samedi 13 juin 2020

Deux enfants

À M et M

Deux enfants petits,
mais déjà grands, qui
s'éveillent à la vie

libérée, à une terrasse
de café ou dans le salon
d'un coiffeur attentionné.

Deux enfants qui sourient à 
quelques vers qui, de loin, 
leur sourient et les accompagnent,

et dont le but, simple et enjoué,
n'est que de les inviter, plus tard, à 
faire de la langue un havre de félicité.

En lisière de nuit

Quand déjà elle n'est plus,
mais que l'ombre laiteuse,
timide, traîne encore des

lambeaux endeuillés, la nuit
m'a fait le présent, inouï,
de me réveiller, me rendant,

brusquement, à la conscience
de notre monde, dans ses détails
les plus anodins. Ventilation

qui vrombit, poignée de métal
sage et élégant, huisserie close.
J'ai tardé à descendre écrire

devant mon ample table de bois
clair, encore froide et endormie,
pour cueillir l'hommage de la nuit.

L'unisson

Deux sourires, un instant
suspendus, l'un espiègle,
l'autre songeur. Verres

cerclés comme de sages lacs
de certitudes. La scène,
croquée en noir et blanc,

est au port, en bordure de
l'eau qui, jalouse, clapote
esseulée. Tant de joie vécue,

retenue et offerte à la fois
aux parents et amis qui sourient
à cet unisson d'une belle soirée.

Un phoète et sa belle, fable des
temps nouveaux, et petit hommage
à l'immensité de l'amour. Humain.














By courtesy of Lionel Itié

vendredi 12 juin 2020

Silence de la nuit

Un sourire, silence de la nuit,
comme un sceau jeté à la hâte,
avant de s'endormir et d'entrer

dans le royaume des non-mots où
les lèvres s'assèchent et les yeux
s'ouvrent au passé, sous la voile 

du présent. Monde incertain et pourtant
balisé où le sourire sceau jamais ne se doit 
oublier, afin qu'enfin le cœur se repose.

Fagot / Basson

Per al Martí

Com una fura llaminera, exhausta
d'afartar-se, el fagot jeia ronc
al sofà de cuir verd del saló.

Se li veien la fusta, les tecles
i els tubs de metall com una
refineria de la llunyana Lil·liput.

Però d'ulls, rai! Fins al punt que
un nen petit i llest, entremaliat,
se n'apropà i li bufà a l'embocadura.

Sorprés, sobresaltat, el fagot fart
s'aixecà de cop i volta i obrí uns
ulls grossos com uns plats de llenties.

***

Comme un furet gourmand, épuisé de
s'être goinfré, le basson gisait enroué
sur le canapé de cuir vert du salon.

On lui voyait le bois, les touches
et les tuyaux en métal comme ceux d'une
raffinerie de la lointaine Lilliput.

Mais en guise d'yeux, rien du tout ! Au point
qu'un petit malin, espiègle et coquin,
s'en approcha et lui souffla dans le bec.

Surpris, sursautant, le basson repu
se leva d'un bond et ouvrit des
yeux gros comme deux assiettes de lentilles.

Une terrasse

À mon fils Vincent

Plaisir de la marche qui 
s'amenuise et se repose
à une terrasse retrouvée.

Sol de goudron tendre,
criblé de centaines de
marques de chaises

anonymes et porteuses de
tant de conversations
oubliées. La mousse a

déjà séché sur le rebord
intérieur de la faïence
et la langue claque contre

le palais. Sage amertume
du café longuement rêvé.
L'estaminet que la terrasse

prolonge a pris le doux nom
de Félix. Virgile t'accompagne,
toi, mon fils, fin lettré.

Felix qui potuit rerum cognoscere 
causas. Et la campagne de gratter
l'écorce de l'intrépide cité.



Arbre

Per a la Marina

No pas un arbre de fulles
fosques, espesses i oloroses.
No. Un arbre prim, de colors

suaus, delicadament dibuixat
en un llibre estimat. Un arbre
per ser acariciat i somiat,

com un gatet groc a la vora
del llit. Un arbre sense fruites
però amb sabor de vida i sava blava.

