mercredi 24 octobre 2018
Un couple
Je ne les connais pas beaucoup,
et depuis si peu. On les dit
sur la côte atlantique or voici
des photos d'alpages sous mes yeux.
Ils tracent la route, non par égoïsme
ou par coquetterie mais par curiosité
ou pour les copains. Ou les copains des
copains. Ou parce qu'on leur a dit qu'on
souffrait non loin et qu'on avait besoin
d'eux. Des saltimbanques ? Pourquoi pas ?
Le mot leur irait comme un gant et je les
vois sautant de banc en banc comme ils vont
de bar en bar, prêts à servir la cartagène
ou à planter des cornichons dans le pâté
comme des banderilles de lumière dans un
toro de fuego. Un homme et une femme. Une
parole lente, l'autre rapide. Mais un même
sourire qui sait apaiser les douleurs.
Les deux cousines
Délaissant les express, mornes et enfumés, elles aiment
s'appeler à l'occasion, à l'improviste. Il n'est alors
plus de temps ni d'espace ; elles retrouvent les accords
de l'enfance, ses dissonances aussi. Deux heures ne sont
pas de trop. Les dissimulant aux yeux des autres, les mots
assemblés en flux inextinguible ou ciselés par les silences
les dépouillent, chacune aux yeux de l'autre. Ecce mulier.
Seraient-elles tout-à-fait elles, sans ce charmant devis ?
D'un vol
Brutal ou matois,
il désempare
la vieille dame,
de retour du marché
ou le jeune homme
fier du bolide rouge
acheté à tempérament
sur plus de quatre ans.
Mais que penser du vol
d'une dizaine de ruches
découvert au matin, dans
la confiance du réveil ?
Chacune d'elle est un monde
bâti, élevé et animé avec
patience, constance, amour.
De l'art ancien et exigeant
de l'apiculture, je ne sais
rien. Ou si peu. Je ne connais
pas cet apiculteur, ravagé par
la peine et des sentiments mauvais,
mais je sais que l'abeille melliflue,
si menacée dans son habitat, accompagne
l'homme depuis toujours et qu'elle
constitue le mince témoin que se tendent
les générations. Y toucher revient à nous
atteindre tous et chacun. Au plus profond.
Una veu / Une voix
Una veu llunyana i càlida,
en una llengua que mos és
comuna i tan distinta.
Deu minuts de conversa
culta i apassionada amb
es meus estudiants.
Paraules gravades i viscudes
lentament, devora sa finestra.
Bodegues, vins i vinyes verdes
vora tanques i còdols. Com és
possible que amb tan pocs mots
es mestre em revifa s'illa nostra?
***
Une voix lointaine et chaude,
dans une langue qui nous est
commune et si distincte.
Dix minutes de conversation
cultivée et passionnée avec
mes étudiants.
Des mots enregistrés et vécus
lentement, contre la fenêtre.
Caves, vins et vignes vertes
près des clôtures et des pierres.
Comment se peut-il, qu'avec si peu
de mots, le maître me ressuscite notre île ?
L'audace salie
veilleurs infatigables.
On me croit audacieux, je ne le suis pas.
Je porte en moi, depuis l'adolescence,
un mot à consonance d'oiseau, «audax».
L'audacieux, cynique et triomphant,
à la fois répugnant et secrètement envié.
Il dort entre les pages de mon Gaffiot,
dont il ne sort que quand me prend la folie
d'en renifler le texte. Alors Cicéron, d'un
bond, me rappelle combien ma langue est pauvre
et bien peu audacieuse. Mais quand j'apprends
que l'un de ces hôtels qui dénaturent mon île,
à Cala Galdana, s'appelle «Artiem Audax»,
alors mon sang ne fait qu'un tour et je songe,
nostalgique, au temps où elle s'appelait Nura,
du feu sacré de ses Phéniciens navigateurs.
Matinée nocturnale
derrière la baie écarquillée.
Le verre est froid et les
rares passants marchent vite,
cois. Je n'entends pas leurs
pas, pas plus que je ne les
attends. Le sol serait-il plus
cher que le soleil, comme me
le glisse un poète découvert
tard en un quatrain qui serait
d'octosyllabes en marelle, n'était
le premier, tronqué de deux pieds ?
