mercredi 15 mars 2017

Félicité

Pas le contentement,
le repliement sur soi,
non, la sensation durable,

à distance, comme quand ses
enfants réunis à la dérobée,
s'attablent sur les lieux des

antiques agapes, ou quand des
amis neufs, si loin, si proches
se réunissent pour déguster et

revivre un singulier gratin de
restes. La félicité nécessite
une vie pour nous montrer son nez.

mardi 14 mars 2017

En vers libres, enfin

Comme un corset déboutonné,
ou la chambre vaste et dévastée,
de Paul-Jean Toulet, j'ai prestement
abandonné le sonnet, qu'il soit

d'alexandrins pompeux ou d'hexasyllabes
rabougris. Je suis revenu à vous, en
esprit et syntaxe. La liberté des mots,
des sons, pour colorer la nuit, comme,

vous vous en souvenez, ces couchers de
soleil que je voyais antan et que je
m'invente à présent la nuit au creux
d'un lit que je voudrais de mots.

Tes étés à Sète

Tu t'es confiée à moi,
en cet après-midi
d'un merveilleux mardi,
sans l'ombre d'un émoi.

Sète t'a accueillie
quand tu étais enfant
et guettais le levant
comme une vraie vigie.

Mais je n'en sais trop rien
de ta Sète enfantine
que le passé a bue.

M'en diras-tu un mot
ou la gardes-tu bien
dans sa robe violine ?

T'escric

T'escric en català sense traduir-te res.
Et sorprens perquè llegeixes que t'estic
tutejant. No t'amoinis que ens tractem

així, a Catalunya. Observes les lletres,
les compares amb les teves. Són iguals
o gairébé. Com els ossos dels blancs i 

dels negres, com els somriures dels homes,
la seva rialla espontània. Poques diferències,
un mateix amor a la llengua i a la gent.

La réunion

«Cachez ce portable que je ne saurais voir».
Vous regardez de part et d'autre, vérifiez
que le son est bien coupé, la vibration désactivée.
Oups, vous avez failli actionner le mode avion.

Vous auriez un fâcheux de moins, d'un côté.
La réunion suit son cours. Vous jetez un coup
d'œil, deux, trois. Rien. Rien après ces tirades
dignes du récit de Théramène. Votre correspondant

file aussi, en train pour sa part. Vous le verriez,
bossu comme Lagardère, vous vous gausseriez. Il joue
à écrire et se contorsionne en écritoire. La réunion
se termine le train arrive. Dommage pour l'espiéglerie.

Margelone

Un projet déjà vieux, entre
mon ami L.I., phoète, et moi : 
gagner le sud,

sans trop, passer trois
jours à Barcelone, refaire
le coup de Gruissan, en

inversant la vapeur. À Gruissan,
la photo commandait, je m'y logeais
étroitement avec délice. À Barcelone,

ce sera une autre limonade. Le verbe
y régnera en maître, en catalan et en
français. Le Canon suivra. Enfin...

Connaissant son oiseau de maître, je
sais déjà qu'il me peinturlurera le
style, on n'est pas phoète pour rien.

Le cadre est déjà posé, dont on me dit
spécialiste. Indélimité, mouvant, multiple :
les marges de la ville. De Trinitat Vella

à Hostafrancs. De Canyelles à Bellvitge.
Le titre en est déjà choisi, «Margelone».
Et c'est là qu'intervient M.F. En quelques

mots, elle m'a percé à cœur, saisissant le
sens secret de cette marge, «alone». Écho
de Springsteen, adoré du phoète, et de mon

enfance, dans l'une de ces cités en marge,
quoiqu'au cœur de la ville. Nous lui dédierons
le livre, n'est-ce pas Lio, mon ami pour la vie ? 

La tranquillité (hexasyllabes sans rime)

La glycine fleurit,
tout là-haut, à Villennes.

Tant d'années ont passé.
Main dans la main, vous êtes.

Un même sang, deux corps,
une parole unie

et qui cherche ses mots.
Tracasserie sans fin.

Les reposer enfin.
Ce sera fait en marge

de la route habituelle.
Six lignes adressées

à l'ami de confiance.
Et la tranquillité,

aussitôt retrouvée,
vous pousse sur la route.

