vendredi 17 avril 2015

Reprise

Monter les escaliers,
oublier Rodolphe, glisser
la clé dans la serrure, souffler.

Te reposer porte close sur le canapé
replié, te lever et t'approcher de 
la source incertaine. L'heure est passée,

la nuit te l'aurait-elle ravi dans ses bras
insatiables ? Tu lances le grelot, attends,
une vaguelette à l'écran, interminable, et la

conversation reprend, étroit chemin de fer vers
les antiques mines, chargé de minerais aux noms
imprononçables. Rien ne pèse plus. Il est là, toi,

tu es.

Conseils

Je n'aime ni les conseils de classe
ni les salles de profs. Je m'y ennuie
et vomis les vengeances infimes
qui pontifient croyant y éconduire

en pointant du doigt les jeunes
devant qui on tremblait. Je leur préfère
la tiédeur des couloirs, les rencontres fugaces,
le baiser d'un ami qui n'est plus un collègue.

On me croit enseignant, je suis éducateur,
un malheureux pigiste qui signe de son  sang,
la parole partagée, l'hommage à nos aînés,
des vers inattendus au goût d'éternité.

La nuit existe-t-elle ?

La nuit existe-t-elle ?
Ou n'est-elle qu'un habile
rideau de fumée que déchire
ta présence ?

Je ne sais, elle m'a enseveli
puis a gercé mes bras d'un froid
inattendu. J'ai frissonné, croyais
t'avoir perdue

quand j'entendis soudain le discret
ronflement de la bakélite que je croyais
assoupie. J'ai remué ciel et terre ou n'était-ce
que mes draps

pour instaurer à nouveau, au cœur de la noirceur,
un dialogue de gris ma foi plus nuancé
que cinquante variantes épaississant
le papier.

J'étais le bienheureux à l'oreille affinée
qui se tait à l'envi et crie son beau silence,
oublieux des devis de doctes assemblées
pour préférer d'hanounti le discret cliquetis.

jeudi 16 avril 2015

Sud

«Più nessuno mi porterà nel Sud».
No he deixat de pensar en els versos
de Quasimodo, apresos fa tant de temps
i adorats des de llavors. Només he volgut
buscar traces del suds passats i dels que
em queden per viure. Els dies me n'ofereixen
una nova versió. Un sud de fantasia, més enllà
del mar amic. No el conec ni hi viatjaré mai però
ja m'agrada el tracte de la gent on tothom es diu
«khoya» sense exigir res de l'altre món. O del seu.

***

«Plus personne ne me conduira dans le Sud»
Je n'ai cessé de penser à ces vers
de Quasimodo, appris il y a tant de temps
et adorés depuis lors. Je n'ai voulu que
chercher les traces des suds passés et de ceux
qui me restent à vivre. Les jours m'en offrent
une nouvelle version. Un sud de fantaisie, par delà
la mer amie. Je ne le connais ni y voyagerai jamais mais
j'aime déjà les rapports des gens où chacun s'appelle
«khoya» sans rien exiger d'extraordinaire. Ni même d'ordinaire.

Le manque et l'absence

Je n'aime pas te manquer
mais j'aime cette absence.

Je n'aime pas te manquer
car je t'y égratigne,

enlevant ta peau par lambeaux.
Fais de l'absence le ferment

de rencontres nouvelles. Nous
nous reverrons, je t'en fais serment.

Mais, en attendant, pars à cloche-pied 
dans la ville et cueille les sourires

comme on gaule les noix. Avec volonté
et infinie reconnaissance. Tu verras dans

les autres, voisins hasardeux d'un théâtre
ou voyageurs sans bagage en partance ou en

transit, les perles innombrables qui façonnent
mon image avant d'y apposer tes traits.

Pluie

Au réveil, d'abord éparses,
des gouttes lourdes et tièdes.
Paupières closes tu rêves, en proie
à la soudaine et légère fraîcheur.
Les gouttes s'écrasent sur tes lèvres
et s'éparpillent, se mêlant à ta salive
que je ne connais pas. Le ciel est gris,
le soleil cet absent au grand cœur tiédit
les traces de l'onde. Houle atlantique ou
grain méditerranéen. Que reste-t-il du souvenir
des vagues qui effrayèrent le pêcheur ?
Ta bouche s'éveille et tète le relief. Tu vas
té réveiller et je disparaîtrai pour m'en aller
marcher sur les toits roses dont tu t'es fait
palette.

Hanoun(t)i

Une lettre, une seule
et le regard s'inverse.

Aimer a-t-il un genre ?
Ici une voyelle, là une

dentale. Chérir, chérir
encore et le dire, sans

crainte. Hanoun(t)i,
la perspective s'inverse,

l'amour s'accroît.

mercredi 15 avril 2015

Le comptoir

Non pas un comptoir quelconque
mais le comptoir. Le comptoir
d'un bar ami. Timon de cargo
plaqué d'acajou sombre.

Je l'ai vécu, je le revois 
à présent. Moments fugaces
où se tiennent Sophie et
Stéphane. Discrets, présents,

chaleureux, discrètement
enflammés. Tout à mes poèmes,
debout contre la porte de verre,
je ne les voyais pas, pas assez

du moins et voici que cinq jours
plus tard ils ne cessent d'occuper
mon esprit. Sagement. Avec élégance.
À leur façon.

Cafés

Le ciel est rosé devant moi,
les voitures grattent l'asphalte,
lentement. La pièce est accueillante,
qui est de mes parents, et je pense
soudain aux cafés que j'aime où mes pas
se suspendent avant que de continuer.
Celui de David où Masami apprit à mon
enfant petit d'ALIGATO toute la gentillesse,
celui de Jean-Michel avec ses bières ambrées
et ses bœufs acoustique, celui où est Sophie
plein de livres et d'envie, ma reine aux noirs
cheveux, voyageuse au long cours...

Desitch

Prononcé par ta langue,
il quitte les rives de
ma langue pour la tienne.

Impétueux et caché ou bien
tendre et dévoilé, le désir
est partout qui insinue

tout en s'insinuant. Il est
mon moteur, mon vecteur, aussi.
Mais que je le nomme et il s'évanouit.