***

Non pas un arbre aux feuilles
sombres, épaisses et odorantes.
Non. Un arbre gracile, aux couleurs

douces, délicatement dessiné
sur un livre aimé. Un arbre
pour être caressé et rêvé,

comme un chaton jaune au bord
du lit. Un arbre sans fruit
mais au goût de vie et à la sève bleue.






















dibuix de Marina

Majúscules / Majuscules

Els títols dels poemes s'han d'escriure
amb majúscules. No, no, encara no.
Deixa'm uns mesos, o unes setmanes.

M'agrada tant la lletra petita, càlida,
humil, contrasenya d'enamorats púdics.
Si vols, m'entrenaré, ho faré a poc

a poc. Començaré per bressar-los, en
cursiva. Després, quan s'hi hagin
acostumat, els encorbataré en versaletes.

El juliol. O més tard, diguem-ho, farem el
seu agost i els durem a passejar, rectes,
en majúscules. Presumits. Ma non troppo.

***

Les titres des poèmes doivent être écrits
en majuscules. Non, non, pas encore.
Laisse-moi quelques mois, ou quelques semaines.

J'aime tant l'écriture petite, chaleureuse,
humble, mot de passe de pudiques amoureux.
Si tu veux, je m'entraînerai, je le ferai peu

à peu. Je commencerai par les bercer, en 
italique. Puis, quand ils s'y seront
habitués, je les cravaterai en petites capitales.

En juillet. Ou plus tard, nous ferons leur
miel, et nous les emmènerons promener, droits,
en majuscules. Fiers. Ma non troppo.


Une assiette

De faïence grise, brillante,
large et sans fioriture,
une pensionnaire qui effeuille

ma pile, comme on bat les cartes
au rami avant une soirée aimée.
Le soleil pâle et terne d'un

matin pluvieux de juin, épuisé,
ou la discrète lune d'une nuit
d'insomnies. Si nette et sèche

qu'elle en oublie la part exquise
d'un mille feuilles aux fruits
qui pétilla de mille bulles ou

d'un peu moins. Une assiette en
pension et qui attend, patiemment,
de retrouver son placard odorant.



jeudi 11 juin 2020

En noir et blanc

Comme le froid boit
l'insouciante chaleur,
la nuit, mille ombres

rôdent, avides de vie
et de lumière, de peau
et de soupirs. Les yeux

se dessèchent à les chasser
et la voix ne peut en parler.
Le cœur apaise son rythme,

le frigidaire vrombit, un vilain
moustique tourne. La vie est
là que l'on n'attendait plus.

Cliquetis

Toute la journée, sous la lumière
électrique, les doigts cliquettent.
Parfois, deux ou trois paroles,

une carte tendue, un sourire reçu.
Des appels interminables ou secs
comme un briquet d'amadou. Puis

le cliquetis reprend, plus lent,
la journée s'amenuise sans que le
néon cru du plafonnier ne s'en 

émeuve. Bientôt, un doigt décidé
interrompra son aveuglant
vrombissement, ce doigt même qui,

naguère, cliquetait et, bientôt,
tournera les pages d'un livre ami à 
la lumière naturelle d'un soir de juin.

Une lectrice

A V.S.

Nous avions parlé de poésie
au téléphone, alors que mes
pieds crissaient lentement

sur le sable du Palais Royal.
Colonnades, arbres taillés,
la vie défilait, si lente et si

riche. Entre nous que les mots
unissaient, jamais le fil ne se
coupa. De cuivre et de courant,

en Narbonnaise il prit la teinte
de jais de l'encre imprimée sur
un écran ou une feuille de papier.

Qui a dit que la poésie était une
arme chargée de futur ? Elle est
le sage présent d'une lectrice.

J'ÉCRIS

Toute d'encre versée
je me dépouille de mots

Et avec chacune des lettres tracées
je laboure les chemins de mon âme
sur le papier blanc de la vie.

J'écris

© Roser Blàzquez, traduit du catalan par M. Bourret Guasteví
















http://pescamots.blogspot.com/2018/09/escric.html?m=1

T'escriuré / Je t'écrirai

T'escriuré amb escames de mots,
com de sal nafrada pel nacre
més abrupte, tallant i fred.

T'escriuré versos curts, lliures
i rancs. Cap cot i amb la mirada
altiva. Un grapat de sons, menudall

del camí, xavalla tèbia i rovellada
en mans de captaires cecs i roncs.
T'escriuré agraït i tu me miraràs.