L'heure pointue

Nous nous donnerons rendez-vous
à l'heure pointue, où les aiguilles
acérées se rejoignent si près que la 

moindre baudruche qui s'y aventurerait
éclaterait d'un coup pour du firmament
s'en aller rejoindre la voûte étoilée.

Harassés par les heures inclémentes d'un
jour où, dix fois, notre cœur d'amour filial
battit la chamade, nous oublierons que le 

repas fut chiche et dense la soirée, qu'après
la lettre promise et le ménage fait, nous devrions
dans les draps nous rouler et à Morphée rendre

l'hommage mérité. Oui, nous devrions. Mais, oublieux
des consignes, des conseils et de cette satanée ligne
de conduite, nous deviserons. L'un puis l'autre, l'un

avec l'autre. L'un sera l'autre. Amour ou amitié, qu'importe,
c'est à l'heure pointue que nous nous donnerons rendez-vous.
Entre loup et chien, les chats y seront gris . Et vous et moi,

un peu Nous.

lundi 13 mars 2017

Hexasyllabes

à C.R. et M. F.

La route est parsemée
de jolies fleurs couchées.

La nuit les endort vite,
de sa cape anthracite.

Que vienne le matin,
les redresser enfin,

afin que mère et fille,
bien loin de notre ville,

les cueillent à l'envi
en manteau d'organdi.

Si vous...

Si vous n'étiez pas,
que ferais-je en cette heure ?
Rangerais-je mes crayons, tout secs

de vous attendre ? M'inventerais-je
des paradis d'artifice, à dures lampées
tourbées jusqu'à plus soif ? Je ne sais

mais j'écris. Comme l'enfant qui agace
la dent prête à tomber jusqu'à en torturer
la pulpe, je me plais à inventer ce qui

n'a pas de sens car vous êtes et remplissez
bien vos vies, entre roche et vallée, patients
et chair vibrante. Et moi, je vous observe et vis.

Épuisement

Les corps ne tiennent plus, le dos se voûte
et les yeux peinent à demeurer ouverts. La nuit
n'est pas encore en son cœur mais le jour, jaloux, 

lui a tout ravi, poussant son zénith dans nos 
retranchements. Alors on fuit les miroirs, on 
devient ombre industrieuse, on s'invente des

limites, à chaque fois reculées. Il y a si peu
derrière nous, et tant à découvrir. On craint 
de décevoir, on enfle ses défauts. Les personnes

aimées, de part et d'autre de la roche, se fondent
et se confondent dans l'impersonnel. Ce «On» entre
le «un» et l'«homme» des Catalans, qui, d'un coup,

d'un seul, fruit de l'épuisement, nous apparie à
la volée. Plus tard, beaucoup plus tard, nous
évoquerons, en souriant, son infinie beauté.

Un dictionnaire de peau

Les mots m'avaient lassé, je recherchais leur souffle,
le délire infini, le hasard riboulant,
la syntaxe légère, pour mon cerveau si lent,
j'y passais mes nuits, de Rochefort à Bondoufle.

On me pressa. En vain, on exigea du rythme,
une écriture osée. Un je ne sais quoi neuf.
Je désespérais, comme un oiseau quitte l'œuf.
Je m'embarquais léger, sûr de trouver mon isthme.

Et la réponse vint, en silence touchant.
Une peau, simple et chérie, rêvée plutôt.
Effeuillée par ma voix, elle devint alphabet.

Je me couchai tard et hagard me levai tôt.
Une âme, une amitié, un amour, si aimant,
j'ânonnais tout d'abord, puis elle m'ouvrit son champ.

La vie en trois tableaux

à Vincent, éternel piéton de Paris.

Train J, à hauteur de Poissy

Voiture bondée. Sur un strapontin,
comme au théâtre, elle lit. À ses
pieds, de petites chaussures noires,

délicatement lacées. N'étaient leur
taille et le discret talon, on les
dirait d'hommes. Le noir a pâli.

L'usure est marquée sur les bords.
Ce matin, tôt, elle les aura chaussées
machinalement. Et, pourtant, il fut un 
jour, proche et lointain, où elle les 

choisit et s'en émut dans le miroir bas,
en abymes sans fin; j'eusse alors aimé
voir son sourire. Crissements. Saint-Lazare.