«[Belle] Matinée nocturnale» ?
Je pensais à cette enseignante
hallucinée qui faisait compléter
à ses étudiants, de Virgile, les vers
inachevés. Mais l'amertume n'est pas
mon fort et je cherche le soleil en
multipliant de humbles occupations :
plats à rincer, voiture à nettoyer
et un meuble de ver(re)s à monter.
mardi 23 octobre 2018
Sage folie
Mes mains, patientes et
attentionnées, massent
ton mollet droit que le jour
avait froissé. Nulle parole.
Courbé vers toi, je masse
le muscle, comme qui pétrit
longuement le pain avant de
l'enfourner. Distance proche.
Union des peaux. L'huile de
massage emplit les sillons
de mes doigts et s'imprime
sur ta peau si fine. Soudain,
mes mains m'abandonnent et,
se détachant du poignet grêle,
elles se mettent à danser comme
oscillent en cadence les ailes
d'un papillon amoureux. Reflets
moirés. Brillant du mat. Le silence
s'émaille de mille sons et les cloches
tintent, sonnailles et bourdons.
On bat la campagne et le peuple accourt.
Tu ne sens plus ton mollet et m'invites
à ton côté, folie sage, folie douce.
lundi 22 octobre 2018
Faïence
en quête de passé, s'y égare et tarde
à revenir. Faïence vernissée
qui accroche un peu la pulpe des doigts.
Motifs de couleurs, sur qui le temps n'a
pas de prise. Terre cuite et froide,
nostalgique du passé et de la lointaine
Tunisie. Je ferme les yeux et crois déjà
deviner les senteurs du bouillon épicé,
le grain sous la langue et le mouton qui
m'emplit la bouche des vies que je n'ai
pas vécues et qui m'obsèdent à présent.
Le secret
le faste et les froufrous,
le secret que je veux est
en creux ombreux. De l'oreille
que l'on mordille à la commissure
que l'on clôt de la langue effilée.
Le secret est chaleur au creux de la
poitrine, en bouffées délicieuses.
Il n'a pas d'âge mais gagne à vieillir.
On le croît disparu alors qu'il couve
sous la braise. Il a sa langue et toutes
ses inflexions. Ravissement des yeux qui
clignent dans l'absence. Malgré elle, grâce
à elle. Un mot suffit, anodin, et le cou bat
un peu plus vite, à l'unisson de qui semble
si loin. Secret sucré, secret salé, secret
iodé. La mer dans tes yeux qui se mouillent.
samedi 20 octobre 2018
Nostalgie
La nostalgie du suicide...
Je lis Moro et je doute.
De ses vers, je veux l'écoute,
pour vêtir mes vers trop vides.
Inversons donc le passé.
Courons à rebours, osons.
La routine est un poison
que j'aspire à effacer.
Le train file vers l'orient
et néglige l'occident.
Lire, lire avant d'écrire,
puis brûler toute la cire.
Et en sept tout petits pieds,
rimés, me mirer, m'épier
avant que de me plonger
dans l'onde sans y songer.
vendredi 19 octobre 2018
Un crocus
comme un vieux parquet japonais dans le vent.
Je m'arrête et les suspends. Au beau milieu,
ingravide, s'est posé un papillon mauve au cœur
d’amarante et d'abricot. Je me penche, ses ailes
demeurent impavides, à peine froncées par la brise
marine. Nul ver soyeux ne donna cette corolle,
elle jaillit un soir d'octobre d'une graine perdue
au beau milieu du large mikado. On dit que, rôti,
son pistil embaume et, perdant sa fureur, citronne
son envie jusqu'à en jaunir les grains bombés du riz
rond. C'est à voir. Ce que je ne ferai. Je suis passé.
S'évaporer
la mort viendra en son temps
avec son décorum et son silence.
Parle-moi plutôt d'évaporation.
L'automne est chaud qui bout de
part et d'autre de la vitre de
l'autorail. Brisons-en la factice
frontière et mêlons nos vapeurs
légères. Parfum mêlé de nos souffles
et de nos corps qui s'aiment et battent.