Il est (petit atelier poétique en hexasyllabes rimés)

Il est des yeux jolis
que jamais on n'attrape,
cailloux, petits rubis
qui vous font une étape.

Je les voudrais toujours,
au clair de mes pensées,
pour éclairer mes jours,
d'une tendre rosée.

Le pays où l'on n'arrive jamais

Je n'étais qu'un projet de mes parents
unis quand il fut publié ce roman au titre
singulier que jamais ne cherchai.

Depuis au moins trente ans il me traque et
me supplie mais j'aurais bien trop peur,
en l'avalant d'un trait, de savoir arriver

où jamais l'on n'arrive même au cœur de l'été.
Alors j'ai négligé toutes les encyclopédies et
de Dhôtel ne sais rien sinon qu'il l'écrivit

en cinquante-cinq d'un autre siècle qui est
mon âge à présent. Et de tant l'écarter, je m'en
suis fait des dizaines de récits parallèles,

de terres tantôt glacées, et tantôt opulentes,
oasis de mots tièdes qui étaient oubliés. Pourtant
aujourd'hui, Kerouac des petits, je me verrais bien

dérouler le rouleau et y écrire de mes pas le voyage
sans fin où jamais l'on arrive mais toujours on existe.
Ou comme écrivait Machado, pas encore exténué :

«Marcheur, il n'est point de chemin,
c'est avec ses pas qu'on le trace hardiment».

Le fichier

J'ai rêvé de recevoir,
par tes soins diffusé,
un tout petit fichier,
une suite aléatoire de
zéros et de un, froid
système binaire que
métamorphoserait ta voix.
Tu n'y parlerais pas l'une
des langues de l'usage
mais un idiome inconnu
à mes sens et pourtant
familier, une langue
de sommets escarpés,
arides, et de vallons
fertiles, de silences
profonds et de claquements
de langue, de lèvres mouillées
sur d'improbables chemins.

mardi 14 avril 2015

Et ma main

Et ma main s'est alanguie
de ne pouvoir te caresser,
doigts repliés, bourgeons
cachés, irrigués de sang
et de lymphe.

Et ma main s'est réveillée
au contact de la tienne,
menue. Peau contre peau,
les sillons des empreintes
s'irriguant

mutuellement. Pour un temps.
Réduit. Délicieusement limité.
Impermanence du désir qui espère
l'absence pour enfin s'exprimer.
Pour te retenir

sans jamais vouloir le faire, j'ai
frotté la pulpe de mes doigts sur
le crépi des murs de la vieille
ville, j'y ai saigné, laissant
ma trace

puis j'ai marché, bras ballants,
afin de les mieux gonfler de ce liquide
clair et tiède au goût d'acier doux.
Je voulais ne plus rien tenir jusqu'à
l'évocation de ce qui ne fut pas.

Ta voix en vers

Le mètre avant toute chose, métronome
lent qui guide tes lèvres et suspend
l'auditeur. Baudelaire de l'amour
et Apollinaire de la mort. Désir
retenu. J'écoute et réécoute.
Mes yeux, étrangers à la lumière
violente, se ferment et font pause.
Les vers ont lieu et prennent
une autre couleur par ta voix.
Syllabes finales qui s'étouffent
et exultent. Point d'orgue.

lundi 13 avril 2015

La mal normale

«-Vous êtes dans la normale»,
la phrase du prof de maths
était tombée comme un couperet.

Le varan, qu'on l'appelait, avec
sa peau bistre et ses yeux inexpressifs.
Parlait-il d'une volaille, ou d'un concours

de dégustation de boudin blanc ? Elle s'en foutait,
elle se foutait de tout ce qui émanait de lui,
d'ailleurs, regrettant au passage l'absence de

genre neutre en français. Elle n'aimait pas la norme,
funambule des nuits, prête à couper un daïquiri avec
du jus de framboise. Elle lui préférait le hasard des

rencontres et les enregistrements de chansons en prise
unique. Était-elle anormale pour autant ? S'il voulait,
s'ils voulaient. Elle se voyait bien en mal normale car

pour elle le bien était toujours unique, extraordinaire,
simple et entier, comme la photo d'un tableau chipée
dans un appartement à l'heure où les chiens pleurent.

Un homme et une femme

Ils se tiennent l'un contre l'autre,
sans cependant être amoureux.

À leurs côtés, assis, des instrumentistes.
Lunettes cristallines à monture épaisse,

l'homme bouge ses mains en mâchonnant
ses mots. Sa langue est seconde,

riche, épaisse. Il a mille ans,
qui déjà étonnait mes treize ans.

La femme, pâle, se campe sur ses jambes,
svelte poterie aux anses d'albâtre.

Son visage fin est modelé par sa voix,
regard extatique, comme aliéné.

De ses mains larges et imprévisibles,
l'homme menace la stature basse

de sa compagne d'un chant qu'il
rassérène paradoxalement.

J'oublie le temps et les chronomètres.
Le temps est passé, je ne le savais pas.

Quand

Quand s'étiole le poème
quand on redoute la fin,

Quand la nuit avale les mots
à peine formés et que la salive

sèche sur la harpe remisée. Quand
les vers n'ont plus de mètre et que

le carnet se referme sur sa spirale
torsadée, alors je sais que tu m'attends,

un brin, cherchant dans les rides de ma peau
les vers libres qu'un autre, un matin, chantera.

Une dernière cigarette

Une dernière cigarette,
puis viendra le sommeil.

Alors la pièce d'appartement
éteindra ses rougeurs. Dehors
la réclame tournera sur son axe

et tu l'entendras un temps, avant
de sombrer et d'inscrire le présent

dans le passé.

Rouge

Rouge comme ce que l'on ne voit pas.
Rouge comme tes lèvres un soir d'avril,
assoiffées d'eau fraîche au terme de la route.

Rouge comme le maroquin d'un ministre assoupi
et qui dégueule des mots d'amour sur des lignes
de chiffres biffés, toujours et encore.