Jardin Tino Rossi, en son premier tiers

Sur un banc, un jeune homme pèle une orange,
avec parsimonie. Gestes lents, les doigts de
la main droite se perdent dans le duvet blanc.

Ses yeux s'y fixent, étrangers à la ville alentour.
Air poudreux des fumées automobiles, klaxons sans
fin. Il n'en a cure. Il déguste. Nous sommes passés.

Jardin Tino Rossi, en son dernier tiers

Les voitures rangées de la Brigade fluviale attendent
un hypothétique appel ; sur le ponton de la péniche-
bureau, deux agents jouent aux cartes. L'heure tourne
et déjà nous pensons à gravir la pente qui conduit à 

la Seine et, au-delà, à la gare de Lyon. Une jeune fille,
soudain nous bouscule, presque, dans un justaucorps bigarré.
«Psychédélique», dit mon fils. Elle ne court ni ne voit. 

Que fait-elle ? Et que font à présent ces trois personnes ?

Une petite robe bleue

Une petite robe à fleurs
bleu pâle, légère, revêtue
d'un coup, à même la peau,

par une jeune femme entre
adolescence et maturité.
Ainsi je vois Vinca courir

vers son ombrageux aîné d'un
an, Phil, dans «Le blé en
herbe». Filles chevilles

torsadées par la course,
le sel mangeant les cheveux
courts, couleur de blé,

et qui poussent irrémédiablement.
Vous fûtes cette jeune fille,
je fus ce jeune homme. Vie. Pure.

dimanche 12 mars 2017

Joconde et moustaches, six-six-onze

«La Joconde sourit
parce que tous ceux qui
lui ont dessiné des moustaches sont morts.»

Malraux, bien sûr. Pas le souffle du Jean
Moulin au Panthéon, non : la culture inquiète
de La tête d'obsidienne. Combien de marins,

combien de capitaines... Oh, pardon, non.
Combien de Joconde ont-elle porté la moustache,
comme une facétie ou le dévoilement abrupt

d'une sexualité de l'entre-deux. Cent quatre-vingts,
oui, vous m'avez bien lu, cent quatre-vingts. Et Duchamp,
le plus connu, n'est pas le premier ni le dernier, fouchtra.

«In medio stat virtus». Ça ne manque pas de sel pour un
surréaliste. Mais c'est oublier un peu vite que l'on accusa,
de la bouche d'un commissaire à moustache, Apollinaire de

l'avoir dérobée alors que ce fut un simple maçon italien,
anarchiste, dit-on, qui la roula sous son bras avant de
prendre son vélo dans la rue d'à côté. Joconde, de joie

intemporelle. Joie fugace saisie sur l'instant et qui passe
les siècles. L'opposite du contentement stérile. Vous me proposez
la vierge Marie, pour veiller sur mes jours ? Allons donc, je lui

préfère mille fois la Joconde de Vinci, son bienveillant silence,
ses dimensions petites, sa considération bonnasse de nos vies, nos
pauvres vies. Ou bien Marianne, aux mille traits, intouchable liberté.



samedi 11 mars 2017

Jonquilles

Les vôtres, que l'on dit crayonnées,
en bottes de vingt serrées pour un
retour aimé.

Les miennes, au hasard des rues, 
mes grands étant partis, le petit les 
pleurant, tout en se divertissant.

Les vôtres imaginées, les miennes
du regard balayées avant que de
reprendre la route.

Les nôtres enfin que nul ne vit
jamais, crayonnées dans la main,
décrayonnées en tige.

Image de notre lien singulier, ténu
et fort, de bonne volonté et d'unique,
d'aimante humanité.





Un gris autre

Ni perle, ni anthracite,
rejetant l'ombre vive et
la pâle lumière. Un gris 

rose, comme de point du 
jour, tout moiré de bleuté,
avant que de monter. Car ce

gris, unique, tapi dans la
conscience en veille, monterait
aux joues puis au regard à qui

il donnerait lustre et profondeur.
La vie éclaterait, sous sa robe
ourlée et le vin coulerait dans

les antiques banquets. On s'enivrerait
avant que de danser, sur la scène jolie,
cet air de La Callas qu'un soir je vous dis.