***

Je t'écrirai avec des écailles de mots,
comme de sel blessé par la nacre
la plus abrupte, coupante et froide.

Je t'écrirai des vers courts, libres
et bancals. La tête basse et le regard
altier. Une poignée de sons, pierraille

du chemin, roupie de sansonnet tiède et rouillée
aux mains de mendiants aveugles et enroués.
Je t'écrirai plein de reconnaissance et toi tu me regarderas.


AU-DELÀ DES MOTS... QUAND IL NE PLEUT QUE SOUS LES ARBRES

Il y a un moment, après l'orage, où il ne pleut que sous les arbres.
L'instant où le refuge cesse de l'être,
et tout invite à ressortir, sous le ciel de plomb.
Il n'est pas d'abri éternel.
Et ce n'est qu'après l'averse, quand nous nous hasardons 
à nous exposer aux intempéries de la vie,
que nous découvrons, au delà des nuages, un univers 
que nous ne connaissions pas.
Juste à ce moment précis. Après l'orage.
Quand il ne pleut que sous les arbres.

© Roser Blàzquez, traduit du catalan par M. Bourret Guasteví

















https://pescamots.blogspot.com/2019/07/mes-enlla-de-les-paraules-quan-nomes.html?m=1

dimanche 7 juin 2020

Comme une écaille

À P.P.

Comme une écaille,
délicatement prélevée
sur la robe irisée

d'un poisson de printemps,
l'article d'un ami, jusqu'à
moi s'est aventuré. D'un poète

naguère reclus, mais jamais
confiné, des mots justes et 
profonds. Sans nulle présomption.

Pure culture qui invite au futur
que, en proie à un consumérisme
forcené, l'on s'était pris à

oublier. Alors qu'il suffisait de
s'éprendre d'un figuier vert ou d'un
mur de pierres, patiemment chaulé.

Le bal des playlists

Sur la piste improvisée, 
les corps dansent et se
rapprochent en un pied 

de nez à l'antisociale
distanciation. Entrelacs
des courses brèves. Rires,

chansons de vinyle usés,
et en chœur égosillées.
Interruptions inopinées.

Silences. Protestations.
Une nouvelle playlist,
narquoise, efface la

précédente et les danseurs
d'un soir de s'y fondre à
nouveau. Montagné, Carlos,

Franky Vincent... Qu'importent
les listes pourvu que, tendres,
nous connaissions l'ivresse.

Une photo

Une photo que caressent mes mots,
sans jamais apparaître en plein
jour. Un instantané du soir,

entre deux orages. Une seconde de 
félicité entre deux générations
pour qui l'espace, inclément, s'est

brusquement rétréci. Le canapé sombre
peine à les contenir. Contorsions et
sourires le font bientôt exploser.

Je rêve d'emporter cette photo, sur
une île petite où l'eau danse, entre
vert et bleu, sans que nul ne la peigne.

samedi 6 juin 2020

Au-delà des mots... triste était la lune

Un joli conte poétique de Roser Blàzquez.

Blanche et ronde, la lune brillait chaque nuit de sa lumière laiteuse, caressant la surface de la terre. Des couples d'amoureux la contemplaient, cachés dans l'intimité de la nuit, cependant que les poètes lui dédiaient de beaux vers, fascinés par son silence glacé.

Mais la lune était triste parce qu'elle se savait infiniment seule. Et plus on lui dédiait de poèmes d'amour et plus elle s'étiolait, consciente de son isolement au milieu de l'univers. Les hommes ne savaient-ils donc pas que sa blanche lumière n'était pas la sienne ? Elle n'était qu'un vulgaire miroir de l'éclat du soleil. Et sa surface était trop pierreuse et trop froide pour que la vie y germe. Quand elle regardait la terre, avec le vert intense de ses forêts, le bleu de l'océan, le jaune du sable du désert et les milliers de petites lumières que les hommes allumaient chaque soir, elle se sentait pauvre. Et nue. Le cœur froid, glacé.

