mercredi 15 mars 2017
Félicité
le repliement sur soi,
non, la sensation durable,
à distance, comme quand ses
enfants réunis à la dérobée,
s'attablent sur les lieux des
antiques agapes, ou quand des
amis neufs, si loin, si proches
se réunissent pour déguster et
revivre un singulier gratin de
restes. La félicité nécessite
une vie pour nous montrer son nez.
mardi 14 mars 2017
En vers libres, enfin
ou la chambre vaste et dévastée,
de Paul-Jean Toulet, j'ai prestement
abandonné le sonnet, qu'il soit
d'alexandrins pompeux ou d'hexasyllabes
rabougris. Je suis revenu à vous, en
esprit et syntaxe. La liberté des mots,
des sons, pour colorer la nuit, comme,
vous vous en souvenez, ces couchers de
soleil que je voyais antan et que je
m'invente à présent la nuit au creux
d'un lit que je voudrais de mots.
Tes étés à Sète
en cet après-midi
d'un merveilleux mardi,
sans l'ombre d'un émoi.
Sète t'a accueillie
quand tu étais enfant
et guettais le levant
comme une vraie vigie.
Mais je n'en sais trop rien
de ta Sète enfantine
que le passé a bue.
M'en diras-tu un mot
ou la gardes-tu bien
dans sa robe violine ?
T'escric
Et sorprens perquè llegeixes que t'estic
tutejant. No t'amoinis que ens tractem
així, a Catalunya. Observes les lletres,
les compares amb les teves. Són iguals
o gairébé. Com els ossos dels blancs i
dels negres, com els somriures dels homes,
la seva rialla espontània. Poques diferències,
un mateix amor a la llengua i a la gent.
La réunion
Vous regardez de part et d'autre, vérifiez
que le son est bien coupé, la vibration désactivée.
Oups, vous avez failli actionner le mode avion.
Vous auriez un fâcheux de moins, d'un côté.
La réunion suit son cours. Vous jetez un coup
d'œil, deux, trois. Rien. Rien après ces tirades
dignes du récit de Théramène. Votre correspondant
file aussi, en train pour sa part. Vous le verriez,
bossu comme Lagardère, vous vous gausseriez. Il joue
à écrire et se contorsionne en écritoire. La réunion
se termine le train arrive. Dommage pour l'espiéglerie.
Margelone
mon ami L.I., phoète, et moi :
gagner le sud,
sans trop, passer trois
jours à Barcelone, refaire
le coup de Gruissan, en
inversant la vapeur. À Gruissan,
la photo commandait, je m'y logeais
étroitement avec délice. À Barcelone,
ce sera une autre limonade. Le verbe
y régnera en maître, en catalan et en
français. Le Canon suivra. Enfin...
Connaissant son oiseau de maître, je
sais déjà qu'il me peinturlurera le
style, on n'est pas phoète pour rien.
Le cadre est déjà posé, dont on me dit
spécialiste. Indélimité, mouvant, multiple :
les marges de la ville. De Trinitat Vella
à Hostafrancs. De Canyelles à Bellvitge.
Le titre en est déjà choisi, «Margelone».
Et c'est là qu'intervient M.F. En quelques
mots, elle m'a percé à cœur, saisissant le
sens secret de cette marge, «alone». Écho
de Springsteen, adoré du phoète, et de mon
enfance, dans l'une de ces cités en marge,
quoiqu'au cœur de la ville. Nous lui dédierons
le livre, n'est-ce pas Lio, mon ami pour la vie ?
La tranquillité (hexasyllabes sans rime)
tout là-haut, à Villennes.
Tant d'années ont passé.
Main dans la main, vous êtes.
Un même sang, deux corps,
une parole unie
et qui cherche ses mots.
Tracasserie sans fin.
Les reposer enfin.
Ce sera fait en marge
de la route habituelle.
Six lignes adressées
à l'ami de confiance.
Et la tranquillité,
aussitôt retrouvée,
vous pousse sur la route.
