mardi 30 avril 2019

Un distique et un haïku

Tu m'as percé à jour, le soir était de paille,
les heures ont passé et mes doigts sont de Braille.

L'abstrait est couleur.
Le jaune cru d'une nappe
un brin mouchetée?

Lungo la costa / Le long de la côte

Non posso vivere senza
amici. Il mare sarebbe
triste e le strade vuote.

Domani non è sicuro
e ieri una caramella.

Con gli amici, cammino
lungo la costa, lento,
parliamo d'amore e sogniamo.

***

Je ne peux vivre sans
ami. La mer serait
triste et les rues vides.

Demain est incertain
et hier un bonbon.

Avec mes amis, je marche
le long de la côte, lentement,
nous parlons d'amour et nous rêvons.

mercredi 24 avril 2019

El bes / Le baiser

No diguis res. Dóna'm un bes.
Una besada. Tendra, llarga.
Buida els carrers del soroll

quotidià i escolta el cant viu
dels ocells nous. No tenim temps.
Tot just una vida. Més aviat dues.

No diguis res. Dóna'm un bes.
una passejada. Pels carrers vius
de la ciutat nova. I estimem-nos-hi.

***

Ne dis rien. Donne-moi un baiser.
Un baiser long et tendre.
Vide les rues de leur bruit

quotidien et écoute le chant vif
des oiseaux neufs. Nous n'avons pas le temps.
Tout juste une vie. Ou plutôt deux.

Ne dis rien. Donne-moi un baiser.
Une promenade. Dans les rues vives
de la ville neuve. Et aimons-nous-y.

Un pomeriggio / Une après-midi

Un pomeriggio d'amore.
Ma non vero. Inventato.
Per le strade di Parigi.

Lentamente. Senza baci.
Ma con passione. Muta.
Giusta. Innamorata.

Mi piace la città dopo
il lavoro. I l'amore.
Inventato. Senza baci.

***

Une après-midi d'amour.
Mais pas vrai. Inventé.
Dans les rues de Paris.

Lentement. Sans baiser.
Mais avec passion. Muette.
Juste. Énamourée.

J'aime la ville après
le travail. Et l'amour.
Inventé. Sans baiser.

Lectures

A J. P.

Assegut a sa banqueta de molesquine,
llegesc. Lentament. Sa lletra és petita,
es fragment m'agafa de la mà i no el puc

deixar. Set pàgines. Un capítol inicial
amb els marges marcats per s'impressor.
Devora sa pantalla, es cafè, fred, dibuixa

es matí. M'aixecaré prest i m'aniré a reunir
amb en Joan que me'l va passar. De moment,
no dic res i llegesc. No par de llegir. I bec.

***

Assis sur la banquette de moleskine,
je lis. Lentement. Les lettres sont petites,
le fragment me tire par la main et je ne peux

le laisser. Sept pages. Un chapitre initial
avec les marges marquées par l'imprimeur.
À côté de l'écran, le café, froid, dessine

le matin. Je me lèverai bientôt et j'irai rejoindre
Joan qui me l'a passé. Pour le moment, je ne dis 
rien et le lis. Je n'arrête pas de lire. Et je bois.

Griffures

à E. M. G.

La nuit est proche, la nuit est loin,
cinq heures d'express et l'inquiétude
d'arriver en retard. La main droite

tient un livre, gracile, élégante. Une
main qui écrit et qui aménage et qui, là,
oisive, attend. La gare n'est plus loin,

le lycée gris aux murs délavés, la salle
sonore, l'effusion des collègues qui sont
aussi des amis. La main se tend, à la façon

tendre et gauche d'une excuse. Rougies, fines,
des griffures la signent. Le chat, mon chat,
cette nuit. Et le souvenir de l'île de s'imposer.

dimanche 21 avril 2019

Un editore / Un éditeur

a X. A. 

Traduttore traditore.
Ma l'editore? Tra l'editore
e la vita c'è un colore.

Blu. Blu a strisce alzate.
Come un libro di teatro novo
e antico tradotto in catalano.

La vita. Una passeggiatta per
la città medievale con amici
e bambini. Barcellona, Sabadell,

Russia. Catalano e spagnolo.
Due parole in francese. La vita.
Arrivederci... ma mai addio.

***

Le traducteur est un traître.
Mais l'éditeur ? Entre l'éditeur
et la vie, il y a une couleur.

