mercredi 24 octobre 2018

Un couple

à F. et V., en un clin d'œil

Je ne les connais pas beaucoup,
et depuis si peu. On les dit
sur la côte atlantique or voici

des photos d'alpages sous mes yeux.
Ils tracent la route, non par égoïsme
ou par coquetterie mais par curiosité

ou pour les copains. Ou les copains des
copains. Ou parce qu'on leur a dit qu'on
souffrait non loin et qu'on avait besoin

d'eux. Des saltimbanques ? Pourquoi pas ?
Le mot leur irait comme un gant et je les
vois sautant de banc en banc comme ils vont

de bar en bar, prêts à servir la cartagène
ou à planter des cornichons dans le pâté
comme des banderilles de lumière dans un

toro de fuego. Un homme et une femme. Une 
parole lente, l'autre rapide. Mais un même
sourire qui sait apaiser les douleurs.

Les deux cousines

Quatre mois les séparent, et plus de mille kilomètres.
Délaissant les express, mornes et enfumés, elles aiment
s'appeler à l'occasion, à l'improviste. Il n'est alors

plus de temps ni d'espace ; elles retrouvent les accords
de l'enfance, ses dissonances aussi. Deux heures ne sont
pas de trop. Les dissimulant aux yeux des autres, les mots

assemblés en flux inextinguible ou ciselés par les silences
les dépouillent, chacune aux yeux de l'autre. Ecce mulier.
Seraient-elles tout-à-fait elles, sans ce charmant devis ?

Salle du Peuple

L'eau s'est arrêtée.
Des notes l'ont supplantée.
Et l'Aude sourit.

D'un vol

Le vol est vil.
Brutal ou matois,
il désempare

la vieille dame,
de retour du marché
ou le jeune homme

fier du bolide rouge
acheté à tempérament
sur plus de quatre ans.

Mais que penser du vol
d'une dizaine de ruches
découvert au matin, dans

la confiance du réveil ?
Chacune d'elle est un monde
bâti, élevé et animé avec

patience, constance, amour.
De l'art ancien et exigeant
de l'apiculture, je ne sais

rien. Ou si peu. Je ne connais
pas cet apiculteur, ravagé par
la peine et des sentiments mauvais, 

mais je sais que l'abeille melliflue,
si menacée dans son habitat, accompagne
l'homme depuis toujours et qu'elle

constitue le mince témoin que se tendent
les générations. Y toucher revient à nous
atteindre tous et chacun. Au plus profond.



Una veu / Une voix

a C. M., mestre en vins.

Una veu llunyana i càlida,
en una llengua que mos és 
comuna i tan distinta.

Deu minuts de conversa
culta i apassionada amb
es meus estudiants.

Paraules gravades i viscudes
lentament, devora sa finestra.
Bodegues, vins i vinyes verdes

vora tanques i còdols. Com és
possible que amb tan pocs mots
es mestre em revifa s'illa nostra?

***

Une voix lointaine et chaude,
dans une langue qui nous est
commune et si distincte.

Dix minutes de conversation
cultivée et passionnée avec
mes étudiants.

Des mots enregistrés et vécus
lentement, contre la fenêtre.
Caves, vins et vignes vertes

près des clôtures et des pierres.
Comment se peut-il, qu'avec si peu 
de mots, le maître me ressuscite notre île ?

L'audace salie

à mes amis Pons, Ponç et Joan,
veilleurs infatigables.

On me croit audacieux, je ne le suis pas.
Je porte en moi, depuis l'adolescence,
un mot à consonance d'oiseau, «audax».

L'audacieux, cynique et triomphant,
à la fois répugnant et secrètement envié.
Il dort entre les pages de mon Gaffiot,

dont il ne sort que quand me prend la folie
d'en renifler le texte. Alors Cicéron, d'un
bond, me rappelle combien ma langue est pauvre

et bien peu audacieuse. Mais quand j'apprends
que l'un de ces hôtels qui dénaturent mon île,
à Cala Galdana, s'appelle «Artiem Audax»,

alors mon sang ne fait qu'un tour et je songe,
nostalgique, au temps où elle s'appelait Nura,
du feu sacré de ses Phéniciens navigateurs.



