dimanche 12 avril 2015
Parler selon Deleuze
J'avais laissé Deleuze au bord du chemin
il y a bien longtemps, sans qu'il ne me manquât.
Une amie m'invite à m'en rapprocher et je pars à
cloche-pied dans son vocabulaire. De la terre au
ciel, ou, à rebours,du dehors au dedans.
Dehors et délire. Dehors et désir. Le dehors, pour
Deleuze, occupe le cerveau sans qu'il n'en puisse
jamais sortir et le délire, forme extrême, convoque
les mondes extérieurs pour mieux les enfermer. Je ne sais
si je délire. Je délire et divague, longeant le crépi
tiède du dimanche pour intérioriser le dehors à ton image.
De souffle et de cuivre
fut ta seule définition avant l'écoute de
dix minutes de vie condensée, un grain de
sable sur la grève de Long Island.
Il était tard -ou tôt- et sa musique fut
bientôt ma seule horloge. Il enregistrait
dans les dernières lueurs de la Gauche
Prolétarienne. Sartre sur un bidon à
Billancourt, si loin dans l'espace, si proche
en humanité. Les ans s'inversent et le gap
rigole. C'est toi qui m'enseignes mes années.
Rien ne restera de mes mots, de Kirk oui.
Animus et anima
de l'aube, il y a ton souffle chaud
que je connais si mal. Ton haleine
qui bat encore du rythme des tambours.
Animus. Le souffle de vie t'anime qui
gonfle mes paupières comme caravelle
en conquête. Je me tais, je cesse de
cliqueter sur le clavier et je sens ton
souffle de vie qui me pénètre. Anima,
ton âme sereine. La connaîtrai-je un jour ?
Cendrillon
et rentre à pas d'heure, te suspends-tu
encore aux aiguilles acérées ?
L'acier fin ploie et la nuit avance vers
le matin. Six heures et demie décide la
gravité. Minuit pile avait imposé la société
qui n'y connaît rien et surtout ne te connaît pas toi,
madone d'Ipanema qui longe le sable froid sous la lune
et court te coucher à l'ombre de la parole amie...
samedi 11 avril 2015
Un nom et une porte
L'amitié a un nom et une porte,
une porte épaisse et sombre,
qui se ferme aux importuns
et s'ouvre aux estimés. Je l'ai
poussée tard dans la nuit et
me suis laissé bercer par
le tic-tac grave et lent
de l'antique horloge rouge.
Une nuit calme, en haut
d'un petit théâtre aux rideaux
tirés. Je n'ai fait qu'y passer,
y laissant ma tiédeur,
avant de regagner la rue
et ses haleurs,. Le sol était
mouillé et déjà tu manquais.
Amie dont je tairai le nom et
la démarche mais qui, de la
marine Sète à la pierreuse
cité me donnas un boisseau
de passes d'acier doux qui,
en m'hébergeant un temps,
me rappelas combien je ne suis
que d'amis et que, rabelaisien
en diable, je ne bâtis que pierres vives
qui sont hommes. Hommes et femmes
des ports et des quartiers, sourires de
zinc, poignées de pages claires,
bruissement de pizzas sur le bois épuisé.
Vous mes amis, autour de celle que je tais,
mon fils le scientifique discutant avec
un autre scientifique, habitué du Masami.
Un guitariste et une voix en écho et ressacs
et tout près l'éditeur, souriant sur papier.
Il y eut, de tous, les plus chéris : le couple neuf
d'une institutrice et d'un médecin des sourires
venus du pays des têtes plates en terres de jouteurs.
Et puis ces moins connus qui du septentrion vinrent
ici bas croiser le mot et boire la sève claire avant que de
partir légers dans la nuit sans appel.
La rose des pauvres
Coquelicot du soir que le vent
fane et replie d'un coup sec.
Klaproos fait la langue qui le salue
dans ton pays tout contre la mer
grise. Des galets dans la bouche,
je m'y essaie avec maladresse
mais jamais ma voix ne saura dépeindre
cette rose des sables que par hasard, un soir
tu me fis découvrir sans jamais m'en dévoiler
la tige gracile ni le sanguin pétale.
jeudi 9 avril 2015
Sain à Sète
Le haut immeuble familial,
le sable froid recouvrant
la nourriture partagée sur
le pouce avec les Vannel,
amis de mes parents qui
y furent mutés, bien avant
que nous ne redescendions
dans le midi. Je t'aime
et je te crains, je redoute
tes émotions populaires et
cherche ta chaleur. Alors
je longe les quais, funambule
de l'eau moirée de pétrole et
me laisse guider vers ceux qui
surent, sans le vouloir, me délier
à ton approche. Stéphane et Sarah.
Rosanna aux fourneaux et Sophie,
au cœur de mes livres à venir.
Les deux portes béantes,
Les pages s'entrouvrent sur les
décennies passées, ça sent le sel.
Viendrez-vous m'y retrouver ?
Un autre toucher
Saison après saison, les vagues
ont effacé nos pas croisés sur le rivage.
Je ne te toucherai pas, toi qui me touches
par ta voix et tes mots rares et ciselés,
je ne toucherai pas, nous avons mieux à faire.
Au hasard d'un café, tout contre l'arête de pin clair,
tu dessines déjà un autre toucher qui caresse l'âme
et dessille les yeux le soir, très tard, dans la tiédeur.
mercredi 8 avril 2015
Le médecin des sourires
ne soigne pas les cœurs
qu'il chérit cependant.
Il soigne les sourires,
sous sa lampe diamant,
rendant belles les dents
qui en secret les animent.
