dimanche 17 novembre 2019

Un livre m'attend

Un livre m'attend, lourd,
serré, odorant. Vives couleurs
sur papier glacé. Typographie exquise.

Les kilomètres défilent haut qui me l'ont
apporté, comme une brioche au miel ou un plat
en terre cuite. Il se repose. Sur le bois clair

et tendre de la table de travail, à ma droite.
J'en connais la direction, j'en ignore le grain.
Ta voix lente et chaude me manque pour le lire.

Je me l'inventerai, sur les coups de onze heures,
saucissonnant au soleil de ses pages ouvertes.
Puis je fermerai les yeux et tu m'y guideras.

T'aimer

T'aimer à distance,
en chuchotant vite.

Laisser passer secondes
et minutes comme des heures,

rondes et luxuriantes.
Des draps refuser le secours

et à minuit s'attabler 
au banquet des justes.

Imaginer tes yeux au zénith
de Sélène, le froid subit.

Dans mes bras te recevoir
et te bercer enfin. En présence.

samedi 16 novembre 2019

Bière

On la dit Désespérée, le col clair et
un léger goût d'alcool fort. Ce soir,
elle tintera avec la force de ses
capsules dures et tranchantes,

pour masquer la timidité rougissante
de jeunes filles qui partageront la
raclette savoyarde et les premières
libations en commun.

Que légères leur soient ces bulles
premières sur le chemin de la vie,
en souhaitant que, bientôt, s'y joigne
le Champagne, pour prix de leurs succès.

Un échange

Les heures passent, la nuit noie la clarté du jour.
Notre échange, inouï voici deux mois, se poursuit,
prenant des nuances nouvelles, le ton boisé d'un
vieux rancio, à l'approche de l'hiver.

Je devine tes questions, tu devances mes troubles.
Nous rions d'un dessin et sourions d'un cliché.
Vingt-cinq ans défilent, puis trente, quarante.
Couleur, sépia, noir et blanc, ton sourire

dessine le mien, le retrouve, l'invente. N'était
la distance et le détroit glacé, ma main serrerait
la tienne et mes lèvres abreuveraient ta nuque
avant que de communier à Vénus, ta déesse discrète. 

Slam

La parole, syncopée, naît et brise 
complexes et timidité. Sur scène.
Vêtements noirs, décors dépouillés.

Le son porte haut, jusqu'à se saturer.
Larsen. Émotion. La fille abandonnée
parle enfin et son cri prend les habits

de la simplicité. Mots clairs, isolés,
tranchés dans le continuum du vécu et
non ciselés. Écriture au kilomètre.

Récitation scandée à la minute, au quart
d'heure. La soirée touche à sa fin. Une
jeune femme se tait. Elle a grandi.

Shabbat

Séfarade. Un jour hors du temps.
La semaine se suspend et les feux
demeurent éteints. On mange épicé,

derrière les lourds rideaux de velours
pourpre. L'or festonné s'est oxydé et
les couverts recherchent la chaleur

des convives. La famille se recueille
et, sans se l'avouer, s'ouvre à l'amour
extérieur. Concorde et félicité.

Un repas

Si loin, si près, un repas de Shabbat,
dans la capitale, au pied des avions
qui grondent. Le kérosène tarde à

s'évaporer et les plats qui se préparent,
parisiens, proclament la nostalgie des
langoustes et des homards de deux mers.

Bientôt la famille s'attablera. Parents
et proches, malgré l'épuisement du maître,
capitaine au long cours, sous un coup de

tabac. Le repas sera lent et bref, à l'image
d'une vie de plaisirs et de doutes, de sauts
dans l'inconnu et de routines tenace.

Agave fleurie

Sur mon mur, l'agave fleurit,
à toute heure, du jour ou de la nuit.
Sa tige est force et équilibre.

De la terre et de sa chair, elle tire
la vie sublime qui l'exténue. En vrai.
Mais dans les yeux de Tònia, dans ceux

de Joan qui lui tient compagnie, la vie
s'impose, par delà les tempêtes et
l'inclémence des jours. Fleurie, l'agave

ne parle pas mais, légèrement décalée,
telle une musicienne casawi, elle est,
depuis toujours, mon nord magnétique,

mon lutrin, où je lis le monde, avant que
d'en tirer, ô substance féconde, des vers,
de simples vers qui sont votre félicité.