Matinée nocturnale

Le jour tarde à se lever,
derrière la baie écarquillée.
Le verre est froid et les

rares passants marchent vite,
cois. Je n'entends pas leurs
pas, pas plus que je ne les

attends. Le sol serait-il plus
cher que le soleil, comme me
le glisse un poète découvert 

tard en un quatrain qui serait
d'octosyllabes en marelle, n'était
le premier, tronqué de deux pieds ?

«[Belle] Matinée nocturnale» ?
Je pensais à cette enseignante
hallucinée qui faisait compléter

à ses étudiants, de Virgile, les vers
inachevés. Mais l'amertume n'est pas
mon fort et je cherche le soleil en

multipliant de humbles occupations :
plats à rincer, voiture à nettoyer
et un meuble de ver(re)s à monter.




mardi 23 octobre 2018

Sage folie (bis)

Tes cuisses disjointes,
je m'approche et te hume,
l'éventail est jonque.

Sage folie

Sage folie, douce folie.
Mes mains, patientes et
attentionnées, massent

ton mollet droit que le jour
avait froissé. Nulle parole.
Courbé vers toi, je masse

le muscle, comme qui pétrit
longuement le pain avant de
l'enfourner. Distance proche.

Union des peaux. L'huile de
massage emplit les sillons
de mes doigts et s'imprime

sur ta peau si fine. Soudain,
mes mains m'abandonnent et,
se détachant du poignet grêle,

elles se mettent à danser comme
oscillent en cadence les ailes
d'un papillon amoureux. Reflets

moirés. Brillant du mat. Le silence
s'émaille de mille sons et les cloches
tintent, sonnailles et bourdons.

On bat la campagne et le peuple accourt.
Tu ne sens plus ton mollet et m'invites
à ton côté, folie sage, folie douce.

lundi 22 octobre 2018

Faïence

Des assiettes si creuses que la main,
en quête de passé, s'y égare et tarde 
à revenir. Faïence vernissée

qui accroche un peu la pulpe des doigts. 
Motifs de couleurs, sur qui le temps n'a 
pas de prise. Terre cuite et froide, 

nostalgique du passé et de la lointaine 
Tunisie. Je ferme les yeux et crois déjà 
deviner les senteurs du bouillon épicé, 

le grain sous la langue et le mouton qui
m'emplit la bouche des vies que je n'ai
pas vécues et qui m'obsèdent à présent.

Le secret

De Polichinelle, je refuse
le faste et les froufrous,

le secret que je veux est
en creux ombreux. De l'oreille

que l'on mordille à la commissure
que l'on clôt de la langue effilée.

Le secret est chaleur au creux de la
poitrine, en bouffées délicieuses.

Il n'a pas d'âge mais gagne à vieillir.
On le croît disparu alors qu'il couve

sous la braise. Il a sa langue et toutes
ses inflexions. Ravissement des yeux qui

clignent dans l'absence. Malgré elle, grâce
à elle. Un mot suffit, anodin, et le cou bat

un peu plus vite, à l'unisson de qui semble

si loin. Secret sucré, secret salé, secret 
iodé. La mer dans tes yeux qui se mouillent.

samedi 20 octobre 2018

Nostalgie

La nostalgie du suicide...
Je lis Moro et je doute.
De ses vers, je veux l'écoute,
pour vêtir mes vers trop vides.

Inversons donc le passé.
Courons à rebours, osons.
La routine est un poison
que j'aspire à effacer.

Le train file vers l'orient
et néglige l'occident.
Lire, lire avant d'écrire,
puis brûler toute la cire.

Et en sept tout petits pieds,
rimés, me mirer, m'épier
avant que de me plonger
dans l'onde sans y songer.

vendredi 19 octobre 2018

Un crocus

Les lamelles de bois craquent sous les pas,
comme un vieux parquet japonais dans le vent.