S'évaporer en conscience, n'est-ce pas
des oiseaux retrouver le vol ancien ?
mardi 16 octobre 2018
Phare
on le trouve aux confins
d'un paysage lunaire,
là où le gris le cède à
la couleur écumante.
Une porte de bois en ferme
l'austère entrée et ses fenêtres
sont aveugles. On dit qu'il fut
construit pour décourager l'âpreté
des naufrageurs qui allumaient
des feux pour tromper les marins
et leur faire rapine. Il n'en a cure.
Son faisceau, désormais sans gardien,
à la bouffarde culottée, tourne sans
le moindre scrupule et, au bas,
non loin, entre gris et couleur, tes
cheveux bouclent au vent, cap au sud-
est où vécurent tes ancêtres, sans phare.
Silence des gradins
des marches larges et douces.
Nulle trace de pas ni de main.
L'amphithéâtre ignore la nuit,
les étoiles et le vent froid.
Le ciel pèse comme une soucoupe
stagnante, grise, cuirassée. Nul
bruit ne filtrera qui pourrait
parasiter la voix de l'oratrice.
Sur la scène de ce curieux théâtre,
un écran, lui aussi muet. Le temps
ne semble pas avoir de prise...
Et pourtant. Au dehors, ce sont les
ultimes préparatifs. Chrysalide d'un
jour, une société mue et son discours
se façonne sur l'écran blanc des nuits
de silence et de veille. Nul artifice.
Un souffle, une démarche : la vie...
lundi 15 octobre 2018
Demana'm / Demande-moi
no pas qualsevol. Una engruna
de delit, un espurna de desig.
Una coseta que ni tan sols sabries
definir. Mou ses teus llavis, no parlis.
Endivinaré el sentit delejat pel teu alè,
estimada fada, funàmbula de ses meves nits
sense son, devora sa costa blava on naveguen
barques petites i pesquen es nostres infants.
***
Demande-moi quelque chose,
mais pas n'importe quoi. Une miette
de délice, une étincelle de désir.
Une petite chose que tu ne saurais même pas
définir. Remue tes lèvres, ne parle pas.
Je devinerai à ton souffle le sens pieusement désiré,
chère fée, funambule de mes nuits
sans sommeil, le long de la côte bleue où voguent
de petites barques et où pêchent nos enfants.
Langueur de l'onde
entre deux saisons. Orient, occident ; levant,
couchant. Tu te couches et tes chevilles
baignent et se dévoilent, tu fermes les yeux et,
peu à peu, le ressac te berce et t'endort.
Douceur de l'onde. Langueur. Comme les mains
de l'amant qui te délassent quand la nuit se fait,
longtemps après le soir, et que le dais de bois
sombre fait de toi une reine pour quelques heures.
Clapotis de l'entre-deux, entre deux mondes,
entre cœur et raison. Passion, penchant : le vent,
ta bouche. Tu te lèves et l'eau frissonne.
Ara t'escric / Je t'écris maintenant
La nit és freda i t'has embolicat en la funda
blanca. Estàs dormint i somiant, potser, suposo.
De mi, ja no saps res. T'hauré d'inventar un rostre
viu i una llengua nova, descoberta a la terrassa d'un
port petit quan el batlle t'anà a saludar.
Inflexions salines, pedretes pel camí. Iode per tot
arreu. Si sabessis quant m'agrada escriure't de bon
matí quan encara dorms i m'has perdut la cara.
***
Je t'écris maintenant, car tu ne peux me lire ni m'écouter.
La nuit est froide et tu t'es enroulée dans la couette
blanche. Tu dors et tu rêves, peut-être, supposé-je.
De moi, tu ne sais plus rien. Je devrai t'inventer un visage
vif et une langue neuve, découverte à la terrasse d'un
petit port quand le maire vint te saluer.
Inflexions salines, petits cailloux sur le chemin. De l'iode
par tout. Si tu savais comme j'aime t'écrire tôt le matin
quand tu dors encore et as perdu mon visage.
Tes doigts avaient glissé
t'ouvrant à la mer en pêche hauturière.
Le rêve allant, tu traçais des chemins que
des mains, dans ton dos, avaient ouverts
naguère. Le souffle retenu, la houle t'avait
surprise et le chalutier donnait de la gîte.