Il a pourtant un cœur
et l'une le sait bien
qui, m'a-t-on dit, dansa
sur un parking désert,
lui offrant un sourire
qu'il n'avait nul besoin
de soigner, mais, simplement,
de s'y réchauffer.
dimanche 5 avril 2015
Los ojos y la sonrisa
repletos de vida velada.
Sonrisa que los subraya,
levemente, sosegadamente,
revelando la infinita
riqueza de la mirada ajena,
amiga, humana y del dulce
convivir de la familia.
Les hommes en blanc
que j'attends au petit matin
du dimanche de Pâques ?
Ni des ogres, ni des voleurs d'enfants,
mon petit garçon m'en a assuré.
Ils remplaceraient, ajouta-t-il,
les antiques cloches que la modernité
a remisées pour porter à l'aube,
sur la pointe des pieds,
des objets en chocolat. Lesquels ?
Mystère, il n'a su me le préciser.
Depuis, j'attends, mon reflex
posé sur les genoux. La batterie est
bonne, je l'ai vérifiée, l'objectif
nettoyé, j'ai juste un peu faim.
Mon enfant dort, bordé, il ne bouge pas,
de crainte, pensé-je, que les hommes en blanc
ne négligent notre jardin.
Encore une heure ou deux et son sourire,
ravageur, fera fondre le plus redoutable
des chocolats... noirs.
samedi 4 avril 2015
Menorca. Des de la gandula / Minorque. Depuis ta chaise-longue
des d'un dia de la mare llunyà. Parlava poc
rere les ulleres fosques. Era fina i elegant,
li endevinava un secret, el secret del silenci.
Es passava hores a la gandula, estalviant les poques
forces que li quedaven. No ho sabia, no tenia deu anys.
Funàmbul entre els cinquanta i els seixanta, la torno
a interrogar: «-Mamie, parle-moi, s'il te plaît...»
Dintre d'un mes, tornaré a s'illa teva, tot just cent anys
després del teu debut com a mestra d'escoletes a l'actual
mercat des claustre de Maó. Sorties amb el pare i ton germà
petit. Feieu dibuixos del paisatge amb carbonet i llapisos
de color. Un dia, te'n vas anar de s'illa i no hi tornaries mai.
Quaranta-quatre anys allunyada de ta terra. Quaranta-quatre anys
de pèrdues i paraules renovades. Rallaves maonès. A poc a poc
et vas posar a parlar el rossellonès saborós del cafè, barrejat
de francès amb un pessic d'occità. Vas deixar de pintar. Mai em vas parlar
del teu petit paradís que coneixeria més tard. Massa tard. Sense tu.
Sense el conco Gumersind que em va guiar les passes per la llengua. Teva.
Seva. Nostra.
***
Ma grand-mère Antoinette m'accompagne en silence
depuis une lointaine fête des mères. Elle parlait peu
derrière ses lunettes fumées. Elle était fine et élégante,
je devinais qu'elle avait un secret, le secret du silence.
Elle passait des heures sur une chaise-longue, économisant le peu
de forces qui lui restaient. Je ne le savais pas, je n'avais pas dix ans.
Funambule entre cinquante et soixante ans, je reviens à la charge
et l'interroge : «-Mamie, parle-moi, s'il te plaît...»
Dans un mois, je reviendrai à ton île, tout juste cent ans
après tes débuts d'institutrice de maternelle dans ce qui est devenu
le marché du Cloître de Mahon. Tu sortais avec ton père et ton frère
cadet. Vous faisiez des dessins du paysage au fusain et avec des crayons
de couleur. Un jour. Tu es partie de l'île pour ne plus jamais y revenir.
Quarante-quatre ans éloignée de ta terre. Quarante-quatre ans
de pertes et de mots renouvelés. Tu parlais mahonnais. Peu à peu
tu t'es mise à parler le roussillonnais savoureux du café, mâtiné
de français avec une pointe d'occitan. Tu as cessé de peindre. Tu ne m'as jamais parlé
de ton petit paradis que je connaîtrais plus tard. Trop tard. Sans toi.
Sans tonton Sindo qui as guidé mes pas dans la langue. La tienne.
La sienne. La nôtre.
vendredi 3 avril 2015
André
qui vous taraude les tympans, mais ici,
nulle perceuse. Le silence bat, comme
le sang à vos tympans. André caresse d'une
main sûre la peau de ses congas comme il le ferait
en vous glissant des confidences à l'oreille. Alors
qu'importe la musique et son terreau, c'est la vie qui
s'insinue et fait danser la mousse ambrée sur le rebord
de la chope glacée. Il faudra le silence et l'obscurité
du cœur de la nuit pour que, en lisière du Moulin à Vent,
j'en prenne conscience. Alors, One shot ? ¡Ojalà no!
Ces deux-là
que le hasard me fit rencontrer.
Serrés autour de la table, ils boivent
le monde épicé d'hypocras. À leurs côtés,
famille et amis. La soirée sera courte car
Inès déjà se lève pour apaiser les fièvres
du matin. Sébastien partira, le nez dans les
étoiles, non sans serrer la main de sa tendre
promise. La nuit les avalera tous deux et sur scène
un guitariste fera chanter Vinicius pour les mieux honorer.
De Jobim au ciel
écaillé, l'homme se courbe
et l'épouse, avec parcimonie.