Bleu. Bleu à rayures en relief.
Comme un livre de théâtre neuf
et ancien traduit en catalan.

La vie. Une promenade dans
la ville médiévale avec des amis
et des enfants. Barcelone, Sabadell,

la Russie. Du catalan et de l'espagnol.
Deux mots en français. La vie.
Au revoir... mais jamais adieu.

jeudi 18 avril 2019

Niente e tutto / Rien et tout

Non capisco niente. Il sole
brilla e la luna piange. Noi
siamo. Te e me. Parole giuste.

Mi piace scrivere e sognare.
Almanaccare. Domani è oggi e
sogno che sono al tuo fianco.

***
Je ne comprends rien. Le soleil
brille et la lune pleure. Nous,
nous sommes. Toi et moi. Justes paroles.

Il me plaît d'écrire et de rêver.
De rêvasser. Demain est aujourd'hui et
je rêve que je suis à tes côtés.

Un livre ancien

La page tourne, avec difficulté.
Le livre est ancien, son grain
attache les doigts et les retient.

À chaque ouverture, une brise d'oubli.
Les mots, patiemment alignés, attendent
une voix pour être la danseuse de la boîte

à musique et dans l'obscurité replonger,
après avoir un brin tourné, dans les paillettes
d'un rite apprivoisé. Les vers sont réguliers,

les strophes répètent un ordre immuable. Graphie
ancienne, avec des ligatures et des empattements.
On a convoqué les vieux mythes pour parler avec

pompe de baisers grappillés. Soudain un mot m'attache
qui me parle de toi. Derrière la phrase est la vie.
Que fais-je encore là ? Je ferme le livre, tu luis.

Le silence des baisers

Ils se sont tus, il y a longtemps déjà.
Sur la nuit des terrasses, dans la ville
chaude et bruyante. Baisers de mots

soufflés dans le cliquetis métallique
des anciens combinés. On refaisait le monde,
sans vraiment y toucher. Les points cardinaux

étaient posés. De Dunkerque à Tamanrasset, comme
aurait dit un vieux général, secoué par un combat
second, et dont la verve césarienne savait encore

faire mouche. À force de caresser entre nos mains,
le globe de métal et de jouer, yeux clos, à découvrir
les lieux du monde où nous pourrions aller, nous nous

étions tracé une géographie de fantaisie, avec son pôle,
son équateur et ses points cardinaux. Le temps était nôtre,
si l'espace nous était refusé. Alors les baisers... De sel

et de passion, de lèvres éprouvées d'une pulsion, puis desserrées
avant que le sang qui les gorge au monde ne s'écrive. Peaux collées,
épousées, tièdes de la sueur proche des haleurs descendant les canaux.

Des mots, de sages mots. Des mots fauves sentant la savane âpre,
la joute délicieuse au bord de la mer en été. Le tulle délicatement
enlevé, la saharienne sur le rivage brusquement déposée, les pieds

des amants nus faisant du sable une joyeuse panade milanaise avant
de courir souples et comme dissociés dans le soir finissant.
Nostalgie ? Non pas. Bonheur serein. Je sens la voile se gonfler.

Un milliard de pas frôlés

à mon grand fils

On annonce des centaines de millions,
un milliard, peut être, d'espèces
fiduciaires, pour rafistoler la vieille

et massive cathédrale que la nuit sans
lune a plongée dans un gouffre noir,
de cendre et d'eau. Plus de flèche.

Le fracas de pierre a préservé le coq
de métal, noirci, qui gît de côté et
ne donne plus la direction des vents.

T'en souvient-il, Vincent ? Nous aimions
la frôler de nos pas, cette ombre pure
qui nous cachait le soleil pour nous

inviter à la marelle, d'île en île.
Cité, Saint-Louis. On aurait dit du Péguy.
Ou du Desnos. Si distincts, si semblables.

Notre marche était lente et nos pas nombreux.
Nous n'en avions pas conscience, nous cheminions
et étions bien. L'ombre demeure, gorgée et fendillée,

sentant le brûlis des chaumes de la Beauce et de la Brie.
Il nous prendra l'envie de la longer à nouveau, quand
le brouhaha des badauds d'un jour se sera tu. Le veux-tu ?

dimanche 14 avril 2019

D'un soir l'autre

Le soir est doux, dans l'or des platanes.
La bibliothèque fermée, les livres dorment
à côté et me laissent écrire et rêver.

