mercredi 25 octobre 2017

Latitude

Sur quelques vers de J. A. Valente

Je ne veux rien, ou si peu,
écouter l'eau couler sur ta peau,
te préparer le café brûlant dans

une petite tasse, lever les yeux
de mes livres et me laisser guider
par les poètes aimés. Aussi je fais

de l'eau qui gicle sur tes épaules
l'improbable cascade d'une nuit de pleine
lune et je te couche à mes côtés, te berçant

de ma main avant de clore tes paupières d'un
souffle de giroflée. Alors, dans le silence,
je me ferai lézard sur ton corps apaisé.

mardi 24 octobre 2017

Una foto privada / Une photo privée

No la puc publicar, i en tenc tantes ganes.
S'hi apleguen uns familiars en torn d'un
al·lot petit.

Quants somriures dempeus, tanta blancor,
la tardor s'ha pintat d'ulls primaverencs
i Maó hi és més que l'orient

petit d'un occident ple d'esperances. No us
diré el nom de l'al·lot festejat, ni del seu
cosí nascut uns dies enrere.

Me'ls guard a sa butxaca per afrontar s'hivern.
Qui m'hauria dit que em vindria tanta joia,
a la tardor de sa meva vida?

Un amic, un amic profund i fidel, que dedicà al
meu fill petit, un llibre seu. I aquesta foto,
em pens que la puc publicar.

***

Je ne peux la publier et j'en ai tellement envie.
On y voit réunis les membres d'une famille autour
d'un petit enfant.

Que de sourires debout, que de blancheur,
l'automne s'est peint d'yeux printaniers
et Mahon y est plus que l'orient

petit d'un occident plein d'espérances. Je ne vous
dirai pas le prénom de l'enfant célébré, ni celui
de son cousin né quelques jours auparavant.

Je les garde dans ma poche pour affronter l'hiver.
Qui m'aurait dit que j'aurais une telle joie,
à l'automne de ma vie ?

Un ami, un ami profond et fidèle, qui a dédié à
mon fils petit, l'un de ses livres. Et cette photo,
je pense que je peux la publier.




vendredi 13 octobre 2017

S'il m'était

S'il m'était donné de vivre dix vies,
je t'y aimerais. Par petites bouchées,
à petites lampées. Le soir je te prendrais
la main et nous irions chercher la chaleur
du jour tout contre le crépi diffus des villas

au crépuscule. Tu me parlerais de musique et je
rirais un brin, j'imaginerais tes portées comme
autant de fils électriques où te regarderaient

de sages martinets, deux à deux, dos à dos, le vol
suspendu et la chair par nos amours tiédie. S'il m'était...
Mais il m'est donné, en cette heure, tout à l'ouest de
Paris. Babylone n'est plus et les rails se patinent
d'ennui. Ils t'attendent. Me souriras-tu ?

Marque déposée

Simply n'est plus. Ses lettres déposées
ont laissé une empreinte grise sur le crépi.

C'est maintenant, je le sens, que Simply commence
à exister. Mon souvenir des mois passés le débarrasse

des scories. Je retrouverai ses employés repris par
une enseigne faussement champêtre, j'écarterai les néons

et le plastique bon marché, pour retrouver ce carreau jaune
ébréché qui m'avait ému, près des legumes, lors de mon premier

passage. Les marques défilent. Des noms improbables effacent
les habitudes. La mémoire glisse, je m'y refuse. Archéologue

de l'anodin, fouineur du presque rien, j'y fais mon miel en
emplissant ma besace. Après Simply, ce sera l'ancien garage

Renault, je le sens, et déjà mon pas s'accélère. Un jour, je
ne serai plus et ma marque, enfin déposée, sera lisible. Un temps.



jeudi 12 octobre 2017

El dia de la disparitat

De sang i d'or, dues banderes.
l'una de seny i de rauxa,
l'altre d'odi i de supèrbia.

Mans obertes contra ganyotes
que escopen. Una mateixa sang
i l'or dels ossos amagats.

No us deixeu enganyar, homes i 
dones de bé, fugiu de la disparitat. I
de l'octubre, estimeu el dia trenta-dos.

