mercredi 13 novembre 2019

Il est

à P. P.

Il est un ami cher, poète délicat,
amant inlassable du soleil et de 
la musique. Guettant les nuages

noirs qui apportent la pluie féconde, 
il fouille dans son immense mémoire 
pour me prodiguer lectures et écoutes.

Or voici qu'il s'inquiète devant mes vers,
qu'il goûte, renouvelés dans le souple
corset de l'humble hexasyllabe.

Il voudrait que je revienne aussi, parfois,
au débotté, à l'ancienne façon qu'il aimait
et regrette. M'y voici, pour un temps.

L'amour, profond, m'a rendu jongleur impénitent
et des formes je fais un cercle de balles de
couleurs pour rendre grâce au monde. Et à lui.


Suspens

Silence de la nuit,
désir de ton sommeil,
les mots qui se retiennent,
après t'avoir bercée.

Noir, immobile et froid,
le combiné attend
la fraîcheur du matin
ou ton réveil soudain.

Ma bouche dans ton dos,
se rêve en randonneuse,
infatigable hâbleuse
au destin d'abricot.

Si pauvres sont mes doigts,
sans tes humeurs soudaines,
qu'ils me voudraient en roi,
pour apaiser leur peine.

mardi 12 novembre 2019

Tes ongles

Tes ongles se sont éteints,
dans la nuit sans soleil.
La pleine lune était froide,
ignorant leur rouge sang.

Mes lèvres les ont frôlés et 
ma langue a bu leur brillant,
longuement, toute noire de 
l'absence de novembre.

Tes ongles se sont éteints
et mon cœur s'est endormi,
songeant aux heures claires
où ils griffaient ma peau.

Ces liens qui nous unissent...

Tu parles aussi en vers,
calquant ton souffle clair
sur le feu des baisers.
Respirations scandées.

Les mots entre les dents,
les souvenirs jaillissent.
Un coiffeur de vingt ans
et sa montre à gousset.

Il la tenait dit-on
d'un illustre corsaire
qui lui avait donné vie
avant de s'en aller.

Dunkerque était son Nord,
sa boussole magique.
J'y tracerais mes pas
sans croiser son regard.

En chuchotant un brin
tu me glisses un cliché
de l'église des Dunes
où il se tenait droit.

Le communiant irait
installer son salon
là où mes deux parents
grignotaient tard le soir.

Ces liens qui nous unissent
exigent nos draps clairs
pour que vivent les mots
entre nos doigts croisés.

Une part de cake au chocolat

Si petite est la part
que nul ne s'en souvient.
Était-ce un clafoutis
ou un cake tout brun ?

Les babines ourlées
de chocolat pur sucre,
tu ne dis mot et ris :
les deux sont en pétard.

Le frère accus' la sœur,
qui a son tour pinaille.
Quand voudras-tu enfin
de ce vieux Picrochole

taire l'affreuse guerre,
pour une fouace, un cake
qu'ils avaient oublié
avant de s'engueuler.

Homo faber

à une serveuse de M. Brochette

On me disait savant,
joli coq de bruyère,
mais des mots rocailleux
m'ont remis en chemin.

Un bol de soupe orange,
brûlantes les lentilles
je ne comprenais goutte
mais saisissais l'essence.

Exquise courtoisie
et choukran habiba.
Oh, merci ma chérie,
le froid déjà s'en va.

Le vieux marché regorge
de pièces d'atelier,
je me croyais savant,
me voici ouvrier.

Darijescriptures / Darijécritures

Escriure d'una mà
i estimar-te amb l'altre.
La darija m'ensenyes
i confonc els sentits.

La dreta es fa esquerra,
la A és un llampec.
Amb la B et passeges
per l'antic gronxador.

De l'altre món no vull
res més qu'aquesta guia
qu'un dia em vas prestar
i mai no deixaré.

Alumne el professor,
amat el vell amant.
M'ensenyes a llegir,
sens tu no podré viure.


***
 

Écrire d'une main
et t'aimer de l'autre.
Tu m'enseignes la darija
et je confonds les sens.

La droite devient la gauche.
Le A est un éclair.
Avec le B tu te promènes
sur l'ancienne balançoire.