Peu de gens passent. D'un pas gauche et distrait.
Dimanche s'éteint et la semaine semble si loin.
Quel est ce papier clair, à l'écriture serrée,

qu'une dame chiffonne avant de le fourrer en poche ?
Elle est passée, lèvres pincées, avec ce non-regard
que Duras, à vingt ans, m'enseigna. Je songe, soudain

aux petits chevaux de Tarquinia et à ce Square, où,
la lecture lente, je passais des heures à me rengorger
d'un ennui de fantaisie qui, depuis, jamais ne m'a quitté.

Un bus toussote et s'étonne de me voir assis sur le siège
passager sans que nul ne soit au volant. Je lève les yeux,
il est parti, sept heures ont sonné, la semaine peut commencer.

Mistelles

On les dit doux et enivrants,
ces moûts épais que l'on coupe
d'eau de vie à l'été finissant.

Ils sont pour moi un mot, volé,
quand j'étais enfant et que mon
père, se rappelant l'âge tendre,

évoquait les cargos d'Algérie qui
venaient, en secret, à Sète, couper
le vin clairet et le revigorer.

Mot rond comme des lèvres, mystérieux
comme un souffle tant de nuits espérés.
Les ans ont passé, en moi les mistelles...

vendredi 12 avril 2019

Occidens

Laisser la soif déchirer la nuit,
se lever d'un bond, tâtonner, oublier
le fil tiède qui conduit à la fausse

lumière qui méconnaît les ombres et 
fait un jour laiteux. Ne pas attendre le 
monde à l'est, délaisser la lueur pâle.

Ouvrir largement la fenêtre à l'ouest.
S'inventer le vent du large, glacé et
saumâtre, venu de l'Atlantide, à jamais

engloutie. Fermer les yeux et laisser
entrer les embruns jusqu'à gercer les
cellules des deux sacs de chair qui,

naguère, tiédissaient, inconscients de
leur rôle. Abandonner enfin l'infinitif,
ses injonctions de recette de cuisine.

Me voici, tiré des temps anciens. D'un
poète oublié, andalou, je feuillette
les pages pour te parler, mon amie sans

visage ni voix. La peau frissonne dans
la nuit, j'en aime la musique. Tes doigts
sur un tambourin. Tout près est l'Occident.

lundi 8 avril 2019

Âmavril

à A, S et L.

Je tournais et retournais
ma langue dans ma bouche
soudain sèche. Avril

m'avait ravi, sans un cri,
la douce inspiration. Yeux
ouverts, cœur chancelant,

j'avançais dans l'austère
salle du courrier de la vieille
faculté, quand elle saisit

ma main, de la blancheur d'une
enveloppe close. En son sein,
tout contre un doudou rose,

une âme me souriait, yeux clos,
sereinement. Alma delicada, bajo
la luz de unos bucles libres.

Ses paupières étaient à l'image
de son poing gauche fermé.
Comme serrant jalousement un secret

à trois personnes réservées. Sa mère,
son père, dont elle percevait le doux
empressement, et elle, dont la photo

accompagnerait ma journée, sans que
jamais je ne songe à la publier.
Le bonheur, más que una palabra:

una alma, la suya.

samedi 30 mars 2019

Poème neuf

Neuf poèmes. Pas un de plus. Rien.
Neuf poèmes en un mois. Ah le vilain
étiage. Il sut ou crut savoir que les

temps étaient venus où l'étain ternit
et les taons s'abandonnent. Nul éclat,
nulle piqûre assassine. La bedaine de

Monsieur Prudhomme lui courbait déjà
la main désertée avant que la tremblante
ne l'emporte vers le cruel hiver.

Alors il se mit dans l'idée d'en faire
un dixième. Ni un enfant tard venu, 
ni un billet de loterie, un dixième

poème qui relancerait, de dizaine en
dizaine, du chapelet l'étrange mélopée.
Un poème neuf, de la roupie de sansonnet.

Restaurations

à S. D., avec reconnaissance.

De l'une à l'autre, il n'y a qu'un pas,
ou plutôt un empan. De la farine au plâtre,
affairée, la main se déguise et adopte,

de la baguette, l'oblongue souplesse, et,
de la queue d'aronde, la pâle opalescence.
Sophie passe entre les tables et les enchante,

arrachant des sourires à qui voulait bouder.
Les livres qui baillaient d'ennui se referment
à son approche, faisant briller leur tranche.

