mercredi 23 mars 2016

Une attention

à Val

La Jaguar noire s'arrête,
en double file, frôlement
de soie sur le cuir clair.

Une femme en descend, élégante,
de noir vêtue ; elle traverse
la rue à pas rapides. Le temps

lui manque déjà mais elle ne voulait
pas quitter la ville sans en rapporter
une attention pour chacun de ses voisins.

La maison Ladurée est sérieuse,
elle a pignon sur rue. Quelques
macarons de couleur dans un écrin

vert amande ? -Oui, Madame, nous vous
les préparons. La course n'aura pas
duré cinq minutes et me voici, devant

mon écran qui les savoure l'un après
l'autre. Un arc-en-ciel pastel de saveurs
oubliées et, non loin, une amie attentionnée.




lundi 21 mars 2016

Alcools iraniens

Un coq-à-l'âne, un oxymore aisé
pour oisifs esseulés ? Passe...

Non. Un souvenir ancien, sur le point
de perdre son contour. Tu étais blonde

alors, comme aujourd'hui, un peu plus foncée,
peut-être et tu lisais les minces opuscules

qu'un ami te passait. Tu feuilletais les pages
sans ciller un seul instant et on eût juré que

tu t'y ennuyais. Tu bouillonnais au contraire
devant tant d'étrangeté. Un autres univers,

ses ombres et ses cristaux en une poignée de mots.
Était-ce possible ? Tu t'arrêtes un instant, retires

les lunettes qui voilent ton visage et entravent ta
clairvoyance. Omer ou Omar ? Omar... Omar Khayyam.

Et soudain avec son nom, c'est toute la Perse qui pousse
un peu son croissant et ton poète d'un soir de polir son

compliment.

Ongles

Elle se lime consciencieusement
les ongles, n'en omettant aucun.

Sans égard pour l'anneau épais
qui barre d'or son annulaire.

Visage impénétrable, elle ôte
une à une les peaux mortes.

Je n'en saurai pas plus. Nanterre,
elle a déjà disparu.

mardi 15 mars 2016

Cet autre Petit Prince

À la mémoire d'Arcadi Gomila

On les croit seuls et sans attache,
les poètes, Petits Princes d'une planète
ronde et lisse. Mais les poètes viennent
de plus haut, de plus loin. Des bras aimants

d'une mère et d'un père. Soc de charrue lente,
souffle de la forge, bruit de succion de la soupe
chaude au fond de l'assiette de faïence, c'est tout
cela qui les anime, et même plus, beaucoup plus que

bien peu voient, au delà d'eux. L'un d'entre eux,
l'un d'entre nous, le meilleur, est dans la peine,
son père, cet autre Petit Prince, s'en est allé,
nous laissant la chaleur de son île dans une aubade.

Mais il ne s'en est pas allé bien loin, des amis se pressent
pour en rappeler le souvenir dans le détail et moi qui ne le
connaissais pas, j'en distingue le pas et la main du temps
où de sa ville il écrivait la geste, semaine après semaine.

lundi 14 mars 2016

Quelques mots pour Tressy

La terre est bleue comme une orange,
dit le poète. Certains jours le doigt
l'incise et fait se rapprocher les quartiers.

Haïti et Perpignan si proches dans un sanglot
de joie. Tressy est là, si longtemps espérée.
Magie digitale, l'espace s'abolit et son minois

se livre. Yeux clos et déjà la personnalité d'une
écoute. Tant d'amour l'entoure tout contre le berceau.
Le sourire de maman, les yeux éperdus de papa.

Et loin, si loin, si près, un homme qui va vite dans
la vie, pour secourir ceux que le temps égratigne,
retient sa course et pleure un brin. Chut. Il plane.

dimanche 13 mars 2016

Îles

«Une île, entre le ciel et l'eau.»
Lancinante, la voix grave de Serge
Lama m'habite, depuis longtemps.

Cette île, je l'ai trouvée, tout
autant qu'elle me fut offerte par
mes aïeux cafetiers.

Je me la suis façonnée, en autant
d'écailles que de voix croisées.
Mots, intonations, musiques,

bribes de recettes, spectacles
volés et mis en poche pour plus
tard. Mais il est d'autres îles

que la mienne. Celle de l'ami Joan
qui en excède les contours, celle
de l'amie Cathy, septentrion d'un

continent de braise, par delà le
détroit. À chaque île, sa marge,
sa défense et son exaltation.