Je m'arrête et les suspends. Au beau milieu,
ingravide, s'est posé un papillon mauve au cœur

d’amarante et d'abricot. Je me penche, ses ailes
demeurent impavides, à peine froncées par la brise

marine. Nul ver soyeux ne donna cette corolle, 
elle jaillit un soir d'octobre d'une graine perdue 

au beau milieu du large mikado. On dit que, rôti,
son pistil embaume et, perdant sa fureur, citronne

son envie jusqu'à en jaunir les grains bombés du riz
rond. C'est à voir. Ce que je ne ferai. Je suis passé.


S'évaporer

Ne me parle pas de sublimation,
la mort viendra en son temps
avec son décorum et son silence.

Parle-moi plutôt d'évaporation.
L'automne est chaud qui bout de
part et d'autre de la vitre de

l'autorail. Brisons-en la factice
frontière et mêlons nos vapeurs
légères. Parfum mêlé de nos souffles

et de nos corps qui s'aiment et battent.
S'évaporer en conscience, n'est-ce pas
des oiseaux retrouver le vol ancien ?

mardi 16 octobre 2018

Phare

Rayé de blanc et de noir,
on le trouve aux confins 
d'un paysage lunaire,

là où le gris le cède à
la couleur écumante.
Une porte de bois en ferme

l'austère entrée et ses fenêtres
sont aveugles. On dit qu'il fut
construit pour décourager l'âpreté

des naufrageurs qui allumaient
des feux pour tromper les marins
et leur faire rapine. Il n'en a cure.

Son faisceau, désormais sans gardien,
à la bouffarde culottée, tourne sans
le moindre scrupule et, au bas,

non loin, entre gris et couleur, tes
cheveux bouclent au vent, cap au sud-
est où vécurent tes ancêtres, sans phare.


Silence des gradins

Du bois clair et des courbes,
des marches larges et douces.
Nulle trace de pas ni de main.

L'amphithéâtre ignore la nuit,
les étoiles et le vent froid.
Le ciel pèse comme une soucoupe

stagnante, grise, cuirassée. Nul
bruit ne filtrera qui pourrait
parasiter la voix de l'oratrice.

Sur la scène de ce curieux théâtre,
un écran, lui aussi muet. Le temps
ne semble pas avoir de prise...

Et pourtant. Au dehors, ce sont les
ultimes préparatifs. Chrysalide d'un
jour, une société mue et son discours

se façonne sur l'écran blanc des nuits
de silence et de veille. Nul artifice.
Un souffle, une démarche : la vie...


lundi 15 octobre 2018

Demana'm / Demande-moi

Demana'm qualque cosa,
no pas qualsevol. Una engruna
de delit, un espurna de desig.

Una coseta que ni tan sols sabries
definir. Mou ses teus llavis, no parlis.
Endivinaré el sentit delejat pel teu alè,

estimada fada, funàmbula de ses meves nits
sense son, devora sa costa blava on naveguen
barques petites i pesquen es nostres infants.

***

Demande-moi quelque chose,
mais pas n'importe quoi. Une miette
de délice, une étincelle de désir.

Une petite chose que tu ne saurais même pas 
définir. Remue tes lèvres, ne parle pas.
Je devinerai à ton souffle le sens pieusement désiré,

chère fée, funambule de mes nuits
sans sommeil, le long de la côte bleue où voguent
de petites barques et où pêchent nos enfants.

Langueur de l'onde

Clapotis de l'entre-deux, entre deux mondes,
entre deux saisons. Orient, occident ; levant,
couchant. Tu te couches et tes chevilles

baignent et se dévoilent, tu fermes les yeux et,
peu à peu, le ressac te berce et t'endort.
Douceur de l'onde. Langueur. Comme les mains

de l'amant qui te délassent quand la nuit se fait,
longtemps après le soir, et que le dais de bois
sombre fait de toi une reine pour quelques heures.