Rouge comme l'espoir du voyageur égaré, derrière
le mont Carmel, au Coll où ne passent plus guère
que d'hypothétiques bus verts et sans étape.

Parenthèses

Plus douces que les crochets,
jumelles jalouses de leur sœur,
les parenthèses démultiplient.

Ce que l'on prendrait pour une 
incise, une précaution courtoise, 
n'est en fait que le désir d'être

plusieurs voix en une seule. Hugo
voulait mettre un bonnet rouge
au vieux dictionnaire, moi je veux

des guirlandes aux parenthèses jolies.
Alors seulement, je pourrai, si le cœur
vous en dit, danser ailleurs, comme ici.

Étape

La route est longue et l'étape surprend 
que l'on n'attendait pas, pas si tôt du moins,
la porte passée, le vin y est frais, gouleyant.

D'improbables rencontres s'y tiennent et on devise
comme l'on joue aux dés. Nous ne parlerons pas de la
route mais des autres chemins où, de la même façon,

l'étape naquit sans que l'on n'y prît garde. Et d'étape
en étape, la terre se revêt d'un pays choisi, où il fait
bon vivre, à petites lampées. Et pas pour l'éternité.

dimanche 12 avril 2015

Un sachet jaune

Un sachet jaune de madeleines
onctueuses, à peine entamé, et
obligeamment offert à notre
troupe de bohémiens improvisés.

Un sachet jaune odorant. Entre
le pouce et l'index, la madeleine
fond qui rassasie un brin et délie

les langues. Rhapsode d'un soir, tout
à mes vers, j'oublierai ce sachet jaune

sans qui, assurément, ce jour fût différent.

Parler selon Deleuze

Parler et penser, parler est pensée.
J'avais laissé Deleuze au bord du chemin
il y a bien longtemps, sans qu'il ne me manquât.

Une amie m'invite à m'en rapprocher et je pars à
cloche-pied dans son vocabulaire. De la terre au
ciel, ou, à rebours,du dehors au dedans.

Dehors et délire. Dehors et désir. Le dehors, pour
Deleuze, occupe le cerveau sans qu'il n'en puisse
jamais sortir et le délire, forme extrême, convoque

les mondes extérieurs pour mieux les enfermer. Je ne sais
si je délire. Je délire et divague, longeant le crépi
tiède du dimanche pour intérioriser le dehors à ton image.

De souffle et de cuivre

«La bouche pleine de souffle et de cuivre»
fut ta seule définition avant l'écoute de
dix minutes de vie condensée, un grain de
sable sur la grève de Long Island.

Il était tard -ou tôt- et sa musique fut
bientôt ma seule horloge. Il enregistrait
dans les dernières lueurs de la Gauche
Prolétarienne. Sartre sur un bidon à

Billancourt, si loin dans l'espace, si proche
en humanité. Les ans s'inversent et le gap
rigole. C'est toi qui m'enseignes mes années.
Rien ne restera de mes mots, de Kirk oui.

Animus et anima

Derrière la pénombre un peu froide
de l'aube, il y a ton souffle chaud
que je connais si mal. Ton haleine
qui bat encore du rythme des tambours.

Animus. Le souffle de vie t'anime qui
gonfle mes paupières comme caravelle
en conquête. Je me tais, je cesse de

cliqueter sur le clavier et je sens ton
souffle de vie qui me pénètre. Anima,
ton âme sereine. La connaîtrai-je un jour ?

Cendrillon

Cendrillon qui oublie les horloges
et rentre à pas d'heure, te suspends-tu
encore aux aiguilles acérées ?

L'acier fin ploie et la nuit avance vers
le matin. Six heures et demie décide la
gravité. Minuit pile avait imposé la société

qui n'y connaît rien et surtout ne te connaît pas toi,
madone d'Ipanema qui longe le sable froid sous la lune
et court te coucher à l'ombre de la parole amie...

samedi 11 avril 2015

Un nom et une porte

L'amitié a un nom et une porte,
une porte épaisse et sombre,
qui se ferme aux importuns

et s'ouvre aux estimés. Je l'ai
poussée tard dans la nuit et
me suis laissé bercer par

le tic-tac grave et lent
de l'antique horloge rouge.
Une nuit calme, en haut

d'un petit théâtre aux rideaux
tirés. Je n'ai fait qu'y passer,
y laissant ma tiédeur,

avant de regagner la rue
et ses haleurs,. Le sol était
mouillé et déjà tu manquais.

Amie dont je tairai le nom et
la démarche mais qui, de la
marine Sète à la pierreuse

cité me donnas un boisseau
de passes d'acier doux qui,
en m'hébergeant un temps,

me rappelas combien je ne suis
que d'amis et que, rabelaisien
en diable, je ne bâtis que pierres vives

qui sont hommes. Hommes et femmes
des ports et des quartiers, sourires de
zinc, poignées de pages claires,

bruissement de pizzas sur le bois épuisé.
Vous mes amis, autour de celle que je tais,
mon fils le scientifique discutant avec

un autre scientifique, habitué du Masami.
Un guitariste et une voix en écho et ressacs
et tout près l'éditeur, souriant sur papier.

Il y eut, de tous, les plus chéris : le couple neuf
d'une institutrice et d'un médecin des sourires
venus du pays des têtes plates en terres de jouteurs.

Et puis ces moins connus qui du septentrion vinrent
ici bas croiser le mot et boire la sève claire avant que de
partir légers dans la nuit sans appel.

La rose des pauvres

Coquelicot du soir que le vent
fane et replie d'un coup sec.

Klaproos fait la langue qui le salue
dans ton pays tout contre la mer

grise. Des galets dans la bouche,
je m'y essaie avec maladresse

mais jamais ma voix ne saura dépeindre
cette rose des sables que par hasard, un soir

tu me fis découvrir sans jamais m'en dévoiler
la tige gracile ni le sanguin pétale.

jeudi 9 avril 2015

Sain à Sète

Tu es en moi, depuis petit.
Le haut immeuble familial,
le sable froid recouvrant
la nourriture partagée sur
le pouce avec les Vannel,
amis de mes parents qui
y furent mutés, bien avant
que nous ne redescendions
dans le midi. Je t'aime
et je te crains, je redoute
tes émotions populaires et
cherche ta chaleur. Alors 
je longe les quais, funambule
de l'eau moirée de pétrole et
me laisse guider vers ceux qui
surent, sans le vouloir, me délier
à ton approche. Stéphane et Sarah.
Rosanna aux fourneaux et Sophie,
au cœur de mes livres à venir.
Les deux portes béantes,
Les pages s'entrouvrent sur les
décennies passées, ça sent le sel.
Viendrez-vous m'y retrouver ?