Mais le Bar à Lire a fermé et Sophie s'en est
allée, glissant, sous son bras, de Lou les poèmes
apollinariens. Elle a troqué le bleu des tasses

pour le bleu de travail. Elle ne nous restaure plus,
elle restaure le bois et donne aux maisons ravivées
l'envie soudaine de recevoir des convives comme nous.

Un ami de presque vingt ans

à R. R.

Il est né dans le printemps balbutiant
et, depuis l'âge d'homme, il en fait
une fête, décalée de quelques jours,

sans que l'on ne sache, me confiait
une amie, s'il aime vraiment célébrer
ses ans ou s'il en fait une offrande

à ses proches, fidèles et nombreux. 
Voici quelques heures encore, je me 
faisais une joie de l'étreindre et 

de deviser avec lui, de Calaferte ou 
de quelque babiole. Je l'ai à peine 
frôlé. Après les embrassades, il a 

disparu, passant de groupe en groupe, 
essaimer des sourires et voler, de vin
frais, une rapide lampée.

Comme un arc en ciel de mots, en se 
taisant, il m'a ouvert à la parole
des autres, de Flandres en Bretagne,

de Corse sauvage en écorce de bois fleuri.
Quel âge a-t-il ?, me demanda t-on soudain. 
Tous, aucun, ou celui de nous rendre diserts.

lundi 18 mars 2019

Improviser

- Un proviseur ?
- Non. Improviser.
Im-pro-vi-ser.

Silence. Le monde
se lézarde quand
l'ordre se fait

la malle. Soudain
ou à petits pas.
La mer est étale,

le proviseur sourit,
à la porte du lycée
dans un monde comme

il faut. Pas une ride,
chacun à sa place. On
ronfle sur ses deux

oreilles, pas vrai ?
- Bof. Pas moi. Oreilles
bouchées, je n'entends

plus rien. - Tant mieux,
laissez envahir vous ouïes
d'incongruités pratiques.

Improvisez. Si je vous dis
«Dakin», à quoi pensez-vous ?
- Couleur rose, javel, panaris.

- Que nenni : Moi je pense à ma
petite Dakinoise, ma Daki-ki, ma
Dakinoise. - Mais non, vous êtes

dur de la feuille, c'est d'une petite
Tonquinoise que parle la chanson.
- Tss, à d'autres, moi, je dis et je vis.

Solution

Rose, la solution. Forte
odeur de Javel qui tranche
avec l'impression visuelle.

Le verre est clair et fin,
humble récipient aux parois
tièdes qui attend un doigt

blessé, rougi par l'inflammation.
Dialogue sourd. Le doigt se ridera
et la solution, d'un coup, un seul

s'en ira rejoindre le gouffre du non-dit.
Qui se souvient de l'eau de Dakin de son
enfance ? Personne. Ou toi qui souffres.

Vida, mi vida.

Eres mi vida y no te lo he dicho
o tan poco. Amanecer entre luces,
derecha la mano te roza el muslo

izquierda antes de levantar-se y
alejar-se. Prudente distancia, leve
sonrisa del salón acogedor y frío.

No me volveré a dormir i escribiré.
Hasta que el día se abra y me seque
los dedos, antes, a tu lado, ágiles.

Eres mi vida y no te lo he escrito
o tan poco. Anochecer entre rocas
de mi isla, húmeda huella de tu paso.

Là-bas

L'océan s'apprête à t'avaler,
noir, épais, grave et lent.

Je ris de son inextinguible
faim, tu ne feras que le griffer

d'un trait de plume blanche, quand
l'été, ici, finira. Jamais l'occident

ne s'est préparé à une aussi soudaine
et inéluctable renaissance. À deux.

Le boussole est entre les mains de l'historien
des Hauts de France. Tièdes et chaleureuses,

elles te guideront et, de toi, apprendront une
grammaire neuve dans des regards d'enfants qui,

ici ou là, sauront communier au bleu de ton regard.

mardi 5 mars 2019

La lectrice

Nul ne la contraint. Elle lit
quand ça lui sied ou que ça lui chante.
L'heure est toute violette quand elle

se penche sur la page et le monde,
alentour s'abolit. Simplicité de
l'alcôve sombre et du drap clair.