Mon ami

Il élague des oliviers sauvages
qui lui cachent le soleil, ses mains
se gercent et saignent. Il a les lèvres

serrées. Je l'ai connu des vers plein la
besace. La besace est contre le banc de
pierre blanc. Il la reprendra. Plus tard.

Son cœur a sauté les mers, d'île en île.
Il est tout à la chair de sa chair et à
la chair de la chair de sa chair. Que longues

sont les journées. Branches et feuilles d'olivier
ne sont rien à côté. Et qu'importe si le soleil
ne parvient pas à en écarter la frondaison.

Il élague des oliviers sauvages. Son chat roux
le regarde avec bonhomie et confiance. Pour 
une fois, le temps ne détruit pas, il construit.

Patatxap, patatxup / Pataplif, pataplouf

«Onomatopeia que reprodueix el soroll 
que fa una cosa en caure, especialment 
a l'aigua.» Així parla el diccionari,

aliè a la cursa dels homes. I penso en
el petit Martí amb les seves botes verdes,
o en el teu fill petit, ja gran, i en les 

seves pomes dels mangas estimats. Si tingués
una vida per davant, o dues o tres, em colliria
aquests sorolls inesperats i te'n faria un ram

viu. Per fer memòria de la vida que passa i del
tendre frec dels objectes que cauen, a l'atzar,
per a fer-nos créixer, inexorablement.

***

«Onomatopée qui reproduit le bruit
que fait un objet en tombant, en particulier
dans l'eau». Ainsi parle le dictionnaire,

étranger à la course des hommes. Et je pense 
au petit Martí avec ses bottes vertes,
ou à ton fils cadet, déjà grand, et à

ses pommes des mangas qu'il aime. Si j'avais
une vie devant moi, ou deux ou trois, je cueillerais
ces bruits inattendus et je t'en ferais un bouquet

vif. Pour faire mémoire de la vie qui passe et du
tendre frôlement des objets qui tombent, par hasard,
pour nous faire grandir, inexorablement. 

Il a

Il a un prénom, mais tu ne le diras pas,
pas encore. Ses lèvres se ferment sur la
goutte tiède de sa mère et l'air encore

lui coûte. Plus tard, quand tu le nommeras,
il videra le verre de lait glacé au sortir
de la course et il respirera à grandes bolées.

Les jours passent, longs comme des mois sans
pain. Ses yeux s'ouvrent, gris comme le bleu
de l'aube. La famille fait corps et l'attend.

Un arrêt

Et mon pas rapide s'est arrêté,
sur ce vieux lierre, tu sais.

Dans ton quartier. Des insectes,
étrangers à ma course, s'y croisaient.

Le souffle court, j'ai forcé ma vue
pour m'égayer dans leurs transports

étroits. La cloche m'a surpris, puis
l'odeur du jasmin. Je savais proche

la tiédeur du salon, l'ombre de ta
terrasse, et pourtant, tout à la marche
vive, j'étais demeuré aveugle et sourd

au cercle exigeant d'un jour qui vivait.

dimanche 1 octobre 2017

Un poeta fa classe / Un poète fait cours

Un poeta fa classe. Fa temps.
Tan poc de temps. Dempeus.
Vestit com qualsevol dels seus

alumnes, callats i atents. Boca
tancada, parla amb els ulls i
amb les mans, com si tingués

tot el món, tebi, palpitant, entre
elles obertes. El món, dibuixat amb
retolador negre a la pissarra blanca,

són aquestes línies corbes que han guiat
i guien el seu dia a dia entre petjada
i petjada. Les illes, amb, principalment

l'orient de la més oriental, allà on tot
neix amb la certesa de morir-se un dia.
Portugal, tan rectangular com un volumen

de Pessoa, i Espanya, sense cap frontera
amb aquesta França que estima tant i que
els nostres alumnes deixen per llegir-lo.

***

Un poète fait cours. Il y a longtemps.
Si peu de temps. Debout.
Habillé comme n'importe lequel de ses

élèves, silencieux et attentifs. La bouche
close, il parle des yeux et
des mains, comme s'il tenait

le monde entier, tiède et palpitant, entre
elles ouvertes. Le monde, dessiné au
feutre noir sur le tableau blanc,

ce sont ces lignes courbes qui ont guidé
et guident son quotidien, pas à pas.
Les îles, avec, au premier chef

l'orient de la plus orientale, là où tout
naît avec la certitude de mourir un jour.
Le Portugal, aussi rectangulaire qu'un volume

de Pessoa, et l'Espagne, sans aucune frontière
avec cette France qu'il aime tant et que
nos élèves à tous deux laissent pour le lire.