Les feux suspendus au-dessus de la cale vacillaient
et tu craignais la nuit noire, d'iode et de froideur.
Le plaisir te surprit comme viennent les Antilles.
Tu te rendormis enfin, les feux devenus des guirlandes.
Tu ne m'en dis rien mais ton sourire d'yeux plus que
de lèvres m'en apprit tant que je le couchai sur papier.
De la langue seconde à la langue tierce
Tu le découvres, une photo au bord de l'eau.
Chaleur du sépia qui fait entrer le lieu dans
la fiction. De lui, tu ne sais rien. Une amie
t'a prêté des liasses de poèmes en une poignée
de zéros et de uns. En français, tous ou presque.
Langue seconde pour lui et qui te colle à la peau
par son élégance et par sa plastique. Et il te vient
l'idée et l'envie de la langue tierce, cette langue
seconde pour toi. Le traduire, le transporter d'un
rivage vers une île. Les mots grincent et résistent.
On dirait de vieux bahuts. Parfois les portes s'ouvrent
brusquement et ça sent les épices, la poix et la liqueur.
D'autres fois, les charnières t'entrent dans les mains,
tes jointures souffrent et s'imbibent de lymphe.
Qu'importe. Tu y parviendras. Un peu. Avant de cheminer.
samedi 13 octobre 2018
vendredi 12 octobre 2018
Comme un bateau de papier
De lui ne restent que trois photos,
et un sourire forcé.
Le siècle s'est coupé en deux pour lui
faire répit. Et plus sûrs que papier plié
sur l'onde, ses mots à moi sont parvenus.
Sensualité inouïe du geste retenu après
l'étreinte. Une langue autre, adoptée
comme une peau seconde pour mieux glisser
dans l'eau, en brassées voluptueuses.
Suffit-il de les proférer pour faire
corps et cœur avec ce passant des âmes ?
Au terme de la course
Au terme de la course, est le café
au soleil, la halte nécessaire, le bock
glacé dans le cliquetis des dominos.
Et à l'intérieur, le client harassé
d'attendre et qui part au moment même
où, par une autre porte, les amis entrent,
porteurs des dernières nouvelles du quartier.
Nulle télévision ; le fil pend inerte de la radio,
oubliée dans un coin. Les verres à pied sont petits
et clairs. Le rubis du rosé lutte entre leurs parois
pour sortir au plus vite. Les habitués sont plus rapides
et déjà s'essuient les lèvres après avoir claqué vivement
de la langue. Cinq heures approchent, l'heure où, non loin
sécheront les lettres de sang sur le papier rayé au crayon,
les enfants sortent de l'école et la course, soudain, reprend.
Sur un vers de César Moro
que déjà crépitent les télex dans la salle basse.
Ballets de visières en carton cachant les épaisses
lunettes. L'encre est grasse et l'on déficelle les plombs.
Le papier, assoiffé, ne cesse de se dévider, inconscient.
Au terme de sa course est le massicot guillotin et la chute
d'un alpiniste au fond d'une crevasse est brusquement rejetée
à la page suivante. Les heures tournent. Noircissent les mains
et les visières. Dûment coupées, assemblées, pliées, les feuilles
se reficellent en feuillard. Ils vont dormir. Épuisé, je me lève.
La mer n'y pouvait rien
Elle nous tournait déjà le dos.
Nous avions roulé sur le sable
et nos corps se délassaient du
plaisir soudain. Alors tes doigts
se prirent au filet des algues
brunes qui séchaient. Tu te sentis
emprisonnée ; d'une caresse rapide,
je te libérai et nous roulâmes.
Encore. Le soleil avait disparu
derrière les dunes et l'ombre
s'endeuillait. La faim nous prit.
Nous étions seuls au monde, les
vendeurs ambulants avaient déserté
la grève ; nous nous mangeâmes de
baisers. Le soir avait goût de sang
et de salive. Nous nous endormîmes.
Au matin, la mer s'en était allée.
Je pense ton visage
je le façonne dans l'absence.
Le bout des doigts dans la glaise.