Un autre toucher

Je ne te toucherai pas.
Saison après saison, les vagues
ont effacé nos pas croisés sur le rivage.

Je ne te toucherai pas, toi qui me touches
par ta voix et tes mots rares et ciselés,
je ne toucherai pas, nous avons mieux à faire.

Au hasard d'un café, tout contre l'arête de pin clair,
tu dessines déjà un autre toucher qui caresse l'âme
et dessille les yeux le soir, très tard, dans la tiédeur.

mercredi 8 avril 2015

Le médecin des sourires

Un de mes amis, très cher,
ne soigne pas les cœurs
qu'il chérit cependant.

Il soigne les sourires,
sous sa lampe diamant,
rendant belles les dents

qui en secret les animent.
Il a pourtant un cœur
et l'une le sait bien

qui, m'a-t-on dit, dansa
sur un parking désert,
lui offrant un sourire

qu'il n'avait nul besoin
de soigner, mais, simplement,
de s'y réchauffer.

dimanche 5 avril 2015

Los ojos y la sonrisa

Ojos oscuros, profundos,
repletos de vida velada.

Sonrisa que los subraya,
levemente, sosegadamente,
revelando la infinita

riqueza de la mirada ajena,
amiga, humana y del dulce
convivir de la familia.

Les hommes en blanc

Qui sont-ils ces hommes en blanc
que j'attends au petit matin 
du dimanche de Pâques ?

Ni des ogres, ni des voleurs d'enfants,
mon petit garçon m'en a assuré.
Ils remplaceraient, ajouta-t-il,

les antiques cloches que la modernité
a remisées pour porter à l'aube,
sur la pointe des pieds, 

des objets en chocolat. Lesquels ?
Mystère, il n'a su me le préciser.
Depuis, j'attends, mon reflex

posé sur les genoux. La batterie est
bonne, je l'ai vérifiée, l'objectif
nettoyé, j'ai juste un peu faim.

Mon enfant dort, bordé, il ne bouge pas,
de crainte, pensé-je, que les hommes en blanc
ne négligent notre jardin.

Encore une heure ou deux et son sourire,
ravageur, fera fondre le plus redoutable
des chocolats... noirs.

samedi 4 avril 2015

Menorca. Des de la gandula / Minorque. Depuis ta chaise-longue

La meva àvia Antònia m'acompanya en silenci,
des d'un dia de la mare llunyà. Parlava poc
rere les ulleres fosques. Era fina i elegant,
li endevinava un secret, el secret del silenci.

Es passava hores a la gandula, estalviant les poques
forces que li quedaven. No ho sabia, no tenia deu anys.
Funàmbul entre els cinquanta i els seixanta, la torno
a interrogar: «-Mamie, parle-moi, s'il te plaît...»

Dintre d'un mes, tornaré a s'illa teva, tot just cent anys
després del teu debut com a mestra d'escoletes a l'actual
mercat des claustre de Maó. Sorties amb el pare i ton germà
petit. Feieu dibuixos del paisatge amb carbonet i llapisos

de color. Un dia, te'n vas anar de s'illa i no hi tornaries mai.
Quaranta-quatre anys allunyada de ta terra. Quaranta-quatre anys
de pèrdues i paraules renovades. Rallaves maonès. A poc a poc
et vas posar a parlar el rossellonès saborós del cafè, barrejat

de francès amb un pessic d'occità. Vas deixar de pintar. Mai em vas parlar
del teu petit paradís que coneixeria més tard. Massa tard. Sense tu.
Sense el conco Gumersind que em va guiar les passes per la llengua. Teva.
Seva. Nostra.

***

Ma grand-mère Antoinette m'accompagne en silence
depuis une lointaine fête des mères. Elle parlait peu
derrière ses lunettes fumées. Elle était fine et élégante,
je devinais qu'elle avait un secret, le secret du silence.

Elle passait des heures sur une chaise-longue, économisant le peu
de forces qui lui restaient. Je ne le savais pas, je n'avais pas dix ans.
Funambule entre cinquante et soixante ans, je reviens à la charge
et l'interroge : «-Mamie, parle-moi, s'il te plaît...»

Dans un mois, je reviendrai à ton île, tout juste cent ans
après tes débuts d'institutrice de maternelle dans ce qui est devenu
le marché du Cloître de Mahon. Tu sortais avec ton père et ton frère
cadet. Vous faisiez des dessins du paysage au fusain et avec des crayons

de couleur. Un jour. Tu es partie de l'île pour ne plus jamais y revenir.
Quarante-quatre ans éloignée de ta terre. Quarante-quatre ans
de pertes et de mots renouvelés. Tu parlais mahonnais. Peu à peu
tu t'es mise à parler le roussillonnais savoureux du café, mâtiné

de français avec une pointe d'occitan. Tu as cessé de peindre. Tu ne m'as jamais parlé
de ton petit paradis que je connaîtrais plus tard. Trop tard. Sans toi.
Sans tonton Sindo qui as guidé mes pas dans la langue. La tienne.
La sienne. La nôtre.

vendredi 3 avril 2015

André

«Percussions», le terme fait mal
qui vous taraude les tympans, mais ici,
nulle perceuse. Le silence bat, comme
le sang à vos tympans. André caresse d'une
main sûre la peau de ses congas comme il le ferait
en vous glissant des confidences à l'oreille. Alors
qu'importe la musique et son terreau, c'est la vie qui
s'insinue et fait danser la mousse ambrée sur le rebord
de la chope glacée. Il faudra le silence et l'obscurité
du cœur de la nuit pour que, en lisière du Moulin à Vent,
j'en prenne conscience. Alors, One shot ? ¡Ojalà no!