Privautés

Songe au tout début de notre lien, à ce vouvoiement
que le rapport académique commandait. Songe combien,
rapidement il nous fut un délice. Nous marquions

un respect excessif par des formules de cuivre rutilant.
Puis nous nous permîmes quelques privautés sans jamais
en briser le havre solennel. Un jour je te tutoyai, fou

que j'étais. Je m'en surpris. Tu ne le relevas pas. La pâte
déjà levait et, au dehors, les passants continuaient de longer
l'étroite rue aux réverbères éteints. Nos âmes scintillèrent.

vendredi 29 septembre 2017

Insomni / Insomnie

Aquesta llengua segona, a vegades,
en fas sa teva primera. És sa llengua
de ton cor, aquesta olorosa, d'ullastre

i de lli fi. La parles amb l'amic llunyà
que gestiona del bàsquet el poliesportiu
blanc. La llegeixes amb ta mare, a distància,
amb ses vostres ulleres de metall. Però esperes 

l'insomni per fer-ne el ferment de sa teva pasta. 
Amb olor inconfusible de birra de port i remoreig 
d'ocells cecs. Aleshores, devora es port, somies 

i te'n vas.

***

Cette deuxième langue, parfois,
tu en fais ta première. C'est la langue
de ton cœur, celle qui sent, d'olivier sauvage

et de lin fin. Tu la parles avec l'ami lointain
qui gère du basket le palais omnisports
blanc. Tu la lis avec ta mère, à distance,
avec vos lunettes en métal. Mais tu attends

l'insomnie pour en faire  le ferment de ta pâte.
Avec cette odeur que tu ne peux confondre, de bière
de port et de bruits d'oiseaux aveugles. Alors près

du port, tu rêves et t'en vas.

Insomnie

L'insomnie m'a tiré des draps
et je suis descendu, comme autrefois,
coucher sur l'écran ce que j'entrevoyais.

Le ferment ne se voit ni ne se dit, il s'écrit.
Car comment autrement exprimer cette poudre si
fine qui coule entre des doigts dont la pulpe,

sans cesse, se frotte dans l'absence froide de
ta peau. La nuque est raide et les yeux peinent
à s'ouvrir. Le cliquetis est gauche. Qu'importe.

Le ferment est là et je te fais hommage. Comme
dans ces tramways bleus qui découpent le gazon
de la ville, on voit parfois des rires étreindre

celles qui s'étreignent d'un regard ou d'un bref
frôlement. Le ferment prend, la pâte lève. Mes vers
peu à peu s'allongent. Qu'importe le mètre. Le drapeau

des pirates est levé sur mon ample table de bois clair.
Des mers tièdes l'attendent. Dans quelques minutes, 
remonté dans mon lit, mieux que moi, le silence te parlera.

jeudi 28 septembre 2017

En écoutant la Barcarolle

Que l'Argentine est loin, Martha joue
et la pénombre se fait autour de moi.
À l'étage le petit dort déjà et 

je me replie tout contre l'ample table
de bois clair, manches retroussées,
épaules lourdes. Tu es loin, tes mots

harassés me le disent et pourtant je te
sens proche. Je prolonge le morceau que
je ne remettrai pas car, dit-on, on ne 

peut le jouer qu'une fois à l'aimée.
Mes doigts sont gourds qui crépitent
comme le bois sec au début de l'hiver.

Un jour viendra où nous l'écouterons
tous les deux et la nuit nous surprendra
que nous ne contredirons pas. Pas cette fois.

Ombilic

De l'omble chevalier, tu as la discrétion
profonde. Le prix aussi. Et ne te montres
qu'à qui te rend hommage. Et ne te rends.

De l'ombre chinoise, le velouté sur la
paupière close. Par toi, la vie nous fut
confiée. Un temps. Un temps, seulement.

Du nombre d'or, le soyeux équilibre et,
quand tu invites ma langue à sagement
te circonscrire, le temple s'ouvre soudain.