Les heures défileront, au gré du
va et vient des signes. Un doute subit
et le boustrophédon s'ébranle, qui

la saisit, Pénélope neuve défaisant
son ouvrage pour le reprendre sur un
point découvert ou malicieusement inventé.

La lectrice ne compte pas ses heures et, si,
sur son ouvrage, elle s'endort, c'est de songer
aux livres espiègles qu'il lui reste à corner.

lundi 4 mars 2019

Trini

Podria ser el nom d'una dona
estimada. D'ulls de lluna i 
de cabells d'atzabeja.

Però és el diminutiu d'un barri.
O de dos, separats per una via
ampla i remorosa.

De les dues Trinis, m'estimo
més la vella que cobreix un 
turó amb el pas parsimoniós

d'uns veïns des de fa poc afincats.
És un marge inefable, una frontera
callada, invisible per aquells

que cremen el quitrà de la ronda
resseca. M'hi sento bé quan hi faig
el vermut, nostàlgic de terres

llunyanes i d'un mar distint i semblant
on es conta, amb veu ronca i maneres
del sud, la lenta lletania dels dies.

***

Ce pourrait être le prénom d'une femme
aimée. D'yeux de lune et
de cheveux de jais.

Mais c'est le diminutif d'un quartier.
Ou de deux, séparés par une voie
large et bruyante.

Des deux Trini, je préfère
la vieille qui recouvre une
colline du pas parcimonieux

d'habitants depuis peu installés.
C'est une marge ineffable, une frontière
tue, invisible par ceux

qui brûlent le goudron du périphérique
desséché. Je m'y sens bien quand j'y prends
l'apéritif, nostalgique de terres

lointaines et d'une mer différente et pareille
où l'on raconte, d'une voix rauque, avec des manières
du sud, la lente litanie des jours.




Le conseil

Un lien de tendresse
mâtiné de ferme rigueur :
voici le conseil.

jeudi 28 février 2019

Rien

Tu m'as demandé ce que je serais prêt
à parier pour réaliser mes rêves.

Je t'ai simplement répondu : «Rien»,
un mot plein de vie, à l'inverse du

sens dont on le croit affublé. Le voile
du palais qui force un peu avant de libérer,

nasalisé, un souffle de vie comme un soleil
en petit. Mes rêves sont petits et tendres.

Simples, lisses comme un galet qui tiédit
dans la main où il s'est oublié. Partager

un repas, marcher gravement dans les couloirs
de marbre d'un ancien hôpital moderniste,

prendre à la volée le dernier métro en sachant
que l'eau sera brillante au terme du retour.

Je n'en demande pas plus et déjà mes lèvres
s'ouvrent à cueillir le fruit  si longtemps désiré.

Una mirada al metro

La mirada buida de qui tocava
una guitarra verd clar dintre
del cotxe del metro de la 1

entre Navas i Arc de Triomf.
"Hotel California'' va cridar
un marginal amb gorra de llana,

ritmant la cançó amb els dits
de la mà esquerra. La mirada
aliena, a la gent del cotxe,

no va dir res i amb un got de cartró
gris ple de monedes oxidades,
se'n va anar, deixant-me orfe, de sobte,

dels Eagles, adorats quan, enamorat
Dels carrers de Barcelona, hi passava,
fa vint anys, fa tant de temps, ara.

Tendresa / Tendresse

Una paraula tan sucosa,
tan discreta i plena de
vida i amor que podria

deixar d'existir. En el
seu lloc, podríem sentir 
una brisa lleugera, la flaire 

d'un pollastre de camp amb prunes 
a casa d'uns bons amics,
la rialla d'un nen assaborint

un pastís de maduixes fresques.
Peró existeix i m'entreobr les
parpelles quan m'adormo i trobo

a faltar la conversa tèbia i
olorosa d'una amiga llunyana
i alhora tan propera.