Ces deux-là

Ils sont beaux, ces deux-là,
que le hasard me fit rencontrer.

Serrés autour de la table, ils boivent
le monde épicé d'hypocras. À leurs côtés,
famille et amis. La soirée sera courte car

Inès déjà se lève pour apaiser les fièvres
du matin. Sébastien partira, le nez dans les
étoiles, non sans serrer la main de sa tendre

promise. La nuit les avalera tous deux et sur scène
un guitariste fera chanter Vinicius pour les mieux honorer.

De Jobim au ciel

Guitare d'un vert improbable,
écaillé, l'homme se courbe
et l'épouse, avec parcimonie.

Il joue à l'économie, pinçant
son blues timidement, presque
en aparté. Un Lucky Peterson

de confessionnal. Il disparaîtra
longtemps, avalé par la nuit, puis,
à son retour, il se dressera au milieu

de la scène, sa casquette à oreillettes
lui mangeant le visage. Je m'inventerai
ses lèvres chuchotant Vinicius. Près,

tout près, André soutiendra le phrasé
de Jobim de ses congas claires. Un instant,
un seul je vis ma garota longer Ipanema.

lundi 23 mars 2015

Derrière le parebrise

Reflets d'or et d'argent,
le noir comme fulgurance,
deux fils blancs pendent
paisiblement de tes oreilles.

Tu parles, garée sur le trottoir
étroit. Un sourire, un claquement
de portière, tu es déjà loin et
le rétroviseur efface d'un coup

la fulgurance sombre. Longtemps,
je penserai à cette rencontre
impromptue, vive comme le sel et
la tequila d'un shooter.

mercredi 18 mars 2015

Absence

D'abord fut le cri,
la violence de l'air
glacé dans les poumons,
les yeux clos et les lèvres
cherchant la chaleur de la mère.

Puis vint la marche et l'éloignement.
Des proches, des siens, pour se retrouver
en cherchant l'autre : ami, copine, amante,
sœur. Ce furent des années longues et riches
où toute rencontre nous construisait patiemment.

Aujourd'hui la sérénité s'installe, je vois en
l'absence, les absences, un ferment de vie et je fais
de mes absent(e)s les cartes d'un jeu que je bats avant 
d'en tirer une au hasard et de la contacter. Mes ami(e)s
sont mes soleils. Sans l'absence, en aurais-je eu conscience ?

lundi 16 mars 2015

Les amis venus tard

à Sophie, David et Rémi

J'ai un faible, et même deux,
pour les amis venus tard, à l'âge
où l'on croit que l'amitié n'est plus
de mise. Émerveillé, intimidé, on s'y
engage à pas de loup, de crainte de ne
commettre l'irréparable. La lenteur est
notre guide. On attend, on s'imbibe, 
on boit la langue étrangère, la langue
étrange. On pense aux années perdues 
à ne pas les avoir connus et aux années
qui s'ouvrent, fécondes et surprenantes.

«- Ça existe le hasard ?», me demandas-tu
tout de go, un jour que Platon nous invitait
à son banquet. Je ne te répondis pas mais
je songeai incontinent au lien de soie
qui liait ce soir de septembre où tu m'appris
à débiter de la bière aux nuits de Masami où
David m'en servit une plus forte, plus odorante
aussi, celle-là même qui faisait, en d'autres
lieux, le délice des plus grands de mes enfants,
compagnons de judo de Rémi, astre solaire de 
ce système neuf et envoûtant.

vendredi 13 mars 2015

(Dé)raison

Il est des peurs irraisonnées
comme celle de proposer à l'amie
une pincée de sel et l'huile de la vie.

Il suffit de peu parfois pour s'y aventurer
sans craindre la réponse car seule répond
la nuit. Alors, soulagé d'avoir enfin osé,

on part à cloche pied sur la jonque légère,
cueillir des songes l'ombrelle aventurière
et l'on s'avoue hardi que belle est la raison.

Infans : qui ne parle pas.

Trompeuse étymologie,
le cercle, un temps,
me le fit croire.

Filles et garçons,
regardaient fixement,
les mains sur les genoux,

et m'écoutaient jouer avec
une télécommande jaune,
pour mieux les captiver.

Je me tus, le silence s'installa,
doux, chaud, la journée avait été
longue. Pour eux, pour moi.

Allongés, nous nous serions assoupis,
mais ils étaient assis et ma station
debout pesait. C'est alors qu'ils parlèrent.

Peu mais avec justesse. La timidité volait
en éclats, la parole se libérait. Ils avaient
pavoisé la salle de dessins pleurant la liberté,

en parlant franc, ils lui rendirent la vie 
qui lui avait été ôtée.

Le manteau noir

Le printemps arrivait,
rosissant l'asphalte,
et pourtant tu t'en
étais muni, de cette
ombre seconde qui, noire
du froid souvent te protégeait.

Tu remontais Ledru-Rollin
vers un arc sans triomphe au
bistre atrophié. De ta poche
gauche dépassaient deux trois
fleurs sur une robe, elle-même
sur une couverture mate et carrée.

Je n'y étais pas. On me le dit
et je le vis. En format dix sur dix.
Tu t'étais fait flâneuse, en marge
de nos pas et la ville, sous ton
manteau, sagement s'étirait pour
de mes pages absorber la portée.

mercredi 11 mars 2015

Le salon de thé

Jusqu'à l'arrivée inopinée
de marchands de tissu venus
crier leur soudaine richesse,

ce fut un lieu coquet, à la
lumière tendre, plein de senteurs
exquises et de dames à écran,

deux à deux, table à table. Nous
y parlâmes d'amours vécues séparément,
je t'accablai longtemps de paroles

vives et d'interminables récits. 
D'un sourire tu faisais mouche
et des dames nous oubliions l'écoute.

Ce fut un lieu coquet et qui maintenant
n'est plus, vitrine fermée à la nuit
de velours.