Clapotis de l'entre-deux, entre deux mondes,
entre cœur et raison. Passion, penchant : le vent,
ta bouche. Tu te lèves et l'eau frissonne.

Ara t'escric / Je t'écris maintenant

Ara t'escric, que no em pots llegir ni escoltar.
La nit és freda i t'has embolicat en la funda
blanca. Estàs dormint i somiant, potser, suposo.

De mi, ja no saps res. T'hauré d'inventar un rostre
viu i una llengua nova, descoberta a la terrassa d'un
port petit quan el batlle t'anà a saludar.

Inflexions salines, pedretes pel camí. Iode per tot
arreu. Si sabessis quant m'agrada escriure't de bon
matí quan encara dorms i m'has perdut la cara.

***

Je t'écris maintenant, car tu ne peux me lire ni m'écouter.

La nuit est froide et tu t'es enroulée dans la couette
blanche. Tu dors et tu rêves, peut-être, supposé-je.

De moi, tu ne sais plus rien. Je devrai t'inventer un visage

vif et une langue neuve, découverte à la terrasse d'un
petit port quand le maire vint te saluer.

Inflexions salines, petits cailloux sur le chemin. De l'iode

par tout. Si tu savais comme j'aime t'écrire tôt le matin
quand tu dors encore et as perdu mon visage.

Tes doigts avaient glissé

Tes doigts avaient glissé, dans la nuit,
t'ouvrant à la mer en pêche hauturière.

Le rêve allant, tu traçais des chemins que
des mains, dans ton dos, avaient ouverts 

naguère. Le souffle retenu, la houle t'avait
surprise et le chalutier donnait de la gîte.

Les feux suspendus au-dessus de la cale vacillaient
et tu craignais la nuit noire, d'iode et de froideur.

Le plaisir te surprit comme viennent les Antilles.
Tu te rendormis enfin, les feux devenus des guirlandes.

Tu ne m'en dis rien mais ton sourire d'yeux plus que
de lèvres m'en apprit tant que je le couchai sur papier.

De la langue seconde à la langue tierce

à la mémoire de C.M., à G.H, aussi.

Tu le découvres, une photo au bord de l'eau.
Chaleur du sépia qui fait entrer le lieu dans
la fiction. De lui, tu ne sais rien. Une amie

t'a prêté des liasses de poèmes en une poignée
de zéros et de uns. En français, tous ou presque.
Langue seconde pour lui et qui te colle à la peau

par son élégance et par sa plastique. Et il te vient
l'idée et l'envie de la langue tierce, cette langue
seconde pour toi. Le traduire, le transporter d'un

rivage vers une île. Les mots grincent et résistent.
On dirait de vieux bahuts. Parfois les portes s'ouvrent
brusquement et ça sent les épices, la poix et la liqueur.

D'autres fois, les charnières t'entrent dans les mains,
tes jointures souffrent et s'imbibent de lymphe.
Qu'importe. Tu y parviendras. Un peu. Avant de cheminer.

samedi 13 octobre 2018

Ton front

Ton front sur la vitre :
tant de pensées qui m'échappent.
Délicieusement.

vendredi 12 octobre 2018

Comme un bateau de papier

Le souffle s'en est allé, sang glacé.
De lui ne restent que trois photos,
et un sourire forcé.

Le siècle s'est coupé en deux pour lui
faire répit. Et plus sûrs que papier plié
sur l'onde, ses mots à moi sont parvenus.

Sensualité inouïe du geste retenu après
l'étreinte. Une langue autre, adoptée
comme une peau seconde pour mieux glisser

dans l'eau, en brassées voluptueuses. 
Suffit-il de les proférer pour faire
corps et cœur avec ce passant des âmes ?

Au terme de la course

à Lionel, phoète.

Au terme de la course, est le café
au soleil, la halte nécessaire, le bock
glacé dans le cliquetis des dominos.