Il joue à l'économie, pinçant
son blues timidement, presque
en aparté. Un Lucky Peterson
de confessionnal. Il disparaîtra
longtemps, avalé par la nuit, puis,
à son retour, il se dressera au milieu
de la scène, sa casquette à oreillettes
lui mangeant le visage. Je m'inventerai
ses lèvres chuchotant Vinicius. Près,
tout près, André soutiendra le phrasé
de Jobim de ses congas claires. Un instant,
un seul je vis ma garota longer Ipanema.
lundi 23 mars 2015
Derrière le parebrise
le noir comme fulgurance,
deux fils blancs pendent
paisiblement de tes oreilles.
Tu parles, garée sur le trottoir
étroit. Un sourire, un claquement
de portière, tu es déjà loin et
le rétroviseur efface d'un coup
la fulgurance sombre. Longtemps,
je penserai à cette rencontre
impromptue, vive comme le sel et
la tequila d'un shooter.
mercredi 18 mars 2015
Absence
la violence de l'air
glacé dans les poumons,
les yeux clos et les lèvres
cherchant la chaleur de la mère.
Puis vint la marche et l'éloignement.
Des proches, des siens, pour se retrouver
en cherchant l'autre : ami, copine, amante,
sœur. Ce furent des années longues et riches
où toute rencontre nous construisait patiemment.
Aujourd'hui la sérénité s'installe, je vois en
l'absence, les absences, un ferment de vie et je fais
de mes absent(e)s les cartes d'un jeu que je bats avant
d'en tirer une au hasard et de la contacter. Mes ami(e)s
sont mes soleils. Sans l'absence, en aurais-je eu conscience ?
lundi 16 mars 2015
Les amis venus tard
J'ai un faible, et même deux,
pour les amis venus tard, à l'âge
où l'on croit que l'amitié n'est plus
de mise. Émerveillé, intimidé, on s'y
engage à pas de loup, de crainte de ne
commettre l'irréparable. La lenteur est
notre guide. On attend, on s'imbibe,
on boit la langue étrangère, la langue
étrange. On pense aux années perdues
à ne pas les avoir connus et aux années
qui s'ouvrent, fécondes et surprenantes.
«- Ça existe le hasard ?», me demandas-tu
tout de go, un jour que Platon nous invitait
à son banquet. Je ne te répondis pas mais
je songeai incontinent au lien de soie
qui liait ce soir de septembre où tu m'appris
à débiter de la bière aux nuits de Masami où
David m'en servit une plus forte, plus odorante
aussi, celle-là même qui faisait, en d'autres
lieux, le délice des plus grands de mes enfants,
compagnons de judo de Rémi, astre solaire de
ce système neuf et envoûtant.
vendredi 13 mars 2015
(Dé)raison
comme celle de proposer à l'amie
une pincée de sel et l'huile de la vie.
Il suffit de peu parfois pour s'y aventurer
sans craindre la réponse car seule répond
la nuit. Alors, soulagé d'avoir enfin osé,
on part à cloche pied sur la jonque légère,
cueillir des songes l'ombrelle aventurière
et l'on s'avoue hardi que belle est la raison.
Infans : qui ne parle pas.
le cercle, un temps,
me le fit croire.
Filles et garçons,
regardaient fixement,
les mains sur les genoux,
et m'écoutaient jouer avec
une télécommande jaune,
pour mieux les captiver.
Je me tus, le silence s'installa,
doux, chaud, la journée avait été
longue. Pour eux, pour moi.
Allongés, nous nous serions assoupis,
mais ils étaient assis et ma station
debout pesait. C'est alors qu'ils parlèrent.
Peu mais avec justesse. La timidité volait
en éclats, la parole se libérait. Ils avaient
pavoisé la salle de dessins pleurant la liberté,
en parlant franc, ils lui rendirent la vie
qui lui avait été ôtée.
Le manteau noir
rosissant l'asphalte,
et pourtant tu t'en
étais muni, de cette
ombre seconde qui, noire
du froid souvent te protégeait.
Tu remontais Ledru-Rollin
vers un arc sans triomphe au
bistre atrophié. De ta poche
gauche dépassaient deux trois
fleurs sur une robe, elle-même
sur une couverture mate et carrée.
Je n'y étais pas. On me le dit
et je le vis. En format dix sur dix.
Tu t'étais fait flâneuse, en marge
de nos pas et la ville, sous ton
manteau, sagement s'étirait pour
de mes pages absorber la portée.
mercredi 11 mars 2015
Le salon de thé
de marchands de tissu venus
crier leur soudaine richesse,
ce fut un lieu coquet, à la
lumière tendre, plein de senteurs
exquises et de dames à écran,
deux à deux, table à table. Nous
y parlâmes d'amours vécues séparément,
je t'accablai longtemps de paroles
vives et d'interminables récits.
D'un sourire tu faisais mouche
et des dames nous oubliions l'écoute.
Ce fut un lieu coquet et qui maintenant
n'est plus, vitrine fermée à la nuit
de velours.
Confettis
qui plaisaient à Stendhal puis des chutes
de papier emportées dans la pièce que l'on
utilisait pour élever des soyeux les vers
énamourés. On les jetait sur les noces pour
féconder l'esprit et de vin triste parfois
ils s'imbibaient. Et les voici, aujourd'hui,
dans ma main qui te font compagnie.