De l'autre monde je ne veux
rien d'autre que ce guide
qu'un jour tu m'as prêté
et que jamais je ne laisserai.

Élève le professeur,
aimé le vieil amant.
Tu m'enseignes à lire.
Sans toi je ne pourrai vivre.


 

Amours dessinées

De l'étroite blessure,
le cercle est né un jour
et de la commissure
a créé le contour.

Que mystérieuse est l'onde
qui coule sous les ponts.
La belle vagabonde
qui nous rejoint d'un bond.

Des mains de magicien,
trois tours de saltimbanque.
Passez muscade ancien
et refus de la planque.

Plus haut le souffle éclate
et se closent les yeux.
Aux lèvres écarlates
se joignent les soyeux.

La paix enfin revient,
les hanches se souviennent
de ce tout petit rien
qui un jour te fit mienne.

Archéologie

Au sable s'est mêlée
la terre des contrées.
Les caniveaux sont pleins
et la chaussée s'efface.

Passe un vieux triporteur
croulant sous les grenades,
rouges, rondes, opulentes.
Si jamais elles versaient,

la terre épouseraient.
Croûte de sang séché,
passion d'archéologue.
Le monde d'aujourd'hui

et le passé d'hier.
Aux semelles de vent
répond la lourde glèbe,
le ferment des anciens.

Tu te dis d'aujourd'hui,
et cours sous les sunlights
mais tes ongles rougissent
du sang de vos chaussées.

lundi 11 novembre 2019

Variations

Et j'ai rêvé de toi,
pour la millième fois,
l'eau du lac était rose
et rouge sa bordure.

Nous étions en voiture,
c'est toi qui conduisais ;
je peinais à bien lire
et tu en rigolais.

Je me croyais rebelle
à tes yeux amoureux.
Tu m'enseignas le rire,
la noble fantaisie.

Du lac le tour nous fîmes
bien plus de mille fois,
avant de nous unir,
sous la lune roussie.

Livres

Tu m'as laissé des livres, des minces
et des épais. Certains sentant l'encre
fraîche, d'autres le renfermé.

Des centaines de pages et encore plus de vues.
Des mondes de toi si proches et que je gagne 
enfin, au terme d'un voyage que tes yeux vifs

m'inventent. L'absence est une faux acérée,
et tes pages pansent mes plaies. Genèse d'amour
qui auprès d'Addellatif Laâbi se ressource.

Et si tu m'invites à lire ta ville en bleu, 
c'est la grammaire de ton corps que j'y apprends,
de droite à gauche, en suivant le stylet qui

de l'antique tablette entaille la cire fraîche.
Que ne t'ai-je connu avant, j'aurais lu mille livres
pour t'en faire présent, le soir, sur la Corniche.

Enseignement

Et tu m'apprends à lire,
à pas comptés, d'un doigt,
de la droite à la gauche.

Alif est un éclair,
une balançoire Ba.
La plume crisse en moi.

Je suis analphabète,
qui me croyais lecteur.
Dans l'avion de retour,

la viande est savoureuse,
j'y cherche ta graphie,
d'une tremblante dent.

Tu m'apprenais à lire,
et j'écris ton absence
d'un Ta de lettre vive.

Crêpes

Si froides au réveil,
entre les doigts, gelée,
sans pays ni belle âme.

Le four leur rend la vie,
d'une caresse chaude.
Ta ville en moi s'éveille.

De la pâte les pores,
transsudent la levure.
Si fine dans tes rues,

ta terre en moi s'inscrit.
Et quand je les déguste,
tes lèvres à moi s'unissent.

dimanche 10 novembre 2019

Distique

Des bulles océanes
ont tapissé ton teint.

Frôlements

Les lèvres interdites,
les mains se frôlent un peu.

Le thé vert est brûlant,
et si rouge ta bouche.

La nuit de coton blanc
abolit l'interdit,

dans la tiédeur salée
de ton ventre qui bat.

Rouge ou vert le taxi,
nous filons dans la Ville.

Brutalité de l'art,
le béton illumine.

Du sabir oublié,
la Scala nous accueille.

Les heures soudain filent
et le train vert s'ébranle.