Un mur bleu

Un mur bleu, lisse,
fraîchement peint,
et ma main qui s'y

appuie. À côté, mon
petit dort, yeux clos.
À quoi rêve-t-il dans

son somme enfantin ?
Nous cueillerons des
livres demain, je lui

glisse à l'oreille, avant
de rejoindre dans la nuit
l'amie de mes pensées

vendredi 10 mars 2017

Épaisseur

Rien de lourd ni de visqueux ;
l'épaisseur, la vraie, se gagne
avec le temps. Sédiments petits,

ingravides, que les jours déposent
au fil des sourires et des propos
échangés. La main aide qui montre

à l'autre une voie sans jamais la 
lui imposer. Passent les semaines
et les bimestres, nous épaississons.

En voussoyant, en vouvoyant

Je vous avoue qu'il m'est doux ce vous.
Vous me voussoyez et je vous vouvoie.
La voie verdoie et la vie vient sans
avis ni aveu. Vous êtes et je suis.
Vous êtes, donc je vous suis.

Pans de vie

Comme des lambeaux de peau
quand la vie, au-dessous,
prépare le printemps.

Sa vie, peu à peu, me parvient.
Ombres fugitives chéries, mots
grimaçants des amours finissantes.

N'était mon goût pour la lumière
du jour, je passerais mon temps
à attendre ses nuits et ses devis.

Derrière la vitre

Fenêtres aveugles dans ce long
immeuble de brique et de panneaux
bistres. Reflets immobiles d'un

matin d'hiver finissant. Le nez au 
carreau dans son pyjama rouge, un
enfant tout jeune joue de ses mains

ouvertes avec la fraîcheur de la vitre.
Il s'invente la buée sur laquelle,
plus grand, il tracera des mots

d'amour impérissable. Je le fixe
du regard. Ses lèvres bougent.
Chante-t-il, parle-t-il ? En lui,

le monde vit.

jeudi 9 mars 2017

Am

Il y a dans l'amour, dans l'amitié,
dans l'amitié amoureuse, un soupçon
d'âme. De l'amie, de l'aimée, de soi

aussi. En échangeant, loin des fastes
et de la rumeur du monde, on se découvre
soi-même. Mayeutique. Platonicienne.

Rien d'étonnant que maîtres et disciples
fussent alors amants. En m'offrant votre
amitié, vous avez su libérer ma parole.

La route est encore longue devant nous. M'y 
accompagnerez-vous un brin ? J'ai dans ma besace 
des épices inconnues et que vous m'apprendrez.

Portiragnes

J'étais petit, mon oncle Jean
m'avait jeté hors du canot
pneumatique. Je coulais, yeux

ouverts, lèvres closes. L'eau était
tiède, comme de lumière salée.
Mon oncle me saisit et me rendit

à l'air frais. Ce n'est que plus tard que
j'appris qu'il suffit de frapper le fond
pour remonter. Qu'importe. J'étais déjà

à vous.

L'écriture brève

Résister à la tentation de descendre,
d'enfiler le peignoir bleu électrique,
pour vous retrouver enfin, exténué.

Opter pour l'écran petit et l'écriture,
brève de quelques mots glissés sur
la blancheur. Esquisser un sourire

que vous ne verrez pas mais lirez au
réveil, est un juste prix à payer au
partage du temps qui enfin nous réunit.

mercredi 8 mars 2017

Personnes grammaticales

«Je vous aime, m'aimez-vous ?»
- Changez de verbe, je vous prie,
il obnubile la leçon que vous
prétendez me donner.

«Je vous dévisage, le voyez-vous ?»,
Cela vous convient-il à présent ?
- Mais vous avez changé de verbe
entre les deux propositions.

- Qu'importe. Là n'est pas la question.
La leçon porte sur les pronoms. Pas
sur les verbes. - Soit, alors, qu'avez-vous
à m'apprendre, à m'enseigner ?

- Voyez-vous, mon maître Benveniste...
- Ça commence mal...
- Mon maître Benveniste disais-je, voyait
dans les pronoms des formes vides que l'on

incarne en les proférant, à la façon d'un 
faux-nez en carton. - Il a dit ça ? - Non, 
le faux-nez est de moi. - Je vous reconnais
bien là, vous sentez l'imposteur à plein nez.