Et à l'intérieur, le client harassé
d'attendre et qui part au moment même
où, par une autre porte, les amis entrent,

porteurs des dernières nouvelles du quartier.
Nulle télévision ; le fil pend inerte de la radio,
oubliée dans un coin. Les verres à pied sont petits

et clairs. Le rubis du rosé lutte entre leurs parois
pour sortir au plus vite. Les habitués sont plus rapides
et déjà s'essuient les lèvres après avoir claqué vivement

de la langue. Cinq heures approchent, l'heure où, non loin
sécheront les lettres de sang sur le papier rayé au crayon,
les enfants sortent de l'école et la course, soudain, reprend.


Sur un vers de César Moro

À peine la rumeur de la mer s'est-elle tue
que déjà crépitent les télex dans la salle basse.

Ballets de visières en carton cachant les épaisses
lunettes. L'encre est grasse et l'on déficelle les plombs.

Le papier, assoiffé, ne cesse de se dévider, inconscient.
Au terme de sa course est le massicot guillotin et la chute

d'un alpiniste au fond d'une crevasse est brusquement rejetée
à la page suivante. Les heures tournent. Noircissent les mains

et les visières. Dûment coupées, assemblées, pliées, les feuilles
se reficellent en feuillard. Ils vont dormir. Épuisé, je me lève.

La mer n'y pouvait rien

La mer n'y pouvait rien.
Elle nous tournait déjà le dos.
Nous avions roulé sur le sable

et nos corps se délassaient du
plaisir soudain. Alors tes doigts
se prirent au filet des algues

brunes qui séchaient. Tu te sentis
emprisonnée ; d'une caresse rapide,
je te libérai et nous roulâmes.

Encore. Le soleil avait disparu
derrière les dunes et l'ombre
s'endeuillait. La faim nous prit.

Nous étions seuls au monde, les 
vendeurs ambulants avaient déserté 
la grève ; nous nous mangeâmes de

baisers. Le soir avait goût de sang
et de salive. Nous nous endormîmes.
Au matin, la mer s'en était allée.

Trousse

Palimpseste beige
et dessins d'enfants au feutre.
Le père sourit.

Je pense ton visage

Je n'y pense pas, je le pense,
je le façonne dans l'absence.
Le bout des doigts dans la glaise.

Tiédeur des premiers baisers, long
tremblement de désir tout contre
la fontaine, sur l'esplanade,

soleil volé. L'absence est morose
et la langue est si pauvre. Alors,
je choisis de te penser. Puis de

te parler. Non pas de converser 
avec toi, mais de faire de ton corps
une langue neuve et belle où chaque

inflexion a le tremblement de ta peau
quand le matin tarde et que la froideur
soudaine du lit te conduit, enchiffonnée,

à remonter un peu le drap, aussi blanc
que la nappe qui unit les convives d'une
improbable noce. Te penser, te parler,

t'étreindre alors que tu es encore si loin.
Le beau programme me suffit. Déjà l'express
chauffe et vers ta pensée doucement me conduit.

Moro

D'un corps supplicié, abandonné
au fond d'un coffre, tu remplaces
le prénom par celui d'un empereur.

Délices de la découverte d'une plume
neuve, trempée dans l'huile de lin.
Étincelle première. Inquiétude,

aussi. La vie précocement ôtée, trois
ans avant ta naissance et l'œuvre
inlassable de l'ami qui traque bouts

et manuscrits en un hommage sans fin.
Entre deux langues, le gondolier perce
la vase de sa longue perche et la barque

avance, chargée de mots et de couleurs.
Un poète est né à tes yeux fatigués et
sa lecture déjà t'est nécessaire.

Écritures

à José Luís Guerín

L'homme parle au loin, devant un écran gris.
Sa voix, chaude, trébuche parfois sur un mot
saugrenu dans sa langue seconde.

La salle, attentive, n'est plus qu'un cliquetis
qui tranche avec les nuques patiemment courbées.
Sur ma droite, une main gauche court toute en 

rondeur sur un mince carnet. Vagues bleues, de 
ligne en ligne, pareille à cette mer qui nourrit
chichement le quartier chinois. Des impressions

notées, je ne saurai rien. Tout juste apprendrai-je
dans le pétillement d'un regard que le réel peut être 
beaucoup plus généreux chez un orateur qui fait son cinéma.

mercredi 10 octobre 2018

Un rectangle de plastique

à une inconnue.

