaise de l'entrée de
son gardien s'étant vidée. Non loin, la Féria commençait
dans l'atmosphère épaisse des apéritifs anisés. Dans un
coin, deux amis devisaient de l'essentiel. Le sol fade
poudroyait, contrastant avec la lagune saline des regards
épuisés. Quand l'après-midi parvint à son terme, ils se
levèrent tous deux, une lumière neuve les avait inondés.
pompeusement baptisé du nom de musée ferroviaire.
C'est une antique rotonde, où le feu couvait sous
les locomotives à vapeur partant pour la lointaine
Alsace. C'est là que nous sommes passés, un jour de
mai. La grève s'essouflait, la chaise de l'entrée de
son gardien s'étant vidée. Non loin, la Féria commençait
dans l'atmosphère épaisse des apéritifs anisés. Dans un
coin, deux amis devisaient de l'essentiel. Le sol fade
poudroyait, contrastant avec la lagune saline des regards
épuisés. Quand l'après-midi parvint à son terme, ils se
levèrent tous deux, une lumière neuve les avait inondés.
Nemausus
Que triste est Nîmes sous le soleil,
à l'ombre de ses arches. Les pas glissent
et se perdent en ce jour sans express.
La voix chancelle et se brise, elle cliquète
sur l'écran sombre, abolissant les distances
autre fois chéries.
Tant de souffrance et si peu d'humanité. Ou bien
trop. Les mots me manquent, j'attends et, sans le
vouloir, j'effeuille ce joli mois de mai.
à l'ombre de ses arches. Les pas glissent
et se perdent en ce jour sans express.
La voix chancelle et se brise, elle cliquète
sur l'écran sombre, abolissant les distances
autre fois chéries.
Tant de souffrance et si peu d'humanité. Ou bien
trop. Les mots me manquent, j'attends et, sans le
vouloir, j'effeuille ce joli mois de mai.
Épouvantail
Il n'existe plus que sous son sens figuré,
porté par une amère ironie ou un mépris
hautain.
On voit, dans les champs et les futaies,
ses pâles successeurs : minces CD naguère
gravés et qui se défraîchissent
au vent et au soleil. Non, celui que je cherche,
c'est mon alter ego, mon double de paille et
de bois, affublé d'habits vieux
et d'un chapeau crevé. Avec ses yeux caves où
picorent les corbeaux. Fixe mais en perpétuel
mouvement, quêtant de la brise le moindre
soubresaut avant de s'endormir le soir, droit
comme l'as de pique et la justice des peuples
au regard fier. Un refuge, mon bercail.
porté par une amère ironie ou un mépris
hautain.
On voit, dans les champs et les futaies,
ses pâles successeurs : minces CD naguère
gravés et qui se défraîchissent
au vent et au soleil. Non, celui que je cherche,
c'est mon alter ego, mon double de paille et
de bois, affublé d'habits vieux
et d'un chapeau crevé. Avec ses yeux caves où
picorent les corbeaux. Fixe mais en perpétuel
mouvement, quêtant de la brise le moindre
soubresaut avant de s'endormir le soir, droit
comme l'as de pique et la justice des peuples
au regard fier. Un refuge, mon bercail.
jeudi 17 mai 2018
Un canal
L'eau coule, noire et glacée,
entre les piles du vieux pont.
Ils n'en ont cure, pas plus qu'ils
ne voient les entrepôts autrefois
majestueux ou les péniches basses,
chargées de grain ou de charbon.
Ils jouent au tennis avec une balle
de mousse jaune. Lentement, constamment,
non loin de l'hôpital où naîtra leur fils
premier. Le sol est fait de poussière
légère dont se repaît la balle tendre.
Bientôt son or s'affadit et s'assimile
à la grisaille alentour. Pourquoi me vient-
il tout à coup à l'esprit les mots de l'antique
batellerie : bief, écluse, embouquer, halage ?
Dans mon esprit, ce souvenir se mêle à celui d'un
autre canal, projeté il y a des siècles, au sud
de l'Europe et sur lequel j'avais écrit un article
qui m'avait fait plaisir. Les joueurs continuent de
se renvoyer la balle et, en moi, le canal s'alanguit.
entre les piles du vieux pont.
Ils n'en ont cure, pas plus qu'ils
ne voient les entrepôts autrefois
majestueux ou les péniches basses,
chargées de grain ou de charbon.
Ils jouent au tennis avec une balle
de mousse jaune. Lentement, constamment,
non loin de l'hôpital où naîtra leur fils
premier. Le sol est fait de poussière
légère dont se repaît la balle tendre.
Bientôt son or s'affadit et s'assimile
à la grisaille alentour. Pourquoi me vient-
il tout à coup à l'esprit les mots de l'antique
batellerie : bief, écluse, embouquer, halage ?
Dans mon esprit, ce souvenir se mêle à celui d'un
autre canal, projeté il y a des siècles, au sud
de l'Europe et sur lequel j'avais écrit un article
qui m'avait fait plaisir. Les joueurs continuent de
se renvoyer la balle et, en moi, le canal s'alanguit.
mardi 15 mai 2018
Trente-trois
à Vincent
- Dites «trente-trois».
- Et pourquoi donc, et
trente-trois quoi, d'ailleurs ?
Trente-trois ans ? Trente-trois dents ?
- Nous n'en avons que trente-deux, au plus
fleuri de notre vie, ne l'oubliez pas.
- Et pourquoi ne pas en inventer une nouvelle,
une dent d'espièglerie, comme il en est de sagesse
qui vous font souffrir pendant vingt ans, couché
sur un vieux canapé, telle une bête malade. ?
- Dites «trente-trois», puis songez à Jouvet, plus
qu'au Christ en croix. Le théâtre naît souvent
de mots inopinés, inopportuns pour qui n'a plus un
cœur d'enfant, et moi je sais qu'à trente-trois ans,
trente-quatre ou même quatre-vingt-sept, vous serez
toujours jeune et de la vie cueillerez l'essence la
plus rare, sur la pointe de la langue, le bout du nez
ou en la mordant à pleines -trente-trois- dents.
- Dites «trente-trois».
- Et pourquoi donc, et
trente-trois quoi, d'ailleurs ?
Trente-trois ans ? Trente-trois dents ?
- Nous n'en avons que trente-deux, au plus
fleuri de notre vie, ne l'oubliez pas.
- Et pourquoi ne pas en inventer une nouvelle,
une dent d'espièglerie, comme il en est de sagesse
qui vous font souffrir pendant vingt ans, couché
sur un vieux canapé, telle une bête malade. ?
- Dites «trente-trois», puis songez à Jouvet, plus
qu'au Christ en croix. Le théâtre naît souvent
de mots inopinés, inopportuns pour qui n'a plus un
cœur d'enfant, et moi je sais qu'à trente-trois ans,
trente-quatre ou même quatre-vingt-sept, vous serez
toujours jeune et de la vie cueillerez l'essence la
plus rare, sur la pointe de la langue, le bout du nez
ou en la mordant à pleines -trente-trois- dents.
Un torchon
Il a du chiffon le rêche
et du matelas entoilé le
dessin sage.