J'ai rêvé
une amie de pas et de parcours, ombre tiède dans les rues,
mes rues. Je lui montrerais mes anciennes géographies,
par delà Gambetta. La rue au sens désormais inversé
où se tenait la maison profonde, tendre repaire aux huit
pièces et à la porte d'acier peint close sur les autobus
inclinés, nous frôlerions l'ancienne vitrine dont on voit
encore le dessin et où un homme de bien et son épouse des
porcs en gelée taillait la large oreille et la langue pointue,
nous longerions l'aqueduc sec et son ombre maligne, le jeu de
tambourin diaboliquement incliné, nous nous inventerions au
pied du château d'eau le parcours des enfants apprenant de la
circulation le curieux entrelacs et épuisés de gravir l'escalier
et ses marches usées, nous penserions à un baptême d'étudiants où
naquit une éditrice qui savait son Marchais. Puis nous nous perdrions
dans la ville connue, tout près de l'ancienne maison Roblot et de ses
serviteurs de mort et nous nous inventerions la paire inattendue d'un
chanteur emmerdeur et de son fort des halles. Je sais que cette amie
existe, je lui ai même donné un titre qui lui sied à ravir :
flâneuse des deux rives au percolateur enroué.
mardi 10 mars 2015
Geografies del vent / Géographies du vent
Un títol i res més. Un anunci, una espera,
la impressió de caminar amb els ulls tancats
pels passadissos del temps. El temps de l'escriptura
aliena, misteriosa, i de la lectura pròpia, sucosa.
I, en la llunyania, el record de les geografies amades,
apreses dia rere dia als llibres de text o descobertes
a la boca de les estimades. D'aquestes, el vent, tan fort
ahir, s'aturà de sobte i l'amic poeta me'n tornarà l'alè.
***
Un titre, rien de plus. Une annonce, une attente,
l'impression de marcher les yeux clos
dans les couloirs du temps. Le temps de l'écriture
autre, mystérieuse, et celui de la lecture propre, juteuse.
Et, dans le lointain, le souvenir des géographies aimées,
apprises jour après jour dans les livres de classe ou découvertes
sur les lèvres des amantes. De ces dernières, le vent, si fort
hier, s'est arrêté soudain et l'ami poète m'en restituera le souffle.
Des mains sur le formica
et mon esprit s'envole. Planches
de teck ou d’okoumé. Le brun varie
du clair au sombre et la vague ne suit.
Mais la soirée avance et tes mains,
un instant ouvertes, se replient et
se glissent contre ton fourreau noir.
L'éponge froide sur le formica vide
peinera à en effacer la trace tranquille
et tes mots chaleureux et distants sauront
les reformer avant que la nuit, un brin
jalouse, ne m'engloutisse dans son sein.
lundi 9 mars 2015
Le Masami
s'y retrouver. Merci Sophie,
merci Rémi, de me l'avoir confié,
merci David de m'y avoir accueilli.
Masami n'est pas là qui l'intitule
en secret. La musique s'écoule, mi-latina,
mi jazzy, aguicheuse comme un demi renflé
de Chouffe frappé. Deux sandwiches, une mitraille
de pommes de terre. Les dames sont belles qui devisent.
Tout contre la porte, leur table havane se fait as de carreau,
les mains caressent le formica froid, la mousse colle au verre
blanc, j'écris, elles ne me voient pas, je ne les connais pas
mais qu'importe, elles sont la bouffée tiède d'un lundi sur la terre,
au Masami, ce petit bar en courbe qui dit l'essentiel sans jamais s'en vanter.
Michel
serrées dans un plastique translucide.
Il est sur le départ mais ne partira pas,
deux dames souriantes l'ont arrêté. Je le vois
de trois-quart profil. Ses cheveux silver sont tirés
en arrière. De quoi parle-t-il ?, je ne le saurai jamais.
Derrière son comptoir, David l'invective : quel dragueur !
Il n'entend pas. Il joue son histoire, yeux écarquillés.
Mais déjà l'heure tourne. ¡Hasta mañana! Il est parti.
La musique baisse, les dames prendront un sandwich,
la nuit a avalé Michel. Un Michel qui n'était pas moi.
Des confettis sur sa tête
de couleurs. Le bonhomme brûlé, la ville
s'assoupit et espère. Le printemps, la Saint-Jean.
Une frange noire n'attend pas qui glane les savoirs,
funambule entre deux rives. Et si les confettis s'en
sont allés empoussiérés dans le triste caniveau,
Sophie, entre Roanne et Sainte-Anne, a décidé de se les
inventer, tièdes, chatoyants, ingravides, tourbillonnants,
et les voici sur sa tête et dans mes yeux. Jusqu'à ce soir,
peut-être.
samedi 7 mars 2015
Dix-huit années
Dix-huit années de vie,
d'amour et de sourires.
Ta fille exulte, elle est
ton centre. Tu te tais
et l'écoute. Elle a ses mots
et ton timbre. Sa langue
court les rues et s'attarde
aux coins ensoleillés.
Ses amis la fêtent et la
fêteront encore comme,
naguère, tu le faisais à
l'ombre fraîche de Grenoble.
Que belle est l'existence et
que noble en est le cours
quand l'amour le borde et
le conduit sans le délimiter.
jeudi 5 mars 2015
Un bar privé
Silence de la pièce.
Des ombres immobiles,
une table de formica
gris foncé. Deux flûtes,
une bouteille glacée.
Une assiette de douceurs
salées et ta voix.
Les heures fileront,
les hauts tabourets
couineront, inutiles.
Nous ne bougerons pas,
les sujets s'égreneront.
Amitié par touches,
sans poids, libre,
au gré des faits,
de l'échange ou de
l'emprunt. Amitié
qui lie sans attacher
où chacun, de part
et d'autre du formica
sait le bonheur fragile
et le hasard serein.
Frôler le mur
dans le silence des pas,
laisser glisser la main,
ouverte, sur le crépi,
ralentir la marche,
en éprouver l'aspérité
puis embrasser la paroi
froide et inerte,
ne plus bouger,
pleurer
bas.