Je t'aime jusque dans ce vocable suranné,
ombilic de mes amours, tendre berceau
pour d'interminables devis.

Sous chaque lettre

Sous chaque lettre, le désir pour elle,
tremblotant, et qui donne à ton alphabet
de faux airs de guirlande mal ajustée.

Tu cherches les mots et les assembles avec
maladresse, crois-tu, mais un poète t'a dit
un jour que tu avais choisi la langue qui

te convenait. Ni celle de l'étude, ni celle
du métier. Celle du cœur qui fait trembler 
les sons avant que ta bouche ne les dessine.

Oreille gauche

Tu ne l'entends pas de cette oreille
et tu me dis dormir sur tes deux .

Je n'en crois rien et préfère te glisser
entre lobe et drap que je viendrai te
visiter bientôt. Dès potron-minet ou peu

s'en faut. Désordonnant tes cheveux de
mon souffle marin, je mordillerai ton
oreille gauche avant de te raconter

l'histoire de ces marins anglais qui,
désespérés de n'avoir pu te rencontrer,
s'en allaient de bar en bar téter l'âpre

tiédeur du gin et finissaient par s'endormir
dans un coin, le cœur dans ton oreille. Gauche.

mardi 26 septembre 2017

Tutti frutti

Des nuits couleurs d'arc-en-ciel,
de bonbons acidulés, des nuits
comme un chapeau haut de forme

au velours noir multicolore. Sans fin
des mouchoirs qui en sortent pour
sécher les larmes qui, au sein de la

foule, parfois t'étreignent, des douceurs
pour tes dents qui veulent des baisers
et ne plus saigner quand septembre

s'en va. Des nuits pour contredire les
jours maussades naguère et qu'un
soleil d'oliviers, bien haut, sait adoucir.

Enfin.

lundi 25 septembre 2017

Contredire la nuit

«I la foscor s'il·luminà de sobte
perquè érem dos a contradir la nit.»
               (Joan Vinyoli)

Contredire la nuit, à deux, mon amour.
En présence ou en absence. Laisser la
déroutante insomnie glacer nos paupières
et dessiller nos yeux. Nous retrouver

soudain dans les draps défroissés. Douce
fulgurance, que l'on prolonge, lèvres
sèches. Dans l'attente ou l'espoir de
la coupe d'eau fraîche que dessineront

tes lèvres aimées et dessinées dans chaque
pli du sommeil laissé très loin derrière.
Conjuguons, je te prie, contredire la nuit.
À tous les temps, réels ou inespérés.

vendredi 22 septembre 2017

Carnets nocturnes

À spirales, fins, à carreaux
petits, peut-être. Carnets
fantasmés, carnets désirés.

Mais le sommeil englue et l'air
est si froid. Et puis je ne les
retrouve plus ces carnets 

rêvés, viatique constant d'un
chasseur des songes sereins.
S'ils existaient, vraiment,

j'y instillerais mon désir,
goutte à goutte. De ta peau 
claire et du cristal 

de ton rire, après le plaisir,
entre livres et crayons, avant
que le sommeil ne nous regagne.

Tandis

Tandis que sous le pont de nos bras...
J'aime les ponts qui lient les êtres
et forgent les sociétés.

Les péniches y passent à l'ombre, chargées
de grains et de charbon. Les badauds y oublient
le fil des heures 

et les amoureux s'y font des promesses éternelles.
Certains se brisent sous la vigueur des flots,
devenant monument

pour les générations futures. D'autres sont la tendre
scènes de bisbilles passagères, on les passe plus fort
encore, sûr de les retrouver. À deux.

Clarivivent

Es diu Clara i fa anys, avui.
Com en fa cada dia que ens
somriu.

Del teatre coneix la vida i
la tendresa viva. Del món
endevina 

els camins sense deixar mai
de viure-hi. Com a Barcelona,
aquests dies

de revolució confiant. Per això,
si m'ho permet aquesta gran amiga,
li diré Clarivivent.

Seize mois

Elle porte le prénom d'une femme
qui pour d'autres fit beaucoup,

Sa vie se compte en mois et ses
yeux en baisers. De ses parents,

elle est l'Olympe, éminence de
tendresse et de souvenirs à venir.