Confettis

Ce furent d'abord des dragées de plâtre
qui plaisaient à Stendhal puis des chutes
de papier emportées dans la pièce que l'on
utilisait pour élever des soyeux les vers
énamourés. On les jetait sur les noces pour
féconder l'esprit et de vin triste parfois
ils s'imbibaient. Et les voici, aujourd'hui,
dans ma main qui te font compagnie.

J'ai rêvé

J'ai rêvé d'une amie qui ne serait pas une amante,
une amie de pas et de parcours, ombre tiède dans les rues,
mes rues. Je lui montrerais mes anciennes géographies,
par delà Gambetta. La rue au sens désormais inversé
où se tenait la maison profonde, tendre repaire aux huit
pièces et à la porte d'acier peint close sur les autobus
inclinés, nous frôlerions l'ancienne vitrine dont on voit
encore le dessin et où un homme de bien et son épouse des
porcs en gelée taillait la large oreille et la langue pointue,
nous longerions l'aqueduc sec et son ombre maligne, le jeu de
tambourin diaboliquement incliné, nous nous inventerions au
pied du château d'eau le parcours des enfants apprenant de la
circulation le curieux entrelacs et épuisés de gravir l'escalier
et ses marches usées, nous penserions à un baptême d'étudiants où
naquit une éditrice qui savait son Marchais. Puis nous nous perdrions
dans la ville connue, tout près de l'ancienne maison Roblot et de ses
serviteurs de mort et nous nous inventerions la paire inattendue d'un
chanteur emmerdeur et de son fort des halles. Je sais que cette amie
existe, je lui ai même donné un titre qui lui sied à ravir : 
flâneuse des deux rives au percolateur enroué.

mardi 10 mars 2015

Geografies del vent / Géographies du vent

a un gran poeta i millor amic.

Un títol i res més. Un anunci, una espera,
la impressió de caminar amb els ulls tancats
pels passadissos del temps. El temps de l'escriptura
aliena, misteriosa, i de la lectura pròpia, sucosa.

I, en la llunyania, el record de les geografies amades,
apreses dia rere dia als llibres de text o descobertes
a la boca de les estimades. D'aquestes, el vent, tan fort
ahir, s'aturà de sobte i l'amic poeta me'n tornarà l'alè.

***

Un titre, rien de plus. Une annonce, une attente,
l'impression de marcher les yeux clos
dans les couloirs du temps. Le temps de l'écriture
autre, mystérieuse, et celui de la lecture propre, juteuse.

Et, dans le lointain, le souvenir des géographies aimées,
apprises jour après jour dans les livres de classe ou découvertes
sur les lèvres des amantes. De ces dernières, le vent, si fort
hier, s'est arrêté soudain et l'ami poète m'en restituera le souffle.

Des mains sur le formica

Des mains, tes mains qui glissent
et mon esprit s'envole. Planches
de teck ou d’okoumé. Le brun varie
du clair au sombre et la vague ne suit.

Mais la soirée avance et tes mains,
un instant ouvertes, se replient et
se glissent contre ton fourreau noir.
L'éponge froide sur le formica vide

peinera à en effacer la trace tranquille
et tes mots chaleureux et distants sauront
les reformer avant que la nuit, un brin
jalouse, ne m'engloutisse dans son sein.

lundi 9 mars 2015

Le Masami

Y laisser filer le temps,
s'y retrouver. Merci Sophie,
merci Rémi, de me l'avoir confié,

merci David de m'y avoir accueilli.
Masami n'est pas là qui l'intitule
en secret. La musique s'écoule, mi-latina,

mi jazzy, aguicheuse comme un demi renflé
de Chouffe frappé. Deux sandwiches, une mitraille
de pommes de terre. Les dames sont belles qui devisent.

Tout contre la porte, leur table havane se fait as de carreau,
les mains caressent le formica froid, la mousse colle au verre
blanc, j'écris, elles ne me voient pas, je ne les connais pas

mais qu'importe, elles sont la bouffée tiède d'un lundi sur la terre,
au Masami, ce petit bar en courbe qui dit l'essentiel sans jamais s'en vanter.

Michel

Il tient à la main les courses d'un soir,
serrées dans un plastique translucide.

Il est sur le départ mais ne partira pas,
deux dames souriantes l'ont arrêté. Je le vois

de trois-quart profil. Ses cheveux silver sont tirés 
en arrière. De quoi parle-t-il ?, je ne le saurai jamais.

Derrière son comptoir, David l'invective : quel dragueur !
Il n'entend pas. Il joue son histoire, yeux écarquillés.

Mais déjà l'heure tourne. ¡Hasta mañana! Il est parti. 
La musique baisse, les dames prendront un sandwich,

la nuit a avalé Michel. Un Michel qui n'était pas moi.

Des confettis sur sa tête

Le carnaval est passé avec sa moisson
de couleurs. Le bonhomme brûlé, la ville
s'assoupit et espère. Le printemps, la Saint-Jean.

Une frange noire n'attend pas qui glane les savoirs,
funambule entre deux rives. Et si les confettis s'en
sont allés empoussiérés dans le triste caniveau,

Sophie, entre Roanne et Sainte-Anne, a décidé de se les
inventer, tièdes, chatoyants, ingravides, tourbillonnants,
et les voici sur sa tête et dans mes yeux. Jusqu'à ce soir,

peut-être.

samedi 7 mars 2015

Dix-huit années

Dix-huit années de vie,
d'amour et de sourires.

Ta fille exulte, elle est
ton centre. Tu te tais

et l'écoute. Elle a ses mots
et ton timbre. Sa langue

court les rues et s'attarde
aux coins ensoleillés.

Ses amis la fêtent et la
fêteront encore comme,

naguère, tu le faisais à
l'ombre fraîche de Grenoble.

Que belle est l'existence et
que noble en est le cours

quand l'amour le borde et
le conduit sans le délimiter.

jeudi 5 mars 2015

Un bar privé

à V.