Peuème

De Colette l'esprit,
le pur et l'insensé.
Quelques mots. Une envie.

Un silence. Une joie.
Libres coquelicots
par les yeux caressés.

Un poème de peu,
un amour infini
et ton souffle qui rit.

Sommeils

Les sommeils de Desnos étaient féconds.
Écriture automatique, cadavres exquis
se déroulant sous la dictée enfiévrée.

Et toi, quelle est ta parole qui se tait,
à l'abri de tes paupières closes ? Rêves
assagis ou draps enchevêtrés qui, d'un
poète, cherchent l'expression ajustée ?

Sous le regard hiératique des deux chats
réveillés, je me penche sur ton visage
clair et j'en scrute la peau paisible

avec mes yeux de plume. Silence, rythme
lent et lourd de ta respiration. Au bord
de la commissure droite, une perle d'argent

comme une larme oubliée. Je m'approche.
Elle brille de toute sa surface concave
comme un miroir de sorcière. Nul avenir

cependant. L'empreinte légère d'un soir de
vendredi et les pas incessants des enfants
dans l'appartement. Je me mets à écrire.

Hace años

Hace años. Veinticinco.
que me llamas «Cariñito» y 
me dejo guiar por las vías

de acero dulce de la vida.
Durante mucho tiempo, nos callamos
y nuestros brazos se quedaron fríos,

cruzados, inútiles. Pero un día me llamaste
y la vida se me pintó de turquesa y rubí.
Desde entonces desando lo andado con versos.

vendredi 15 novembre 2019

Yeux clos

Yeux clos, la clairvoyance s'impose,
dans le souffle profond et régulier
d'une soirée de novembre. Tendrement

disloquée, tu arraches aux horloges
aiguilles et écailles, et, des heures
funestes, tu fais un balluchon pour

t'en aller l'été sur les routes chaudes
de Mandchourie ou les vertigineux
à-pics du Népal. Tu t'endormiras, sois

sans crainte, la soirée s'étire et la nuit,
si froide, est encore loin. Sois patiente,
mes histoires sont mille et mes lèvres cent.

Une ballade

La gravité s'en est allée, éperdue,
dans les rues sans sommeil, ivre de
bruit, de fureur, de coups et de rage.

Et elle nous a laissés sereins, allongés
sur le coton pâle d'une nuit océane.
Les chats gardent les coussins jetés à terre,

et nous devisons paisiblement sur fond de ballade. 
Ta peau, soudain, a froid et se blottit longuement.
Nous flottons dans une anfractuosité de sel sur

les roches basses de mon île.Cocons. Tes pieds sont
nageoires et mes mains deux raies vives comme des lames.
La nuit est turquoise et la lune, pleine, sur nous se mire.



Alumnes al matí / Élèves le matin

Alumnes al matí.
La cuina és petita
i calent el cafè.

No parem de xerrar
i, sense adonar-nos,
fem nostres els versos

tendres, agosarats,
de dues dones lliures.
Us ensenyaré els girs,

m'explicareu el món
i deixarem la cuina
per a alliçonar-nos.

***

Élèves le matin.
La cuisine est petite
et chaud le café.

Nous n'arrêtons pas de converser
et, sans nous rendre compte,
nous faisons nôtres les vers

tendres, audacieux,
de deux femmes libres.
Je vous enseignerai les tournures,

vous m'expliquerez le monde
et nous laisserons la cuisine
pour nous instruire.

Retarder

Le temps vole et s'en va,
nous laissant toi et moi
affamés de plaisirs.

La nuit se fermera
sur un lit tiède et froid,
sans tes chats ses gardiens.

Tu apprendras le somme,
la douce incontinence,
en m'écoutant un brin.

Libre, mains déliés,
tu sauras retarder,
dans le tendre sommeil,

la lune et le soleil,
le manque et le plaisir,
la venue de l'aimé.