S'il ne m'était donné qu'une minute,
je quêterais de ses yeux la lueur

infinie, gourmande sur la vie qu'elle
découvre et que, bientôt, elle nous

enseignera.

lundi 18 septembre 2017

Les cahiers de la nuit

L'automne approche, il se glisse sous la couette 
et surprend l'épaule endormie d'une brusque fraîcheur.

Le geste de la main ne suffit pas, l'insomnie s'installe.
Par bonheur. Alors à la lueur des écrans pâles, on entreprend

d'écrire quelques vers ou un petit journal, funambules d'encre
digitale. Ces cahiers, qui ne se voulaient pas tels, n'ont pas

de reliure à spirale, ni de dos collé. Ils ignorent le massicot
qui dénature la page libre. Quels seront-ils ? Je n'en sais

rien mais je me sens prêt à les tenir. Au hasard des nuits 
et des senteurs remémorées, entre lune, aube et matin.

vendredi 8 septembre 2017

Comme un bol orange

Comme un bol orange de chicorée
Leroux, fumant, le soleil me regarde
que l'amour secret proclame. J'y vois

le souvenir nocturne du trajet d'un
ami minorquin et qui m'avait confié de
la lune pleine la fulgurance tremblante.

Que belles sont ces lueurs rondes, l'une
d'or, l'autre blafarde, qui effacent les
distances entre les lecteurs de l'absolu.

Une fine plaquette rouge

Je vis entouré de livres. C'est ainsi.
Depuis longtemps. Étudiant, je consacrais
ce que me donnaient mes parents à en acquérir
de nouveaux, au papier fin et jauni et à la reliure

en peau de veau. Ceux qui viennent me visiter pensent
que j'en ai beaucoup et que je les ai tous lus. Ils prennent
le désordre de mes trois étroites bibliothèques pour le signe 
d'une activité effrénée. S'ils revenaient quelques semaines

plus tard, ils s'apercevraient de leur bévue. Je n'ai pas beaucoup
de livres et je ne les ai pas tous lus. Mais ils me font côté et
j'aime y vérifier ce que je croyais avoir oublié ou m'émerveiller
à nouveau devant le point noir nervalien. Or, voici que, naguère,

alors même que de Kamel Daoud je lisais le dernier roman sur une
fine plaquette rouge qui pourrait contenir les lectures de dix vies,
je les ai vus qui me regardaient, convaincus, tout à coup, de l'inanité
de leur présence au monde. L'un d'eux surtout, dont j'avais coupé

les pages voici quarante ans avec mon Laguiole d'interne. S'était-il 
aperçu que son alter ego, sous forme digitale, s'était tapi bien au chaud
de la fine plaquette ? Je ne sais. Toujours est-il que je crus le voir
trembler de ses deux-cents feuillets. Nul reproche dans aucun de ces volumes

à la couverture souvent brisée ou écaillée, à la tranche noircie par mes doigts
ou jaunie par les ans. Une confiance plutôt. Sous les auspices de l'imposant
dictionnaire catalan, valencien, baléare en dix volumes qui sait bien, lui, que 
la consultation de son édition digitale ne m'empêche pas de lui caresser les côtes.

mercredi 6 septembre 2017

Il est

Il est des objets qui vous brisent le cœur.
Des objets de rien du tout. Du fer blanc
mal embouti et qui ne pèse même pas son
kilo.

Tenez, une simple boîte de conserve, dans
une marque bon marché et dont l'étiquette
trompeuse vante l'excellence. Eh bien, 
cette

simple boîte m'a tiré les larmes des yeux,
par ma négligence. Il y a quelques semaines,
à la demande de mon grand Hadrien, je l'avais
achetée

pour qu'il s'en régale un midi, à l'ombre de
la maison blanche. Les jours sont passés, la
noîte s'est tapie parmi d'autres, toute fière
de briller

de son or et de son argent de pacotille et j'ai
oublié de la débusquer en tordant le cou à son
maudit orgueil. Alors, dépité, il ne me reste 
plus 

qu'à ravaler mes larmes et à regarder, fiévreux,
la date de péremption : mars 2020 avant qu'elle
ne se gonfle de botulisme insidieux. Je souris.
Et la lui garde.

mardi 5 septembre 2017

Qui se'n recorda? / Qui se souvient ?