On le cantonne à la cuisine
ou on l'oublie au hasard des
tâches humbles.
S'il devient vêtement ou turban
coloré, c'est à la faveur d'un
carnaval improvisé.
J'aime m'y essuyer les mains, riches
des senteurs de la vie et, s'il m'était
donné de vivre mille ans,
je le voudrais toujours à mes côtés,
semblable et différent, indispensable
réceptacle de l'humanité qui sourd.
et du matelas entoilé le
dessin sage.
On le cantonne à la cuisine
ou on l'oublie au hasard des
tâches humbles.
S'il devient vêtement ou turban
coloré, c'est à la faveur d'un
carnaval improvisé.
J'aime m'y essuyer les mains, riches
des senteurs de la vie et, s'il m'était
donné de vivre mille ans,
je le voudrais toujours à mes côtés,
semblable et différent, indispensable
réceptacle de l'humanité qui sourd.
Le vent
C'est le vent qui souffle
quand nous nous étreignons.
Tempétueux et serein. Les peaux
tremblent et nul bruit, au dehors,
ne se laisse percevoir. Les paupières
se closent en un balai de cils fiers.
N'était l'étreinte et son indicible
chaleur, on dirait, enlacées, les statues
de marbre de ces amants anciens dans une
crypte oubliée. C'est le vent qui souffle...
quand nous nous étreignons.
Tempétueux et serein. Les peaux
tremblent et nul bruit, au dehors,
ne se laisse percevoir. Les paupières
se closent en un balai de cils fiers.
N'était l'étreinte et son indicible
chaleur, on dirait, enlacées, les statues
de marbre de ces amants anciens dans une
crypte oubliée. C'est le vent qui souffle...
samedi 12 mai 2018
No us deixaré, amics meus / Je ne vous laisserai pas, mes amis
Record una conversa en una escala de marbre fi.
Noltros acabàvem de dinar «a lo grande». Ortigues
fregides i rajada as forn.
Vam parlar de moltes coses i els minuts em van semblar
anys, per fi. Des rellotges volia aturar ses manetes.
Cada volta m'és més difícil de deixar s'illa estimada.
Ses generacions s'agafen de la mà i xerren en pla. Lluny,
molt lluny, queden ses costes franceses i ses roques són
de cendra viva. No us deixaré, amics meus, i tornaré.
***
Je me rappelle une conversation dans un escalier en marbre fin.
Nous venions de déjeuner grandement. Des anémones de mer
frites et de la raie au four.
Nous avons parlé de bien des choses et les minutes m'ont semblé
des années, enfin. Aux horloges, je voulais arrêter les aiguilles.
Il m'est de plus en plus difficile de laisser mon île aimée.
Les générations se tiennent par la main et parlent notre langue. Au loin,
très loin, sont les côtes françaises et les roches sont
de cendre vive. Je ne vous laisserai pas, mes amis, et je reviendrai.
Noltros acabàvem de dinar «a lo grande». Ortigues
fregides i rajada as forn.
Vam parlar de moltes coses i els minuts em van semblar
anys, per fi. Des rellotges volia aturar ses manetes.
Cada volta m'és més difícil de deixar s'illa estimada.
Ses generacions s'agafen de la mà i xerren en pla. Lluny,
molt lluny, queden ses costes franceses i ses roques són
de cendra viva. No us deixaré, amics meus, i tornaré.
***
Je me rappelle une conversation dans un escalier en marbre fin.
Nous venions de déjeuner grandement. Des anémones de mer
frites et de la raie au four.
Nous avons parlé de bien des choses et les minutes m'ont semblé
des années, enfin. Aux horloges, je voulais arrêter les aiguilles.
Il m'est de plus en plus difficile de laisser mon île aimée.
Les générations se tiennent par la main et parlent notre langue. Au loin,
très loin, sont les côtes françaises et les roches sont
de cendre vive. Je ne vous laisserai pas, mes amis, et je reviendrai.
Si Dieu existe, il est minorquin
Le lourd véhicule avance lentement
sur la route étroite et sinueuse.
Les herbes riantes ont laissé place
à des roches serrées. La chaleur est
là, enfin, quand soudain, derrière
les verres fumés, surgit un paysage
lunaire, de sable gris et d'étendues
d'eau calme. Chacun redevient un
enfant en perdant le nord. Magnétique,
s'entend. La boussole indique le nord-
est. Son aiguille est un long piton
bariolé de blanc et de noir. Nul café,
nul guide pour célébrer cette entrée
dans ce monde neuf. Vous qui passez,
laissez toute espérance et, de la main,
balayez le sable de cendre. Si Dieu existe,
assurément, il est minorquin...
sur la route étroite et sinueuse.
Les herbes riantes ont laissé place
à des roches serrées. La chaleur est
là, enfin, quand soudain, derrière
les verres fumés, surgit un paysage
lunaire, de sable gris et d'étendues
d'eau calme. Chacun redevient un
enfant en perdant le nord. Magnétique,
s'entend. La boussole indique le nord-
est. Son aiguille est un long piton
bariolé de blanc et de noir. Nul café,
nul guide pour célébrer cette entrée
dans ce monde neuf. Vous qui passez,
laissez toute espérance et, de la main,
balayez le sable de cendre. Si Dieu existe,
assurément, il est minorquin...
lundi 7 mai 2018
Aïllament / Isolement
Sa meva Itaca és de pedres i de vent,
una illa blanca al mig del blau del mar.
Hi solc anar quan verdegen ses herbes
bones. D'un avió blanc com una gavina de
s'Altra Banda, surt i em precipit a ses
tavernes des port. Fuig des món i busc
els amics. No vull cap torre de vori devora
es camí. Es meu aïllament és de fetge frit
i de birra gelada amb sa família i es amics.
Ho necessit. Dues o tres vegades a l'any. I
quan torn a Besiers, ciutat càtar, em deix
s'aïllament per retrobar-lo millor. Després.
***
Mon Ithaque est faite de pierres et de vent,
une île blanche au milieu du bleu de la mer.
J'ai coutume d'y aller quand verdissent les bonnes
herbes. D'un avion blanc comme une mouette de
l'Autre Côté, je sors et me précipite dans les
tavernes du port. Je fuis le monde et cherche
mes amis. Je ne veux pas de tour d'ivoire près du
chemin. Mon isolement est fait de foie frit
et de bière glacée avec ma famille et mes amis.
J'en ai besoin. Deux ou trois fois l'an. Et
quand je reviens à Béziers, ville cathare, je laisse
mon isolement pour mieux le retrouver. Après.
una illa blanca al mig del blau del mar.
Hi solc anar quan verdegen ses herbes
bones. D'un avió blanc com una gavina de
s'Altra Banda, surt i em precipit a ses
tavernes des port. Fuig des món i busc
els amics. No vull cap torre de vori devora
es camí. Es meu aïllament és de fetge frit
i de birra gelada amb sa família i es amics.
Ho necessit. Dues o tres vegades a l'any. I
quan torn a Besiers, ciutat càtar, em deix
s'aïllament per retrobar-lo millor. Després.