Les ans avaient passé, la photo s'était usée
sous les doigts et tant de regards absents.

D'un geste machinal, il la tirait de son étui
de veau souple pour ouvrir la porte aux étudiants
ses semblables jusqu'au jour où il s'aperçut

qu'elle n'était plus là. Pas fidèle pour deux sous,
il s'en fit refaire une neuve, à la photo récente,
et à la blancheur sans égale. Il l'oublia. Jusqu'à

ce qu'une demoiselle, se réclamant d'une géographe 
de ses amies, le joigne et lui annonce qu'elle avait
retrouvé sa carte et que cette dernière, pour tuer

le temps, voyageait tout son saoul, ce qu'elle avait 
bien peu fait en sept ans de vie commune. Il remercia
le demoiselle et décida de laisser à la carte émérite

bien plus que quelques heures. Délaissant tout autant la 
nouvelle, il posa son sac et se mit à jouer à la marelle.

samedi 6 octobre 2018

De vins i embotits / À propos de vins et de charcuterie

No els veig ni els oloro,
aquest vins i embotits
de l'illa estimada.

Escric als qui els elaboren,
un dissabte al matí, mentre
les caves romanen a les fosques.

Poder de la paraula que espera
ser llegida, en una llengua que
és com un vaixell sobre el mar.

***

Je ne les vois ni ne les sens
ces vins et cette charcuterie
de mon île aimée.

J'écris à ceux qui les élaborent,
un samedi matin, cependant que
les caves demeurent dans le noir.

Pouvoir de la parole qui attend
d'être lue, dans une langue qui
est comme un navire sur la mer.

vendredi 5 octobre 2018

Cansat i despert / Fatigué et éveillé

Estic cansat d'aquest
món de foscor,
de les nits sense tu,

mon amour. Cansat
i despert quan, per fi,
surto a la llum del dia

I ens imagino pels afores
de la ciutat fins al crepuscle,
xerrant de les espines sucoses

del roig pudent de guineu que se'ns
apropa quan els homes deixen
els immobles cecs i se'n tornen

a les cases sordes d'una ruralitat
pobrement dissenyada. Aleshores
deixo de somiar i arribes.

***
Je suis fatigué de ce
monde des ombres,
des nuits sans toi,

mon amour. Fatigué et
éveillé quand, enfin,
je sors dans la lumière du jour

Et je nous imagine à l'extérieur
de la ville jusqu'au crépuscule,
bavardant des épines juteuses

du rouge puant de renard qui de nous
s'approche quand les hommes laissent
les immeubles aveugles et reviennent

dans les maisons sourdes d'une ruralité
pauvrement dessinée. C'est alors
que je cesse de rêver et que tu arrives.

No deixis / N'arrête pas

No deixis de somriure
i mira'm als ulls.

Que em sé de memòria
trucs de mags antics

i sense moure un dit
et faré viatjar lluny,

luny d'aquí i prop de
nosaltres dos. A poc a poc

Tot movent els llavis
i la llengua, t'inventaré

contes de la lluna blanca
i somiarem plegats, vols?

***

N'arrête pas de sourire
et regarde-moi dans les yeux.

Car je connais par cœur
des trucs de vieux magiciens

et sans bouger un doigt,
je te ferai voyager loin,

loin d'ici et près de
nous deux. Peu à peu.

Rien qu'en bougeant lèvres
et langue, je t'inventerai

des contes de la lune blanche
et nous rêverons ensemble. Tu veux ?

T'estimo / Je t'aime

Mel de sang als dits,
frec de llavis adormits,
et miro dormir.

***

Miel de sang sur tes doigts,
frôlement de lèvres endormies,
je te regarde dormir.