Martí timide
et se blottit dans le cou odorant.
Douceur de l'étreinte volée. Et voilà
qu'il se redresse et accroche la dame
d'un sourire enjôleur. Le petit gredin.
Sans un son, à pas comptés le voici..
qui invente du caché-coucou l'éternelle
palette qui le tiendra cent ans. Au moins.
mardi 3 mars 2015
Oranges maltaises (en hexasyllabes libres)
Sur la table reposées,
les oranges attendaient,
pâles et bien juteuses,
le couteau du pianiste,
l'ongle de la coiffeuse
ou le soleil de mars.
Que loin est La Valette
et tendre est cette nuit ;
dormiras-tu ma mie
au creux de ses bras clairs
ou préféreras-tu
de Gruissan les chalets ?
Rendez-vous
qui n'en sont pas. Le soir
n'est pas plutôt tombé que
tu es d'un saut chez moi,
en quête d'un tuyau pour
remplir l'un de ces aquariums
tropicaux qui, jour après jour,
tapissent les murs de ta maison.
Un doigt de vin et quelques gâteaux
plus tard, nous avons repris le cours
de nos histoires. Tes yeux pétillent,
je me tais, le sommeil me taquine mais
je lutte pour coucher sur le papier, avant
qu'il ne soit trop tard, deux ou trois accords
plaqués sur un piano à La Valette et tes yeux
d'ébène tiède pour qui je briserais tant de lunettes.
lundi 2 mars 2015
De livre et de sel
Bien sûr il y eut Comadira et ce livre épais
qui lui mange la part juteuse de la vie,
mais il y eut surtout cette mer sans rivage,
tes pleurs sans tristesse, la vague sans cesse
recommencée. Les mollets faisaient mal.
La côte était raide et, là haut, le lac salin
ne bougeait. Tu chantais les yeux clos
et de tes muscles je m'étais fait deux oreilles.
Nous fûmes heureux qui ne le cherchions pas.
Dans l'étreinte, tu étais moi. Moi je voulais
simplement te ressembler. La route nous
avait unis qui si souvent disjoint. Tu te tus,
je parlai et la terre, soudain, s'ouvrit.
mardi 24 février 2015
Début de soirée
était plus grand et les conversations
sonores. Avec Masami et Olivier, nous parlâmes
de Meiji et du carnaval au moyen-âge.
Une bière et quelques tapas plus tard, tu arrivas
et j'eus l'impression de retrouver le bar de tous les soirs.
Michel, contre le mur, peinait à se relever, porteur de mille
histoires tues. Tu me parlas de Port-Vendres et de Claude,
l'éternel peintre d'un unique paysage. Ta voix s'éraillait parfois
et ton grain de beauté à l'angle de ta paupière gauche souriait.
Tu me parlas de ton amour et de la rencontre qui ne faillit jamais
avoir lieu. Ton angoisse, le paysan tâtonnant dans la gare à la recherche
de l'amie d'une personne entrevue. les paroles allaient trop vite, j'avais
du mal à en fixer la beauté. Ce soir-là j'ai commencé à aimer Cindy que
je n'ai jamais vue et ne verrai peut-être jamais. Un mot s'est imposé que
Valérie a su imprimer en moi par son sourire : impermanence. Merci, Sophie.
lundi 23 février 2015
Rouge
Rouge comme les sièges
de moleskine usée, comme
les murs du bar, la céramique
des toilettes constellées
d'étiquettes amies.
Rouge comme un samedi
du mois de février sans heure
ni parole donnée. Rouge comme
ton cœur battant loin, battant près.
Rouge comme le cabriolet que jamais
tu n'auras et qui t'irait comme un gant
rouge comme l'encre qui rêve
et ne corrige pas et ne corrige plus.
Rouge comme le fin rideau des paupières
qui attendent le matin pour te conter du monde
les passions.
Les sens
les mots dansent et le Cava
n'est plus.
Tes mains, ton cou, tes yeux,
ton épaule plaisamment dénudée
dans la pénombre.
Les sens se taisent qui s'éveilleront
plus tard. Conscience de l'unique,
certitude ambrée
de la rareté. J'ai laissé des kilomètres
entre ces verres et moi. La route m'a avalé
qui m'a vu naître une énième fois.
La terre labourée s'est givrée de rosée. Elle
attend de crever au printemps de mille racines
...insensées.
Un verre avec Ghaouti
à Grenoble, au sortir des tréteaux.
Puis les années passèrent, l'espace
aussi. Au cœur de Bordeaux, en lisière
des Puces, une table improvisée.
Des huîtres et un verre d'entre-deux-mers,
glacé. La discussion s'amorce, lente, grave,
gente lamproie dans la Gironde envasée.
Puis elle s'élève et pétille. Ghaouti tempête,
se lève, s'élève contre ta proposition saugrenue.
Tu rentres, à peine éméché, certain de ne le plus
jamais voir. À sept heures du matin, la sonnerie
de l'immeuble t'apportera ses mots inattendus
et pourtant espérés.
dimanche 22 février 2015
La confidente
Paroles qui se croisent,
paroles nécessaires,
jamais impérieuses.
Tes mains avancent
sur le formica.
Jamais je ne les prends.
Je bois tes yeux, j'avale
ton regard. Jamais
tu ne t'en aperçois.
Paroles qui se croisent.
La tienne pulse.
La mienne se répand.
Partages
deux ou trois tranches de saucisson,
quelques biscuits salés, des mots
et du tabac.