Tiédeur des premiers baisers, long
tremblement de désir tout contre
la fontaine, sur l'esplanade,
soleil volé. L'absence est morose
et la langue est si pauvre. Alors,
je choisis de te penser. Puis de
te parler. Non pas de converser
avec toi, mais de faire de ton corps
une langue neuve et belle où chaque
inflexion a le tremblement de ta peau
quand le matin tarde et que la froideur
soudaine du lit te conduit, enchiffonnée,
à remonter un peu le drap, aussi blanc
que la nappe qui unit les convives d'une
improbable noce. Te penser, te parler,
t'étreindre alors que tu es encore si loin.
Le beau programme me suffit. Déjà l'express
chauffe et vers ta pensée doucement me conduit.
Moro
au fond d'un coffre, tu remplaces
le prénom par celui d'un empereur.
Délices de la découverte d'une plume
neuve, trempée dans l'huile de lin.
Étincelle première. Inquiétude,
aussi. La vie précocement ôtée, trois
ans avant ta naissance et l'œuvre
inlassable de l'ami qui traque bouts
et manuscrits en un hommage sans fin.
Entre deux langues, le gondolier perce
la vase de sa longue perche et la barque
avance, chargée de mots et de couleurs.
Un poète est né à tes yeux fatigués et
sa lecture déjà t'est nécessaire.
Écritures
L'homme parle au loin, devant un écran gris.
Sa voix, chaude, trébuche parfois sur un mot
saugrenu dans sa langue seconde.
La salle, attentive, n'est plus qu'un cliquetis
qui tranche avec les nuques patiemment courbées.
Sur ma droite, une main gauche court toute en
rondeur sur un mince carnet. Vagues bleues, de
ligne en ligne, pareille à cette mer qui nourrit
chichement le quartier chinois. Des impressions
notées, je ne saurai rien. Tout juste apprendrai-je
dans le pétillement d'un regard que le réel peut être
beaucoup plus généreux chez un orateur qui fait son cinéma.
mercredi 10 octobre 2018
Un rectangle de plastique
Les ans avaient passé, la photo s'était usée
sous les doigts et tant de regards absents.
D'un geste machinal, il la tirait de son étui
de veau souple pour ouvrir la porte aux étudiants
ses semblables jusqu'au jour où il s'aperçut
qu'elle n'était plus là. Pas fidèle pour deux sous,
il s'en fit refaire une neuve, à la photo récente,
et à la blancheur sans égale. Il l'oublia. Jusqu'à
ce qu'une demoiselle, se réclamant d'une géographe
de ses amies, le joigne et lui annonce qu'elle avait
retrouvé sa carte et que cette dernière, pour tuer
le temps, voyageait tout son saoul, ce qu'elle avait
bien peu fait en sept ans de vie commune. Il remercia
le demoiselle et décida de laisser à la carte émérite
bien plus que quelques heures. Délaissant tout autant la
nouvelle, il posa son sac et se mit à jouer à la marelle.
samedi 6 octobre 2018
De vins i embotits / À propos de vins et de charcuterie
aquest vins i embotits
de l'illa estimada.
Escric als qui els elaboren,
un dissabte al matí, mentre
les caves romanen a les fosques.
Poder de la paraula que espera
ser llegida, en una llengua que
és com un vaixell sobre el mar.
***
Je ne les vois ni ne les sens
ces vins et cette charcuterie
de mon île aimée.
J'écris à ceux qui les élaborent,
un samedi matin, cependant que
les caves demeurent dans le noir.
Pouvoir de la parole qui attend
d'être lue, dans une langue qui
est comme un navire sur la mer.
vendredi 5 octobre 2018
Cansat i despert / Fatigué et éveillé
món de foscor,
de les nits sense tu,
i despert quan, per fi,
surto a la llum del dia
de la ciutat fins al crepuscle,
xerrant de les espines sucoses
apropa quan els homes deixen
els immobles cecs i se'n tornen
pobrement dissenyada. Aleshores
deixo de somiar i arribes.
monde des ombres,
des nuits sans toi,
éveillé quand, enfin,
je sors dans la lumière du jour
de la ville jusqu'au crépuscule,
bavardant des épines juteuses
s'approche quand les hommes laissent
les immeubles aveugles et reviennent
pauvrement dessinée. C'est alors
que je cesse de rêver et que tu arrives.
No deixis / N'arrête pas
i mira'm als ulls.