Et si je vous le confie, mes amis,
en français, langue de ma naissance
et de mon éducation, c'est que mon

français s'en abreuve et s'y enracine.
Je parle français et chante en mahonnais,
amour de mes amours, ma délicate aimée.

mardi 8 mars 2016

Cinq petites sardines

Cinq petites sardines
à l'huile dans une
assiette d'arcopal
blanc.

Un bon morceau de pain
fariné, une fourchette,
deux, trois olives, un
festin

se prépare, sur le pouce.
La conversation s'arrêtera
quelque temps puis reprendra.
Les sardines,

alors, ne seront plus que des
marques luisantes et cette lueur
au fond des yeux qui est la marque
des rois du monde. Les vrais.


Le phoète et sa muse

J'ai un ami phoète.
Oui vous avez bien lu.
Je n'ai pas abusé du gin
de mon île, pas plus que
je n'ai voulu dauber une 
ministre de papier.

Quand il ne rafistole pas
le sourire de ses semblables,
ce pacifiste de toujours
empoigne son canon et s'en va
de la terre presser le suc

caché. Il le faisait, du moins.
Jusqu'au jour où une jolie
maîtresse l'a pris parmi les
siens. Il a commencé à prendre
des photos pour elle puis les
a prises avec elle. Mais cela

ne lui suffisait pas, son cœur
ne se résolvait pas à tenir dans
une pression ou sur un objectif.
Alors il s'est mis à écrire. Pour
elle, avec elle. Et la langue,

aux couleurs, au bistre et à l'ombre
s'est mêlée. De photo, la poésie s'est
inspirée, s'est aspirée plutôt, comme
on le fait d'un "h" abelkacémien et
un phoète est né, le seul de mes amis.

Avarques

Dormen les meves avarques,
a la foscor de l'armari.

No les calço mai, ni ganes
en tinc. Un dia les comprí

entre Maó i Ciutadella.
Polides, estretetes.

Massa estretes. Com un avís
o un viàtic. Em duraran.

Anys i panys. Perdré els pocs
cabells que em queden, quequejaré.

Elles es quedaran, guardianes de
s'illa meva. Fins que m'hi quedi.

On aurait dit la mort

Gandia 2010

On aurait dit un oiseau mort, ce n'était qu'une feuille morte.
On aurait dit un voleur, ce n'était que l'ombre d'un arbre.
On aurait dit une crise cardiaque, ce n'était qu' une crampe,
On aurait dit une tumeur, ce n'était qu'un grain de beauté,
On aurait dit la mort, ce n'était que la mort.

Joan Pons, L'île des arbres vaincus, trad. du catalan par M. Bourret Guasteví

Un tast de «L'illa dels arbres vençuts» d'en Joan Pons

El poeta ens acull al seu pis de l'Eixample barceloní. Decorat amb gust, càlid a les fosques, deixa passar, per un finestral, a una terrassa profunda i clara on tinc la sorpresa de veure una reproducció, a escala, de la vegetació de l'illa. Seiem. A un pam, a la dreta, el volum prim es confon amb la fusta de la taula. Hi veig com un símbol.

60 pàgines, 21 poemes tancats per un epígraf del Shakespeare, una il·lustració per la seva estimada Tònia Coll i un epíleg metapoètic de l'Antònia Vicens.

Per qui vol buscar-hi traces de l'illa familiar -Menorca-, en trobarà per tot arreu l'empremta nostàlgica. Mes el poemari no s'hi limita. Hi ha poemes sobre la ciutat d'adopció del Joan Pons -Barcelona-, la jardineria urbana -una mena d'autoretrat?-, una habitació de Frankfurt, la perspectiva vital de les persones de més de cinquanta anys i un relat deliciós de sis pàgines en versos lliures titulat «La veritable història de l'Estàtua de la Llibertat». És a dir unes quantes variacions sobre l'illa modèlica, les petites illes que cadascú té a dintre. En llegir en tan poques pàgines, ritmades per persones i figures -qui no s'enamoraria de la seva ballarina?-, tot un compendi del món íntim amb tots els uts i els tuts, hom té ganes de jugar amb els versos del Jorge Manrique i de concloure per:

«Nuestras vidas son las islas que van a dar a la mar que es el vivir.»