Elle montrait toujours la même face, la plus belle. Et même les enfants avaient pris l'habitude de lui dessiner un visage souriant qui leur faisait un clin d'œil. Mais aucun d'eux ne pouvait imaginer l'autre face, toujours cachée, pleine de cratères et de blessures provoquées par les météorites qui la frappaient. Une face trop vulnérable, toujours exposée aux intempéries de l'univers. Chanteraient-ils toujours ses charmes s'ils la voyaient aussi rude et blessée ?

La lune se sentait de plus en plus triste. Et c'est ainsi qu'un beau jour, pour échapper aux regards, captivés, elle décida de se cacher dans l'ombre de la terre. Mais à chaque fois qu'elle montrait le bout de son nez et brillait au milieu de la nuit, les musiciens repartaient de plus belle en composant de belles mélodies et les poètes des vers pleins de nostalgie. Mais elle, elle recevait toujours ces mots voilés de la plus poignante des solitudes. Et, affligée, elle retournait à sa cachette.

Et c'est ainsi que la lune s'engagea dans ce mouvement cyclique d'aller-retour. De refléter l'intense lumière du soleil et de se terrer dans l'obscurité des ombres les plus compactes. Et les hommes se résignèrent à vivre sans elle, quelques jours de temps à autre, à apprendre à l'attendre et à prendre congé de son voyage. Mois, lustres et siècles s'enchaînèrent dans ce constant va-et-vient.

Une nuit, la lune triste vit une chose qui la captiva par sa beauté. Au fond des eaux d'un lac dansait, sur le rythme ondoyant, quelque chose qu'elle n'avait jamais vue. Un éclat intense resplendissait qu'une nuée de poissons rouges caressait, joueurs, à la surface. Belle et bien ronde, cette main de lumière était flanquée de petites lumières qui dansaient, tels des vers luisants, autour d'elle.

C'est alors que la lune comprit. Ce qui l'avait fascinée au fond du lac n'était rien d'autre que son propre reflet. Sur terre, il n'était ni froid ni vide, mais plein de vie. Et ses blessures cachées n'étaient plus exposées aux assauts des météorites mais reposaient dans le berceau de la rivière, d'argile tendre. La lune se mit alors à sourire pour la première fois et son éclat en fut encore plus brillant.

Sans rien en dire aux hommes, elle poursuivit son va-et-vient cyclique. Mais quand elle décroissait, elle ne le faisait plus dans l'idée de se terrer dans l'ombre sinistre de la terre, mais avec la certitude de revenir, aux termes de quelques jours. Et, désormais, quand les poètes chantaient sa beauté et les amoureux s'étreignaient nimbés de sa blanche clarté, elle, elle se contentait de regarder les eaux silencieuses du lac. Et elle s'efforçait de leur offrir son plus beau reflet.

Roser Blàzquez, http://pescamots.blogspot.com/2019/03/mes-enlla-de-les-paraules-la-lluna.html
traduit du catalan par Michel Bourret Guasteví


vendredi 5 juin 2020

Punt cardinal / Point cardinal

De foc fred i de sang viu,
sa senyora LLuna mos mira.

Vermell de l'ou enganxat
a ses estovalles blaves,

sense vas ni forqueta, no té
cap necessitat de parlar-mos.

Verdejant desesperadament, es
far de s'espigó implora sa seua

benevolència. Sa senyora LLuna
no parpelleja ni es deixa seduir.

«Yo no digo mi canción
sino a quien conmigo va.»

***

De feu froid et de sang vif,
Madame la Lune nous regarde.

Jaune d'œuf accroché
à la nappe bleue,

sans verre ni fourchette, elle
n'a nul besoin de nous parler.

D'un verdoiement désespéré, le
phare de la jetée implore sa

bienveillance. Madame la Lune
ne cille ni ne se laisse séduire.

«Je ne dis ma chanson 
qu'à celui qui vient avec moi.»

By courtesy of Pau Gener


mercredi 3 juin 2020

Mon père

Mon père aurait eu quatre-vingt-quinze ans
dans quelques heures. Son front était noble
et ses oreilles qui, enfant, me semblaient

immenses, écoutaient le monde avec acuité,
feignant la bonhomie, pour en relever toutes
les incohérences. Il aimait les maquereaux

fumés au poivre qu'il disséquait minutieusement
dans son assiette, entre l'apéritif à la gentiane
et les tournedos marchand de vin. Longtemps reclus

dans une résidence, il aimait voir les plus jeunes
de ses petits-enfants à qui il faisait les tours
de sa petite enfance, avant de feuilleter le Figaro. 