-Ainsi, quand je dis « je vous aime» et que
vous me répondez pareillement... - Eh bien,
ça ne risque pas d'arriver, mon cher ami,
permettez-moi de vous dire que vous vous

fourrez le doigt dans l'œil. - Mais, je le 
répète, ce n'est qu'un exemple, l'important
c'est que le pronom ne change pas mais la 
référence qu'il désigne oui.. Avec son souffle,

sa salive, un léger tremblement dans la voix
et des frissons sur sa peau. - Ne vous échauffez
pas, cher ami. J'ai compris. Et ce Benveniste, où
puis-je le trouver ? - Il est mort, il y a quarante

et-un an. Je vous prêterai son livre, si vous le
voulez bien. - C'est entendu, cher monsieur, mais
ne vous rapprochez pas autant et regagnez votre
chaire. - La chaire est triste, et j'ai lu tous les

livres.

Le secret

J'aime le secret, mais
pas n'importe lequel.

J'aime le secret sucré,
celui qui s'immisce

entre les lèvres des
conjurés avant que de

craquer en bouche comme
un bel âtre en automne.

Se taire, le taire, puis
se regarder dans les yeux

d'un air entendu. Je sens
déjà mes amis qui s'émeuvent,

friands d'en découvrir source
et portée. Je les décevrai

car ce secret est tout théorique,
dans la pratique, il n'existe pas.

Mais il est permis de rêver et de
se l'inventer, le voulez-vous ?

Épuisement

Il eut fallu les peines infinies,
les pannes inopinées, les coups
du sort et de tabac, le dîner

refroidissant sur la table désertée,
l'endormissement sur l'écritoire
aimé. Il eut fallu, tout cela et

même un peu plus pour que la nuit
étrange vous surprît, toute fraîche
sous le drap découvert. Les ombres

s'éveillèrent et s'animèrent, comme
de vieux amis oubliés. Du collège ou,
plus loin encore, de l'école communale.

Entre veille et somme, vous vous décidâtes
à écrire sans jamais prendre le cahier ni
épousseter l'antique plumier où, sagement,

vos trois plumes sergent major, de grosseur
différente, vous attendaient depuis si longtemps.
Il eut fallu la vie, la merveilleuse vie.

Coquelicots

Pas un. Des centaines. Peignés
par le vent, un été de vacances.

Les granges de Montusclat, au terme
d'un chemin incommode. La maison

basse, de pierres noires et de bois
vert pâle écaillé, les enfants courent

en criant et, au passage vif de leurs
salopettes bottées, les coquelicots

se courbent en singulier hommage. Les
coquelicots ne sentent pas, ni ne se closent.

Impudiques. Libres. Les enfants ont grandi.
Que ne donnerais-je pour les vivre à nouveau.

L'amour

Je me méfie de l'amour.
Je m'en méfie car je sais
mes défenses inutiles et

mes impulsions maladroites.
Surtout, je m'en fais un
récit, une fable, parfois

même une épopée, que j'impose
à l'aimée, avec ses fastes et
ses dorures. Serais-je capable,

par amour, d'écorcher la pulpe
de mes doigts contre le crépi
âpre d'un muret clos ? Je ne le

pense pas. Avec ses élans, mon
amour, mon pauvre amour, a des
précautions de concierge et ne

se livre pas aux extrémités qui
le menacent et l'exaltent tout
à la fois. La frontière entre

deux êtres est loin, ou elle
n'est pas pour moi. Alors, dans
l'absence de l'aimée, j'écris.

mardi 7 mars 2017

Baisers

Baisers volés ? Non. Baisers rêvés,
frôlement de lèvres de papier de
soie ou d'Arménie. Parfums secrets
que la flamme dévoile un instant

avant que le sommeil ne soit un gouffre.
Baisers humides, comme de baie. Baisers
de salive et de sueur, faits des milliers

d'étreintes reçues, données, partagées.
Concorde des sens. Attente de l'âme.
La tendresse embras(s)se mes mots.

lundi 6 mars 2017

Impressions

Vous imprimez mes poèmes
et les collez sur les pages
d'un cahier. Impressions

fugaces. Je lis votre roman
dans une édition qui aurait
pu être vôtre. Impressions.