Joan Pons, L'illa dels arbres vençuts, Calonge: AdiA Edicions, col·l. Ossos del Sol /17, febrer de 2016.


lundi 7 mars 2016

Une rime facile

Noémie et Rémi
sont amis, mes amis.

La rime est facile
qu'un autre ami,

dans son île, fera
tourner en bouche

pour rire avec encore
d'autres amis, réunis

une fois la semaine, chez
Mlle Plume, de papier leur...

amie. Je ne connaissais pas
Noémie, oserai-je dire que

je la connais ? Ses avions volent
haut, pour le plaisir ou le travail.

Sa voix est unique, à l'image de son
âme, une amie profonde, sans nulle

ambiguïté, car ainsi est l'amitié, c'est
tard, bien tard que je l'ai appris.

Noémie et Rémi, à la fin du mois, ne vivront
plus ensemble, ainsi le veut le printemps,

et un amour profond, dont le prénom avec eux
rime aussi. Mais nul doute qu'entre eux deux,

entre nous trois, quatre, dix et vingt, l'amitié
durera. Plus loin que de 2020 ou 30, le bel été.

Un petó de paper

Quan passo per Sant Andreu
solc anar a un estanc estret
i lluminós si bé no fumo mai.

Si hi aneu, parleu de part meva
a la Merche, una rossa bonica que
dóna alegria. Hi xerrareu de tot

i de sal de la vida. Un lord Sandwich
deixarà els austers entrepans de la
minyona i s'empassarà tapes andaluses.

I quan us prengui la idea curiosa de
voler sortir-ne, demaneu-li un bocí de
paper, una tireta. Serà un petó que,

ben segur, guardareu, contra el vostre
cor.

dimanche 6 mars 2016

El nen petit que no sabia parlar castellà

al Paco

Eren temps difícils, al blat li deien arròs
mes no els enganyava aquest calor pastós.

Vivia entre els seus pares, al mig de Sant Lluís,
protegit, eixerit. Aprenia el tracte de les bèsties,

el nom dels vegetals. Un dia, els seus pares, aleshores
tan dolents, pensava, el portaren a un edifici blanc

de parets gruixudes, amb caràcters de motlle en castellà.
Clar, l'al·lot no sabia llegir, mes les lletres de pal

l'impressionaven. El mestre, alt i fort, parlava en una
llengua que no entenia. Una llengua aspra i no tan clara

com el pla càlid. Plorava, se'n volia anar. Una presó de 
mots, de sons i d'himne fins un dia que d'altres nanos,

forasters, se li van apropar. Foren jocs petits, rialles 
moltes i el Paco aprengué la dolçor d'aquella llengua aliena.

Més sol que el mussol?

«Com te la xales, ara que ets tot sol.»
A vegades -poques-, el diccionari ens parla
i ens dona ganes de contestar-li ; mes les
seves pàgines són massa fredes i sordes.

Llavors, us parlo a vosaltres, amics. Solc
viure sol a casa meva, davant de la Nespresso,
o rere la pantalla de 23 polzades del meu PC.
Però de mussol, rai. Els meus amics són molts

si bé en trobaríeu el compte exigu. M'ensenyen
coses, des de les més nímies fins a les essencials.
Bec de les seves paraules, hi endevino la força
viva o la perillosa feblesa, hi busco l'emprenta

dels meus avantpassats, tan presents a la meva ment.
Tonton Sindo, Mamie, Pépé, tata Maguie, tonton Jeannot,
on sou? Contesteu-me. Orelles sordes, ulls ben oberts.
No tindrà el Juanjo el somriure del Jeannot? Clar...

samedi 5 mars 2016

A casa d'en Xavi

Moixos per tot arreu. Quants?
Mai no ho sabré. Olor de cuina
bona. Enarrelada en d'altres
temps.

Seiem. Som quatre. Amics de 
tota la vida, és a dir d'uns
quants anys, mesos o dies.
Xalem

Xerrem. De tot. El Xavi parla
lentament, amb parsimònia.
Somriure etern, ulls de brasa
generosa.