***
Mon Ithaque est faite de pierres et de vent,
une île blanche au milieu du bleu de la mer.
J'ai coutume d'y aller quand verdissent les bonnes
herbes. D'un avion blanc comme une mouette de
l'Autre Côté, je sors et me précipite dans les
tavernes du port. Je fuis le monde et cherche
mes amis. Je ne veux pas de tour d'ivoire près du
chemin. Mon isolement est fait de foie frit
et de bière glacée avec ma famille et mes amis.
J'en ai besoin. Deux ou trois fois l'an. Et
quand je reviens à Béziers, ville cathare, je laisse
mon isolement pour mieux le retrouver. Après.
dimanche 6 mai 2018
Plénitude
Je remplis patiemment des cannellonis
à l'aide d'une petite cuillère. Un à
un, je les dispose dans un plat à feu
puis les nappe d'une sauce à base de
tomates et de champignons. Le four est
chaud. Trente minutes suffiront.
Je pense à mon fils petit, déjà si grand,
qui les dégustera demain soir. Il s'en
remplira la panse qu'il fera claquer
d'un geste de la main, satisfait. Content.
Et pourtant ce n'est pas ce mot de contentement
qui me vient à l'esprit mais plutôt celui
de plénitude. Celle des puissants, ostentatoire,
ne me chaut. J'aime l'hasardeuse qui se tisse
de détails anodins et me comble, irrémédiablement.
à l'aide d'une petite cuillère. Un à
un, je les dispose dans un plat à feu
puis les nappe d'une sauce à base de
tomates et de champignons. Le four est
chaud. Trente minutes suffiront.
Je pense à mon fils petit, déjà si grand,
qui les dégustera demain soir. Il s'en
remplira la panse qu'il fera claquer
d'un geste de la main, satisfait. Content.
Et pourtant ce n'est pas ce mot de contentement
qui me vient à l'esprit mais plutôt celui
de plénitude. Celle des puissants, ostentatoire,
ne me chaut. J'aime l'hasardeuse qui se tisse
de détails anodins et me comble, irrémédiablement.
Un balcon sur la mer
A-t-on jamais rêvé de construction humaine
plus belle que ce balcon festonné ? En lieu
et place de la gueule sombre ouverte sur
la façade en attente, menaçant de chute brutale
quiconque s'en approcherait, un entrelacs de fer
forgé, avec des fleurs, de riantes arabesques et,
au-dessus, un garde-corps de bois verni. C'est là,
à la tombée de la nuit, que je te dissuaderai de
sillonner les coupe-gorge de la capitale au printemps
pour voir s'abîmer le soleil dans les flots, entre les
deux îles, la grande et la petite où il fait si bon
vivre. Nous ne parlerions pas et la mer nous avalerait.
plus belle que ce balcon festonné ? En lieu
et place de la gueule sombre ouverte sur
la façade en attente, menaçant de chute brutale
quiconque s'en approcherait, un entrelacs de fer
forgé, avec des fleurs, de riantes arabesques et,
au-dessus, un garde-corps de bois verni. C'est là,
à la tombée de la nuit, que je te dissuaderai de
sillonner les coupe-gorge de la capitale au printemps
pour voir s'abîmer le soleil dans les flots, entre les
deux îles, la grande et la petite où il fait si bon
vivre. Nous ne parlerions pas et la mer nous avalerait.
samedi 5 mai 2018
De coutil blanc
J'ai rêvé d'un matelas de coutil blanc,
sans drap ni sommier, à même le sol
posé, au sortir d'un camion au long cours.
Il dédaignerait l'alcôve pour le salon clair,
entouré d'une guirlande de lumignons rouges.
Ah, la belle hiérogamie.
J'en ai rêvé en plein cœur de la nuit, sans
aiguille ni luciole. J'avais besoin de nouveauté,
et de toi à mes côtés.
P'tit cœur volé
Si petit que j'avale
le «e» qui l'introduit.
Tout petit et violet,
comme les bijus que mon
père taillait à l'apéritif
avec leur chair jaune omelette.
Un ptit cœur volé sur un forum
et que je t'offre, battant,
entre mes pauvres mains.
Si petit que rien n'y est écrit.
L'avenir, par mes lèvres, le fera,
riche du passé qui nous a guidés.
S'il m'était donné de retourner en
enfance et d'y tracer chemin,
j'en prendrais une poignée étincelante
que je sèmerais comme on gagne sa vie.
Mais je ne suis qu'un poète qui, pour toi,
le façonne et dessine, le cœur dans tes étoiles.
le «e» qui l'introduit.
Tout petit et violet,
comme les bijus que mon
père taillait à l'apéritif
avec leur chair jaune omelette.
Un ptit cœur volé sur un forum
et que je t'offre, battant,
entre mes pauvres mains.
Si petit que rien n'y est écrit.
L'avenir, par mes lèvres, le fera,
riche du passé qui nous a guidés.
S'il m'était donné de retourner en
enfance et d'y tracer chemin,
j'en prendrais une poignée étincelante
que je sèmerais comme on gagne sa vie.
Mais je ne suis qu'un poète qui, pour toi,
le façonne et dessine, le cœur dans tes étoiles.
Summa arbor
Il fut un temps ou l'on tutoyait les cimes
aux accents pas encore tombés dans l'abîme.
L'arbre dressé dominait sans qu'il fût question
d'y imaginer un quelconque habitat. Ce temps est
révolu. Les cimes se sont égalisées en un moelleux
canapé. Un puits de carbone au doux nom de canopée.
Bien sûr on ne le voit ni on n'oserait s'y poser
un jour. De curieux et lents appareils la frôlent
porteurs de cornues et de sondes alambiquées.
On dit que là est le creuset de la vie qui bouillonne.
Mais on dit tant de choses et bien loin de la canopée,
en bas, à l'ombre, avec toi je voudrais me coucher.
aux accents pas encore tombés dans l'abîme.
L'arbre dressé dominait sans qu'il fût question
d'y imaginer un quelconque habitat. Ce temps est
révolu. Les cimes se sont égalisées en un moelleux
canapé. Un puits de carbone au doux nom de canopée.
Bien sûr on ne le voit ni on n'oserait s'y poser
un jour. De curieux et lents appareils la frôlent
porteurs de cornues et de sondes alambiquées.
On dit que là est le creuset de la vie qui bouillonne.
Mais on dit tant de choses et bien loin de la canopée,
en bas, à l'ombre, avec toi je voudrais me coucher.
vendredi 4 mai 2018
Rayer les rails
à Axel et Michel
Toute ma vie, je les ai vénérées, ces bibliothèques
de briques. Entrepôts, gares, rotondes et dépôts, où
se pressaient des milliers d'employés au service d'un
public qui ne les voyait pas. J'ai grandi dans une
bourgade de bord de mer qui en vivait, les yeux tournés
vers le contrefort rouge que surmontait la gare-frontière.