L'heure pointue
à l'heure pointue, où les aiguilles
acérées se rejoignent si près que la
moindre baudruche qui s'y aventurerait
éclaterait d'un coup pour du firmament
s'en aller rejoindre la voûte étoilée.
Harassés par les heures inclémentes d'un
jour où, dix fois, notre cœur d'amour filial
battit la chamade, nous oublierons que le
repas fut chiche et dense la soirée, qu'après
la lettre promise et le ménage fait, nous devrions
dans les draps nous rouler et à Morphée rendre
l'hommage mérité. Oui, nous devrions. Mais, oublieux
des consignes, des conseils et de cette satanée ligne
de conduite, nous deviserons. L'un puis l'autre, l'un
avec l'autre. L'un sera l'autre. Amour ou amitié, qu'importe,
c'est à l'heure pointue que nous nous donnerons rendez-vous.
Entre loup et chien, les chats y seront gris . Et vous et moi,
un peu Nous.
lundi 13 mars 2017
Hexasyllabes
La route est parsemée
de jolies fleurs couchées.
La nuit les endort vite,
de sa cape anthracite.
Que vienne le matin,
les redresser enfin,
afin que mère et fille,
bien loin de notre ville,
les cueillent à l'envi
en manteau d'organdi.
Si vous...
que ferais-je en cette heure ?
Rangerais-je mes crayons, tout secs
de vous attendre ? M'inventerais-je
des paradis d'artifice, à dures lampées
tourbées jusqu'à plus soif ? Je ne sais
mais j'écris. Comme l'enfant qui agace
la dent prête à tomber jusqu'à en torturer
la pulpe, je me plais à inventer ce qui
n'a pas de sens car vous êtes et remplissez
bien vos vies, entre roche et vallée, patients
et chair vibrante. Et moi, je vous observe et vis.
Épuisement
et les yeux peinent à demeurer ouverts. La nuit
n'est pas encore en son cœur mais le jour, jaloux,
lui a tout ravi, poussant son zénith dans nos
retranchements. Alors on fuit les miroirs, on
devient ombre industrieuse, on s'invente des
limites, à chaque fois reculées. Il y a si peu
derrière nous, et tant à découvrir. On craint
de décevoir, on enfle ses défauts. Les personnes
aimées, de part et d'autre de la roche, se fondent
et se confondent dans l'impersonnel. Ce «On» entre
le «un» et l'«homme» des Catalans, qui, d'un coup,
d'un seul, fruit de l'épuisement, nous apparie à
la volée. Plus tard, beaucoup plus tard, nous
évoquerons, en souriant, son infinie beauté.
Un dictionnaire de peau
le délire infini, le hasard riboulant,
la syntaxe légère, pour mon cerveau si lent,
j'y passais mes nuits, de Rochefort à Bondoufle.
On me pressa. En vain, on exigea du rythme,
une écriture osée. Un je ne sais quoi neuf.
Je désespérais, comme un oiseau quitte l'œuf.
Je m'embarquais léger, sûr de trouver mon isthme.
Et la réponse vint, en silence touchant.
Une peau, simple et chérie, rêvée plutôt.
Effeuillée par ma voix, elle devint alphabet.
Je me couchai tard et hagard me levai tôt.
Une âme, une amitié, un amour, si aimant,
j'ânonnais tout d'abord, puis elle m'ouvrit son champ.
La vie en trois tableaux
Voiture bondée. Sur un strapontin,
comme au théâtre, elle lit. À ses
pieds, de petites chaussures noires,
délicatement lacées. N'étaient leur
taille et le discret talon, on les
dirait d'hommes. Le noir a pâli.
L'usure est marquée sur les bords.
Ce matin, tôt, elle les aura chaussées
machinalement. Et, pourtant, il fut un
jour, proche et lointain, où elle les
choisit et s'en émut dans le miroir bas,
en abymes sans fin; j'eusse alors aimé
voir son sourire. Crissements. Saint-Lazare.
avec parsimonie. Gestes lents, les doigts de
la main droite se perdent dans le duvet blanc.