Silence de la pièce.
Des ombres immobiles,
une table de formica
gris foncé. Deux flûtes,
une bouteille glacée.
Une assiette de douceurs
salées et ta voix. 
Les heures fileront,
les hauts tabourets
couineront, inutiles.
Nous ne bougerons pas,
les sujets s'égreneront.
Amitié par touches, 
sans poids, libre,
au gré des faits,
de l'échange ou de
l'emprunt. Amitié
qui lie sans attacher
où chacun, de part
et d'autre du formica
sait le bonheur fragile
et le hasard serein.

Frôler le mur

Frôler le mur, la nuit,
dans le silence des pas,
laisser glisser la main,
ouverte, sur le crépi,
ralentir la marche,
en éprouver l'aspérité
puis embrasser la paroi
froide et inerte,
ne plus bouger,
pleurer
bas.

Martí timide

La dame s'avance, il recule
et se blottit dans le cou odorant.

Douceur de l'étreinte volée. Et voilà
qu'il se redresse et accroche la dame

d'un sourire enjôleur. Le petit gredin.
Sans un son, à pas comptés le voici..

qui invente du caché-coucou l'éternelle
palette qui le tiendra cent ans. Au moins.

mardi 3 mars 2015

Oranges maltaises (en hexasyllabes libres)

à M. et V., impermanents

Sur la table reposées,
les oranges attendaient,
pâles et bien juteuses,

le couteau du pianiste,
l'ongle de la coiffeuse
ou le soleil de mars.

Que loin est La Valette
et tendre est cette nuit ;
dormiras-tu ma mie

au creux de ses bras clairs
ou préféreras-tu
de Gruissan les chalets ?

Rendez-vous

J'aime nos rendez-vous
qui n'en sont pas. Le soir
n'est pas plutôt tombé que
tu es d'un saut chez moi,

en quête d'un tuyau pour
remplir l'un de ces aquariums
tropicaux qui, jour après jour,
tapissent les murs de ta maison.

Un doigt de vin et quelques gâteaux
plus tard, nous avons repris le cours
de nos histoires. Tes yeux pétillent,
je me tais, le sommeil me taquine mais

je lutte pour coucher sur le papier, avant
qu'il ne soit trop tard, deux ou trois accords
plaqués sur un piano à La Valette et tes yeux
d'ébène tiède pour qui je briserais tant de lunettes.

lundi 2 mars 2015

De livre et de sel

Bien sûr il y eut Comadira et ce livre épais
qui lui mange la part juteuse de la vie,

mais il y eut surtout cette mer sans rivage,
tes pleurs sans tristesse, la vague sans cesse
recommencée. Les mollets faisaient mal.

La côte était raide et, là haut, le lac salin
ne bougeait. Tu chantais les yeux clos

et de tes muscles je m'étais fait deux oreilles.
Nous fûmes heureux qui ne le cherchions pas.

Dans l'étreinte, tu étais moi. Moi je voulais
simplement te ressembler. La route nous

avait unis qui si souvent disjoint. Tu te tus,
je parlai et la terre, soudain, s'ouvrit.

mardi 24 février 2015

Début de soirée

David n'était pas là, le bar vidé
était plus grand et les conversations
sonores. Avec Masami et Olivier, nous parlâmes
de Meiji et du carnaval au moyen-âge.

Une bière et quelques tapas plus tard, tu arrivas
et j'eus l'impression de retrouver le bar de tous les soirs.
Michel, contre le mur, peinait à se relever, porteur de mille
histoires tues. Tu me parlas de Port-Vendres et de Claude,

l'éternel peintre d'un unique paysage. Ta voix s'éraillait parfois
et ton grain de beauté à l'angle de ta paupière gauche souriait.
Tu me parlas de ton amour et de la rencontre qui ne faillit jamais
avoir lieu. Ton angoisse, le paysan tâtonnant dans la gare à la recherche

de l'amie d'une personne entrevue. les paroles allaient trop vite, j'avais
du mal à en fixer la beauté. Ce soir-là j'ai commencé à aimer Cindy que
je n'ai jamais vue et ne verrai peut-être jamais. Un mot s'est imposé que
Valérie a su imprimer en moi par son sourire : impermanence. Merci, Sophie.

lundi 23 février 2015

Rouge

Rouge comme les sièges
de moleskine usée, comme
les murs du bar, la céramique
des toilettes constellées
d'étiquettes amies.

Rouge comme un samedi
du mois de février sans heure
ni parole donnée. Rouge comme
ton cœur battant loin, battant près.

Rouge comme le cabriolet que jamais
tu n'auras et qui t'irait comme un gant
rouge comme l'encre qui rêve

et ne corrige pas et ne corrige plus.
Rouge comme le fin rideau des paupières

qui attendent le matin pour te conter du monde

les passions.

Les sens

Absence, essence, naissance,
les mots dansent et le Cava
n'est plus.

Tes mains, ton cou, tes yeux,
ton épaule plaisamment dénudée
dans la pénombre.

Les sens se taisent qui s'éveilleront
plus tard. Conscience de l'unique,
certitude ambrée

de la rareté. J'ai laissé des kilomètres
entre ces verres et moi. La route m'a avalé
qui m'a vu naître une énième fois.

La terre labourée s'est givrée de rosée. Elle
attend de crever au printemps de mille racines
...insensées.

Un verre avec Ghaouti

Il y eut cette rencontre improbable,
à Grenoble, au sortir des tréteaux.

Puis les années passèrent, l'espace
aussi. Au cœur de Bordeaux, en lisière
des Puces, une table improvisée.

Des huîtres et un verre d'entre-deux-mers,
glacé. La discussion s'amorce, lente, grave,
gente lamproie dans la Gironde envasée.

Puis elle s'élève et pétille. Ghaouti tempête,
se lève, s'élève contre ta proposition saugrenue.
Tu rentres, à peine éméché, certain de ne le plus

jamais voir. À sept heures du matin, la sonnerie
de l'immeuble t'apportera ses mots inattendus

et pourtant espérés.

dimanche 22 février 2015

La confidente

Paroles qui se croisent,
paroles nécessaires,
jamais impérieuses.

Tes mains avancent
sur le formica.
Jamais je ne les prends.

Je bois tes yeux, j'avale
ton regard. Jamais
tu ne t'en aperçois.