Et voici que les tags couvrent les entrepôts aux portes
définitivement closes et que les pelleteuses s'affairent
sur les façades des maisons insalubres. Bien sûr, le train
m'emmènera, bien sûr, déjà il m'emmène, dans le confort
de la moquette et des sièges moelleux. Mais je pleure sur
ce monde que j'ai connu vivant et sans qui je n'aurais étudié.
Toute ma vie, je les ai vénérées, ces bibliothèques
de briques. Entrepôts, gares, rotondes et dépôts, où
se pressaient des milliers d'employés au service d'un
public qui ne les voyait pas. J'ai grandi dans une
bourgade de bord de mer qui en vivait, les yeux tournés
vers le contrefort rouge que surmontait la gare-frontière.
Et voici que les tags couvrent les entrepôts aux portes
définitivement closes et que les pelleteuses s'affairent
sur les façades des maisons insalubres. Bien sûr, le train
m'emmènera, bien sûr, déjà il m'emmène, dans le confort
de la moquette et des sièges moelleux. Mais je pleure sur
ce monde que j'ai connu vivant et sans qui je n'aurais étudié.
jeudi 3 mai 2018
Insulodependència / Insulodépendance
No ploris, mare, que ens hi apropem.
Deixa'm eixugar les teves llàgrimes
i endur-me la sal que les fa brillar.
Ambdós portem els somnis oblidats dels
que hi van néixer i van haver de sortir-ne
de tanta fam com patien. Deixarem la ciutat
blanca on ens esperem al migdia i anirem a
la platja petita, entre roques i coves.
I allà barrejarem la sal dels teus plors
amb la sorra que modelen les petjades sense
canviar-la mai. Aleshores, rics del morter
familiar, tornarem a La Rueda i hi festejarem.
***
Ne pleure pas, maman, car nous en approchons.
Laisse-moi essuyer tes larmes
et emporter le sel qui les fait briller.
Tous deux, nous portons les rêves oubliés de ceux
qui y sont nés et ont dû en sortir,
tant ils avaient faim. Nous laisserons la ville
blanche où l'on nous attend pour midi et nous irons
sur la petite plage, entre roches et grottes.
Et là, nous mêlerons le sel de tes pleurs
avec le sable que modèlent les pas sans
jamais le changer. Alors, riches de ce mortier
familial, nous reviendrons à La Rueda et nous y festoierons.
Deixa'm eixugar les teves llàgrimes
i endur-me la sal que les fa brillar.
Ambdós portem els somnis oblidats dels
que hi van néixer i van haver de sortir-ne
de tanta fam com patien. Deixarem la ciutat
blanca on ens esperem al migdia i anirem a
la platja petita, entre roques i coves.
I allà barrejarem la sal dels teus plors
amb la sorra que modelen les petjades sense
canviar-la mai. Aleshores, rics del morter
familiar, tornarem a La Rueda i hi festejarem.
***
Ne pleure pas, maman, car nous en approchons.
Laisse-moi essuyer tes larmes
et emporter le sel qui les fait briller.
Tous deux, nous portons les rêves oubliés de ceux
qui y sont nés et ont dû en sortir,
tant ils avaient faim. Nous laisserons la ville
blanche où l'on nous attend pour midi et nous irons
sur la petite plage, entre roches et grottes.
Et là, nous mêlerons le sel de tes pleurs
avec le sable que modèlent les pas sans
jamais le changer. Alors, riches de ce mortier
familial, nous reviendrons à La Rueda et nous y festoierons.
Abyssinie
Un abysse est né aux confins de la corne de sable.
Les jeunes poètes, épuisés par la verve libre,
y prennent une retraite imméritée sous couvert
de trafics inconnus. Musc, or, armes, épices,
tout est bon à la main qui échange et au visage
qui se tait. La profondeur, éblouie par le soleil,
délaisse les fonds glacés pour gagner l'horizon poudré.
Mais déjà la nuit se fait, violette au ponant, et l'abysse
disparaît, tout comme des poètes les feuillets au vent mauvais.
Les jeunes poètes, épuisés par la verve libre,
y prennent une retraite imméritée sous couvert
de trafics inconnus. Musc, or, armes, épices,
tout est bon à la main qui échange et au visage
qui se tait. La profondeur, éblouie par le soleil,
délaisse les fonds glacés pour gagner l'horizon poudré.
Mais déjà la nuit se fait, violette au ponant, et l'abysse
disparaît, tout comme des poètes les feuillets au vent mauvais.
mercredi 2 mai 2018
L'horizon
J'ai pris ma barque légère
et ses lourdes rames et
je m'en suis allé léger
vers le large. Il faisait
frais. Le soleil pointait
au levant et, de part et
d'autre de sa couronne
d'airain, une fine ligne
célébrait les noces du
ciel et de la mer. Perdant
peu à peu mon sourire, sentant
mes joues se creuser et mes
muscles se raidir, j'accélérai
le mouvement. Je ne ramais plus,
je souquais ferme, les yeux
perdus dans cet horizon qu'à
aucun moment je ne vis proche.
Ainsi va la vie qui nous courbe
sur l'ouvrage et jamais ne nous
distrait d'un but louable mais
merveilleusement inaccessible.
et ses lourdes rames et
je m'en suis allé léger
vers le large. Il faisait
frais. Le soleil pointait
au levant et, de part et
d'autre de sa couronne
d'airain, une fine ligne
célébrait les noces du
ciel et de la mer. Perdant
peu à peu mon sourire, sentant
mes joues se creuser et mes
muscles se raidir, j'accélérai
le mouvement. Je ne ramais plus,
je souquais ferme, les yeux
perdus dans cet horizon qu'à
aucun moment je ne vis proche.
Ainsi va la vie qui nous courbe
sur l'ouvrage et jamais ne nous
distrait d'un but louable mais
merveilleusement inaccessible.
Une bouteille à la mer
à mon ami Ponç
Il est des marins d'eau douce,
forts en gueule et malhabiles.
Mais que penser d'un passager
clandestin d'eau douce ? D'un
enfant polisson, comme on dit
dans notre île. Orphelin, grêle,
passant ses jours, de la promesse
du soleil à sa disparition, à laver
des bouteilles dans un cul de basse
fosse et qui, un jour, s'enfuit en
rampant se mêler aux rongeurs, au
fond d'une câle fleurant bon le thé,
le rhum et les épices, de lui inconnus.
Il a pris l'une des bouteilles, l'a
séchée, bouchonnée, après avoir écrit
de son pauvre sang les mots d'un espoir
fou et l'a lancée en sortant à la lune.
Découvert, menacé d'être jeté par dessus
bord, il voit s'ériger un père qui se nomme
Dignité. Je ne vous conterai pas la suite,
le livre vous attend, comme bouteille au rivage.
Il est des marins d'eau douce,
forts en gueule et malhabiles.
Mais que penser d'un passager
clandestin d'eau douce ? D'un
enfant polisson, comme on dit
dans notre île. Orphelin, grêle,
passant ses jours, de la promesse
du soleil à sa disparition, à laver
des bouteilles dans un cul de basse
fosse et qui, un jour, s'enfuit en
rampant se mêler aux rongeurs, au
fond d'une câle fleurant bon le thé,
le rhum et les épices, de lui inconnus.