Sa culture était immense, à l'image de sa mémoire,
rarement prise en faute, même dans les derniers temps.
La tiédeur de son front ne m'a jamais quitté.

La biblioteca dels rostres / La bibliothèque des visages

No pas unes cares insípides,
uns rostres únics i somrients
que us miren i us recorden,

sense cap necessitat de xerrar.
Unes pedres vives dempeus, uns
volums quiets i brillants, com

uns ocells a punt d'enlairar-se.
Unes persones. Conegudes o per
conèixer. I enriquir-se. Mútuament.

***

Non pas des figures insipides,
des visages uniques et souriants
qui vous regardent et se souviennent

de vous, sans nul besoin de bavarder.
Des pierres vives debout, des volumes 
paisibles et brillants, comme

des oiseaux sur le point de s'envoler.
Des personnes. Connues ou à connaître. 
Et pour s'enrichir. Mutuellement.

El batec de l'oceà / Le battement de l'océan

Una esponja al fons del mar
enganxada a la roca i lliure,
un pulmó i un cor que batega,

filtra, es nodreix i alimenta,
un aguait, a la vora de les
rutes marines, assimilant

els canvis de temperatura i 
la flaire sobtada de l'aigua,
sense deixar mai de ser una ànima.

***

Une éponge au fond de la mer,
accrochée à la roche et libre,
un poumon et un cœur qui bat,

filtre, se nourrit et alimente,
un affût, en lisière des
routes marines, assimilant

les changements de température et
l'odeur subite de l'eau,
sans ne jamais cesser d'être une âme.

Alegria / Joie

Despertada, subtilment, per un amic
llunyà, l'alegria és un sentiment
càlid que em guia el matí per terres

occitanes castigades pel sol. Tanta
aigua, tanta serenitat. Imatges vives
del llevant amb lo sfumato d'un cel

que balla lentament amb la terra
salobre. Hierogàmia tendra d'un dia
de quietud, irrepetible i definitiu.

***

Éveillée, subtilement, par un ami
lointain, la joie est un sentiment chaleureux 
qui guide mon matin dans des terres

occitanes châtiées par le soleil. Tant
d'eau, tant de sérénité. Images vivantes
du levant avec lo sfumato d'un ciel

qui danse lentement avec la terre
saline. Hiérogamie tendre d'un jour
de quiétude, irrépétible et définitif.


By courtesy of Joan Verger Servera



mardi 2 juin 2020

Pinsà / Pinson

Del pinsà no conec la volada,
ni el cant ni els colors, si bé
els estic descobrint, pàgina rere

pàgina. Només conec les paraules
que li deia l'àvia a la mare quan
era joveneta. «Sembles un pinsà!»

Una ditada de mel nostàlgica i la
tendresa d'una mare per la filla
petita. No necessitava saber res

més. La mare era un pinsà i m'anava
guiant pels carrers plujosos del gran
port del Nord. I m'ha fet poeta pinsador.

***

Du pinson, je ne connais pas le vol,
ni le chant ni les couleurs, bien que
je les découvre, page à page. 

Je ne connais que les mots que ma grand-mère 
disait à ma mère quand elle était toute jeune. 
«On dirait un pinson !»

Un baume au cœur nostalgique et la
tendresse d'une mère pour sa fille
cadette. Je n'avais pas besoin d'en savoir

davantage. Ma mère était un pinson et elle me
guidait dans les rues pluvieuses du grand
port du Nord. Et elle a fait de moi un poète pinseur.

Cailloux et galets

Sur une plage de papier,
dans d'épais dossiers,
les cailloux noirs,

petits et serrés, se dorent
à l'ombre de larges galets
rouges ou bleus. Le doigt

vif s'alanguit parfois à en
tourner les pages, rêvant à
un auguste rivage où l'écrit

s'apaiserait. Mais la machine 
est avide et, sans frein, avale
des monceaux de cailloux et galets.

Huissiers de malheur

Sombres huissiers,
avides et imbus,
cou décharné de

vautour et langue
acérée de corneille.
Pour vous, un prénom

n'est rien, ou si peu,
six ou sept lettres.
Nul visage, nulle voix.