***  

Un mot si juteux,
si discret et plein de
vie et d'amour qu'il pourrait

cesser d'exister. À la 
place, on pourrait sentir
une brise légère, le fumet

d'un poulet fermier aux prunes
chez de grands amis,
le rire d'un enfant savourant

une tartelette aux fraises fraîches.
Mais il existe et entrouvre mes
paupières quand je m'endors et qu'il

me manque la conversation tiède et
odorante d'une amie lointaine 
et en même temps si proche.

mercredi 27 février 2019

Amiga de porcelana / Amie de porcelaine

Fràgil, tan fràgil com la
porcelana més prima. I tan
forta alhora, tan brillant

i lluminosa com les pàgines
d'Apollinaire robades a l'alba.
Ets la meva amiga. I ningú ho sap

o ben pocs. Caminem per la ciutat,
agafats de la cintura en somnis,
callats i nostàlgics d'un present

que ja està passant sense mai fosquejar,
com la porcelana més prima, com aquella
més blanca, ànima meva.

***

Fragile, aussi fragile que
la porcelaine la plus fine. Et aussi
forte en même temps, aussi brillante

et lumineuse que les pages
d'Apollinaire dérobées à l'aube.
Tu es mon amie. Et personne ne le sait.

Ou bien peu. Nous marchons dans la ville,
nous tenant par la taille en rêve,
silencieux et nostalgiques d'un présent

qui déjà passe sans jamais s'assombrir,
comme la porcelaine la plus mince, comme celle
qui est la plus blanche, mon âme. 

Battements

Mon cœur avait battu,
il y a longtemps déjà.

Je te le confiai, comme
le rossignol au loin se

levait. Tu souris et, espiègle,
me fis remarquer qu'il battait

sur plusieurs rythmes à cette époque
là. Je souris à mon tour. Et me vint

une bouffée de tendresse sereine.
Je décidai de ne pas penser à ce que

nous eûmes pu vivre et repris ma marche
lente dans les rues de la ville autrefois

partagée et offerte soudain, au hasard
d'un coin, en calice de crocus pour toi.

mardi 26 février 2019

Carícies / Caresses

No vull res més que les carícies
del vent per la teva mà dormida,
al migdia, a la platja petita.

Aquesta conversa tan lleugera que
els meus llavis assedegats no la
poden entrebeure mentre somien

amb la teva pell i imaginen l'ombra
blava del teu pubis endormiscat i
el mar que de tu naixerà a l'alba.

***

Je ne veux rien d'autre que les caresses
du vent sur ta main endormie,
à midi, sur la petite plage.

Cette conversation si légère que
mes lèvres assoiffées ne peuvent
l'entreboire cependant qu'elles rêvent

de ta peau et qu'elles imaginent l'ombre
bleue de ton pubis ensommeillé et
la mer qui, de toi, naîtra au point du jour.

samedi 23 février 2019

Disllibertat / Dysliberté

a L. T.

No tenia amb qui xerrar.
A la nit, en veu baixa,
la llitera barata de 

fusta prima li servia de
dialogant i parlava, en 
un català ronc, del poble,

de la primavera i del sol.
Del sòl i de la llibertat,
tan enyorada, tan llunyana 

en aquest camp d'Alemanya 
de filferro de pues gèlides.
Un dia arribaren dos

germans, de parla catalana,
i els tres, esperançats,
començaren a recordar el país, 

la carn, el vi i les dones.
Els nous amics s'inventaren
parella, família, infants.

Es prometeren que si un dia
tinguessin fills, els dirien
«Llibertat», si fos nena,

i «Llibert», si fos nen.
Passaren els anys, se n'anà
el filferro, tornaren

a un altre país, de llengua
aguda i freda, i tingueren fills.
El 1947 nasqué Llibert Tarragó.

***

Il n'avait à qui parler.
Le soir, à voix basse,
le châlit bon marché

en bois mince lui servait
d'interlocuteur et il parlait,
dans un catalan rauque, du village,

du printemps et du soleil.
Du sol et de la liberté,
si regrettée, si lointaine

dans ce camp d'Allemagne
en fil de fer barbelé glacial.
Un jour, deux frères arrivèrent

qui parlaient catalan. Et
tous trois, pleins d'espoir,
commencèrent à se rappeler

le pays, la viande, le vin et
les femmes. Les nouveaux amis
s'inventèrent femme, famille,

enfants. Ils se promirent, si
un jour ils avaient des enfants
d'appeler la fille «Liberté»

et le fils «Libert». Les années
passèrent, les barbelés
s'en furent, ils revinrent

dans un autre pays, à la langue aiguë 
et froide et ils eurent des enfants.
En 1947 naquit Llibert Tarragó.

vendredi 22 février 2019

Diurne de Créteil

Passerelle sur les voies
comme un oiseau blessé
couché dans l'herbe.