Ma lectrice

à ma mère

Cela fait seize ans qu'elle me lit.
Tous les matins, avant le journal,
guettant la moindre publication.

Un distique, un sonnet, un billet
d'humeur. Le commentaire d'une photo
ou d'une chanson. Elle se tient droite,

lunettes chaussées, avant les mots croisés.
De ses lectures, je sais bien peu, sinon
qu'elle les aime. Je tiens d'elle mon goût

pour les langues. Son père et elle, dialoguant,
m'ont ouvert à ma langue de cœur. Les années
ont passé. À présent elle me dit acquérir du

vocabulaire en lisant mes traductions. Je souris
et l'encourage, je lui dois tant. Et surtout de
revenir à mes poèmes. Toujours et encore.

jeudi 14 novembre 2019

Envie

Envie de glisser ma voix 
entre la moiteur de tes vers.

Te laisser un répit, bref,
pour que tu les écrives,
d'un trait, comme on vide
un verre de lait tiède,

sans essuyer la crème
blanche qui, déjà, sèche
aux commissures. Ne les relis
pas. À quoi bon ? Le rythme

est dans ton sang et le mètre
bat à tes tempes. Change de langue,
essaie-toi à d'autres inflexions.

Mon corps l'exige qui, déjà, glisse
sur le dance floor d'un lycée oublié.

Pietà

Yeux clos, tu t'abandonnes,
sur le côté, offerte.
Entre tes doigts, le drap.

Sous les baisers, le rouge
a fondu. Ton amant
s'en repaît tout en bas.

D'un coup la brise tombe
et des cuisses, la houle
souligne la cadence.

Éclaboussures d'onde
et de sel gemme d'or.
L'amant nage et se tait.

De ta voix tu le guides. 
Tu chantes et le conduis
vers la rive éblouie.

Elles cinq

La musique tarde et le bar est un quai
de bois clair où s'amarrer. Cinq jolies
femmes s'y pressent, la coupe à la main.

Au centre, trois échancrures pâles font
une sage volée, flanquée de deux hauts cols.
Les coupes absorbent la rare lumière.

Soudain un flash fige la scène en un mystère
lointain. Anabase, catabase ? Les sourires
invitent à descendre dans cette grotte tiède

pour en remonter bien vite, du vin blanc glacé
sur les pommettes. Sur la droite, ourlées de
rouge vif, des lèvres se referment en un baiser.

Harmonie...

Répète

Monde étrange, neuf.
Sur le métier, cent fois
tu remets ton ouvrage,

seule ou en compagnie.
Isolées, lentes, gauches,
les notes bientôt s'accordent.

Symphonie. Sourires, la longue
répète, dans un local aux murs clairs,
prend fin. Tout est prétexte à fête.

Un anniversaire, une promotion. Les tranches
de gâteau exigent la flûte cristalline.
Fines bulles. La basse rythme l'échange.

Escucharte

Escucharte. Una, varias veces.
A ritmo lento, sin nadie a mi lado.
En el silencio de la noche cerrada.

No recitas. Que no. Vives la palabra
ajena, como tuya, a tu medida.

Escucharte. Y dormirme. Luego.

Quand tu lis

Quand tu lis, la nuit,
chaque mot est une île
dans ta voix.

Lenteur du rythme,
silences, pauses espiègles
de plaisir projeté.

Îles luxuriantes, cris
d'oiseaux dans la jungle,
rives de sable crissant 

Terræ incognitæ que je foule,
virginales contrées fermées
à qui de toi n'est pas aimé.

mercredi 13 novembre 2019

Tiédeurs

Brise tiède sur le corps en sueur,
turgescences tremblantes, clavicule
refuge et ombilic havre serein.

La main couvre la mer et, sur le ventre,
la respiration, forte, se charge de mystère.
Hiérogamies antiques que le dialogue,

à distance, invente et dessine. Paupières
qui battent, bouche subitement asséchée
et mains moites, délicieusement.

Entre nos mains

Entre nos mains, la mer.
Océane, baléare, douce ou
salée, opaque ou translucide.

Les doigts se croisent et s'étreignent,
les paumes se frôlent, glissent et se
serrent dans une odeur d'iode prégnante.