Le papier est jauni et la
couverture glisse entre les
doigts. Une truite. Impressions.

Lucas et Blanche s'évitent et
s'agrippent, le sryle les fuit
et les aimante. Impressions.

La tête me tourne. L'incongruité
m'assaille, que vous n'éclairez
pas : quelle colle ? Impressions.

Gaffiot, prénom Félix

Métonymie, délice de l'intelligence.
Appeler un objet du nom de son créateur.
J'ai aimé mon Gaffiot, passionnément.

Depuis son achat, odorant chez le libraire,
dans sa livrée de toile rose, frappée de
lettres d'or. 62 francs. J'étais en seconde,

une grosse dépense pour mes parents qui, en moi,
fondaient leurs premiers espoirs, avant que mon
frère petit, de moi adoré, les comble à profusion.

En l'ouvrant, je le flairais, plus que je ne le
feuilletais. Plus tard, en khâgne, «Bouffi», un
petit homme gros, à la culture de géant, m'apprit

à l'aimer, avec une pointe de jalousie. Daubant 
son penchant pour l'alcool, il en soulignait,
avec fatuité, les insuffisances. «Voilà ce qu'écrit

Gaffiot, et voilà ce que j'ajoute». De viatique, le
dictionnaire est devenu vade-mecum, perdant, au gré
des consultations et des transports, son dos de

carton. Jauni, oublié sur l'étagère inférieure de
l'une de mes bibliothèques, il attendait son heure
et mon professeur de lettres de grand-fils. Felix.

Heureux.

Je sème à tout vent ? Non, vous.

Elle aime ouvrir son dictionnaire
quand le doute la prend, par jeu
ou par plaisir. Quand l'ami, étourdi

par la course des doigts, glisse sur
le clavier, amputant un mot ou lui
faisant un faux nez de carton.

Le «grain», au terme d'une métathèse
de danseuse, d'un petit entrechat,
devient «garin», jouant de paronymie

avec le «tarin» des comiques. Il est 
tard, il est tôt. L'aurore manque encore
à l'appel, le dictionnaire est refermé.

Il s'est refroidi, sans les doigts de
mon amie. Alors je convoque, en silence,
Pierre, Émile et Paul, ces grands

compositeurs, ainsi que Félix auquel je
consacrerai bientôt quelques vers, et je
leur demande de peupler d'oiseaux, au cri

bref d'angélus et de mâtines, les pages
serrées de son dictionnaire afin qu'au réveil,
quand mes doigts, nolens volens, auront glissé,

par jeu ou par maladresse, elle ensemence le monde,
de ses mots à nul autre pareils, et qu'elle m'enseigne,
le temps que ça dure, le sens que j'espérais trouver.

samedi 4 mars 2017

Une botte de radis

mil neuf cent quarante-huit,
la guerre colle encore aux
semelles de bois.

Mes parents marchent lentement
dans les rues de l'Ange et de
l'Enfer. Non loin, la tante 
veille,

duègne imparable, que la vie
a remisée. Ils se frôlent,
parlent bas. Fiancés de l'an
II, 

ils tiennent à la main un bouquet.
Ni de roses, ni de renoncules.
Des radis ronds en botte, parmi
les fanes grasses.

Et ils égrènent le temps de la course
petite en les croquant, craquants,
tantôt l'une, tantôt l'autre.
Pour mon père,

élevé dans l'encens et la honte des
corps, ces radis ont la fraîcheur
du péché. Ma mère ne dit mot.
Son cœur déjà à lui.

vendredi 3 mars 2017

Tatouage

en hommage à Bruno Koutsikoli

Elle pleure, le poinçon s'affaire
sur la peau tendre du sein gauche.
Gestes précis, délicats, L'encre

rouge se substitue au sang vif.
Bientôt une rose apparaît. La femme
sanglote. De la douleur elle n'a cure.

Ses pleurs sont de joie. Son petit,
son tendre petit, tôt diparu, et qui
aimait tant les roses, entre ses seins

se blottissait. Et le voilà qui revient
dans le souffle imaginé des lèvres
aimées et à jamais remémorées.