Ses yeux s'y fixent, étrangers à la ville alentour.
Air poudreux des fumées automobiles, klaxons sans
fin. Il n'en a cure. Il déguste. Nous sommes passés.
Les voitures rangées de la Brigade fluviale attendent
un hypothétique appel ; sur le ponton de la péniche-
bureau, deux agents jouent aux cartes. L'heure tourne
et déjà nous pensons à gravir la pente qui conduit à
la Seine et, au-delà, à la gare de Lyon. Une jeune fille,
soudain nous bouscule, presque, dans un justaucorps bigarré.
«Psychédélique», dit mon fils. Elle ne court ni ne voit.
Que fait-elle ? Et que font à présent ces trois personnes ?
Une petite robe bleue
bleu pâle, légère, revêtue
d'un coup, à même la peau,
par une jeune femme entre
adolescence et maturité.
Ainsi je vois Vinca courir
vers son ombrageux aîné d'un
an, Phil, dans «Le blé en
herbe». Filles chevilles
torsadées par la course,
le sel mangeant les cheveux
courts, couleur de blé,
et qui poussent irrémédiablement.
Vous fûtes cette jeune fille,
je fus ce jeune homme. Vie. Pure.
dimanche 12 mars 2017
Joconde et moustaches, six-six-onze
parce que tous ceux qui
lui ont dessiné des moustaches sont morts.»
Malraux, bien sûr. Pas le souffle du Jean
Moulin au Panthéon, non : la culture inquiète
de La tête d'obsidienne. Combien de marins,
combien de capitaines... Oh, pardon, non.
Combien de Joconde ont-elle porté la moustache,
comme une facétie ou le dévoilement abrupt
d'une sexualité de l'entre-deux. Cent quatre-vingts,
oui, vous m'avez bien lu, cent quatre-vingts. Et Duchamp,
le plus connu, n'est pas le premier ni le dernier, fouchtra.
«In medio stat virtus». Ça ne manque pas de sel pour un
surréaliste. Mais c'est oublier un peu vite que l'on accusa,
de la bouche d'un commissaire à moustache, Apollinaire de
l'avoir dérobée alors que ce fut un simple maçon italien,
anarchiste, dit-on, qui la roula sous son bras avant de
prendre son vélo dans la rue d'à côté. Joconde, de joie
intemporelle. Joie fugace saisie sur l'instant et qui passe
les siècles. L'opposite du contentement stérile. Vous me proposez
la vierge Marie, pour veiller sur mes jours ? Allons donc, je lui
préfère mille fois la Joconde de Vinci, son bienveillant silence,
ses dimensions petites, sa considération bonnasse de nos vies, nos
pauvres vies. Ou bien Marianne, aux mille traits, intouchable liberté.
samedi 11 mars 2017
Jonquilles
en bottes de vingt serrées pour un
retour aimé.
Les miennes, au hasard des rues,
mes grands étant partis, le petit les
pleurant, tout en se divertissant.
Les vôtres imaginées, les miennes
du regard balayées avant que de
reprendre la route.
Les nôtres enfin que nul ne vit
jamais, crayonnées dans la main,
décrayonnées en tige.
Image de notre lien singulier, ténu
et fort, de bonne volonté et d'unique,
d'aimante humanité.
Un gris autre
rejetant l'ombre vive et
la pâle lumière. Un gris
rose, comme de point du
jour, tout moiré de bleuté,
avant que de monter. Car ce
gris, unique, tapi dans la
conscience en veille, monterait
aux joues puis au regard à qui
il donnerait lustre et profondeur.
La vie éclaterait, sous sa robe
ourlée et le vin coulerait dans
les antiques banquets. On s'enivrerait
avant que de danser, sur la scène jolie,
cet air de La Callas qu'un soir je vous dis.