Entre nos mains, l'amour.
Ses arabesques, ses glissandi,
sa peau bombée au soleil de novembre.

Pètals de rosella / Pétales de coquelicot

Amb unes pincetes d'or blanc
m'has tret esquinçalls de pell
nafrada. Cicatrius sepultades

dins la memòria més remota.
Boca de rap, cul de pagès,
timidesa malaltissa.

I amb les teves ungles d'esmalt
carmesí els has substituït per 
pètals de rosella, volàtils.

***

Avec des pincettes en or blanc
tu m'as ôté des lambeaux de peau
blessée. Cicatrices enterrées

dans la mémoire la plus lointaine.
Gueule de baudroie, cul de paysan,
timidité maladive.

Et de tes ongles de vernis cramoisi
tu les as remplacés par des
pétales de coquelicots, volatiles.

Peaux mortes, peau vive

Ma peau s'est desquamée
en larges lambeaux tièdes
et, au-dessous, j'ai vu

fleurir un arc-en-ciel,
un éventail de roses
odorantes et douces.

Un miroir au tain clair
où tu me souriais
en me donnant confiance.

Ma peau s'est reformée
en larges nappes chaudes
que me tissaient tes mains.

Mentre escolt / Cependant que j'écoute

Mentre escolt na Nina
cantant My Way, amb ritme
desenfrenat, no deix de 

pensar en tu, amor meu,
rosella tendra de sa meva
vida, devora es port del

corsari dunkerquès, homo
alt i guapo que es passà
sa vida tallant cabells

i contant històries a
sa néta adorada, filleta
morena d'ulls vius, futura

musa d'un menorquí nascut
al nord de França d'un duaner
i d'una secretària de Casablanca.

***

Cependant que j'écoute Nina
chantant My Way, sur un rythme
effréné, je ne cesse de

penser à toi, mon amour,
tendre coquelicot de ma
vie, le long du port du

corsaire dunkerquois, un homme
grand et beau qui a passé
sa vie à couper des cheveux

et à raconter des histoires à
sa petite-fille adorée, petite
brune aux yeux vifs, future

muse d'un Minorquin né
au nord de la France d'un douanier
et d'une secrétaire de Casa.


Il est

à P. P.

Il est un ami cher, poète délicat,
amant inlassable du soleil et de 
la musique. Guettant les nuages

noirs qui apportent la pluie féconde, 
il fouille dans son immense mémoire 
pour me prodiguer lectures et écoutes.

Or voici qu'il s'inquiète devant mes vers,
qu'il goûte, renouvelés dans le souple
corset de l'humble hexasyllabe.

Il voudrait que je revienne aussi, parfois,
au débotté, à l'ancienne façon qu'il aimait
et regrette. M'y voici, pour un temps.

L'amour, profond, m'a rendu jongleur impénitent
et des formes je fais un cercle de balles de
couleurs pour rendre grâce au monde. Et à lui.


Suspens

Silence de la nuit,
désir de ton sommeil,
les mots qui se retiennent,
après t'avoir bercée.

Noir, immobile et froid,
le combiné attend
la fraîcheur du matin
ou ton réveil soudain.

Ma bouche dans ton dos,
se rêve en randonneuse,
infatigable hâbleuse
au destin d'abricot.

Si pauvres sont mes doigts,
sans tes humeurs soudaines,
qu'ils me voudraient en roi,
pour apaiser leur peine.

mardi 12 novembre 2019

Tes ongles

Tes ongles se sont éteints,
dans la nuit sans soleil.
La pleine lune était froide,
ignorant leur rouge sang.

Mes lèvres les ont frôlés et 
ma langue a bu leur brillant,
longuement, toute noire de 
l'absence de novembre.

Tes ongles se sont éteints
et mon cœur s'est endormi,
songeant aux heures claires
où ils griffaient ma peau.

Ces liens qui nous unissent...

Tu parles aussi en vers,
calquant ton souffle clair
sur le feu des baisers.
Respirations scandées.

Les mots entre les dents,
les souvenirs jaillissent.
Un coiffeur de vingt ans
et sa montre à gousset.