Almesquins / Jonquilles

- Te'n recordes del Lorca,
de Doña Rosita la soltera
o el lenguaje de las flores?

Et confesso que hi crec en aquesta
llengua de flaire i colors... Dona'm
una, sisplau, que simbolitzi...

- Que simbolitzi què? - Bueno, no
ho sé. Quelcom que els mots no saben
dir. Entre amor i espera, el plaer

de veure tornar a casa l'estimada.
- No te'n donaré cap, o més aviat,
deu parells i fins i tot vint.

D'almesquins petitets i molt grocs,
com un ram de llapissos tendres per a
escriure-hi una nova pàgina de la vida.

***

- Tu te souviens de Garcia Lorca et
de son Dame Rosine la célibataire
ou le langage des fleurs ?

Je t'avoue que j'y crois moi, à cette
langue d'odeur et de couleurs... Donne-m'en
une, s'il te plaît, qui symbolise...

- Qui symbolise quoi ? - Ben, je
ne sais pas. Quelque chose que les mots ne savent
dire. Entre l'amour et l'attente, le plaisir de

voir revenir à la maison la personne aimée.
- Je ne t'en donnerai aucune, ou plutôt
dix paires et même une vingtaine.

De toutes petites jonquilles, très jaunes,
comme un bouquet de tendres crayons pour
y écrire une nouvelle page de la vie.


Le temps que ça dure

Elle danse, parfois, souvent, je ne sais plus,
elle danse, lente derviche tourneuse, et le temps,
si dur parfois, si dur ces semaines, s'abolit, un brin.

Elle danse pour être et pour naître, au monde, à ce monde.
Quand elle ne le fait pas, elle écrit au crayon sur des
pages blanches disjointes, ou un cahier, je ne sais plus.

Eucharistie de la plume et du sang bleu des mers du sud.
Écritoire niché dans une alcôve, dans le silence tutélaire
des grammaires et des biographies. Je me tais, et la regarde

danser, à la dérobée, moi si gauche. Et si j'osais... Classique ?
Non ? Sévillanes ? Non. Du disco. Barry White, tout Barry.
Love Theme, riche de sa voix absente. Et si nous dansions ?



jeudi 2 mars 2017

Ovides

Mêler la vie et l'art,
s'en extasier. En français :
Ô vie !, en catalan : Oh vida!

Se détacher de l'actualité
politique, de ses fausses attentes
et de ses durables simagrées.

Varier les supports et les langues.
D'Ovide, l'art d'aimer en français,
Ovidi Montllor jouant Oriol en espagnol

dans La fuga de Segovia, puis chantant
«La samarreta» en catalan. Ovide, Ovidi,
Ovides multiples, à la sève intarissable.

mercredi 1 mars 2017

Partir, pour rester un peu

Partir, quitter une chaleur,
affairée, pour une autre,
délibérée.

Laisser derrière soi une
perfection explicite pour
en retrouver une autre,

implicite, que les ans
ont patiemment échafaudée.
Perfection : que le mot,

d'ailleurs, est mal choisi.
Racine, préfixe, tout porte
à l'achèvement qui clôt

alors que le départ est la
constante de la vie. Le garder
toujours par devers soi, sûr

compagnon de fortune. Partir,
oui, pour rester soi-même, un 
peu, beaucoup. Passionnément.

Comme au bout des doigts

Comme ces aveugles qui tiennent le monde
au bout de leurs doigts, en percevant
aspérités et douceur, dans un frôlement

continu aux gestes de supplication,
la distance, qui n'est pas l'absence,
entre nous s'est installée. Dès le

premier jour. Notre correspondance,
à bien peu réservée, s'est élaborée
en marge, comme de surcroît. Notre

propos, notre souci était ailleurs,
l'est toujours, faisant se rencontrer
des êtres que la vie à cela n'avait

pas préparés. Quiétude, attention à
chaque mot de bleu reçu, à chacune
des allusions écrites ou à peine

esquissées. Coïncidences. Différences.
Vous me montrez des souvenirs qui
auraient pu être miens, il y a longtemps.