Les lèvres interdites,
le départ nous unit.

vendredi 8 novembre 2019

Un foie de veau, une salade

à J.

Le bouchon était plein,
nous sortions de la nuit ;
une nappe à carreaux
nous tendit ses bras huit.

Ta barbe de prophète
me racontait des sciences
les folies à Roscoff.
J'étais tout à tes mots,

en père admiratif.
Nous soupâmes d'un foie,
d'une salade riche,
avec pour vin le rouge,

et le blanc, mon tournis.
Que beau est ce moment
où s'inversent les ans
pour exalter la vie.



Et ne sois pas froissé

Et ne sois pas froissé,
demain sous les étoiles,
par la brusque froideur
d'un cœur qui t'appartient.

Mille yeux aura la ville
et nous n'avons qu'un cœur.
L'express cahotera
pour gagner la rue Six.

Je frôlerai ta main,
les yeux sur mon pays,
tu me regarderas,
ton sang dedans le mien.

La langue sera autre,
une arabesque vive,
mes doigts ne rêveront
qu'à ta barbe naissante.

Mais je n'en dirai rien,
jusqu'à mes draps froissés.
La passion doit se taire
pour mieux se révéler.

Dans la couche légère,
au creux de ma cité,
je serai enfin celle
que ton cœur a choisi.

jeudi 7 novembre 2019

Un goût sur la langue

J'ai ce goût sur la langue
quand je ferme les yeux.
Il m'envahit la bouche,
entravant mon sommeil.

Un goût d'ombre et de mousse,
de vive intimité.
Une anfractuosité,
tiédie jusqu'à fort tard

et qui guide ma plume
quand je me lève enfin,
les yeux ensommeillés,
la bouche désertée.

Je rêve d'un café
et de son formica
où ton simple regard
me le restituerait.

Sonnetin du réveil

Ton visage au réveil,
pâleur sur vermillon,
les paroles sont lentes,

le sourire certain.
Tes yeux cherchent le khôl
dans la pulpe des doigts.
Je veille et ne dit mot.

Plus tard viendront le thé,
la myrrhe et les caresses.
J'attends et ne dit rien.

Ton visage au matin
me parle de terrasses
et me réveille enfin.

mercredi 6 novembre 2019

Glaces

Le dimanche, les glaces
les réunissait tous,
en plein après-midi.

De Saint-Luc à Saint Marc,
la crème était glacée
et les cœurs rubiconds.

On parlait haut et fort,
les yeux dans les étoiles.
L'avenir était là,

comme un goûter pérenne.
Puis vinrent les vrais jours,
l'inclémence perlée.

On changea de métier,
de conjoint, de voiture.
L'argent se froissa fort,

jusqu'au coup de tabac.
La parole tarie,
les cœurs prirent relais.

On échangea les jours,
on changea de glacier
mais pas d'amour prolixe.

Le temps se suspendit,
le vent fort se calma
et les goûters reprirent.

En versos blancs / En vers blancs

Sembla un tren, i és un vers,
unes poques paraules,
un ritme i un atzar.

D'un poeta el trobar
i de l'amor la gesta
Per què em parla el cor?

He vorejat l'oceà
sense moure'm de casa
i jo he entès per fi

l'origen dels meus blancs.
L'amistat d'un rapsode,
l'amor d'una baixista.

De novembre l'insomni,
una tassa petita,
l'emoció d'un teclat.

***

On dirait un train et c'est un vers,
deux ou trois mots,
un rythme et un hasard.

D'un poète la découverte
et de l'amour la geste
Pourquoi mon cœur me parle-t-il ?

J'ai longé l'océan
sans bouger de chez moi
et j'ai enfin compris

l'origine de mes [vers] blancs.
L'amitié d'un rhapsode,
l'amour d'une bassiste.

De novembre l'insomnie,
une petite tasse,
l'émotion d'un clavier.

Dar El Beïda

Comme une peau de bête
que le tanneur distend,
je vois enfin ta ville,
à distance, d'en haut.

Le sable dans la mer,
l'écume sur les plages,
la marée tantôt basse
et tantôt hauts les flots.

Observateur en blancs,
du vers ne veux la rime,
car plus belle est ta ville,
en toute liberté.