Qui se'n recorda,
d'aquelles tartanes
velles que portaven
la gent al mar

a l'agost? Hi pens
mentre mir lentament,
amb pausada parsimònia
una foto que m'acaba

d'enviar un amic car.
L'agost se'n va anar
i la foscor ja s'ha
menjat una part

del mar. De la gent
només queden uns pocs
avesats que ja no fan
l'home mort sinó

que se planten dins 
la sorra, ben dempeus
per a retardar la nit
amb fam de llop

de tardor. Llombrígol
del món, mortífer migjorn
de sa meva illa, parla'm,
mostra'm

el camí per on portar 
l'estimada antes que
se'ns empassin els dies
aspres de l'hivern.

***

Qui se souvient
de ces vieilles 
carrioles qui menaient
les gens à la mer 

en août ? J'y pense
tout en regardant lentement,
avec une infinie parcimonie,
une photo qu'un ami cher

vient de m'envoyer.
Août s'en est allé et
l'obscurité a déjà mangé
une partie

de la mer. Des gens,
il ne reste que quelques
habitués qui ne font plus
la planche mais

qui se plantent dans 
le sable, bien debout
pour retarder la nuit
avec sa faim de loup

d'automne. Nombril
du monde, mortifère midi
de mon île, parle-moi,
montre-moi

le chemin par où mener
mon aimée avant que nous
soyons avalés par les jours
âpres de l'hiver.




samedi 2 septembre 2017

Une belle enfiévrée

La nuit fut erratique
et tu cherchais ma main.

L'eau des alcarazas ne
suffisait plus alors,

en souvenir ma peau se
fit buvard pour venir

t'éponger. Elle te sembla
de mille ans. À distance,

glacée la mienne y fut 
toute semblable. Union.

Au matin, la fièvre disparut.
Tu ne le savais pas. Moi, oui.

vendredi 1 septembre 2017

T'aimer

T'aimer, t'aimer...
À en perdre le souffle ?
Non pas. Plutôt à doucement

le retrouver. Paisiblement.
T'aimer à en écrire la nuit
et parfois même, comme ici,

en pleine journée. T'aimer 
à concevoir de menus projets
qui, tous ensemble, en forment

un grand. T'aimer pour le plaisir
de saisir ton sourire mutin derrière
tes lunettes de couleur. Éperdument.

mercredi 30 août 2017

El plaer del no-aniversari

a na Martina

Una amiga pròxima va fer anys,
fa poc, ben poc, li vaig desitjar
molts d'anys, d'una forma prou seca,

sense cap relació amb la gran admiració
que li tinc. De fet, com a l'Alícia, esperava
sortir-ne, d'aquest gran dia per a donar-li, amb

uns pocs versos, un ram de flors menudes i grogues,
uns almesquins com aquests que floreixen quan
els dies es fan més llargs. Fa anys que la conec,

na Martina, i que la veig o, més aviat, l'escolto.
Per ella parla la música tota, l'amistat, l'educació
de generacions d'aprenents de músics, quiets o eixerits.

Una bombolla blava / Une bulle bleue

Es meu fillet, acomodat al sofà
morè, me mira lentament, els ulls
clars ben oberts. «Espera, papa,

que et sorprendré.» Estava llegint
un article dens i ric d'un amic poeta 
sobre sa seva relació amb el mar.

L'he deixat de banda. Ara esper lo
que em dirà l'Hadrien. Però no diu
res. Em deixa en suspens i es segons

són hores. De cop i volta, se li infla
la boca i surt una bombolla blava de
sucre i cautxú. La deixa desinflar,

l'aparta i em diu orgullós. «És d'un 
Malabar Tutti Frutti, què guay, oi ?»
Li somric, no li dic que tenia color

de mar, del mar d'un amic pròxim i
llunyà que, de petit, hi anava, en
carro, amb son pare, sense xiclet.

***

Mon petit, installé sur le canapé
marron, me regarde lentement, ses yeux
clairs grand ouverts. «Attends, papa,

je vais te surprendre.» Je lisais alors
un article dense et riche d'un ami poète
sur la relation qu'il entretient avec la mer.