Voici les ingrédients d'une soirée
réussie. Avec toi. Mais qu'ils disparaissent
et nous serons pareils, accroupis sous le volet,
à fumer comme des chenapans.
Et si l'estime, finalement, avait décidé de poser
ses valises, pour un temps, en marge de la ville,
et de confier à V. et à M. le soin de la veiller
comme on entretient une flamme oubliée.
samedi 21 février 2015
217
c'est tout ce qu'elle a.
Elle a perdu ses longs cheveux
qui plaisaient tant à son père, taillés
hâtivement à l'entrée au sana. Et, avec
eux, son prénom et son âme. Elle n'est
plus. Plus qu'un matricule qui givre au
vent glacé de Cerdagne. Six semaines sans
aucune visite. Les vexations, les paroles
amères. Les visites interdites, les lettres
abolies. Un même désamour sur le plateau cerdan.
217 : deux sans disette, pour que l'amour en un jeu
de paroles te rende la plénitude qui te fut enlevée
il y a si peu de temps, quand tu étais enfant.
Une seconde
La chute d'une goutte d'eau pure, sphère effilée
par l'air et qui, en éclatant au sol, se multiplie
par mille et fait germer la vie.
Une seconde de ton regard entre deux mots. Vif et
suspendu un instant avant de saisir entre deux doigts
des bulles la flûte effilée à mille autres pareille
qui savent aimer la vie.
Une seconde de langue multipliée par autant de locuteurs.
Une poignée de syllabes de couleur épousées. Poppy,
rosella, amapola, coquelicot. Noms effilés aux sons mille
et qui font aimer la vie.
Coïncidences
et au même point deux êtres que rien ne préparaient
à se rencontrer. Poussière d'étoiles dans le vide glacé
entre les galaxies. Attirance et respect. Silence.
La vie est si fragile que tout rapprochement porte en lui
sa fin, proche ou lointaine. Nulle tristesse dans ce constat
mais un désir de vie qui transcende l'infélicité promise et fait
de la coïncidence un bien précieux à ne pas user prématurément
par précipitation ou familiarité de mauvais aloi.
vendredi 20 février 2015
Trois fois rien
Tu vends du rêve et des parfums,
trois fois rien. Plus que tout.
Quand Mathilde sort du travail,
étrangère aux regards, désenchantée,
elle sait qu'elle te trouvera, parole
apaisante et mains de magicienne.
Une heure de soins et de paroles,
une heure hors du temps et
si temporelle à la fois. Pour elle,
rien que pour elle. Mais par toi...
Sous la pluie
Qui es-tu sous la pluie ?
Ombre rapide ou pas hésitant ?
La nuit est froide et déjà février s'en va.
Je suis comme un chat et la question tenaille.
Si j'étais la lune, je commanderais à la pluie
de te laisser en paix, d'épargner tes cheveux,
miroir obscur de sa face cachée,
régal d'une main que jamais je ne fus.
mercredi 18 février 2015
Neighbouring
world. when I go away, I have a glance
at your home and sing. Silently.
Sun setting invites me to a coffee cup.
Or two. Black coffee as sang once the divine
Peggy Lee. Would you like to share it?
J'ai rêvé
par touches légères,
au hasard des rencontres,
d'un soir ou d'une heure.
J'ai rêvé l'été le long
de l'étang de Vendres
puis me suis endormi,
le nez dans les étoiles.
Le rêve était léger, ta présence
fugitive. Je m'étais approché
et déjà ta main, en un rire,
s'éloignait.
Alors j'ai cessé de rêver
et tu m'as manqué sans tout à fait
me manquer. Ma tasse vidée,
ton café s'y était imprimé.
mardi 17 février 2015
Xerrar i pensar / Converser et penser
parlar de les vides passades
i del present a penes compartit.
Un got, unes passes, un parc
zoològic visitat en un tres i no res,
quatre o cinc mots creuats, un camí
dibuixat. Somriures esbossats i riures
ofegats. Un dos tres toca la paret !
Si vols, a l'estiu, anirem a ballar.
***
Converser ensemble ou à distance,
parler de nos vies passées
et du présent à peine partagé.
Un verre, quelques pas, un zoo
visité en deux temps trois mouvements,
quatre ou cinq mots échangés, un chemin
dessiné. Des sourires esquissés et des rires
étouffés. Un, deux, trois : soleil !
Si tu veux, cet été, on ira danser.
Fumées
Là, sur le bar anthracite
une cigarette fine, tenue
entre index et majeur.
Ici, la main contre le montant
de la porte du bar tient un
caliqueño d'une voix rauque.
Ici et là, dans deux langues
que rien n'oppose, une même
passion discontinue et dont
je ne saurai rien. Ici, du moins,
là, j'espère respirer un soir ou
l'autre la fumée jusqu'à m'en étourdir
et à oser parler. À mon tour, sans fumer.
Sport
seule demeure de sa présence la tache brune
et tiède de l'huile du moteur sur le carreau.
L'homme qui ne l'a pas vue fume tout en marchant,
tête baissée. Il néglige la lumière à la fenêtre
délaissée qu'il dépasse de quelques pas.
Elle est partie au sport, comme chaque soir. Quel sport ?
Il n'a pas songé à le lui demander. Ou plutôt oui. Il y a songé
puis il s'est tu. Le sport importe peu. Elle est ailleurs comme
elle est ici, libre et souriante. Elle ne parle pas et boit le monde,
par petites gorgées. Il le saura, si elle le souhaite, autour d'un café
ou d'une coupe de vin frappé. Richesse de l'absence qui dit puis se tait.