Silence du cliché,
aérienne photo,
je ne sens les odeurs
ni guette les bistrots.

J'ai beaucoup à apprendre,
et bien pâles sont les mots.
En cicerone ancienne,
je veux que tu me guides.

Deux jours ou trois, pas plus,
et sur la peau tannée,
je ferai naître un rêve,
de taxi rouge aimé.

Le thé sera brûlant,
volubiles passants,
mon cœur enfin vivra
qui de l'âge naîtra.


mardi 5 novembre 2019

Mirage

Tu pinces la guitare, comme une contrebasse. Penchée sur l'instrument, tu prolonges l'instant et de deux cordes graves, tu m'écris une page. Des portées de cheveux, dessous le stylo bleu, juste pour m'inciter à hexasyllaber. Je passerais des heures à te voir en jouer. Guitare du bonheur ou basse enjouée.


Sonnet du silence amusé

Sur les coups de minuit et dans l'obscurité,
les souffles se suspendent, les yeux s'ouvrent en grand.
Le timbre retentit que l'on croyait en blanc.
On a le cœur plus froid qu'un' coupe de granité.

Je commence à parler et vante ta cité.
Comme un vieux bateleur, je vends tout à l'encan,
je tremble comme une feuille, jamais je ne t'entends.
M'écoutes-tu un peu ou t'es-tu alitée ?

Je crie, me désespère, arrachant de ta voix,
un rire, un gloussement, tu te récries enfin.
- Je ne glousse jamais, mon rire est de cristal

Sache-le mécréant et cours donc dans les bois.

Tu voulais du métal, je te paye d'un pain
et de ton humour niais, déjà je me régale.

Ta ville au matin

Je l'imagine claire et déjà tonitruante
dans le bruit mat des métaux et l'aigu vif
des conversations.

Les avenues larges et encore vides, l'air
iodé de l'océan tout proche, les cigognes
nichant au faîte des maisons.

Une ville de coins de rue et de belles
façades aveugles où l'on vous dit le sort
pour quelques pièces brunes.

Une ville qui t'attend au sortir du taxi, semant 
sur ton chemin des clichés d'organdi et mes baisers 
qui, pour l'heure, ne s'y sont pas encore promenés.

Panzerotti

«Tandis que sous le pont de nos bras passe...»

L'avenue n'était plus qu'un torrent.
De terre, d'eau et de branchages.

Nous longions le parc vide et sombre
qui vomissait des flots informes.

Nos pieds se glaçaient et entravaient
notre marche rapide, tête basse.

Je te suivais. Tu te jetas sur la gauche,
manquant me renverser, tu me retins et

me souris. L'eau ruisselait dans tes cheveux
et sur ton visage. Tu étais belle, joyeuse.

Tu n'avais cure des intempéries et tu poussais
déjà la porte. L'orage étouffa le tintement

des clochettes. La patronne te reconnut et te
fit bonne chère. Nous déjeunâmes de panisse

frite et de chaussons farcis. Nous étions tout
près l'un de l'autre, silencieux. Je sus à ce

moment précis que l'eau boueuse était lustrale 
et que les branchages nous tressaient couronne.

Tu étais entrée en moi, définitivement, et la pluie
se fit manne céleste, au zénith de nos vies.

Quasi sonnet des baisers

Au beau milieu des lices, j'avais perdu la route,
la lumière baissait et le froid nous gagnait,
de la rondeur des bras, une cape faisais,
insuffisante obole sur la si longue route.

Tu étais silencieuse, et moi tout à mes doutes,
nos souliers se frôlaient, nos genoux chancelaient.
De tes rires discrets, un filet me faisais.

Tu chus contre mon coude, ta bouche était salée,
le soleil disparut, j'étais comme emporté,
nos lèvres se scellèrent, avec un goût de miel.

L'horloge s'arrêta, le froid se suspendit.
On était presque au soir, pour moi c'était midi,
je voyais dans tes yeux, tout' la rondeur du ciel.

Rebrousser chemin

Rebrousser chemin au milieu des marais,
négliger l'éblouissante masse chamelière
du sel patiemment récolté.

Dans l'entrelacs des canaux vénitiens,
choisir l'avancée de terre, cette langue
avec un banc, en faire son île, la nôtre.