Miro el rellotge, n'havia oblidat
l'existència. És tard. He d'anar-me'n.
No li puc dir tot el que penso
i el que li dec.



Carrer de Gràcia, 53

Tanco els ulls i baixo pel carrer,
lentament, per la vorera estreta,
fregant les façanes d'esmeril clar.

M'imagino com hi baixava s'àvia Antònia
cap a les escoletes del claustre on
donava classes. No tenia setze anys.

Era tímida. No havia gosat dir-li al
cosí gran que tant admirava que l'estimava.
Un dia se n'anà cap a França i la deixà.

No digué res. Era fina, polida. La gent
no entenia perquè es quedava de fadrina.
Callava. Els alumnes l'adoraven.

Un dia, el cosí tornà amb barret, abric
i polaines. Li demanà la mà. Se n'anaren.
As claustre, ses al·lots ploraven.

Sa taberna

«trescientos sesenta quilos»,
el joc electrònic no deixa
d'escopir tiquets, primer,
i monedes, després.

Seràn duros dels que portava
a la butxaca quan estiuejàvem
a Binibeca, fa quaranta anys?

La música és bona. Americana,
tota. L'amo, el Jordi, cult,
intel·ligent, frega la pilota
de rugby abans de tornar

rere el taulell. Ja no hi veig
la parella de municipals que
s'hi prenia un bon troç

de temps fa un parell de dies.
Soroll de fulls de diaris i de
portes que s'obren i es tanquen.
La vida té un ritme distint

a Sa Taberna. M'hi quedaré una
estoneta, esperant l'amic Paco,
assaborint-hi aquest ambient tan

rar.

El drap moll

Està passant el drap moll
amb infinita parsimònia,
deixant-me veure

detalls petits de sa fesomia.
De les engrunes dels entrepans
calents, no queda res.

Els clients ja se n'han anat.
La fusta mat brilla com un
mirall brunyit.

La noia de porcellana ja no hi és
i em quedo mirant la fusta seca.
Nostàlgia pressentida.

Idò

Ja no és nexe, ni sexe.
Pura humanitat, enllaç 
càlid

que li treu la dimensió
amarga de monòleg a la
conversa.

Aquí, mentre el sento
ritmant les paraules,
xalo.

O, com diuen els menorquins,
xal. Xal, com aquesta peça
de roba

que els hi dóna calor als
desemparats. Mon cor és a
menorca. I s'hi sent bé.

Idò.

No ploraré

«- No ploris, noi, no ploris!»
No ploraré, t'ho juro, ciutat alta
de cases baixes i silencioses.

M'emportaré el teu cor i el frec
lleuger de les teves vesines d'ulls
tan foscos.

Tornaré a llegir els versos del conco,
m'hi inspiraré, la ment i l'esguard
entre dues espases.

vendredi 4 mars 2016

Le cercle des poètes retrouvés

L'escalier est si raide, si étroit,
si haut que la bière parvient à peine
en haut, tiède et sans bulle, ou presque.

Le café froid, l'invité d'un jour lit un poème
comme qui lance le palet, à cloche-pied, de la terre
jusqu'au ciel. Marelle. Silence. Hésitations.

Le ton est bas, tout d'abord, comme de confessionnal,
puis la parole prend corps et le cercle naît. Minutes
précieuses, sourires circonflexes. N'était le temps frais,

je les emmènerais bien se baigner dans un recoin paisible
du vieux port. Mais l'heure m'est comptée. Je n'ai rien à
leur apprendre sinon mon accent qui se moque bien des seize

voyelles du nord de la Loire. Les trois-quarts d'heure ont filé
et je descends déjà l'escalier raide et étroit. En bas, le garçon
somnole, épuisé par les ascensions répétées. Je leur ai promis

que j'écrirais sur ce cercle retrouvé, avant que le coq n'avale les
douze grains de minuit. C'est fait. Et si je les ai toutes et tous
appréciés, bien malin l'individu qui pourra s'y retrouver...


Rails

à Olivier

La buée s'était levée qui leur voilait
le paysage et les tenait serrés, comme
en harengs en caque. Remugles, sourde
rumeur.

Derrière la vitre froide, constellée de
gouttes aveugles, les rails s'alignaient,
monotones et tranchants. Il les aurait
voulus

bousculés par le passage d'un express
éperdu. Il était bien le seul. Le troupeau
dormait. Plus que quelques mois à tenir.
Et le sourire de ***.