Il a pris l'une des bouteilles, l'a
séchée, bouchonnée, après avoir écrit
de son pauvre sang les mots d'un espoir
fou et l'a lancée en sortant à la lune.
Découvert, menacé d'être jeté par dessus
bord, il voit s'ériger un père qui se nomme
Dignité. Je ne vous conterai pas la suite,
le livre vous attend, comme bouteille au rivage.
lundi 30 avril 2018
Pino Silvestre
Fragrance oubliée, tant d'années recherchée,
et qui renaît au sortir d'un train désert,
en gare de Nîmes. Je virevolte, tel un limier.
Rien n'y fait. Je ne saurai jamais qui la portait.
Homme ou femme, jeune ou vieux. Mais je sais que
ce parfum, enfermé dans une pomme de pin en verre
vert bronze, existe et cela suffit à me rassurer.
Le monde que j'ai connu autrefois, répand encore
sa fragrance boisée. Au-delà de la limite entrevue.
et qui renaît au sortir d'un train désert,
en gare de Nîmes. Je virevolte, tel un limier.
Rien n'y fait. Je ne saurai jamais qui la portait.
Homme ou femme, jeune ou vieux. Mais je sais que
ce parfum, enfermé dans une pomme de pin en verre
vert bronze, existe et cela suffit à me rassurer.
Le monde que j'ai connu autrefois, répand encore
sa fragrance boisée. Au-delà de la limite entrevue.
Un jardin
à Victor
Le jardin d'autrefois s'en est allé,
la poussière de ses sentiers l'a emporté
et la végétation, rétive aux soins, l'a envahi.
Les murs ravagés par le temps, lézardés par les
ans, le pleurent de l'eau trop longtemps retenue
et, si ses familiers se pressent autour de la table
dressée, le cœur n'y est pas et les sourires se gercent
au souvenir des agapes passées. L'on mettait alors
les fûts en perce et l'on dansait en riant, comme pour
faire bisquer la maîtresse du lieu qui, à son tour, et
par jeu, feignait de s'en ofusquer. Un barbecue taiseux,
oxydé, s'en souvient pourtant, dont mon fils prolongera
le feu olympique, sur sa terrasse, minérale, et déjà
porteuse de l'harmonie de cinquante-sept ans de vie
partagée autour d'un jardin où Gédéon se plaisait.
Le jardin d'autrefois s'en est allé,
la poussière de ses sentiers l'a emporté
et la végétation, rétive aux soins, l'a envahi.
Les murs ravagés par le temps, lézardés par les
ans, le pleurent de l'eau trop longtemps retenue
et, si ses familiers se pressent autour de la table
dressée, le cœur n'y est pas et les sourires se gercent
au souvenir des agapes passées. L'on mettait alors
les fûts en perce et l'on dansait en riant, comme pour
faire bisquer la maîtresse du lieu qui, à son tour, et
par jeu, feignait de s'en ofusquer. Un barbecue taiseux,
oxydé, s'en souvient pourtant, dont mon fils prolongera
le feu olympique, sur sa terrasse, minérale, et déjà
porteuse de l'harmonie de cinquante-sept ans de vie
partagée autour d'un jardin où Gédéon se plaisait.
vendredi 27 avril 2018
Lectures creuades / Lectures croisées
Te'n recordes quan llegies Dubliners?
Boig per les representacions literàries
de la ciutat, t'ho empassaves tot.
Des de Le Paysan de Paris fins al Beltenebros.
T'agradava l'ambient del llibre. Obsès per la
nostàlgia pressentida que t'havia ensenyat
en Montalbán, hi deixaves petjades. Per si de cas.
El cas s'ha presentat, avui. De la mà d'un amic
menorquí. «Ara acab de llegir Dublinesos...».
Deixes l'opuscle prim i negre -quin contrast amb
la sal blanca que hi traspua per tot arreu- i
decideixes d'escriure-li uns mots. A la dublinesa.
***
Te rappelles-tu quand tu lisais Gens de Dublin ?
Fou des représentations littéraires
de la ville, tu avalais tout.
Du Paysan de Paris à Beltenebros.
Tu aimais l'atmosphère de ce livre. Obsédé par la
nostalgie pressentie que t'avais enseignée
Vázquez Montalbán, tu y laissais tes empreintes. Au cas où.
Le cas s'est présenté, aujourd'hui. De la main d'un ami
minorquin. «Et maintenant je viens de lire Gens de Dublin...»
Tu laisses le mince opuscule noir -quel contraste avec
le sel blanc omniprésent - et
tu décides de lui écrire quelques mots. À la dublinoise.
Boig per les representacions literàries
de la ciutat, t'ho empassaves tot.
Des de Le Paysan de Paris fins al Beltenebros.
T'agradava l'ambient del llibre. Obsès per la
nostàlgia pressentida que t'havia ensenyat
en Montalbán, hi deixaves petjades. Per si de cas.
El cas s'ha presentat, avui. De la mà d'un amic
menorquí. «Ara acab de llegir Dublinesos...».
Deixes l'opuscle prim i negre -quin contrast amb
la sal blanca que hi traspua per tot arreu- i
decideixes d'escriure-li uns mots. A la dublinesa.
***
Te rappelles-tu quand tu lisais Gens de Dublin ?
Fou des représentations littéraires
de la ville, tu avalais tout.
Du Paysan de Paris à Beltenebros.
Tu aimais l'atmosphère de ce livre. Obsédé par la
nostalgie pressentie que t'avais enseignée
Vázquez Montalbán, tu y laissais tes empreintes. Au cas où.
Le cas s'est présenté, aujourd'hui. De la main d'un ami
minorquin. «Et maintenant je viens de lire Gens de Dublin...»
Tu laisses le mince opuscule noir -quel contraste avec
le sel blanc omniprésent - et
tu décides de lui écrire quelques mots. À la dublinoise.
Silence, silenci
Deixa florir la llengua del teu cor.
No tinguis pressa, que els mots són remots
i la pell frisa per beure'ls a borbollons.
I quan perdis la consciència, quan comencis
a roncar com un déu fart de most, rajaran
les paraules dormides. No pateixis.
Espera un parell de minuts abans d'obrir
els teus ulls acostumats a tantes franxutades,
necessites uns colors nous o renovats, fil per randa.
***
Laisse fleurir la langue de ton cœur.
N'aie point de hâte car les mots viennent de loin
et ta peau s'impatiente de les boire à gros bouillons.
Et quand tu perdras conscience, quand tu commenceras
à ronfler comme un dieu plein de moût, elles surgiront
ces paroles endormies. N'aie crainte.
Attends deux ou trois munutes avant d'ouvrir
tes yeux habitués à tant de franchouillardises,
tu as besoin de couleurs neuves ou rénovées, méticuleusement.
No tinguis pressa, que els mots són remots
i la pell frisa per beure'ls a borbollons.
I quan perdis la consciència, quan comencis
a roncar com un déu fart de most, rajaran
les paraules dormides. No pateixis.
Espera un parell de minuts abans d'obrir
els teus ulls acostumats a tantes franxutades,
necessites uns colors nous o renovats, fil per randa.