S'y asseoir et oublier le temps qui passe,
l'appel de l'antique cité, perdre sa langue ;
avec ses mots jouer aux osselets.

Laisser le soleil gercer nos lèvres avides.
Le soleil et puis le sel. Enfin écrire,
sans un crayon, sans une plume.

Avec nos doigts, nos pauvres doigts, nos doigts
si riches des kilomètres parcourus, ta main
dedans la mienne. Eaux vives à Aigues Mortes.

Baisers

De laiton, d'étain,
la coupe froide à nos lèvres
que nos cœurs réchauffent. 

lundi 4 novembre 2019

Blancor / Blancheur

Culls la ciutat com si fossin flors salvatges,
blanques enmig del fangueig. T'atures, treus
la càmera i m'envies trossos de vida suspesa.

Deixes passar minuts, em crides al teu costat,
silenciosa i amant, i de les fotos collides
em trenes un ram blanc, olorós, per a donar-me

a estimar la teva casa, la teva ciutat, els 
racons recòndits, el soroll continu dels gols
i dels crits dels jugadors entusiastes.

***

Tu cueilles la ville comme si c'étaient des fleurs sauvages,
blanches au milieu du bourbier. Tu t'arrêtes, sors ton
appareil photo et tu m'envoies des bouts de vie suspendue.

Tu laisses passer des minutes, tu m'appelles à tes côtés,
silencieuse et aimante, et des photos cueillies
tu me tresses un bouquet blanc, odorant, pour me faire

aimer ton chez toi, ta ville, ses
coins bien cachés, le bruit continu des buts
et des cris des joueurs enthousiastes.

Révolation

Tu ouvres mon tiroir, en tires un cahier vert,
me l'inventes à mes yeux, le feuillettes et le lis.
Foin des vieilles liaisons, les voyelles relies
puis tu fermes mes yeux et mon cœur gardes ouvert.

Le monde offert est neuf, je vogue sur la mer,
les langues se mélangent, les alphabets varient.
Et, si je vis mille ans, mille ans te remercie,
avant que de songer à vivre ce mystère.

Le cahier vert parti, me restent ta présence,
le feu de tes mots clairs, ta vive incandescence.
Le froissement d'un pull, un baiser dérobé.

Je me croyais devin et tu m'as révélé.
Tu as tourné mon cœur, du sang tu l'as vidé,
y plongeant aussitôt l'éther de ta fragrance.

Capitainerie des Douanes

Le boulevard du 4e Zouave glissait
vers la mer et la Capitainerie vous
accueillait, non loin de l'église

espagnole et de la Médina. Odeur
chaude du pain de semoule au matin,
cliquetis de la bicyclette dans les

rues bigarrées. Derrière vous, l'austère
Lorraine et la disette, la viande chichement
achetée, un jour à la semaine, d'un billet

froissé, régulièrement prélevé sur la caisse
d'un café, à l'heure de la fermeture. Monde
neuf au demi-siècle clinquant. La voix de la

prière au loin et la première automobile, gris
souris, pour rejoindre le café, tous les deux
ans, à travers l'Espagne et le Portugal,

le Portugal et l'Espagne. Années d'espoir et
de désespérances. Jeunesse et capitainerie
ancienne en attendant Bourgogne et son soleil.

Silos à grain

À l'aller, comme au retour, le long de la côte,
aveugles, en métal cannelé, des silos gris.

Massifs, fermés en leur sommet, et veillant sur
ton trajet vers le Nord. Avant les Roches Noires

et la petite Zenata. Ton regard y glisse, étranger
à la course du soleil qui rythme tes journées.

Sans lui, avec lui. Avec lui, sans lui. Bruit régulier
de l'express sur l'acier doux et pensée soudaine pour

ces millions de grains emprisonnés dans la poussière
de l'ombre. De l'or dont se repaîtront les familles

et qui, pourtant, à l'heure actuelle, dorment, espèrent,
comme ton corps et ton cœur qui ne cessent d'aller et

de venir, le long de la côte atlantique, dans l'attente
du bel oiseau blanc qui, d'Occitanie, apportera le grain.