En espèces sonnantes et
trébuchantes vous dansez,
puis sur vos pattes dormez.

Badoquejant / En bayant aux corneilles

Badoquejant, em prenc el matí fresc.
Els meus dits ballen pel teclat gris
i deixo anar la ment pels camins de

la nit. Un immoble estret, de plantes
de color, amb un gavadal d'escales
i un grapat de babaus xerraires badant.

Badoquejant, em llegeixo el Rodamots
i ple de vida i entusiasme, me l'animo
amb paraules seves i saba del dia.

***

En bayant aux corneilles, je prends le matin frais.
Mes doigts dansent sur le clavier gris
et je laisse aller mon esprit sur les chemins de

la nuit. Un immeuble étroit, aux étages
en couleur et aux escaliers innombrables,
avec une poignée de nigauds bavards et oisifs.

En bayant aux corneilles, je lis le Rodamots
et plein de vie et d'enthousiasme, je l'anime
avec ses mots et la sève du jour.

lundi 1 juin 2020

Un solo de contrebasse

Quand le cœur bas fort et grave,
il n'est d'autre accompagnement
que de tirer les lourds volets

et d'écouter la chaude contrebasse
du grand Danois au nom interminable.
La rêverie prend alors des sentiers

insoupçonnés qui sentent le serpolet
et crissent sous les semelles. Des yeux,
une voix, et vous voilà funambule.


Photophores de juin

Mikado de fine fumée,
reflets d'or tournoyant
dans des verres effilés.

La conversation est filet
où se prennent les étoiles
filantes indiscrètes.

Sous la voile blanche tendue,
deux navigateurs en ciré sombre,
immobiles, guettant du passé

les significatives coïncidences.
Comme une éponge sur le zinc du 
comptoir ou le marbre des tables,

le rire boit les larmes subites,
irrépressibles. Humanité profonde qui 
ose dire quand les autres se taisent.

Sal de cocó / Sel d'anfractuosité

Resseca, allunyada de la mar
tan propera, com una crosta
diamantina, la sal vella espera

una mà amiga que la faci viatjar 
cap a una cuina continental de 
pebre i oli. Fugida atroç. Ceguesa

del cocó buit que plora lentament
la sal desapareguda i, a poc a poc,
s'omple de llàgrimes salobres,

fins a reconstituir l'ull perdut.
Òrfena, polvoritzada i barrejada
amb el dolentíssim pebre bo, la sal

vella perd l'esma i la sabor i troba
a faltar el cocó silenciós de l'illa
llunyana, aspre i càlid, tan càlid.

***

Desséché, éloigné de la mer
si proche, comme une croûte
diamantine, le vieux sel attend

une main amie qui le fasse voyager
jusqu'à une cuisine continentale de
poivre et d'huile. Atroce fuite. Cécité

du creux évidé qui pleure lentement
le sel disparu et, peu à peu,
s'emplit de larmes salines,

jusqu'à reconstituer l'œil perdu.
Orphelin, pulvérisé et mêlé au
vilain poivre noir, le vieux

sel perd courage et saveur, regrettant
l'anfractuosité silencieuse de l'île
lointaine, âpre et chaleureuse, si chaleureuse.



Nostalgie de la lune

Ciel de coton gris, sale.
Les façades s'y fondent
comme le sucre dans le lait.

Je regrette les nuits noires
et fraîches, l'émerveillement
devant les chants d'oiseaux

et la face claire, savamment
expliquée, et en silence partagée.
Les heures comme des minutes,

la nuque cassée, l'inscription
rétinienne des taches lunaires
sans qui il n'est pas d'écriture

ni d'amour de la vie, en plein jour,
lune close, sous le soleil vif ou
un vilain ciel de coton gris.

La llengua de la mare / La langue de ma mère

No pas la llengua materna.
La llengua de la mare, amb
la seva veu trencada,

les ocurrències sobtades,
la delicadesa i els dubtes,
la complicitat tant de temps

silenciada. Les velles postals
retrobades i les converses al
matí, en torn de la taula groga.

***

Non pas la langue maternelle.
La langue de ma mère, avec
sa voix cassée,

ses idées soudaines,
la délicatesse et les doutes,
la complicité tant de temps

tue. Les vieilles cartes postales
retrouvées et les conversations au
matin, autour de la table jaune.