***
Laisse fleurir la langue de ton cœur.
N'aie point de hâte car les mots viennent de loin
et ta peau s'impatiente de les boire à gros bouillons.
Et quand tu perdras conscience, quand tu commenceras
à ronfler comme un dieu plein de moût, elles surgiront
ces paroles endormies. N'aie crainte.
Attends deux ou trois munutes avant d'ouvrir
tes yeux habitués à tant de franchouillardises,
tu as besoin de couleurs neuves ou rénovées, méticuleusement.
jeudi 26 avril 2018
Il et Elle ou l'Alpha de l'Oméga
Il m'a appris les signes. Et les choses signifiées.
Sur une vieille montre, d'abord, au verre brisé,
dont il faisait jouer patiemment les aiguilles.
Puis sur un abécédaire destiné aux enfants sages
des lointaines colonies. Dans l'un ou l'autre cas,
ces signes qui bougeaient m'appelaient vers l'ailleurs.
Non vers le n'importe où ou le n'importe quoi, mais vers
l'autre monde, la terre opposite, qui n'a de sens que
dans le balancement avec l'enracinement premier.
Crispé par la douleur, sa nouvelle compagne, sur un
fauteuil dont on nous vanta -folie- il y a bientôt
deux ans, la parfaite ergonomie, il regarde d'un œil
las et vif sa petite fille. Il ne dit rien, mais son
sourire aux lèvres fines parle pour lui. Il sait qu'il
n'aura plus la force de lui apprendre les signes éculés
et en m'embrassant, tout-à-l'heure, il m'en confiera la
noble tâche. Elle, tout aussi silencieuse, elle ne le quitte
pas de son regard de jais, vif et confiant. C'est comme si
elle buvait en quelques minutes toute l'expérience de son
grand-père, ce quasi siècle de baroud sédentaire, d'une
mobylette dans le port de Casa à une voiture basse,
couleur lie de vin, qui, sans jamais l'accompagner, lui fait
l'hommage de visites constantes. Elle ne parle pas, mais,
je le sais, ses mains parlent pour elle et, deux jours
plus tard, quand elle les agitera à nouveau pour me signifier
qu'elle a faim, de soupe et de pain, je pleurerai en silence,
sur cet homme qu'elle vit un jour, fauteuil contre fauteuil.
Sur une vieille montre, d'abord, au verre brisé,
dont il faisait jouer patiemment les aiguilles.
Puis sur un abécédaire destiné aux enfants sages
des lointaines colonies. Dans l'un ou l'autre cas,
ces signes qui bougeaient m'appelaient vers l'ailleurs.
Non vers le n'importe où ou le n'importe quoi, mais vers
l'autre monde, la terre opposite, qui n'a de sens que
dans le balancement avec l'enracinement premier.
Crispé par la douleur, sa nouvelle compagne, sur un
fauteuil dont on nous vanta -folie- il y a bientôt
deux ans, la parfaite ergonomie, il regarde d'un œil
las et vif sa petite fille. Il ne dit rien, mais son
sourire aux lèvres fines parle pour lui. Il sait qu'il
n'aura plus la force de lui apprendre les signes éculés
et en m'embrassant, tout-à-l'heure, il m'en confiera la
noble tâche. Elle, tout aussi silencieuse, elle ne le quitte
pas de son regard de jais, vif et confiant. C'est comme si
elle buvait en quelques minutes toute l'expérience de son
grand-père, ce quasi siècle de baroud sédentaire, d'une
mobylette dans le port de Casa à une voiture basse,
couleur lie de vin, qui, sans jamais l'accompagner, lui fait
l'hommage de visites constantes. Elle ne parle pas, mais,
je le sais, ses mains parlent pour elle et, deux jours
plus tard, quand elle les agitera à nouveau pour me signifier
qu'elle a faim, de soupe et de pain, je pleurerai en silence,
sur cet homme qu'elle vit un jour, fauteuil contre fauteuil.
Miroirs sonnés
Miroir sans tain, miroir étang, miroir satan.
De l'or, de la myrrhe et des tombereaux d'encens.
Rien n'y fera si tu ne quittes le regard
toujours posé sur toi comme un vieil avatar.
Miroir Louis XV, miroir de singe, miroir épingle.
La vanité d'autrui en toi est une tringle
qui raidit ton port et enliasse ces anneaux
de métal vil qui te crient que tu es le plus beau.
Immerge-toi dans l'eau d'un bain bien tiède,
ouvre les yeux, ne crains pas de voir la surface
qui ne miroite ni ne luit mais bientôt t'aide
en opacifiant de chlore les traits de ta face
et en les mêlant de chaux vive, la belle nasse,
miroir des vanités, résurrection des Mèdes.
De l'or, de la myrrhe et des tombereaux d'encens.
Rien n'y fera si tu ne quittes le regard
toujours posé sur toi comme un vieil avatar.
Miroir Louis XV, miroir de singe, miroir épingle.
La vanité d'autrui en toi est une tringle
qui raidit ton port et enliasse ces anneaux
de métal vil qui te crient que tu es le plus beau.
Immerge-toi dans l'eau d'un bain bien tiède,
ouvre les yeux, ne crains pas de voir la surface
qui ne miroite ni ne luit mais bientôt t'aide
en opacifiant de chlore les traits de ta face
et en les mêlant de chaux vive, la belle nasse,
miroir des vanités, résurrection des Mèdes.
mercredi 25 avril 2018
Spondées
J'ai lu dans ton âme mieux que dans un livre.
Et sans que tu ne m'en dises rien, tu m'as
beaucoup appris.
De l'antique métrique, je ne connaissais que
les pieds, invariablement chaussés de cothurnes
incommodes et inélégants.
Tu m'as initié aux spondées, dans leur sens premier
de libations. Nous buvions alors, dans des coupes
d'airain, du moût pressé tôt, sucré jusqu'à
l'écœurement. Nos lèvres s'en gerçaient quand nous
riions, enivrés de bon mots, le cœur à l'unisson
et nous ne les humections que dans ces longs baisers
que le soir en montagne te rappelle. Deux longues,
sans brève ; deux longues, sans trêve. Nous nous aimions
ainsi ; et c'est ainsi que j'ai appris ton pied.
Et sans que tu ne m'en dises rien, tu m'as
beaucoup appris.
De l'antique métrique, je ne connaissais que
les pieds, invariablement chaussés de cothurnes
incommodes et inélégants.
Tu m'as initié aux spondées, dans leur sens premier
de libations. Nous buvions alors, dans des coupes
d'airain, du moût pressé tôt, sucré jusqu'à
l'écœurement. Nos lèvres s'en gerçaient quand nous
riions, enivrés de bon mots, le cœur à l'unisson
et nous ne les humections que dans ces longs baisers
que le soir en montagne te rappelle. Deux longues,
sans brève ; deux longues, sans trêve. Nous nous aimions
ainsi ; et c'est ainsi que j'ai appris ton pied.
mardi 24 avril 2018
Elle est
Elle est celle qu'on ne voit pas
quand la nuit se ferme sur le souffle
des amants.