Aile sanglante, regard
absent. La marche lente,
je passe des Choux et

des épis à l'ample berge
du lac. De profil, deux
hommes en tamoul

discutent gravement. Derrière
moi, dissimulé au cœur dur
du béton sale, le supermarché

et ses rangées regorgeant de
victuailles de l'ailleurs :
Caraïbe, Portugal, Turquie.

Derrière moi encore, les pétales
béants d'immeubles en cylindres
serrés, volets arrachés.

Un club d'échecs minuscule et
des enfants criant la vie du
bout de leurs doigts.

Devant moi, un lac de fantaisie,
sans baigneur ni pêcheur.

La côte, légère, me surprend et
le croissant olive de la mosquée
aiguise mon œil droit,

cependant que la lente étoile
filante d'un avion me retarde.
Fine et belle dans un drapé

vert qui masque son visage, une
jeune fille tient sous le bras
un classeur gris.

À ses pieds, des chaussures de
sport frappées du logo d'une
entreprise honnie.

Contrastes, silences. Des mouettes
font planer sur le couchant l'onctueuse
menace d'un improbable orage.

Le soir tombe. D'or. Attablé, j'écris.
J'envie la nuit de Créteil entrevue,
jamais conquise.




Paris

J'aime le Paris de mes fils,
le Paris lentement parcouru,
de ruelles en squares, le nez

sur les toits pentus et le cœur
à l'affût. Quai de Béthune désert,
où vivait Pompidou, plus anthologue

que président dans mon cœur. Enfilade
majestueuse des arbres du Palais Royal,
colonnes de Buren où mon fils Xavier

se hissa à la force du bout des doigts.
Rue Broca où me mena Vincent, mon aîné,
nostalgique des contes de Pierre Gripari.

Un bar

Petit, fosc, amb forta pudor d'aguarràs,
un bar de la part alta del poble de Port Bou
m'acull. Còmodament instal·lat ens uns coixins

de llana apagada, no dic res, escric versos i
observo. Els clients, tots homes, tret d'una
minyoneta, blanc dels acudits masculins.

Cervesa, rere cervesa, la tarda avança cap a
l'hora violeta, i la conversa amenitza un
castellà rogallós amb paraulotes catalanes

llançades amb una rialla. Dos homes, sentats
a una taula quadrada, d'esquena a la colla,
mengen patates fregides amb maonesa i quètxup.

La conversa, entre els versos, esdevé una remor
de fons agradable i em fixo en el cruixit de les
patates. Dintre de poc, m'hauré d'aixecar i agafar

el tren de retorn. Aprofito els últims moments de
serenor i concòrdia i em veig, adolescent, pels
mateixos carrers, caminant amb mos pares i mon germà.

***

Petit, sombre, sentant fort le white-spirit,
un bar de la partie haute du village de Port-Bou
m'accueille. Confortablement installé sur des coussins

de laine terne, je ne dis rien, j'écris des vers et
j'observe. Les clients, tous des hommes, à l'exception
d'une mignonnette, cible des saillies masculines.

Bière sur bière, l'après-midi avance vers la tombée
du soir et la conversation émaille un castillan
rauque de gros mots catalans

lancés dans un grand rire. Deux hommes, assis
à une table carrée, tournant le dos au groupe,
mangent des frites avec de la mayonnaise et du ketchup.

La conversation, au milieu des vers, devient un bruit
de fond agréable et je me fixe sur le crissement des
frites. Bientôt je devrai me lever et prendre

mon train de retour. Je profite des derniers moments de
sérénité et de concorde et je me vois, adolescent, dans
les mêmes rues, marchant avec mes parents et mon frère.

mercredi 20 février 2019

un ball / Un bal

Sona el telèfon amb una musiqueta,
la petita comença a ballar. Amb 
els ulls tancats i gràcia.

No despenjo. No despenjo mai. És
com si el timbre em servís només
per això: mirar com balla la meva

filla. Amb jersei rosa i pantalons
beix. I un somriure que em deixa
obertament seduït. Ja no sona el

telèfon i la petita comença a jugar
amb una nina que em presenta perquè
li doni de menjar. Amb un somriure.

***

Le téléphone sonne avec une petite musique,
la petite commence à danser. Yeux
clos, toute en grâce.