Que em sé de memòria
trucs de mags antics
i sense moure un dit
et faré viatjar lluny,
luny d'aquí i prop de
nosaltres dos. A poc a poc
Tot movent els llavis
i la llengua, t'inventaré
contes de la lluna blanca
i somiarem plegats, vols?
***
N'arrête pas de sourire
et regarde-moi dans les yeux.
Car je connais par cœur
des trucs de vieux magiciens
et sans bouger un doigt,
je te ferai voyager loin,
loin d'ici et près de
nous deux. Peu à peu.
Rien qu'en bougeant lèvres
et langue, je t'inventerai
des contes de la lune blanche
et nous rêverons ensemble. Tu veux ?
T'estimo / Je t'aime
frec de llavis adormits,
et miro dormir.
***
Miel de sang sur tes doigts,
frôlement de lèvres endormies,
je te regarde dormir.
Voyages immobiles
Peu de clients. La table tendue de lin blanc a
le toucher suave des mains qui l'ont longuement
repassée. Le maître d'hôtel s'affaire mais feint
de nous ignorer. Il débouchera bientôt une bouteille
comme on lève l'ancre pour des contrées encore de nous
inconnues. Deux heures. Nous avons deux heures devant
nous. Le rideau s'ouvre sur le ballet des mets odorants
en faïence. L'ordre est immuable que ponctue le blanc
frappé dont le seau dégoutte la buée en une horloge neuve.
Les corps bougent peu. Les conversations vont bon train
et nous voyageons dans le temps, l'espace et la langue.
Du repas, quelques heures plus tard, il demeurera la douceur
de la pastilla de porc noir -tout un oxymore- et la chaleur de
conversations qui feront date entre nos trois amants de la vie.
mercredi 3 octobre 2018
Stardust
froide et granuleuse comme le sable de
Binibèquer à l'équinoxe sous la lune.
Nuque cassée, courbé dans mon blouson
de toile, je bats la mesure du Stardust
de Coltrane, comme l'avare incrédule
comptait jadis les talents retrouvés au
fond du garde-manger de l'aïeul délaissé
et je songe à la constance du ressac sur
le rivage et du sang dans mes mains usées
à tant de quêtes, alors que le bonheur est
si proche, sous la voûte étoilée.
Oriens
et, du coucher de soleil, délaisse
le charme désuet. Encore gelé d'être
sorti si tôt, tourne-toi vers l'orient
et son or encore liquide. Vois combien
la terre est pauvre et sombre face à
l'astre nappé. Drape-toi dans ses foulards,
imagine leur parfum et rends-toi enfin à
son culte... avant de te rendre au travail.
Rudérales
dont personne ne veut et qui signent,
par leur présence, l'abandon de lieux
autrefois aimés et promis à la démolition.
Bien loin de l'ordre impeccable des fleurs
coupées en bouquet, elles poussent hirsutes,
tendant leur tige vers le frôlement inconscient
des voyageurs pressés, dans leurs manteaux
engoncés. Leur vert se teinte du gris du ciment
qui, peu à peu, se désagrège et de la terre qu'elles
recherchent, nostalgiques. Je les salue à chaque
fois d'un discret mouvement de tête, reconnaissant
à leur présence banale et singulière à la fois,
qu'il n'est de construction humaine dont le temps,
inclément, ne vienne un jour à bout.
mardi 2 octobre 2018
Amour, âme, amitié
Non... À la vie, avoue-le.
Amitié... Ah, mais tiens...
Amitié pas à moitié.
Ne sois pas ma moitié,
mon âme, mon amie, ma mie
Ni bleus au cœur, ni bleus à l'âme,
mais un corps et un cœur bleuis
par l'espoir et qui coulent tantôt
de Prusse, tantôt des mers du Sud
sur une feuille bistre, préalablement
rayée au crayon gris, mon âmie.
Salvatge / Sauvage
una salvatgina. Amb tant de desig
que se te tremolen les cames quan
em veus. - N'estàs segur, carinyo?
si sóc com un animalet mans, manset.
Guardo silenci i abaixo els ulls.
Que no tens ganes de mossegar-me els
llavis i, tendrament, de barrejar les
nostres sangs? - Ja ho veus, ets
salvatge, ets una salvatgina i no em
refio dels teus aires de gata maula.