Un mur bleu
Un mur bleu, lisse,
fraîchement peint,
et ma main qui s'y
appuie. À côté, mon
petit dort, yeux clos.
À quoi rêve-t-il dans
son somme enfantin ?
Nous cueillerons des
livres demain, je lui
glisse à l'oreille, avant
de rejoindre dans la nuit
l'amie de mes pensées
vendredi 10 mars 2017
Épaisseur
l'épaisseur, la vraie, se gagne
avec le temps. Sédiments petits,
ingravides, que les jours déposent
au fil des sourires et des propos
échangés. La main aide qui montre
à l'autre une voie sans jamais la
lui imposer. Passent les semaines
et les bimestres, nous épaississons.
En voussoyant, en vouvoyant
Vous me voussoyez et je vous vouvoie.
La voie verdoie et la vie vient sans
avis ni aveu. Vous êtes et je suis.
Vous êtes, donc je vous suis.
Pans de vie
quand la vie, au-dessous,
prépare le printemps.
Sa vie, peu à peu, me parvient.
Ombres fugitives chéries, mots
grimaçants des amours finissantes.
N'était mon goût pour la lumière
du jour, je passerais mon temps
à attendre ses nuits et ses devis.
Derrière la vitre
immeuble de brique et de panneaux
bistres. Reflets immobiles d'un
matin d'hiver finissant. Le nez au
carreau dans son pyjama rouge, un
enfant tout jeune joue de ses mains
ouvertes avec la fraîcheur de la vitre.
Il s'invente la buée sur laquelle,
plus grand, il tracera des mots
d'amour impérissable. Je le fixe
du regard. Ses lèvres bougent.
Chante-t-il, parle-t-il ? En lui,
le monde vit.
jeudi 9 mars 2017
Am
dans l'amitié amoureuse, un soupçon
d'âme. De l'amie, de l'aimée, de soi
aussi. En échangeant, loin des fastes
et de la rumeur du monde, on se découvre
soi-même. Mayeutique. Platonicienne.
Rien d'étonnant que maîtres et disciples
fussent alors amants. En m'offrant votre
amitié, vous avez su libérer ma parole.
La route est encore longue devant nous. M'y
accompagnerez-vous un brin ? J'ai dans ma besace
des épices inconnues et que vous m'apprendrez.
Portiragnes
J'étais petit, mon oncle Jean
m'avait jeté hors du canot
pneumatique. Je coulais, yeux
ouverts, lèvres closes. L'eau était
tiède, comme de lumière salée.
Mon oncle me saisit et me rendit
à l'air frais. Ce n'est que plus tard que
j'appris qu'il suffit de frapper le fond
pour remonter. Qu'importe. J'étais déjà
à vous.
L'écriture brève
Résister à la tentation de descendre,
d'enfiler le peignoir bleu électrique,
pour vous retrouver enfin, exténué.
Opter pour l'écran petit et l'écriture,
brève de quelques mots glissés sur
la blancheur. Esquisser un sourire
que vous ne verrez pas mais lirez au
réveil, est un juste prix à payer au
partage du temps qui enfin nous réunit.
mercredi 8 mars 2017
Personnes grammaticales
- Changez de verbe, je vous prie,
il obnubile la leçon que vous
prétendez me donner.
«Je vous dévisage, le voyez-vous ?»,
Cela vous convient-il à présent ?
- Mais vous avez changé de verbe
entre les deux propositions.
- Qu'importe. Là n'est pas la question.
La leçon porte sur les pronoms. Pas
sur les verbes. - Soit, alors, qu'avez-vous
à m'apprendre, à m'enseigner ?
- Voyez-vous, mon maître Benveniste...
- Ça commence mal...
- Mon maître Benveniste disais-je, voyait
dans les pronoms des formes vides que l'on
incarne en les proférant, à la façon d'un
faux-nez en carton. - Il a dit ça ? - Non,
le faux-nez est de moi. - Je vous reconnais
bien là, vous sentez l'imposteur à plein nez.