Voyages immobiles

Le soir se fait, tout contre la baie froide.
Peu de clients. La table tendue de lin blanc a 
le toucher suave des mains qui l'ont longuement

repassée. Le maître d'hôtel s'affaire mais feint
de nous ignorer. Il débouchera bientôt une bouteille
comme on lève l'ancre pour des contrées encore de nous

inconnues. Deux heures. Nous avons deux heures devant
nous. Le rideau s'ouvre sur le ballet des mets odorants
en faïence. L'ordre est immuable que ponctue le blanc

frappé dont le seau dégoutte la buée en une horloge neuve.
Les corps bougent peu. Les conversations vont bon train
et nous voyageons dans le temps, l'espace et la langue.

Du repas, quelques heures plus tard, il demeurera la douceur
de la pastilla de porc noir -tout un oxymore- et la chaleur de 
conversations qui feront date entre nos trois amants de la vie.




mercredi 3 octobre 2018

Stardust

Entre mes doigts, de la poussière pâle,
froide et granuleuse comme le sable de
Binibèquer à l'équinoxe sous la lune.

Nuque cassée, courbé dans mon blouson 
de toile, je bats la mesure du Stardust
de Coltrane, comme l'avare incrédule 

comptait jadis les talents retrouvés au
fond du garde-manger de l'aïeul délaissé
et je songe à la constance du ressac sur

le rivage et du sang dans mes mains usées
à tant de quêtes, alors que le bonheur est
si proche, sous la voûte étoilée.


Oriens

Inverse les vieilles coutumes
et, du coucher de soleil, délaisse
le charme désuet. Encore gelé d'être

sorti si tôt, tourne-toi vers l'orient
et son or encore liquide. Vois combien
la terre est pauvre et sombre face à

l'astre nappé. Drape-toi dans ses foulards,
imagine leur parfum et rends-toi enfin à 
son culte... avant de te rendre au travail.


Rudérales

Je les aime bien, moi, ces plantes
dont personne ne veut et qui signent,
par leur présence, l'abandon de lieux

autrefois aimés et promis à la démolition.
Bien loin de l'ordre impeccable des fleurs
coupées en bouquet, elles poussent hirsutes,

tendant leur tige vers le frôlement inconscient 
des voyageurs pressés, dans leurs  manteaux 
engoncés. Leur vert se teinte du gris du ciment 

qui, peu à peu, se désagrège et de la terre qu'elles
recherchent, nostalgiques. Je les salue à chaque
fois d'un discret mouvement de tête, reconnaissant

à leur présence banale et singulière à la fois,
qu'il n'est de construction humaine dont le temps,
inclément, ne vienne un jour à bout.



mardi 2 octobre 2018

Amour, âme, amitié

Ah, l'amour !.. À la mort ?
Non... À la vie, avoue-le.

Amitié... Ah, mais tiens...
Amitié pas à moitié.

Ne sois pas ma moitié,
mon âme, mon amie, ma mie

Ni bleus au cœur, ni bleus à l'âme,
mais un corps et un cœur bleuis

par l'espoir et qui coulent tantôt
de Prusse, tantôt des mers du Sud

sur une feuille bistre, préalablement
rayée au crayon gris, mon âmie.

Salvatge / Sauvage

- Ets salvatge o, més aviat, ets 
una salvatgina. Amb tant de desig
que se te tremolen les cames quan

em veus. - N'estàs segur, carinyo?
si sóc com un animalet mans, manset.
Guardo silenci i abaixo els ulls. 

Que no tens ganes de mossegar-me els 
llavis i, tendrament, de barrejar les
nostres sangs? - Ja ho veus, ets

salvatge, ets una salvatgina i no em
refio dels teus aires de gata maula.
- I tu, tan presumptuós, qui ets o,

més aviat, què ets? - Sóc com l'oli roent
que fascina la cuinera. Inspiro terror
i desig. Em vols besar? - Vaja... Què guai!

oi?