Je l'ai laissé de côté. J'attends maintenant
ce que va me dire Hadrien mais il ne dit
rien. Il me laisse en plan et les secondes

sont des heures. D'un coup, sa bouche se
gonfle et il en sort une bulle bleue de 
sucre et de caoutchouc. Il la laisse dégonfler,

l'écarte et me dit fièrement. «C'est un
Malabar Tutti Frutti, pas mal, hein ?»
Je lui souris, je ne lui dis pas qu'elle avait la couleur

de la mer, de la mer d'un ami proche et
lointain qui, petit, y allait, en
charrette avec son père, sans chewing-gum.

Zizou

Un surnom, glissé au matin, comme
une confidence en marge de la
soirée passée. 

Qu'elles étaient belles, ces heures
passées à saucissonner et à boire
lentement. 

Ton visage, m'est apparu neuf 
et marqué de peines d'honneur.
L'amour pour Zizou dont tu n'as

cessé de parler, minute après
minute, m'a livré vos vies, depuis
l'enfance et plus loin encore, tu

as peur que son amour si noble et
si profond dont je fus le témoin
confident, voici six mois, se soit

émoussé au fil du temps. Il n'en est
rien. Elle est femme et fiancée et,
je le sais, t'invitera un soir de lune.

La confiance

Subrepticement, elle s'est installée
à mes côtés, m'a proposé une tasse
de thé glacé puis s'en est allée.

Du moins le croyais-je. Jusqu'à ton
départ. Elle est alors revenue, avec
ses attentions menues, la confiance.

Sans nulle majuscule, ni exigence,
elle a marqué mon quotidien d'une
empreinte légère et bien vite

indispensable. Tu m'écris. Un mot
bref, aimant. La route t'a saisie
et tu caresses l'écran. Je laisse

mes vers et te regarde. La tierce
personne a disparu. Était-ce toi,
était-ce moi ? C'était nous, confiants.

dimanche 27 août 2017

Massilia

Une île, un mas,
de l'amour une
lettre, la première.

Et voilà la Marseille
des cendres chiffonnée
dans la corbeille

et qui renaît dans la
voix. Les cousins farceurs
ont un peu épaissi. Pas tous,

le temps n'est plus volé et mon
île est prétexte à en parler.
Marseille est loin désormais,

celle des cendres et un trimestre
a perdu définitivement un mois.
Il est temps de marcher. À deux.

Quand tu parles

Quand tu parles la nuit,
je te regarde, jamais je
ne t'observe.

Je laisse ton image tiédir
dans ma rétine, tes yeux
si bleus se grisent un peu

et sur ton épaule, j'invente
une cicatrice mutine. Le drap
de fleurs rouges s'éclaircit

d'un coup et devient toge. Je
revois la longue route au matin;
sillonnante si loin du canal

où nous aimerons marcher. L'étage
est un havre et de descendre invite
aux agapes. On saucissonne de peu.

Le regard se retient sous la lumière
crue, il attendra l'alcôve et ta peau
si claire pour s'en faire paupières.

Une nuit

De soie et de sens.
Une nuit sans heure,
lampes voilées.

Les corps s'aiment,
les âmes en panier.
Les voix se cassent

dans la fraîcheur
soudaine. Les langues,
intimement liées,

se délient. C'est le
temps du souvenir et
des silences levés.

Écoute majuscule, ta 
peau contre l'épaule.
Je ne t'interromps plus.

J'ai laissé mes histoires
de côté. Tu parles, je devine,
tu amorces la pompe grippée.

Tout prend sens, dans un
détail infini. Il fait nuit 
et j'entends les pas. De cela,

je ne parlerai pas. Tu dors ;
alors, juste de mes lèvres à
tes lobes, ma reconnaissance.

vendredi 18 août 2017

Stardust

Dans ta piscine, sur les coups de six heures,
une bourrasque de gouttes fraîches qui zèbrent
la surface et s'en vont.

Tu t'y penches et en cherches vainement la trace
mais la surface est un voile léger étranger à la
mémoire des hommes et des femmes.

Alors tu te retournes vers ton petit au visage
doux et vois dans ses yeux ce que tu n'osais plus
espérer : la poussière des arbres et des chaussées

transportée par l'averse d'août. Alors tu comprends
Vivaldi et Chet et, d'une main neuve, caresse la surface
ensemencée de vie. Elle est fraîche, tu es bien.