-Ainsi, quand je dis « je vous aime» et que
vous me répondez pareillement... - Eh bien,
ça ne risque pas d'arriver, mon cher ami,
permettez-moi de vous dire que vous vous
fourrez le doigt dans l'œil. - Mais, je le
répète, ce n'est qu'un exemple, l'important
c'est que le pronom ne change pas mais la
référence qu'il désigne oui.. Avec son souffle,
sa salive, un léger tremblement dans la voix
et des frissons sur sa peau. - Ne vous échauffez
pas, cher ami. J'ai compris. Et ce Benveniste, où
puis-je le trouver ? - Il est mort, il y a quarante
et-un an. Je vous prêterai son livre, si vous le
voulez bien. - C'est entendu, cher monsieur, mais
ne vous rapprochez pas autant et regagnez votre
chaire. - La chaire est triste, et j'ai lu tous les
livres.
Le secret
pas n'importe lequel.
J'aime le secret sucré,
celui qui s'immisce
entre les lèvres des
conjurés avant que de
craquer en bouche comme
un bel âtre en automne.
Se taire, le taire, puis
se regarder dans les yeux
d'un air entendu. Je sens
déjà mes amis qui s'émeuvent,
friands d'en découvrir source
et portée. Je les décevrai
car ce secret est tout théorique,
dans la pratique, il n'existe pas.
Mais il est permis de rêver et de
se l'inventer, le voulez-vous ?
Épuisement
les pannes inopinées, les coups
du sort et de tabac, le dîner
refroidissant sur la table désertée,
l'endormissement sur l'écritoire
aimé. Il eut fallu, tout cela et
même un peu plus pour que la nuit
étrange vous surprît, toute fraîche
sous le drap découvert. Les ombres
s'éveillèrent et s'animèrent, comme
de vieux amis oubliés. Du collège ou,
plus loin encore, de l'école communale.
Entre veille et somme, vous vous décidâtes
à écrire sans jamais prendre le cahier ni
épousseter l'antique plumier où, sagement,
vos trois plumes sergent major, de grosseur
différente, vous attendaient depuis si longtemps.
Il eut fallu la vie, la merveilleuse vie.
Coquelicots
par le vent, un été de vacances.
Les granges de Montusclat, au terme
d'un chemin incommode. La maison
basse, de pierres noires et de bois
vert pâle écaillé, les enfants courent
en criant et, au passage vif de leurs
salopettes bottées, les coquelicots
se courbent en singulier hommage. Les
coquelicots ne sentent pas, ni ne se closent.
Impudiques. Libres. Les enfants ont grandi.
Que ne donnerais-je pour les vivre à nouveau.
L'amour
Je m'en méfie car je sais
mes défenses inutiles et
mes impulsions maladroites.
Surtout, je m'en fais un
récit, une fable, parfois
même une épopée, que j'impose
à l'aimée, avec ses fastes et
ses dorures. Serais-je capable,
par amour, d'écorcher la pulpe
de mes doigts contre le crépi
âpre d'un muret clos ? Je ne le
pense pas. Avec ses élans, mon
amour, mon pauvre amour, a des
précautions de concierge et ne
se livre pas aux extrémités qui
le menacent et l'exaltent tout
à la fois. La frontière entre
deux êtres est loin, ou elle
n'est pas pour moi. Alors, dans
l'absence de l'aimée, j'écris.
mardi 7 mars 2017
Baisers
frôlement de lèvres de papier de
soie ou d'Arménie. Parfums secrets
que la flamme dévoile un instant
avant que le sommeil ne soit un gouffre.
Baisers humides, comme de baie. Baisers
de salive et de sueur, faits des milliers
d'étreintes reçues, données, partagées.
Concorde des sens. Attente de l'âme.
La tendresse embras(s)se mes mots.
lundi 6 mars 2017
Impressions
et les collez sur les pages
d'un cahier. Impressions
fugaces. Je lis votre roman
dans une édition qui aurait
pu être vôtre. Impressions.