- I tu, tan presumptuós, qui ets o,
més aviat, què ets? - Sóc com l'oli roent
que fascina la cuinera. Inspiro terror
i desig. Em vols besar? - Vaja... Què guai!
oi?
***
- Tu es sauvage ou, plus exactement, tu es
une bête sauvage. Avec tant de désir
que tes jambes tremblent quand
tu me vois. - En es-tu sûr, mon chéri ?
je suis plutôt un petit animal doux, tout doux.
Je me tais et je baisse les yeux.
Au fait, n'as-tu pas envie de me mordre les
lèvres et, tendrement, de mêler nos
sangs. - Tu vois bien, tu es
sauvage, tu es une bête sauvage et je me
fie pas à tes airs de sainte Nitouche.
- Et toi, si vaniteux, qui es-tu ou,
plutôt, qu'es-tu ? - Je suis comme l'huile bouillante
qui fascine la cuisinière. J'inspire de la terreur
et du désir. Veux-tu m'embrasser ? - Mince... Super.
Pourquoi pas ?
lundi 1 octobre 2018
U d'octubre / 1er octobre
No hi era però guard as cor
es record que m'en confiaren
es amics de parla catalana.
Dolguts des d'aleshores però
tan somrients devora ses vies.
Una actriu amiga llegia versos,
a sa premsa d'una illa estimada,
tres amics escriptors mogueren
amb orgull el tema de sa llengua
comuna. Unanimisme. Per fi veia,
de veritat, es món imaginat per
Verhaeren i Jules Romains.
U d'octubre del 17, u d'octubre
del 18. Us escric en català i,
amb mi, sa llengua i es poble
no moriran.
***
Je n'y étais pas mais je garde au cœur
le souvenir que m'en confièrent
mes amis d'expression catalane.
Blessés depuis lors mais
si souriants le long des voies.
Une actrice amie lisait des vers,
dans la presse d'une île aimée,
trois amis écrivains remuèrent
avec orgueil la question de la langue
commune. Unanimisme. Enfin je voyais,
en vrai, le monde imaginé par
Verhaeren et Jules Romains.
Premier octobre 2017, premier octobre
2018. Je vous écris en catalan et,
avec moi, la langue et le peuple
ne mourront pas.
Rituel
Je ne la connaissais pas, cette bière
belge au doux nom de ritournelle.
Puis mes grands enfants m'y ont initié
et, souvent, j'en garde au frais pour eux.
Plus souvent encore, par procuration,
je les imagine attablés, à Paris ou à
Montpellier, la partageant dans de grands
claquements de langues. Tout un rituel que
cette Rituel. Dans notre monde sans Dieu
ni transcendance, je recherche de petits
rituels, pour d'autres sans importance,
et je m'en fais écharpe pour affronter
l'hiver. Un coucher de soleil, une tortilla
au four, nos pas le long des voies, quand
la pluie bat fort, courbant nos épaules et
voilant nos yeux en quête de rituels.
dimanche 30 septembre 2018
D'un coucher de soleil
dès qu'on s'y penche. Pourtant, il y a deux
heures à peine, le soleil écrasait sa pulpe
juteuse sur l'horizon interdit. Et alentour,
c'était un étourdissant ballet de nuances,
du jaune moutarde au rose Champagne.
Plusieurs fois, je fis halte sur le bas-côté
de la chaussée pour le saisir dans ma rétine
et t'en faire récit quand je rentrerais chez moi.
Mon cœur battait fort de cette latence, silencieuse
cadence des cœurs amoureux et des âmes folichonnes.
La nuit, sombre et jalouse, m'y invite. Et voilà.
samedi 29 septembre 2018
vendredi 28 septembre 2018
Secretarium
jamais que le secrétaire de mes sensations,
alors tu n'hésites pas une seconde et, comme
on gagne hardiment un lieu retiré, à l'abri
des regards et des rumeurs, tu me confies un secret.
Pas totalement. Tu m'en traces juste les contours
et je te jure constance et fidélité. Gardien d'un
secret dont j'ignore la teneur. Ah le beau secrétariat !