Elle est silence dans la fureur et
furie dans la moiteur. De papier, elle
se compte de cinq en cinq, pour cueillir
des confidences le récit le plus doux ou
des comptes serrés un tableau impitoyable.
De chair et d'os, elle se fait oublier
pour n'être plus que peau. Peau qui reçoit
et peau qui donne. On dit qu'elle reflète la
complexité d'une âme à ses cinq extrémités,
je préfère penser qu'elle conduit le hasard
qui préside aux rencontres fortes. Performative,
elle fait ce qu'elle dit et dit quand elle ne fait.
Si on l'ouvre, dit-on, on voit défiler une vie dans
le réseau serré de ses rivières. Si on la ferme on
oublie que sans elle, rien n'est. Elle est... la main.
quand la nuit se ferme sur le souffle
des amants.
Elle est silence dans la fureur et
furie dans la moiteur. De papier, elle
se compte de cinq en cinq, pour cueillir
des confidences le récit le plus doux ou
des comptes serrés un tableau impitoyable.
De chair et d'os, elle se fait oublier
pour n'être plus que peau. Peau qui reçoit
et peau qui donne. On dit qu'elle reflète la
complexité d'une âme à ses cinq extrémités,
je préfère penser qu'elle conduit le hasard
qui préside aux rencontres fortes. Performative,
elle fait ce qu'elle dit et dit quand elle ne fait.
Si on l'ouvre, dit-on, on voit défiler une vie dans
le réseau serré de ses rivières. Si on la ferme on
oublie que sans elle, rien n'est. Elle est... la main.
lundi 23 avril 2018
Alphabet
Alphabet, abécédaire :
au commencement est
la bouillie première,
qui ne dissocie pas
encore le taureau de
la maison des Hébreux.
Douce maman qui agrémente
les pâtes alphabet de lait
ou de bouillon de poule
avant que de les mixer.
Peu à peu, la langue
disjoint les caractères
par leurs empattements
durcis. L'enfant, en douce,
descelle le paquet et joue
avec les lettres et les chiffres.
L'aventure est lancée. Un poète
est né, peut-être, qui n'aura
de cesse de retrouver le
lissé de la bouillie initiale
sans qui il ne serait pas.
au commencement est
la bouillie première,
qui ne dissocie pas
encore le taureau de
la maison des Hébreux.
Douce maman qui agrémente
les pâtes alphabet de lait
ou de bouillon de poule
avant que de les mixer.
Peu à peu, la langue
disjoint les caractères
par leurs empattements
durcis. L'enfant, en douce,
descelle le paquet et joue
avec les lettres et les chiffres.
L'aventure est lancée. Un poète
est né, peut-être, qui n'aura
de cesse de retrouver le
lissé de la bouillie initiale
sans qui il ne serait pas.
dimanche 22 avril 2018
Ligatures
Quand la tristesse vient, au terme du jour,
il n'est de mot qui vaille et les lettres
s'envolent en fumée. On se recroqueville
alors sur des détails anodins, insignifiants
accidents d'un quotidien chamboulé. De l'alpha
à l'omega, on néglige l'entêtante litanie pour
s'attacher aux signes imbriqués, épousés, fondus
mais jamais confondus. L'«e» dans l'«a» lié, puis
l'«e» dans l'«o». Si le cœur est à l'ouvrage, il n'en est
que meilleur à l'œuvre, et cætera. D'ailleurs, ligature
ou graphème ? Les linguistes s'égarent mais mon cœur saigne
sans fard quand, chaque année, avril est en son tiers finissant.
Alors l'envie me prend de prendre une lame d'onyx et de fendre
la ligature en deux pour exposer un coeur qui, sans toi, est nu,
ce qui rend toute discussion langagière vaine et cependant nécessaire.
il n'est de mot qui vaille et les lettres
s'envolent en fumée. On se recroqueville
alors sur des détails anodins, insignifiants
accidents d'un quotidien chamboulé. De l'alpha
à l'omega, on néglige l'entêtante litanie pour
s'attacher aux signes imbriqués, épousés, fondus
mais jamais confondus. L'«e» dans l'«a» lié, puis
l'«e» dans l'«o». Si le cœur est à l'ouvrage, il n'en est
que meilleur à l'œuvre, et cætera. D'ailleurs, ligature
ou graphème ? Les linguistes s'égarent mais mon cœur saigne
sans fard quand, chaque année, avril est en son tiers finissant.
Alors l'envie me prend de prendre une lame d'onyx et de fendre
la ligature en deux pour exposer un coeur qui, sans toi, est nu,
ce qui rend toute discussion langagière vaine et cependant nécessaire.
samedi 21 avril 2018
Divagations d'animaux
Le rail est de fer, la patience de coton.
Le dos colle au siège et l'esprit te prend
la main. Levons-nous, mon amour,
et divaguons à notre tour, entre ballast et
bosquets, nous verrons peut-être folâtrer
quelque chemineau, à moins qu'il ne s'agisse
de cheminots en quête d' animaux de fantaisie
qui étirent notre retard jusque, semble-t-il,
la reprise des arrêts.
Le dos colle au siège et l'esprit te prend
la main. Levons-nous, mon amour,
et divaguons à notre tour, entre ballast et
bosquets, nous verrons peut-être folâtrer
quelque chemineau, à moins qu'il ne s'agisse
de cheminots en quête d' animaux de fantaisie
qui étirent notre retard jusque, semble-t-il,
la reprise des arrêts.
Donne-moi la main
Donne-moi la main, la gauche,
celle du cœur, ouvre-la. Lentement,
humblement.
Comme pour me faire l'aumône.
De galets, ou des larmes que
la joie a fait naître.
Donne-moi la main, la droite,
celle de la force, serre-moi
pour que nos ombres s'unissent.
celle du cœur, ouvre-la. Lentement,
humblement.
Comme pour me faire l'aumône.
De galets, ou des larmes que
la joie a fait naître.
Donne-moi la main, la droite,
celle de la force, serre-moi
pour que nos ombres s'unissent.
Estrella del dia / Étoile du jour
Figuració meva,
la bona estrella del dia
neix dels teus ulls.
***
Comme un mirage mien,
la bonne étoile du jour
naît de tes yeux.
la bona estrella del dia
neix dels teus ulls.
***
Comme un mirage mien,
la bonne étoile du jour
naît de tes yeux.
Un bouchon en deux
De Lyon, j'ai écumé les estaminets
lugubres, en quête de ta flamme, sur
Fourvière perdue.
J'avais tiré le frein à main de la voiture
qui nous accompagnait, le chauffeur s'étant
évadé par la pensée. Et d'un bond,
d'un seul, tu t'en étais allée, de traboule
en traboule. Délaissant cet autre moi-même,
j'étais alors parti.
En vain. Les semaines passèrent. Des gones,
j'avais oublié le truculent vocabulaire,
ou du moins, le crus-je,
il suffit de tenir en ma main un bouchon de
liège comprimé, doux et silencieux, pour me
remémorer d'un soir la nostalgie perdue.
lugubres, en quête de ta flamme, sur
Fourvière perdue.