Le papier est jauni et la
couverture glisse entre les
doigts. Une truite. Impressions.
Lucas et Blanche s'évitent et
s'agrippent, le sryle les fuit
et les aimante. Impressions.
La tête me tourne. L'incongruité
m'assaille, que vous n'éclairez
pas : quelle colle ? Impressions.
Gaffiot, prénom Félix
Appeler un objet du nom de son créateur.
J'ai aimé mon Gaffiot, passionnément.
Depuis son achat, odorant chez le libraire,
dans sa livrée de toile rose, frappée de
lettres d'or. 62 francs. J'étais en seconde,
une grosse dépense pour mes parents qui, en moi,
fondaient leurs premiers espoirs, avant que mon
frère petit, de moi adoré, les comble à profusion.
En l'ouvrant, je le flairais, plus que je ne le
feuilletais. Plus tard, en khâgne, «Bouffi», un
petit homme gros, à la culture de géant, m'apprit
à l'aimer, avec une pointe de jalousie. Daubant
son penchant pour l'alcool, il en soulignait,
avec fatuité, les insuffisances. «Voilà ce qu'écrit
Gaffiot, et voilà ce que j'ajoute». De viatique, le
dictionnaire est devenu vade-mecum, perdant, au gré
des consultations et des transports, son dos de
carton. Jauni, oublié sur l'étagère inférieure de
l'une de mes bibliothèques, il attendait son heure
et mon professeur de lettres de grand-fils. Felix.
Heureux.
Je sème à tout vent ? Non, vous.
quand le doute la prend, par jeu
ou par plaisir. Quand l'ami, étourdi
par la course des doigts, glisse sur
le clavier, amputant un mot ou lui
faisant un faux nez de carton.
Le «grain», au terme d'une métathèse
de danseuse, d'un petit entrechat,
devient «garin», jouant de paronymie
avec le «tarin» des comiques. Il est
tard, il est tôt. L'aurore manque encore
à l'appel, le dictionnaire est refermé.
Il s'est refroidi, sans les doigts de
mon amie. Alors je convoque, en silence,
Pierre, Émile et Paul, ces grands
compositeurs, ainsi que Félix auquel je
consacrerai bientôt quelques vers, et je
leur demande de peupler d'oiseaux, au cri
bref d'angélus et de mâtines, les pages
serrées de son dictionnaire afin qu'au réveil,
quand mes doigts, nolens volens, auront glissé,
par jeu ou par maladresse, elle ensemence le monde,
de ses mots à nul autre pareils, et qu'elle m'enseigne,
le temps que ça dure, le sens que j'espérais trouver.
samedi 4 mars 2017
Une botte de radis
la guerre colle encore aux
semelles de bois.
Mes parents marchent lentement
dans les rues de l'Ange et de
l'Enfer. Non loin, la tante
veille,
duègne imparable, que la vie
a remisée. Ils se frôlent,
parlent bas. Fiancés de l'an
II,
ils tiennent à la main un bouquet.
Ni de roses, ni de renoncules.
Des radis ronds en botte, parmi
les fanes grasses.
Et ils égrènent le temps de la course
petite en les croquant, craquants,
tantôt l'une, tantôt l'autre.
Pour mon père,
élevé dans l'encens et la honte des
corps, ces radis ont la fraîcheur
du péché. Ma mère ne dit mot.
Son cœur déjà à lui.
vendredi 3 mars 2017
Tatouage
Elle pleure, le poinçon s'affaire
sur la peau tendre du sein gauche.
Gestes précis, délicats, L'encre
rouge se substitue au sang vif.
Bientôt une rose apparaît. La femme
sanglote. De la douleur elle n'a cure.
Ses pleurs sont de joie. Son petit,
son tendre petit, tôt diparu, et qui
aimait tant les roses, entre ses seins
se blottissait. Et le voilà qui revient
dans le souffle imaginé des lèvres
aimées et à jamais remémorées.