Paroles qui se croisent.
La tienne pulse.
La mienne se répand.

Partages

Une bouteille au verre épais,
deux ou trois tranches de saucisson,
quelques biscuits salés, des mots
et du tabac. 

Voici les ingrédients d'une soirée 
réussie. Avec toi. Mais qu'ils disparaissent
et nous serons pareils, accroupis sous le volet,
à fumer comme des chenapans.

Et si l'estime, finalement, avait décidé de poser
ses valises, pour un temps, en marge de la ville,
et de confier à V. et à M. le soin de la veiller
comme on entretient une flamme oubliée.

samedi 21 février 2015

217

La petite fille a six ans,
c'est tout ce qu'elle a.

Elle a perdu ses longs cheveux
qui plaisaient tant à son père, taillés

hâtivement à l'entrée au sana. Et, avec
eux, son prénom et son âme. Elle n'est

plus. Plus qu'un matricule qui givre au
vent glacé de Cerdagne. Six semaines sans

aucune visite. Les vexations, les paroles
amères. Les visites interdites, les lettres

abolies. Un même désamour sur le plateau cerdan.
217 : deux sans disette, pour que l'amour en un jeu

de paroles te rende la plénitude qui te fut enlevée
il y a si peu de temps, quand tu étais enfant.

Une seconde

Une seconde de vie contre l'éternité de mort.
La chute d'une goutte d'eau pure, sphère effilée
par l'air et qui, en éclatant au sol, se multiplie
par mille et fait germer la vie.

Une seconde de ton regard entre deux mots. Vif et
suspendu un instant avant de saisir entre deux doigts
des bulles la flûte effilée à mille autres pareille
qui savent aimer la vie.

Une seconde de langue multipliée par autant de locuteurs.
Une poignée de syllabes de couleur épousées. Poppy,
rosella, amapola, coquelicot. Noms effilés aux sons mille
et qui font aimer la vie.

Coïncidences

Étrange étymologie qui fait tomber en même temps
et au même point deux êtres que rien ne préparaient
à se rencontrer. Poussière d'étoiles dans le vide glacé
entre les galaxies. Attirance et respect. Silence.
La vie est si fragile que tout rapprochement porte en lui
sa fin, proche ou lointaine. Nulle tristesse dans ce constat
mais un désir de vie qui transcende l'infélicité promise et fait
de la coïncidence un bien précieux à ne pas user prématurément
par précipitation ou familiarité de mauvais aloi.

vendredi 20 février 2015

Trois fois rien

Tu vends du rêve et des parfums,
trois fois rien. Plus que tout.

Quand Mathilde sort du travail,
étrangère aux regards, désenchantée,

elle sait qu'elle te trouvera, parole
apaisante et mains de magicienne.

Une heure de soins et de paroles,
une heure hors du temps et

si temporelle à la fois. Pour elle,
rien que pour elle. Mais par toi...

Sous la pluie

Qui es-tu sous la pluie ?
Ombre rapide ou pas hésitant ?

La nuit est froide et déjà février s'en va.
Je suis comme un chat et la question tenaille.

Si j'étais la lune, je commanderais à la pluie
de te laisser en paix, d'épargner tes cheveux,

miroir obscur de sa face cachée,
régal d'une main que jamais je ne fus.

mercredi 18 février 2015

Neighbouring

Close to you but so far from your
world. when I go away, I have a glance
at your home and sing. Silently.

Sun setting invites me to a coffee cup.
Or two. Black coffee as sang once the divine
Peggy Lee. Would you like to share it?



J'ai rêvé

J'ai rêvé l'été avec toi,
par touches légères,
au hasard des rencontres,
d'un soir ou d'une heure.

J'ai rêvé l'été le long
de l'étang de Vendres
puis me suis endormi, 
le nez dans les étoiles.

Le rêve était léger, ta présence
fugitive. Je m'étais approché
et déjà ta main, en un rire,
s'éloignait.

Alors j'ai cessé de rêver
et tu m'as manqué sans tout à fait
me manquer. Ma tasse vidée,
ton café s'y était imprimé.

mardi 17 février 2015

Xerrar i pensar / Converser et penser

Xerrar, plegats o a distància,
parlar de les vides passades
i del present a penes compartit.

Un got, unes passes, un parc
zoològic visitat en un tres i no res,
quatre o cinc mots creuats, un camí

dibuixat. Somriures esbossats i riures
ofegats. Un dos tres toca la paret !
Si vols, a l'estiu, anirem a ballar.

***

Converser ensemble ou à distance,
parler de nos vies passées
et du présent à peine partagé.

Un verre, quelques pas, un zoo
visité en deux temps trois mouvements,
quatre ou cinq mots échangés, un chemin

dessiné. Des sourires esquissés et des rires
étouffés. Un, deux, trois : soleil !
Si tu veux, cet été, on ira danser.

Fumées

Fumée d'ici, fumée de là.
Là, sur le bar anthracite
une cigarette fine, tenue
entre index et majeur.

Ici, la main contre le montant
de la porte du bar tient un
caliqueño d'une voix rauque.

Ici et là, dans deux langues
que rien n'oppose, une même
passion discontinue et dont

je ne saurai rien. Ici, du moins,
là, j'espère respirer un soir ou
l'autre la fumée jusqu'à m'en étourdir
et à oser parler. À mon tour, sans fumer.

Sport

La portière claque, la voiture est partie,
seule demeure de sa présence la tache brune
et tiède de l'huile du moteur sur le carreau.

L'homme qui ne l'a pas vue fume tout en marchant,
tête baissée. Il néglige la lumière à la fenêtre
délaissée qu'il dépasse de quelques pas.

Elle est partie au sport, comme chaque soir. Quel sport ?
Il n'a pas songé à le lui demander. Ou plutôt oui. Il y a songé
puis il s'est tu. Le sport importe peu. Elle est ailleurs comme

elle est ici, libre et souriante. Elle ne parle pas et boit le monde,
par petites gorgées. Il le saura, si elle le souhaite, autour d'un café
ou d'une coupe de vin frappé. Richesse de l'absence qui dit puis se tait.