Un bon amic / Un bon ami
Mentre bevíem lentament,
m'ensenyà a escriure versos,
sense canviar-hi res o ben poc.
L'alè, la disposició. Em recordà
la presència del lector i em digué
que no em coneixia ni havia de temptejar.
Era al Zürich ; un amic comú ens mirava.
Sense dir res, assentia i bevia, lentament.
Fou un moment d'amistat profunda. I bona.
***
à J. J.
Cependant que nous buvions lentement,
il m'apprit à écrire des vers,
sans rien y changer ou fort peu.
Le souffle, la disposition. Il me rappela
la présence du lecteur et me dit
qu'il ne me connaissait ni devait tâtonner.
C'était au Zürich ; un ami commun nous regardait.
Sans rien dire, il acquiesçait et buvait, lentement.
Ce fut un moment d'amitié profonde. Et bonne.
samedi 14 février 2015
Aléas
Trois dés jetés sur le formica sombre.
Trois faces livides sans le moindre point.
Grâce de la main claire qui lance.
Grâce de la frange brune qui voit.
Jour néfaste et souffle qui passe.
Le sort reviendra en six rangées
de points de jais. Demain ou ailleurs.
Je le saurai et te sourirai.
El desmemoriat de Vilapicina
Tot sol, dempeus, amb cara fosca,
mira al davant sense veure'm.
A ses mans, unes monedes, seques,
no es mouen ni fan soroll. No demana
res. Res de l'altre món. D'aquest, un dia
formà part. Dia llunyà, esborrat, ningú
se'n recorda. Ningú el veu, entotsolat,
el desmemoriat de Vilapicina.
Pujant per Fabra i Puig
a N. A. i X. G.
Ni un Valentí ni una Valentina,
l'amor és per tot arreu i el cel,
entre blau i carbassa, s'aixeca.
Vorejo el mercat i pujo, a poc a poc,
són pocs els vianants, tots callats,
tracto de veure'ls als ulls, no puc.
Ja han baixat cap a la vida humil,
cap a la vida veritable. Només sóc
una veu estranjera que camina.
Porto una motxilla fosca, pesada,
sense no res a dintre, o ben poc,
o molt, i més que molt:
la vostra amistat, amics, assaborida
a la nit entre sopar i teatre mentre el sol
no deixava d'amagar-se darrere dels carrers.
Al mercat de la Mercè
no hi balla tothom.
Només hi ballen
carnisseres de postín,
quatre nenes amb disfressa.
el cos de colors, seductores.
I si no les admira ningú,
¡Allá ellos! Parlen castellà,
i beuen vi. Angèliques...
vendredi 13 février 2015
Attente
Bien disposées, propres
et délicatement exotiques,
elles semblaient attendre
qui les chausserait et les
délivrerait des grilles de bois.
Je n'eus pas ce courage mais,
quittant la rue de Ferran Junoy,
je sentis, confusément, qu'elles
guideraient mes pas vers une autre
Barcelone.
mercredi 11 février 2015
Hendécasyllabes non phaléciens
Mytilène est loin et vous lui souriez.
Sappho y chanta des femmes la beauté
avant de s'endormir pour enfin rêver.
Je vous croyais toutes deux en Allemagne,
voilà qu'on me dit que vous longez les côtes
des Landes jusqu'à la plage de la Concha.
Bilbao au couchant, l'or de Guggenheim,
un peu d'axoa fumant, les trois couleurs
d'une Ikurriña de poivrons et d'amour.
La voisine, pas les voisines
Je ne suis pas Renan Luce et le pluriel me déplaît,
alors je m'interroge. La rue est large et jamais
je ne la franchirai sans y être invité.
Hasardeuse, la proximité n'est pas promiscuité.
La fin de la semaine approche et des chalets de la plage
aux premières pentes de Montjuich il y a bien de la
place et des respirations.
Te savoir là et ne pas te déranger. Pressentir que des
mois passeront avant une nouvelle discussion ne me fera
pas languir. Avoir une voisine coiffeuse quand, presque
chauve, on coupe les cheveux en quatre, pas mal, non ?
«Le vent se lève, il faut tenter de vivre»
La discussion a évoqué des années et des terres
que jamais je n'aurais imaginées. La femme qui se
tenait devant moi, de blanc et de noir, mais pas
de gris, ni une fois, ni cinquante, me fascinait,
m'invitant au silence feutré d'une cigarette fine
longtemps caressée, jamais fumée. La bouteille de
Champagne glacée était depuis longtemps finie mais
je n'avais pas soif. À un moment - il était tard,
ou tôt -, je feignis la fatigue pour la laisser
se reposer. Le sommeil ne vint pas, pas tout de suite,
du moins. La femme que j'avais eue devant moi, si brune,
était-elle la blonde métropolitaine qui, voici vingt ans,
déchirait les non-dits de l'Océan Indien ? Je le crois. Et même
si j'émaillai parfois l'échange d'anecdotes, elles me parurent
sans sel.
Cinquième commandement toltèque : être sceptique et apprendre à écouter.
Suite du chemin de l'Œil-doux
1 - le champ déplacé
Te souviens-tu de ce champ de coquelicots
devant ta maison, au début de notre amour.
Je ne le voyais pas et tu me le décrivais
avec flamme.
Un jour, le champ fut fauché, la terre
retournée et les coquelicots s'en furent
rejoindre le mobilier imaginaire de notre foyer.