Almesquins / Jonquilles
de Doña Rosita la soltera
o el lenguaje de las flores?
Et confesso que hi crec en aquesta
llengua de flaire i colors... Dona'm
una, sisplau, que simbolitzi...
- Que simbolitzi què? - Bueno, no
ho sé. Quelcom que els mots no saben
dir. Entre amor i espera, el plaer
de veure tornar a casa l'estimada.
- No te'n donaré cap, o més aviat,
deu parells i fins i tot vint.
D'almesquins petitets i molt grocs,
com un ram de llapissos tendres per a
escriure-hi una nova pàgina de la vida.
***
- Tu te souviens de Garcia Lorca et
de son Dame Rosine la célibataire
ou le langage des fleurs ?
Je t'avoue que j'y crois moi, à cette
langue d'odeur et de couleurs... Donne-m'en
une, s'il te plaît, qui symbolise...
- Qui symbolise quoi ? - Ben, je
ne sais pas. Quelque chose que les mots ne savent
dire. Entre l'amour et l'attente, le plaisir de
voir revenir à la maison la personne aimée.
- Je ne t'en donnerai aucune, ou plutôt
dix paires et même une vingtaine.
De toutes petites jonquilles, très jaunes,
comme un bouquet de tendres crayons pour
y écrire une nouvelle page de la vie.
Le temps que ça dure
elle danse, lente derviche tourneuse, et le temps,
si dur parfois, si dur ces semaines, s'abolit, un brin.
Elle danse pour être et pour naître, au monde, à ce monde.
Quand elle ne le fait pas, elle écrit au crayon sur des
pages blanches disjointes, ou un cahier, je ne sais plus.
Eucharistie de la plume et du sang bleu des mers du sud.
Écritoire niché dans une alcôve, dans le silence tutélaire
des grammaires et des biographies. Je me tais, et la regarde
danser, à la dérobée, moi si gauche. Et si j'osais... Classique ?
Non ? Sévillanes ? Non. Du disco. Barry White, tout Barry.
Love Theme, riche de sa voix absente. Et si nous dansions ?
jeudi 2 mars 2017
Ovides
s'en extasier. En français :
Ô vie !, en catalan : Oh vida!
Se détacher de l'actualité
politique, de ses fausses attentes
et de ses durables simagrées.
Varier les supports et les langues.
D'Ovide, l'art d'aimer en français,
Ovidi Montllor jouant Oriol en espagnol
dans La fuga de Segovia, puis chantant
«La samarreta» en catalan. Ovide, Ovidi,
Ovides multiples, à la sève intarissable.
mercredi 1 mars 2017
Partir, pour rester un peu
affairée, pour une autre,
délibérée.
Laisser derrière soi une
perfection explicite pour
en retrouver une autre,
implicite, que les ans
ont patiemment échafaudée.
Perfection : que le mot,
d'ailleurs, est mal choisi.
Racine, préfixe, tout porte
à l'achèvement qui clôt
alors que le départ est la
constante de la vie. Le garder
toujours par devers soi, sûr
compagnon de fortune. Partir,
oui, pour rester soi-même, un
peu, beaucoup. Passionnément.
Comme au bout des doigts
au bout de leurs doigts, en percevant
aspérités et douceur, dans un frôlement
continu aux gestes de supplication,
la distance, qui n'est pas l'absence,
entre nous s'est installée. Dès le
premier jour. Notre correspondance,
à bien peu réservée, s'est élaborée
en marge, comme de surcroît. Notre
propos, notre souci était ailleurs,
l'est toujours, faisant se rencontrer
des êtres que la vie à cela n'avait
pas préparés. Quiétude, attention à
chaque mot de bleu reçu, à chacune
des allusions écrites ou à peine
esquissées. Coïncidences. Différences.
Vous me montrez des souvenirs qui
auraient pu être miens, il y a longtemps.