Je ne décroche pas. Je ne décroche jamais.
C'est comme si la sonnerie ne me servait 
qu'à ça : regarder comme danse ma

fille. Avec son pull rose et ses pantalons
beige. Et un sourire qui me laisse
ouvertement séduit. Le téléphone a cessé

de sonner et la petite commence à jouer
avec une poupée qu'elle me présente pour que
je lui donne à manger. En souriant.

mardi 19 février 2019

L'intrigue

De l'intrigue commune et de ses bassesses,
elle conserve le secret et la dissimulation.

Le mois le plus court de l'année, dans la pluie
froide des Flandres, la voit naître et se multiplier

sur le pas des portes, dans le rire pressé des masques
et des costumes. Minutieusement déguisés, sans qu'une once

de leur peau ou un soupçon de leur voix n'apparaisse,
les carnavaleux choisissent d'intriguer leurs voisins et

leurs proches, de les presser de questions et de propos
graveleux, avant de partir d'un rire et de les laisser pantois.


Sans une illustration

Je ne publierai pas une photo.
En noir et blanc, du début du
siècle passé. De profil.

Une femme menue, pieds nus, sans
que l'on reconnaisse le moindre
des traits de son visage, porte
sur son dos, une sorte de siège

en bois où s'est installé, rayonnant,
dominateur, un colon anglais, gras et
repus. La scène se passait aux Indes.

La honte est mienne. Ici et maintenant.

Un monument

Aujourd'hui je veux monumentaliser
ce qui ne l'est pas. La grâce gratuite
d'un arbre de métal rouillé muni de cinq

arrosoirs verts dans l'attente de veuves
silencieuses à l'approche de la nuit,
à l'heure juste où le garde fait tinter

les clés de la grille étroite. Cinq arrosoirs
si petits qu'ils suffisent à peine à arroser
un ou deux pots de plantes ternes et serrées.

Monument de l'attente, à la vie, horloge
imparable entre les travaux et les jours.
Hésiode, Hésiode, tu les aurais aimés !


Un cementiri marí / Un cimetière marin

Al meu pare l'horroritzava la idea del traspàs,
en sentit etimològic, peró l'anaven apassionant
els cementiris fins a convertir-se en una mena

de turista del més enllà. Volia que hi anés. Molt.
M'hi vaig negar rotudament. Una i vàries vegades.
Ara que no el tinc al meu costat, ni des de lluny,

li vull retre homenatge i pujo lentament a un dels
cementiris que estimava. Petitó, protegit dels vents
per parets gruixudes i emblancades. M'hi vaig sentar,

sobre les quatre de la tarda, aclucant els ulls i obrint
l'ànima. Silenci de fons. Remor ritmat d'ones i olor
d'iode i de peixos generosos.

«La mer, la mer toujours recommencée». Vaig obrir els ulls
i la mar em cridà des del petit port de Sète on mon pare
havia passat la seva infantesa. Vaig plorar. Al meu darrere,

Walter Benjamin explicava a Adorno que havia arribat al final
de la seva vida en el petit poble de Port Bou i una llosa
trencada a la sortida recordava la mort d'una nena als nou anys.

***

Mon père était horrifié par l'idée du trépas,
au sens étymologique, mais il était passionné
par les cimetières jusqu'à devenir une sorte

de touriste de l'au-delà. Il voulait que j'y aille. Beaucoup.
Je m'y suis toujours refusé. Et plus d'une fois.
Maintenant qu'il n'est plus à mes côtés, ni même de loin,

je veux lui rendre hommage et je monte lentement vers l'un des
cimetières qu'il aimait. Tout petit, protégé des vents
par des murs épais et blanchis. Je m'y suis assis,

sur les coups de quatre heures, fermant les yeux et ouvrant
mon âme. Silence de fond. Rumeur rythmée de vagues et odeur
d'iode et de poissons généreux.

«La mer, la mer toujours recommencée».  J'ai ouvert les yeux
et la mer m'a appelé depuis le petit port de Sète où mon père
avait passé son enfance. J'ai pleuré. Derrière moi,

Walter Benjamin expliquait à Adorno qu'il était arrivé à la fin
de sa vie dans le petit village de Port-Bou et une plaque
brisée à la sortie rappelait la mort d'une enfant de neuf ans.