***

- Tu es sauvage ou, plus exactement, tu es
une bête sauvage. Avec tant de désir
que tes jambes tremblent quand

tu me vois. - En es-tu sûr, mon chéri ?
je suis plutôt un petit animal doux, tout doux.
Je me tais et je baisse les yeux.

Au fait, n'as-tu pas envie de me mordre les
lèvres et, tendrement, de mêler nos
sangs. - Tu vois bien, tu es 

sauvage, tu es une bête sauvage et je me
fie pas à tes airs de sainte Nitouche.
- Et toi, si vaniteux, qui es-tu ou,

plutôt, qu'es-tu ? - Je suis comme l'huile bouillante
qui fascine la cuisinière. J'inspire de la terreur
et du désir. Veux-tu m'embrasser ? - Mince... Super.

Pourquoi pas ?

lundi 1 octobre 2018

U d'octubre / 1er octobre

No hi era però guard as cor
es record que m'en confiaren
es amics de parla catalana.

Dolguts des d'aleshores però
tan somrients devora ses vies.
Una actriu amiga llegia versos,

a sa premsa d'una illa estimada,
tres amics escriptors mogueren
amb orgull el tema de sa llengua

comuna. Unanimisme. Per fi veia,
de veritat, es món imaginat per
Verhaeren i Jules Romains.

U d'octubre del 17, u d'octubre
del 18. Us escric en català i,
amb mi, sa llengua i es poble

no moriran.

***

Je n'y étais pas mais je garde au cœur
le souvenir que m'en confièrent
mes amis d'expression catalane.

Blessés depuis lors mais
si souriants le long des voies.
Une actrice amie lisait des vers,

dans la presse d'une île aimée,
trois amis écrivains remuèrent
avec orgueil la question de la langue

commune. Unanimisme. Enfin je voyais,
en vrai, le monde imaginé par
Verhaeren et Jules Romains.

Premier octobre 2017, premier octobre
2018. Je vous écris en catalan et,
avec moi, la langue et le peuple

ne mourront pas.

Rituel

à mes quatre grands

Je ne la connaissais pas, cette bière
belge au doux nom de ritournelle.

Puis mes grands enfants m'y ont initié
et, souvent, j'en garde au frais pour eux.

Plus souvent encore, par procuration,
je les imagine attablés, à Paris ou à

Montpellier, la partageant dans de grands
claquements de langues. Tout un rituel que

cette Rituel. Dans notre monde sans Dieu
ni transcendance, je recherche de petits

rituels, pour d'autres sans importance, 
et je m'en fais écharpe pour affronter

l'hiver. Un coucher de soleil, une tortilla
au four, nos pas le long des voies, quand

la pluie bat fort, courbant nos épaules et
voilant nos yeux en quête de rituels.


dimanche 30 septembre 2018

D'un coucher de soleil

La nuit est noire et le froid s'engouffre
dès qu'on s'y penche. Pourtant, il y a deux
heures à peine, le soleil écrasait sa pulpe

juteuse sur l'horizon interdit. Et alentour,
c'était un étourdissant ballet de nuances,
du jaune moutarde au rose Champagne.

Plusieurs fois, je fis halte sur le bas-côté 
de la chaussée pour le saisir dans ma rétine
et t'en faire récit quand je rentrerais chez moi.

Mon cœur battait fort de cette latence, silencieuse
cadence des cœurs amoureux et des âmes folichonnes.
La nuit, sombre et jalouse, m'y invite. Et voilà.

samedi 29 septembre 2018

Mirage

Sur le seuil, de l'or.
L'escargot est passé lent.
Tes yeux me le disent.

vendredi 28 septembre 2018

Secretarium

Tu sais que, comme Cioran, je ne suis
jamais que le secrétaire de mes sensations,

alors tu n'hésites pas une seconde et, comme
on gagne hardiment un lieu retiré, à l'abri

des regards et des rumeurs, tu me confies un secret. 
Pas totalement. Tu m'en traces juste les contours 

et je te jure constance et fidélité. Gardien d'un 
secret dont j'ignore la teneur. Ah le beau secrétariat !