Dans ces tendres journées où le blé est
encore en herbe, si d'aventure tel livre
dans mes mains avait échu et dans vos
lieux, par le hasard, je m'étais trouvé.
Nous aurions alors devisé, sans doute,
peut-être, en marge, toujours en marge.
Une blancheur bleutée, à la longue
Le drap se froisse, si blanc
dans la nuit, le sommeil m'agite
et la solitude est un leurre
que le froid soudain brise. La veille
survient comme mon pied droit se découvre.
Nudité soudaine. Dessous, dessus, le pied
est lisse et glabre. Le froissement lui
fait défaut, variété sans fin, aux recoins
odorants. Drap de coton. Chaîne et trame
de fil blanc. Film blond. Fruit blet. Je rêve
soudain au fil unique, interminable qui rejoint
la source, arabe, du qutuun. Fibre et non fruit.
Fibre interminable qui entoure les graines fertiles.
Excroissance superflue qui vêtira des générations.
Dans la noirceur de la veille, l'œil clos force
et s'éblouit. Soleil africain, rythme des tambours
et des calebasses. Le blanc, entortillé, embobiné,
du grège de la soie vire au bleuté des névés.
mardi 28 février 2017
Cependant que tu dors
et, dans mon peignoir bleu électrique, je pense
à toi, mon amie. «Inventeur de l'endoscope et
du premier tricycle électrique».
Pourquoi soudain, à ta pensée, mon amie chère,
me reviennent-elles, ces lettres gravées sur
le marbre et découvertes au hasard des rues
de Paris en compagnie de mon fils adoré ? Nous
avions ri du nom de l'inventeur -Gustave Trouvé-
avant de poursuivre notre cheminement-devis.
Les mots se sont inscrits en moi et voici qu'ils
s'imposent et exigent que d'eux je parle. Comment
peut-on tout à la fois ouvrir au monde inconnu
sous la peau et au divertissement pionnier des
pétarades des trikers à barbe de prophète ?
Mystère. Plaisamment insondable. Chaude
humanité. Combien j'aurais aimé me jucher sur
les épaules de mon grand fils et caresser,
pour toi, mon amie, ma simple mais précieuse amie,
ce marbre orphelin du regard des passants.
dimanche 26 février 2017
De Villennes
Le garage est silencieux.
Porte tirée. Il ne reçoit du
jour que de pâles interstices.
Les horloges ont perdu leurs
aiguilles et le dimanche s'étire.
Es-ce pour cette raison que vous
avez choisi d'ouvrir ces vieux cartons,
d'un trait de cutter vif ? À l'intérieur : des
photos, des notes manuscrites, un
calendrier. Reliefs doux d'un passé
oublié. Les amis et l'amour, les courses
folles. Un repas inouï et une petite qui grandit.
Shifa
Je n'avais jamais entendu parler
d'elle. Son visage me saisit par
sa proximité avec celui d'une
aimée.
Shifa était kurde et journaliste,
jeune. Une bombe l'a rayée de
notre sphère. Pleurent famille
et amis
qui porteront la perte en terre.
Une jeune femme manque,
unique, même aux yeux de ceux
qui ne la connaissaient pas.
vendredi 24 février 2017
Qu'est la mer
Une illusion dans le froissement
des draps blancs ? Non pas. Non plus.
Un sourire projeté, loin en avant,
en juin ou en juillet, porté par
la parole d'une mère, présente et
future. On fermerait les yeux qu'on
croirait deviner sur sa peau la
fragrance d'une Ambre solaire,
celle de l'enfance partagée grain
à grain cependant qu'au loin riaient
les insouciants touristes d'un éternel
été.
Fougères
Aplat inversé. Deux couleurs se mêlent,
s'épousent sur fond blanc. Nervures,
capillaires de sève fugace. Silence
de l'offrande. Derrière, reflet dans
le verbe protecteur, tu es concentrée
dans l'effort. Surtout que je ne rate
rien de ce qui fut le don d'un ami
précieux déterminant. Et qui me parle.