Il la tenait dit-on
d'un illustre corsaire
qui lui avait donné vie
avant de s'en aller.

Dunkerque était son Nord,
sa boussole magique.
J'y tracerais mes pas
sans croiser son regard.

En chuchotant un brin
tu me glisses un cliché
de l'église des Dunes
où il se tenait droit.

Le communiant irait
installer son salon
là où mes deux parents
grignotaient tard le soir.

Ces liens qui nous unissent
exigent nos draps clairs
pour que vivent les mots
entre nos doigts croisés.

Une part de cake au chocolat

Si petite est la part
que nul ne s'en souvient.
Était-ce un clafoutis
ou un cake tout brun ?

Les babines ourlées
de chocolat pur sucre,
tu ne dis mot et ris :
les deux sont en pétard.

Le frère accus' la sœur,
qui a son tour pinaille.
Quand voudras-tu enfin
de ce vieux Picrochole

taire l'affreuse guerre,
pour une fouace, un cake
qu'ils avaient oublié
avant de s'engueuler.

Homo faber

à une serveuse de M. Brochette

On me disait savant,
joli coq de bruyère,
mais des mots rocailleux
m'ont remis en chemin.

Un bol de soupe orange,
brûlantes les lentilles
je ne comprenais goutte
mais saisissais l'essence.

Exquise courtoisie
et choukran habiba.
Oh, merci ma chérie,
le froid déjà s'en va.

Le vieux marché regorge
de pièces d'atelier,
je me croyais savant,
me voici ouvrier.

Darijescriptures / Darijécritures

Escriure d'una mà
i estimar-te amb l'altre.
La darija m'ensenyes
i confonc els sentits.

La dreta es fa esquerra,
la A és un llampec.
Amb la B et passeges
per l'antic gronxador.

De l'altre món no vull
res més qu'aquesta guia
qu'un dia em vas prestar
i mai no deixaré.

Alumne el professor,
amat el vell amant.
M'ensenyes a llegir,
sens tu no podré viure.


***
 

Écrire d'une main
et t'aimer de l'autre.
Tu m'enseignes la darija
et je confonds les sens.

La droite devient la gauche.
Le A est un éclair.
Avec le B tu te promènes
sur l'ancienne balançoire.

De l'autre monde je ne veux
rien d'autre que ce guide
qu'un jour tu m'as prêté
et que jamais je ne laisserai.

Élève le professeur,
aimé le vieil amant.
Tu m'enseignes à lire.
Sans toi je ne pourrai vivre.


 

Amours dessinées

De l'étroite blessure,
le cercle est né un jour
et de la commissure
a créé le contour.

Que mystérieuse est l'onde
qui coule sous les ponts.
La belle vagabonde
qui nous rejoint d'un bond.

Des mains de magicien,
trois tours de saltimbanque.
Passez muscade ancien
et refus de la planque.

Plus haut le souffle éclate
et se closent les yeux.
Aux lèvres écarlates
se joignent les soyeux.

La paix enfin revient,
les hanches se souviennent
de ce tout petit rien
qui un jour te fit mienne.

Archéologie

Au sable s'est mêlée
la terre des contrées.
Les caniveaux sont pleins
et la chaussée s'efface.

Passe un vieux triporteur
croulant sous les grenades,
rouges, rondes, opulentes.
Si jamais elles versaient,

la terre épouseraient.
Croûte de sang séché,
passion d'archéologue.
Le monde d'aujourd'hui

et le passé d'hier.
Aux semelles de vent
répond la lourde glèbe,
le ferment des anciens.

Tu te dis d'aujourd'hui,
et cours sous les sunlights
mais tes ongles rougissent
du sang de vos chaussées.

lundi 11 novembre 2019

Variations

Et j'ai rêvé de toi,
pour la millième fois,
l'eau du lac était rose
et rouge sa bordure.

Nous étions en voiture,
c'est toi qui conduisais ;
je peinais à bien lire
et tu en rigolais.

Je me croyais rebelle
à tes yeux amoureux.
Tu m'enseignas le rire,
la noble fantaisie.