Eh bien, figure-toi que ce matin, sur le chemin
du gouffre de l'Œil-doux, je le vis pour la première
fois. Déplacé en marge de la route, il était pareil
à ton récit énamouré. Au retour, dans une nuée de
touristes alsaciens, allemands et suisses, j'en ai
fait une photo qu'ici-bas je te joins, mon coquelicot bleu.
2 - la photo égarée
Sur la carte mémoire, en relief discret, une photo
de Sassenage, tôt le matin ou tard le soir. L'air est
encore sombre ou l'est déjà qui s'illumine à la lueur
calme des Alpes enneigées et aux feux criards d'un
tramway à son terminus et des commerces éloignés. L'immeuble
semble morose. En bas à gauche, une lumière jaunâtre domine de
rares voitures. Les appartements montrent leur dos. Derrière,
la vie couve et les dialogues naissent, insoupçonnés.
J'ai peu connu la résidence des Colibris et la rue des Pies
de Sassenage mais elles sont en moi, secrètement, comme une
porte ouverte vers ce temps possible qui ne fut pas et qui
cependant me fait, jour après jour, à l'ombre de ta vie.
3 - à l'écart du chemin tracé
Quelques cailloux blancs de Poucet, une étroite clairière
et me voici à l'écart du chemin tracé. Ça sent le graphite
et le miel. Je ferme les yeux et la leçon de choses de l'école
me revient. C'était haut en France et si loin de l'Œil-doux.
Je fais silence et m'accroupis. Des trilles d'oiseaux se
rapprochent et me courtisent. Un bourdonnement me tire de ma
rêverie. Non-chemin des possibles, havre de vie ou pause nécessaire,
cet écart m'a requinqué et je reprends ma route vers l'eau calme
et froide où jamais on ne peut se baigner.
4 - Dans l'ombre de la falaise
Cercle parfait, eau glacée dans l'ombre
de la falaise de craie. Le vertige me prend
et pourtant ne me penche. Combien de millénaires,
d'ères peut-être pour en arriver à cette perfection ?
Les touristes ne sont pas encore là, ils ne tarderont
pas. Un arrêté municipal les dissuade de s'immerger.
Le feront-ils, au péril de leur précieuse existence ?
Je me recule. En moi l'image de l'orbe parfait.
5 - rupture scalaire
Variante sèche et plane du gouffre,
la roche blanche ménage une pincée
de terre pour les fourmis affairées.
Un instant, je perds le sens commun
et me trouve précipité à leur échelle.
Revivre la scène finale de La planète
des singes, sans nulle eau, dans un
silence assourdissant. Humble porte-faix
au service de la communauté des fourmis.
6 - la mer, la mer toujours recommencée
«Le vent se lève, il faut tenter de vivre»,
Valéry me revient, avec insistance. La mer
est proche qui iode l'air salin. Derrière
les pins et les cistes, la vie m'appelle.
L'eau glacée du gouffre s'y réchauffera et
s'y vivifiera. À droite l'opulente Catalogne,
à gauche la flamboyante Provence. Devant, au
hasard des flots, les cailloux clairs de mes
îles chéries.
Ceux dont je ne parlerai pas
par la désinence celte qui sent bon
le combat. Un fils, un presque fils.
D'eux deux, je ne parlerai pas.
Pourquoi as-tu été infidèle ?
ne t'ont pas fait varier. Forte de
ton amour qui ne dit pas son nom
pour un homme d'exception qui porte
mon prénom, tu m'interroges.
Nulle curiosité malsaine dans tes propos,
nulle accusation ni pointe de mépris, une
marque d'estime vers celui que tu apprends à
connaître. Tout, rien, jamais n'importe quoi.
J'écoute votre amour qui ne dit pas son nom.
J'admire ce musicien polyglotte aux quatre coins
du monde, votre avoir lieu qui des frontières
étroites d'une maison toujours s'est affranchi.
Il porte mon prénom mais n'est pas un alter ego.
Alors je m'interroge. La réponse du désir
insatiable ne me suffit plus, ni celle du Peter Pan
sautillant qui croit se prolonger par des miroirs
artificiellement démultipliés. Ai-je vraiment aimé ?
Aujourd'hui, dans ma réponse, je ne le pense plus.
Un jour tu as mouru
la maladie desserrait l'étau et tu t'y endormais.
Tu ne voulais pas glisser, tant l'anniversaire
de la mort de Gislain te faisait redouter des
amis communs les pleurs injustement redoublés.
Alors tu as mouru, la nuit s'est faite, sans peur,
en confiance, et au matin la vie t'avait rendue.
Réunion
la Réunion en toi perd et retrouve
la majuscule d'une phrase à l'autre.
Du créole de ton fils t'ouvrant aux
cases colorées de Bas de la Rivière
à la Mercedes se frayant un chemin
en bimbeloteries. D'un salon par
dix-sept fois dessangélique à la
zoreille blonde dessalée, un saut,
rien qu'un saut. Celui de tes paroles,
qui suivent le cours d'un Jacquart ouvert
voilà peu pour fêter une presque infirmière.
De retour chez moi, la forteresse franchie,
je ne sus si tu avais parlé ou si la couette
tiédie m'avait inventé tes confidences. La nuit
passée, le peignoir bleu, rarement enfilé, me trouve
devant l'écran interrogeant ces heures où, pour une fois
bien peu je m'exprimai. Quand naquit la Réunion ? Au cœur
de tes propos ? Avant Tahiti et le congé sabbatique ou bien
tout juste après ? Peu me chaut. Une Réunion neuve s'est dressée,
de mille religions, et qui déjà n'est plus, tenante de la moitié
de ton cœur d'un autre moi épris...