Dans ces tendres journées où le blé est
encore en herbe, si d'aventure tel livre
dans mes mains avait échu et dans vos

lieux, par le hasard, je m'étais trouvé.
Nous aurions alors devisé, sans doute,
peut-être, en marge, toujours en marge.

Une blancheur bleutée, à la longue

à M. F.

Le drap se froisse, si blanc
dans la nuit, le sommeil m'agite
et la solitude est un leurre

que le froid soudain brise. La veille
survient comme mon pied droit se découvre.
Nudité soudaine. Dessous, dessus, le pied

est lisse et glabre. Le froissement lui
fait défaut, variété sans fin, aux recoins
odorants. Drap de coton. Chaîne et trame

de fil blanc. Film blond. Fruit blet. Je rêve
soudain au fil unique, interminable qui rejoint
la source, arabe, du qutuun. Fibre et non fruit.

Fibre interminable qui entoure les graines fertiles.
Excroissance superflue qui vêtira des générations.
Dans la noirceur de la veille, l'œil clos force

et s'éblouit. Soleil africain, rythme des tambours
et des calebasses. Le blanc, entortillé, embobiné,
du grège de la soie vire au bleuté des névés.

mardi 28 février 2017

Cependant que tu dors

Tu dors, entre le sommeil agité de ton petit,
et, dans mon peignoir bleu électrique, je pense
à toi, mon amie. «Inventeur de l'endoscope et
du premier tricycle électrique».

Pourquoi soudain, à ta pensée, mon amie chère,
me reviennent-elles, ces lettres gravées sur
le marbre et découvertes au hasard des rues

de Paris en compagnie de mon fils adoré ? Nous 
avions ri du nom de l'inventeur -Gustave Trouvé-
avant de poursuivre notre cheminement-devis.

Les mots se sont inscrits en moi et voici qu'ils
s'imposent et exigent que d'eux je parle. Comment
peut-on tout à la fois ouvrir au monde inconnu

sous la peau et au divertissement pionnier des
pétarades des trikers à barbe de prophète ?
Mystère. Plaisamment insondable. Chaude

humanité. Combien j'aurais aimé me jucher sur 
les épaules de mon grand fils et caresser, 
pour toi, mon amie, ma simple mais précieuse amie, 
ce marbre orphelin du regard des passants.


dimanche 26 février 2017

De Villennes

Le garage est silencieux.
Porte tirée. Il ne reçoit du
jour que de pâles interstices.

Les horloges ont perdu leurs
aiguilles et le dimanche s'étire.
Es-ce pour cette raison que vous

avez choisi d'ouvrir ces vieux cartons,
d'un trait de cutter vif ? À l'intérieur : des
photos, des notes manuscrites, un

calendrier. Reliefs doux d'un passé
oublié. Les amis et l'amour, les courses
folles. Un repas inouï et une petite qui grandit.

Shifa

Je n'avais jamais entendu parler
d'elle. Son visage me saisit par
sa proximité avec celui d'une
aimée.

Shifa était kurde et journaliste,
jeune. Une bombe l'a rayée de
notre sphère. Pleurent famille
et amis

qui porteront la perte en terre.
Une jeune femme manque,
unique, même aux yeux de ceux
qui ne la connaissaient pas.

vendredi 24 février 2017

Qu'est la mer

Qu'est la mer, d'un lit d'hôpital ?
Une illusion dans le froissement
des draps blancs ? Non pas. Non plus.

Un sourire projeté, loin en avant, 
en juin ou en juillet, porté par
la parole d'une mère, présente et

future. On fermerait les yeux qu'on
croirait deviner sur sa peau la
fragrance d'une Ambre solaire,

celle de l'enfance partagée grain 
à grain cependant qu'au loin riaient
les insouciants touristes d'un éternel

été.

Fougères

Que de beauté. Et toi en filigrane.
Aplat inversé. Deux couleurs se mêlent,
s'épousent sur fond blanc. Nervures,

capillaires de sève fugace. Silence
de l'offrande. Derrière, reflet dans
le verbe protecteur, tu es concentrée

dans l'effort. Surtout que je ne rate
rien de ce qui fut le don d'un ami
précieux déterminant. Et qui me parle.