Du lac le tour nous fîmes
bien plus de mille fois,
avant de nous unir,
sous la lune roussie.

Livres

Tu m'as laissé des livres, des minces
et des épais. Certains sentant l'encre
fraîche, d'autres le renfermé.

Des centaines de pages et encore plus de vues.
Des mondes de toi si proches et que je gagne 
enfin, au terme d'un voyage que tes yeux vifs

m'inventent. L'absence est une faux acérée,
et tes pages pansent mes plaies. Genèse d'amour
qui auprès d'Addellatif Laâbi se ressource.

Et si tu m'invites à lire ta ville en bleu, 
c'est la grammaire de ton corps que j'y apprends,
de droite à gauche, en suivant le stylet qui

de l'antique tablette entaille la cire fraîche.
Que ne t'ai-je connu avant, j'aurais lu mille livres
pour t'en faire présent, le soir, sur la Corniche.

Enseignement

Et tu m'apprends à lire,
à pas comptés, d'un doigt,
de la droite à la gauche.

Alif est un éclair,
une balançoire Ba.
La plume crisse en moi.

Je suis analphabète,
qui me croyais lecteur.
Dans l'avion de retour,

la viande est savoureuse,
j'y cherche ta graphie,
d'une tremblante dent.

Tu m'apprenais à lire,
et j'écris ton absence
d'un Ta de lettre vive.

Crêpes

Si froides au réveil,
entre les doigts, gelée,
sans pays ni belle âme.

Le four leur rend la vie,
d'une caresse chaude.
Ta ville en moi s'éveille.

De la pâte les pores,
transsudent la levure.
Si fine dans tes rues,

ta terre en moi s'inscrit.
Et quand je les déguste,
tes lèvres à moi s'unissent.

dimanche 10 novembre 2019

Distique

Des bulles océanes
ont tapissé ton teint.

Frôlements

Les lèvres interdites,
les mains se frôlent un peu.

Le thé vert est brûlant,
et si rouge ta bouche.

La nuit de coton blanc
abolit l'interdit,

dans la tiédeur salée
de ton ventre qui bat.

Rouge ou vert le taxi,
nous filons dans la Ville.

Brutalité de l'art,
le béton illumine.

Du sabir oublié,
la Scala nous accueille.

Les heures soudain filent
et le train vert s'ébranle.

Les lèvres interdites,
le départ nous unit.

vendredi 8 novembre 2019

Un foie de veau, une salade

à J.

Le bouchon était plein,
nous sortions de la nuit ;
une nappe à carreaux
nous tendit ses bras huit.

Ta barbe de prophète
me racontait des sciences
les folies à Roscoff.
J'étais tout à tes mots,

en père admiratif.
Nous soupâmes d'un foie,
d'une salade riche,
avec pour vin le rouge,

et le blanc, mon tournis.
Que beau est ce moment
où s'inversent les ans
pour exalter la vie.



Et ne sois pas froissé

Et ne sois pas froissé,
demain sous les étoiles,
par la brusque froideur
d'un cœur qui t'appartient.

Mille yeux aura la ville
et nous n'avons qu'un cœur.
L'express cahotera
pour gagner la rue Six.

Je frôlerai ta main,
les yeux sur mon pays,
tu me regarderas,
ton sang dedans le mien.

La langue sera autre,
une arabesque vive,
mes doigts ne rêveront
qu'à ta barbe naissante.

Mais je n'en dirai rien,
jusqu'à mes draps froissés.
La passion doit se taire
pour mieux se révéler.

Dans la couche légère,
au creux de ma cité,
je serai enfin celle
que ton cœur a choisi.

jeudi 7 novembre 2019

Un goût sur la langue

J'ai ce goût sur la langue
quand je ferme les yeux.
Il m'envahit la bouche,
entravant mon sommeil.

Un goût d'ombre et de mousse,
de vive intimité.
Une anfractuosité,
tiédie jusqu'à fort tard

et qui guide ma plume
quand je me lève enfin,
les yeux ensommeillés,
la bouche désertée.

Je rêve d'un café
et de son formica
où ton simple regard
me le restituerait.