Grammaire de l'infime

J'aime les grammaires,
en plusieurs langues.
Je les use, les corne,

les collectionne, sans
les idolâtrer. Un ami
futur fait publier une

grammaire architecturale,
un fort volume élégant.
Je lui réponds par de

menues grammaires de
l'infime, dérisions
codifiées qui fondent

nos pauvres vies. Ainsi 
en est-il du ballast des
voies ferrées, basalte

grossier que la pluie,
la boue, la graisse des
machines noircit et unifie.

Je le caresse du regard,
en détaille la densité
rocailleuse entre rails

d'acier et traverses de
béton. Galets emprisonnés
qui de la mer ne goûteront

jamais la liberté sauf quand
les pluies torrentielles
les emportent dans le gouffre

noir. Je referme leur livre
avant de les longer, ces voies
de rêves au grammairien liées.

dimanche 3 novembre 2019

Du sel et du sucre

Du sel sur tes blessures.
Pour les mettre à vif et
que tu n'oublies pas.

Le mal fait, le mâle défait,
les pleurs feints le soir
avant la fille des rues.

Du sucre sur tes cicatrices.
Du sucre mêlé à la cannelle
et à la crème à peine glacée.

À partager avec le premier
des hommes de ta vie, au cœur
de la semaine, à l'heure où

ferment les écoles. Du sel
et du sucre, du sucre et du sel.
Jamais combinés. Toujours séparés.

Poudre blanche pour rehausser 
la vie de l'éternelle décalée
que tu es, que j'aime, que j'aimerai. 

samedi 2 novembre 2019

Imaginar-te / T'imaginer

al meu amor

Silenci dels mòbils, força del pensament.
Les ànimes es casen, tot i l'amarga distància.

T'imagino dinant, amb la família. Llagostes i
llamàntols. Paraules antigues, frecs de records.

Ja veus el pare amb els ulls d'abans. Et mira.
Aguanta el plor, no l'arrenca. Llargues besades.

S'acabaran el migdia i la tarda. Tornaràs a casa. 
Dins el teu cor, brillarà la figura de l'empresari mariner.

***

Silence des mobiles, force de la pensée.
Les âmes s'épousent, malgré l'amère distance.

Je t'imagine déjeunant, avec ta famille. Langoustes et
homards. Paroles anciennes, frôlements de souvenirs.

Tu vois enfin ton père avec les yeux d'autrefois. Il te regarde.
Il retient ses larmes, n'y succombe pas. Longues embrassades.

Le midi et l'après-midi prendront fin. Tu rentreras chez toi.
Dans ton cœur, brillera la figure de l'entrepreneur marin.



Un repas

à J.-C, C, A, I, N, A et E.

Si lointain, si proche.
Un repas d'eau et de sel,
d'amour et de crustacés.

La mer et l'océan voisinent
et se combinent. Les langues
s'échangent d'une voix cassée.

Foin des couverts, on déjeune
à pleines mains. Les doigts
brisent les carapaces, s'insinuent

dans leurs blessures, rougissent 
de l'iode qui s'exhale. Ni pain,
ni sauce de Mahon. Mastication

lente, les yeux dans le passé commun.
Amphitryon était fort, parlait haut,
et conviait à sa table filles et amis.

Le temps est passé. Riche et violent.
D'autres repas, d'autres visages.
Il s'apaise à présent dans le rire

des convives. Puisse le siècle ouvert
se souvenir longtemps de cette tablée
heureuse qui rendit grâce à l'humanité.


Le grain de ta voix

En pleine nuit, semoule fine,
le grain de ta voix me lit.

Chuchotement, silences, césures,
le temps se suspend à tes lèvres

et exige le retour, lent, répété
de tes inflexions claires, élégantes.

Le sang bourdonne aux oreilles, les
yeux se closent et ma main cherche

la tienne. Durablement, sans trêve
ni renoncement. Longtemps, je ferai

glisser le grain de ta voix sous mes
doigts et j'attendrai tes lèvres. À Casa.

vendredi 1 novembre 2019

J'ai pris le pli

J'ai pris le pli, chaque nuit,
de l'appeler, quand le sommeil
la gagne. Heures de vie prises

sur l'âpre temps des importuns.
Elle parle peu et rit beaucoup,
guidant ma prose inextinguible.