J'avais tiré le frein à main de la voiture
qui nous accompagnait, le chauffeur s'étant
évadé par la pensée. Et d'un bond,
d'un seul, tu t'en étais allée, de traboule
en traboule. Délaissant cet autre moi-même,
j'étais alors parti.
En vain. Les semaines passèrent. Des gones,
j'avais oublié le truculent vocabulaire,
ou du moins, le crus-je,
il suffit de tenir en ma main un bouchon de
liège comprimé, doux et silencieux, pour me
remémorer d'un soir la nostalgie perdue.
jeudi 19 avril 2018
L'absente de tout bouquet
a M i E
Ahir, te'n recordes, amic,
ens retrobàrem, al melic de
la gran Babilònia. Del temple,
els botiguers s'havien callat
i no sentíem les passes sorolloses
dels turistes amb càmera al puny.
Xerràrem. Molt. Tu i jo. El rerefons
no eren aquests homes de negocis que
presumien rere les pantalles encegadores.
El rerefons era ton estimada, la Marta,
tan real i tan absent com l'estimada Marta
d'un tal Miquel Martí i Pol. Ell venia d'un estiu
amb massa pluges. Tu i jo d'una tarda cèntrica
i de la teteria on m'havíeu invitat. Aleshores
us viu, rics d'amor i de perfums de fruita.
Des del primer minut, sabí que ens retrobaríem.
De Mallarmé, el ram encara és nu i la teteria,
un altre dia, segur, amb respecte, ens acollirà.
***
Hier, tu t'en souviens mon ami,
nous nous retrouvâmes au centre
de la grande Babylone. Du temple,
les boutiquiers s'étaient tus et nous
n'entendions pas les pas bruyants
des touristes, la caméra au poing.
Nous parlâmes. Beaucoup. Toi et moi. Derrière
nous, ce n'étaient pas ces hommes d'affaire qui
portaient beau derrière leurs écrans aveuglants.
Derrière nous était celle que tu aimes, Marta,
aussi réelle et aussi absente que la Marta aimée
d'un certain Miquel Marti i Pol. Il venait d'un été
accablé par les pluies. Toi et moi, d'une après-midi
au centre et de ce salon de thé où vous m'aviez invité.
Alors je vous vis, riches d'amour et de parfums de fruits.
Au premier instant, je sus qu'on se retrouverait.
De Mallarmé, le bouquet est encore nu et le salon de thé,
un autre jour, pour sûr, avec respect, nous recevra.
Ahir, te'n recordes, amic,
ens retrobàrem, al melic de
la gran Babilònia. Del temple,
els botiguers s'havien callat
i no sentíem les passes sorolloses
dels turistes amb càmera al puny.
Xerràrem. Molt. Tu i jo. El rerefons
no eren aquests homes de negocis que
presumien rere les pantalles encegadores.
El rerefons era ton estimada, la Marta,
tan real i tan absent com l'estimada Marta
d'un tal Miquel Martí i Pol. Ell venia d'un estiu
amb massa pluges. Tu i jo d'una tarda cèntrica
i de la teteria on m'havíeu invitat. Aleshores
us viu, rics d'amor i de perfums de fruita.
Des del primer minut, sabí que ens retrobaríem.
De Mallarmé, el ram encara és nu i la teteria,
un altre dia, segur, amb respecte, ens acollirà.
***
Hier, tu t'en souviens mon ami,
nous nous retrouvâmes au centre
de la grande Babylone. Du temple,
les boutiquiers s'étaient tus et nous
n'entendions pas les pas bruyants
des touristes, la caméra au poing.
Nous parlâmes. Beaucoup. Toi et moi. Derrière
nous, ce n'étaient pas ces hommes d'affaire qui
portaient beau derrière leurs écrans aveuglants.
Derrière nous était celle que tu aimes, Marta,
aussi réelle et aussi absente que la Marta aimée
d'un certain Miquel Marti i Pol. Il venait d'un été
accablé par les pluies. Toi et moi, d'une après-midi
au centre et de ce salon de thé où vous m'aviez invité.
Alors je vous vis, riches d'amour et de parfums de fruits.
Au premier instant, je sus qu'on se retrouverait.
De Mallarmé, le bouquet est encore nu et le salon de thé,
un autre jour, pour sûr, avec respect, nous recevra.
C'est tout ?
Et je me suis senti désarmé.
Les mots sont peu quand la distance
brouille la communication. Syllabes
sonores, qu'on voudrait pleines comme
des baisers et qui cliquettent bas,
métalliques sous nos doigts.
Que ne donnerais-je pour revenir en
arrière, revenir en enfance, l'enfance
d'un soir de printemps, tout contre
le Turó Park de mes belles années, que
je longeais sans oser y pénétrer, sans savoir
qu'en son sein était une oreille d'eau sombre
et moussue, à la forme exacte, quoique réduite,
de l'île de mes aïeux chéris. Je passais alors
mes nuits à négliger le sommeil dans des hôtels
de fortune et à marcher des heures durant. Semelles
d'encre et de cellulose comme d'autres les voulurent
de vent. Nostalgie pressentie, comme celle qui, voici
peu m'a conduit à confier à l'ami Esteve des lambeaux
éclairants de mon passé entre diverses terres, baignées
de sel et de sang, où paissent les troupeaux. Bergère,
ô tour Eiffel... Mais Apollinaire est loin et, à mon cou,
sa minerve semble de carton. Ce n'étaient que quelques mots,
au cœur d'une nuit insolite, destinés à me racheter à tes yeux,
mon âme et mon trésor, ombre légère aux yeux clos, mais que
je sens glisser, dans le tintement de l'horloge que Clara,
pessoenne en diable, dispose juste, pour apaiser ses invités.
Les mots sont peu quand la distance
brouille la communication. Syllabes
sonores, qu'on voudrait pleines comme
des baisers et qui cliquettent bas,
métalliques sous nos doigts.
Que ne donnerais-je pour revenir en
arrière, revenir en enfance, l'enfance
d'un soir de printemps, tout contre
le Turó Park de mes belles années, que
je longeais sans oser y pénétrer, sans savoir
qu'en son sein était une oreille d'eau sombre
et moussue, à la forme exacte, quoique réduite,
de l'île de mes aïeux chéris. Je passais alors
mes nuits à négliger le sommeil dans des hôtels
de fortune et à marcher des heures durant. Semelles
d'encre et de cellulose comme d'autres les voulurent
de vent. Nostalgie pressentie, comme celle qui, voici
peu m'a conduit à confier à l'ami Esteve des lambeaux
éclairants de mon passé entre diverses terres, baignées
de sel et de sang, où paissent les troupeaux. Bergère,
ô tour Eiffel... Mais Apollinaire est loin et, à mon cou,
sa minerve semble de carton. Ce n'étaient que quelques mots,
au cœur d'une nuit insolite, destinés à me racheter à tes yeux,
mon âme et mon trésor, ombre légère aux yeux clos, mais que
je sens glisser, dans le tintement de l'horloge que Clara,
pessoenne en diable, dispose juste, pour apaiser ses invités.
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