Sonnetin du réveil

Ton visage au réveil,
pâleur sur vermillon,
les paroles sont lentes,

le sourire certain.
Tes yeux cherchent le khôl
dans la pulpe des doigts.
Je veille et ne dit mot.

Plus tard viendront le thé,
la myrrhe et les caresses.
J'attends et ne dit rien.

Ton visage au matin
me parle de terrasses
et me réveille enfin.

mercredi 6 novembre 2019

Glaces

Le dimanche, les glaces
les réunissait tous,
en plein après-midi.

De Saint-Luc à Saint Marc,
la crème était glacée
et les cœurs rubiconds.

On parlait haut et fort,
les yeux dans les étoiles.
L'avenir était là,

comme un goûter pérenne.
Puis vinrent les vrais jours,
l'inclémence perlée.

On changea de métier,
de conjoint, de voiture.
L'argent se froissa fort,

jusqu'au coup de tabac.
La parole tarie,
les cœurs prirent relais.

On échangea les jours,
on changea de glacier
mais pas d'amour prolixe.

Le temps se suspendit,
le vent fort se calma
et les goûters reprirent.

En versos blancs / En vers blancs

Sembla un tren, i és un vers,
unes poques paraules,
un ritme i un atzar.

D'un poeta el trobar
i de l'amor la gesta
Per què em parla el cor?

He vorejat l'oceà
sense moure'm de casa
i jo he entès per fi

l'origen dels meus blancs.
L'amistat d'un rapsode,
l'amor d'una baixista.

De novembre l'insomni,
una tassa petita,
l'emoció d'un teclat.

***

On dirait un train et c'est un vers,
deux ou trois mots,
un rythme et un hasard.

D'un poète la découverte
et de l'amour la geste
Pourquoi mon cœur me parle-t-il ?

J'ai longé l'océan
sans bouger de chez moi
et j'ai enfin compris

l'origine de mes [vers] blancs.
L'amitié d'un rhapsode,
l'amour d'une bassiste.

De novembre l'insomnie,
une petite tasse,
l'émotion d'un clavier.

Dar El Beïda

Comme une peau de bête
que le tanneur distend,
je vois enfin ta ville,
à distance, d'en haut.

Le sable dans la mer,
l'écume sur les plages,
la marée tantôt basse
et tantôt hauts les flots.

Observateur en blancs,
du vers ne veux la rime,
car plus belle est ta ville,
en toute liberté.

Silence du cliché,
aérienne photo,
je ne sens les odeurs
ni guette les bistrots.

J'ai beaucoup à apprendre,
et bien pâles sont les mots.
En cicerone ancienne,
je veux que tu me guides.

Deux jours ou trois, pas plus,
et sur la peau tannée,
je ferai naître un rêve,
de taxi rouge aimé.

Le thé sera brûlant,
volubiles passants,
mon cœur enfin vivra
qui de l'âge naîtra.


mardi 5 novembre 2019

Mirage

Tu pinces la guitare, comme une contrebasse. Penchée sur l'instrument, tu prolonges l'instant et de deux cordes graves, tu m'écris une page. Des portées de cheveux, dessous le stylo bleu, juste pour m'inciter à hexasyllaber. Je passerais des heures à te voir en jouer. Guitare du bonheur ou basse enjouée.


Sonnet du silence amusé

Sur les coups de minuit et dans l'obscurité,
les souffles se suspendent, les yeux s'ouvrent en grand.
Le timbre retentit que l'on croyait en blanc.
On a le cœur plus froid qu'un' coupe de granité.

Je commence à parler et vante ta cité.
Comme un vieux bateleur, je vends tout à l'encan,
je tremble comme une feuille, jamais je ne t'entends.
M'écoutes-tu un peu ou t'es-tu alitée ?

Je crie, me désespère, arrachant de ta voix,
un rire, un gloussement, tu te récries enfin.
- Je ne glousse jamais, mon rire est de cristal

Sache-le mécréant et cours donc dans les bois.

Tu voulais du métal, je te paye d'un pain
et de ton humour niais, déjà je me régale.

Ta ville au matin

Je l'imagine claire et déjà tonitruante
dans le bruit mat des métaux et l'aigu vif
des conversations.