Je m'arrête. Elle me relance 
d'un mot ou d'un sourire imaginé.
Et quand elle s'arrête, je me tais.

Sur les mers de Casa

Sur les mers de Casa, dans son taxi,
tantôt en rouge, tantôt en vert,
il gagne sa vie par des courses rapides,

confiant aux voyageurs pressés sa vie passée,
dans les chaudes inflexions de l'espagnol
du Sud. Pour nourrir sa famille, demeurée

au Maroc, il a longtemps joint Almería, sa ville
natale, aux Canaries ou aux Îles Baléares, puis,
harassé par ces voyages au long cours, il a réduit

la voilure et s'est acheté un petit taxi au gazole,
qui ne quitte guère les limites du centre de la
métropole portuaire. Le voici qui prend en charge

une beauté brune qui connaît sa langue et qu'il hèle,
de crainte que sa robe rouge ajustée n'enflamme le
désir des désœuvrés du dense boulevard. « - Mamzelle,

z'êtes trop belle pour croiser ici, je rentre chez mon fils 
partager la graine et les légumes, je vous prends ?»
Le marin taxi, vit-elle, était, aussi, un grand sentimental.

Un dialogue

La fête bat son plein, entre deux mois 
d'automne. Les visages sont grimés de
zébrures et les voix sont grimaces.

On se bouscule et on danse. Charivari.
Et toi, tu t'écartes, gagnes un lieu
en marge et entreprend sur l'écran

minuscule un long dialogue avec celui
que ton cœur a choisi. Tu parles clair.
D'exil et de solitude. De finitude et

d'absence. La nuit quitte son fil et
déjà l'aube vous assomme de son froid.
La fête te reprend. En moi, tes mots.

jeudi 31 octobre 2019

Llavis / Lèvres

Orbis terrarum. Es teus llavis
vermells són per jo ses curves
de la terra. Una terra de carn

joiosa i no pas de còdols secs,
com unes cuixes de xarol roig
quan s'apropa Sant Martí.

Finis terræ. Es teus llavis
vermells són ses dues columnes
d'Hèrcules, fosquet, as ponent.

***

Orbis terrarum. Tes lèvres
rouges sont pour moi les courbes
de la terre. Une terre de chair

joyeuse et non pas de cailloux secs,
comme une paire de cuisses de vernis rouge
quand s’approche la Saint-Martin.

Finis terræ. Tes lèvres
rouges sont les deux colonnes
d'Hercule, le soir, au couchant.



Mae West by Dalí

Musée éteint, je me couche
sur la lèvre inférieure de
skaï, en chien de fusil,

vers la jointure du dossier
et de l'assise. Je m'endors.
Les rêves alors se succèdent.

Rupture scalaire. Le canapé 
de chair cherche la chaleur
de mes lèvres qu'il épouse.

l'assise et le dossier, comme
sous l'effet du LSD, se séparent
violemment et enserrent mon poignet.

Ombilic des limbes, le canapé s'endort
à son tour au creux de mon ventre,
ignorant du détroit les colonnes d'Hercule.




En lisant, en traduisant

Tu guides ma main au matin,
dans le silence de la maison
claire. Les mots figés sur

le papier dansent soudain 
comme des paillettes. Pure
cosmogonie avec son vent,

ses oliviers, ses collines,
ses chiens couchés aux pieds
de l'aimée. Les mots andalous

se heurtent aux miens. Éclats
de cuivre et de laiton. Parti-pris
et retour à la lecture aimée,

cependant que tu dors, ignorante
de la compagnie neuve que tu m'as
offerte, un jour de septembre.

Douche

La douche t'absorbe.
Rideau d'eau et fleurs des champs.
La nuit sera mauve.

mercredi 30 octobre 2019

Glaces

La chaleur est étouffante et la parole
faiblit. Les souvenirs affleurent aux
lèvres qu'ils gercent sans s'exprimer.

Seuls les yeux de braise se croisent et 
s'unissent. Le silence invite à gagner
la laiterie voisine en quête de glaces

à la réglisse et à l'anis. Des douceurs
pour un chêne devenu un moineau dans les
mains d'une présence aimante.