El silenci de ses sargantanes / Le silence des lézards

Al sol, en una paret seca i cremant,
al migdia, o una mica abans, ses sargantanes
s'aturen i gaudeixen des temps sense esperar
res.

Les tenc enveja, sa seva filosofia elemental,
sa consciència que rebutjam sense saber, de fet,
si la tenen. Viuen. Mouen lentament sa cua
prima.

Una forma de consciència, tan honorable com sa
nostra, no pensau? Quan aquí, arran de quitrà,
correm rere uns productes mai satisfactoris,
abans 

de ser envestits per sa bogeria dels homos que
estimen el seu déu molt superior als plors de
ses criatures ferides i des fadrins cecs i
desorientats.

Diuen que, fa segles, sa Rambla de Barcelona era
un torrent que treia sa brutícia per netejar el món
incipient dels humans. Torrent de sang ja seca 
ara 

i que una onada de coca cola prest esborrarà. Llavors
pens en ses sargantanes de sang freda, immòbils per
raonables, molt més humanes que noltros que ploram
sense rumb.

***

Au soleil, sur un muret sec et brûlant,
au zénith ou peu s'en faut, les lézards
s'arrêtent et jouissent du temps sans 
rien attendre.

Je les envie, leur philosophie élémentaire,
leur conscience que nous rejetons sans savoir, en fait,
s'ils en ont une. Ils vivent. Ils bougent lentement leur
fine queue.

Une forme de conscience, aussi honorable que la nôtre,
ne pensez-vous pas ? Quand ici, au ras du bitume,
nous courons derrière des produits qui jamais ne satisfont
avant

d'être renversés par la folie des hommes qui
estiment leur dieu bien supérieur aux pleurs des
petits enfants blessés et des vieillards aveugles et
désorientés.

On dit qu'il y a des siècles, la Rambla de Barcelone était
un torrent qui enlevait la saleté pour nettoyer le monde
balbutiant des humains. Un torrent de sang déjà sec
à présent

et qu'une vague de coca cola effacera bientôt. Alors
je pense aux lézards à sang froid, immobiles car
raisonnables, bien plus humains que nous qui pleurons
sans but.

jeudi 17 août 2017

Trois fois rien

Trois fois rien,
une demi-portion,
trois centimes,

un millième, une
pincée de mots et
de baisers.

Mais derrière, mon
cœur et mon âme
qu jamais de toi

ne s'éloignent, même
quand le sommeil me
boit et me fait taire.

Et j'ai couru

Il était nuit noire,
le vent s'était levé
de l'est, les nuages
lourds voilaient la
lune.

Je t'ai pris la main 
et je t'ai entraînée
sous le ciel inclément.
Comme une action de
grâce,

un mouvement spontané,
un acte irréfléchi, nos
deux mains s'étreignant
jusqu'à s'échauffer
tendrement.

Les poumons brûlaient
exigeant le repos et la
cruche d'eau glacée.
Jamais nos regards
ne se sont

croisés mais nous savions
que nous allions en semblable
direction. L'aube nous surprit
embrassés dans le fossé, tout
nimbés de rosée.

Quand avions-nous cessé de courir
et dans le ru avions-nous versé ?
Mystère. Qu'importe. Nous étions
enlacés et, le vent cessant, la 
lune nous était apparu.

Ullastre(s)

Ben coneixau sa catedral
de Roan pintada segons
ses distintes llums
del dia.

La mirau a poc a poc,
jugau amb ses colors
i impressions, oblidant
son existència.

Il·lusions. Miratges.
Matisos que preparen
Matisse encara tan
llunyà.

Però Roan queda defora,
en conserv records ben
poc agradables i Monet
surt poc

des meus llibres d'art
groguencs. Impressionisme
viu, és lo que vull ara,
nascut

de l'entorn retratat per
un amic pròxim i llunyà.
Fa un parell de dies,
en Paco

me n'oferí una bona mostra.
Un ullastre, un arbre vençut
gros de ses tanques de llevant
a punt

de ser empassat pel sol ponent.
Delícia. Filosofia petita. Tot
un resum de l'estiu que se'ns
acaba i enriqueix.