Les avenues larges et encore vides, l'air
iodé de l'océan tout proche, les cigognes
nichant au faîte des maisons.

Une ville de coins de rue et de belles
façades aveugles où l'on vous dit le sort
pour quelques pièces brunes.

Une ville qui t'attend au sortir du taxi, semant 
sur ton chemin des clichés d'organdi et mes baisers 
qui, pour l'heure, ne s'y sont pas encore promenés.

Panzerotti

«Tandis que sous le pont de nos bras passe...»

L'avenue n'était plus qu'un torrent.
De terre, d'eau et de branchages.

Nous longions le parc vide et sombre
qui vomissait des flots informes.

Nos pieds se glaçaient et entravaient
notre marche rapide, tête basse.

Je te suivais. Tu te jetas sur la gauche,
manquant me renverser, tu me retins et

me souris. L'eau ruisselait dans tes cheveux
et sur ton visage. Tu étais belle, joyeuse.

Tu n'avais cure des intempéries et tu poussais
déjà la porte. L'orage étouffa le tintement

des clochettes. La patronne te reconnut et te
fit bonne chère. Nous déjeunâmes de panisse

frite et de chaussons farcis. Nous étions tout
près l'un de l'autre, silencieux. Je sus à ce

moment précis que l'eau boueuse était lustrale 
et que les branchages nous tressaient couronne.

Tu étais entrée en moi, définitivement, et la pluie
se fit manne céleste, au zénith de nos vies.

Quasi sonnet des baisers

Au beau milieu des lices, j'avais perdu la route,
la lumière baissait et le froid nous gagnait,
de la rondeur des bras, une cape faisais,
insuffisante obole sur la si longue route.

Tu étais silencieuse, et moi tout à mes doutes,
nos souliers se frôlaient, nos genoux chancelaient.
De tes rires discrets, un filet me faisais.

Tu chus contre mon coude, ta bouche était salée,
le soleil disparut, j'étais comme emporté,
nos lèvres se scellèrent, avec un goût de miel.

L'horloge s'arrêta, le froid se suspendit.
On était presque au soir, pour moi c'était midi,
je voyais dans tes yeux, tout' la rondeur du ciel.

Rebrousser chemin

Rebrousser chemin au milieu des marais,
négliger l'éblouissante masse chamelière
du sel patiemment récolté.

Dans l'entrelacs des canaux vénitiens,
choisir l'avancée de terre, cette langue
avec un banc, en faire son île, la nôtre.

S'y asseoir et oublier le temps qui passe,
l'appel de l'antique cité, perdre sa langue ;
avec ses mots jouer aux osselets.

Laisser le soleil gercer nos lèvres avides.
Le soleil et puis le sel. Enfin écrire,
sans un crayon, sans une plume.

Avec nos doigts, nos pauvres doigts, nos doigts
si riches des kilomètres parcourus, ta main
dedans la mienne. Eaux vives à Aigues Mortes.

Baisers

De laiton, d'étain,
la coupe froide à nos lèvres
que nos cœurs réchauffent. 

lundi 4 novembre 2019

Blancor / Blancheur

Culls la ciutat com si fossin flors salvatges,
blanques enmig del fangueig. T'atures, treus
la càmera i m'envies trossos de vida suspesa.

Deixes passar minuts, em crides al teu costat,
silenciosa i amant, i de les fotos collides
em trenes un ram blanc, olorós, per a donar-me

a estimar la teva casa, la teva ciutat, els 
racons recòndits, el soroll continu dels gols
i dels crits dels jugadors entusiastes.

***

Tu cueilles la ville comme si c'étaient des fleurs sauvages,
blanches au milieu du bourbier. Tu t'arrêtes, sors ton
appareil photo et tu m'envoies des bouts de vie suspendue.

Tu laisses passer des minutes, tu m'appelles à tes côtés,
silencieuse et aimante, et des photos cueillies
tu me tresses un bouquet blanc, odorant, pour me faire

aimer ton chez toi, ta ville, ses
coins bien cachés, le bruit continu des buts
et des cris des joueurs enthousiastes.