Ils goûteront à la crème glacée sans un mot
ou presque. Mais ils se comprendront et je
ne dirai rien sur cet amour fort et absolu.

Què vols? / Que veux-tu ?

Vull una vida senzilla, dins una caseta
de pescadors vora el mar. Amb tu.

Una vida de nits a la lluna de València,
amb els ulls perduts entre constel·lacions
i les mans obertes al destí. Amb tu.

Una senzillesa càlida i complexa. Sense cap
mena de possessió mortífera. Una vida creuada,
de diàlegs sobtats i frecs suaus. Amb tu.

***

Je veux une vie simple, dans une cabane
de pêcheurs en bord de mer. Avec toi.

Une vie de nuits à la belle étoile,
les yeux perdus entre les constellations
et les mains ouvertes au destin. Avec toi.

Une simplicité chaude et complexe. Sans nulle
possession mortifère. Une vie croisée,de dialogues 
soudains et de doux frôlements. Avec toi.

Tintamarre

La voix s'en est allée, remisée sur le rivage.
Elle laisse la place au vacarme de l'océan.
Nul répit, nulle inconstance. Même les oiseaux

se retiennent de chanter. Les yeux se closent.
Les distances s'abolissent. La vie des puissants
n'est que peu de choses face à la mer, la mer

toujours recommencée. Qu'auraient dit Valéry et
Brassens si leur repos, au lieu d'un toit tranquille
ou d'un sage pédalo, avait crû dans ce tintamarre ?

Comme une invite

Le jeu commence, les cartes sont neuves.
Nul chiffre, nulle figure ; des clichés.
Comme une invite, la mer lèche le sable

et les pieds de la voyageuse qui la longe
derrière la fenêtre embrumée de l'express.
Écume séculaire, ingravide, et qui invite

les mains à la cueillir comme le saunier
recueille le sel à la surface du marais.
Le sable est sombre et pourtant le soir

atlantique est encore loin, comme si 
l'invite écrivait par avance la course de
l'humaine existence dans les pas des amants.


Encants / Puces charmantes

a un professor de llatí casanauta

Dius que la ciutat va perdre el seu encant
i que la brutícia la va transformar en uns
encants informes.

En llegir-te, m'adono que me l'estic
estimant encara més. El passat mústic
canta les flors que hi van néixer i

l'amor dels veïns enfeinats. Sorolls 
de vida i passions callades. Besades
prohibides pels carrers i que et roben

el cor. Les teves passes per tot arreu 
que li tornen la frescor dels inicis
mítics que un dia, in situ, m'explicaràs.

***

Tu dis que la ville a perdu son charme
et que la saleté l'a transformée en
un marché aux puces informe.

À te lire, je me rends compte que je n'en
l'aime que davantage. Le passé fané
chante les fleurs qui y sont nées et

l'amour des habitants affairés. Bruits
de vie et passions tues. Longs baisers
interdits dans les rues et qui  vous 

ravissent le cœur. Tes pas en tout lieu
qui lui restituent la fraîcheur des débuts
mythiques qu'un jour, in situ, tu m'expliqueras.

Tes livres

Tes livres s'amoncellent
sur la table mate. Fins 
ou épais. Documents vrais

ou fictions enchanteresses,
ils me parlent de toi et de 
tes langues. L'espace se zèbre

du rouge des taxis pressés
et la foule se presse au pied
de vieux immeubles modernes.

Les ouvrir pour humer le cœur
qui bat et deviner les pas d'un
guide latiniste.

Les lire enfin avant d'écrire.
Écrire sans fin dans la ville
du couchant. Auprès de toi.

Ta ville

Couleurs sur papier mat écru,
ah la jolie palette ! Ta ville
caresse les yeux de qui

la feuillette. Éclat des gris
brillants des anciens clichés,
où le doigt laisse trace.

Souvenir fugace des enfants
se pressant à l'école du Quartier.
Amour en tout lieu qui se donne.

mardi 29 octobre 2019

Somriure lunar / Sourire lunaire

La lluna et somriu
llampec lent de mitjanit
i veu de poeta

***

La lune te sourit
éclair lent de minuit
et voix de poète