Xalar

a la memòria de s'àvia Antònia

M'havia confós. Em parlaven de «xalar»
i jo creia sentir «xerrar», de tan bona
com era la paraula. Foren hores d'or, de pols
i de fonoll. Vaig aprendre molt, no es volien
docents però n'eren. Aprenia la vida dels meus
avis, de la part oblidada a la vora del camí.

Xalava amb ells, xalava amb ma mare. Li trucava
sovint, des d'un cafè estret i lluminós. En sentir-me
retrobava l'amor dels seus pares. Jo, em construia
un passat, no el meu, sinó el seu, el d'ells. El miratge
em vingué de sentir el conco que deia «Jo, menorquí, nascut
dins una barca». En el aire, flotaven unes aromes d'«Heno de Pravia».

Noia de porcellana

Uns somriures tímids, creuats,
més enllà de la música. El teclat
de l'Artur és una pista de ball,
voldria que fos una pàgina en blanc
on escriure-li els bateigs de
mon cor.

L'amic Paco m'acompanya, en torn 
d'unes tapes i d'un got de vi bo. Xerrem,
xalam, en català, en pla i en francès.
Passen les hores. Peter Green, Miguel Ríos,
els Mustangs, escrivim a una amiga comuna,
sense qui no ens hauríem conegut, 

ara que som inseparables. El concert s'apropa
al final: «¡Otra!», «¡Otra!», «¡Otra!». M'aixeco
de la taula, m'apropo al taulell, passo al costat
de la noia de porcellana de veu de seda i somriure
de gingebre. No li dic res. I la nit se'ns empassa.

Les quinquas

On nous classe par décennies,
les humoristes s'en moquent,
alors on feint l'inclassable,
en lissant des deux mains
le vieux jeans délavé.

Puis un beau jour, un soir,
plutôt, de bière tiède et d'anis,
on se trouve à la table d'inconnus
magnifiques que l'âge rapproche
sans qu'ils ne l'aient voulu.

Et la conversation coule, roule,
s'accroche, repart, on funambule entre
les langues, écorchées par le timbre
reconnu de la voix d'un cousin que
le temps a happé, avant nous,

avant eux. L'heure tourne, les victuailles
refroidissent dans les plats amoncelés,
l'aubergiste tire le rideau, il faut partir.
On se dit au revoir tout au bord du trottoir.

Pour certains, l'aventure continuera, dans une petite
boîte creusée dans le rocher. Ils chanteront les airs
tiédis d'une jeunesse perdue avant que de s'étreindre
pudiques et de repartir, chacun de son côté, dans la nuit
insulaire.

Lèvres de porcelaine

Qu'importent le temps et l'espace,
mirages froids sur le dos de la main.

Quand tu bois ton café le matin, lentement,
quand tes lèvres se tiédissent de la courbe

de porcelaine colorée, ce sont les miennes
qu'elles serrent tout contre la faïence blanche

d'une cité insulaire. Alors laissons, toi et moi,
refroidir l'ombre liquide et nous envahir son

amertume. Le souvenir s'y avive et le temps et
l'espace, si mauvais, de s'évanouir à leur contact.

mardi 1 mars 2016

L'espelma del sapador

a Paco Gomila
in memoriam Lluís Guasteví

Era un dia suplementari,
una coseta tan accessòria
com l'hora perduda a la
primavera.

A França, més enllà del mar
fosc, espés i fred, venian
una mena d'hapax periodístic,
un manat de fulls satírics,

La bougie du sapeur, l'espelma
del sapador. Tancat a l'habitació,
en plena matinada, sabia que sa mare
se l'havia endut.

Es trobaren qui no es coneixien, uns amics
de la casualitat, units per un cognom comú
i un gran sentit del preu de les coses
estimades.

Eren vuit, tan distints i tan semblants.
Com un sol, en mig de la tropa tranquil·la
hi havia el Paco que molts anys enrere
havia sabut donar

un terra de feltre als billars de fusta bona.
Foren quatre trobades, la forja del destí.
A bars i restaurants i una cau de roques
No hi faltà l'Arturo, 

músic faceciós que com batlle en una vida
anterior a s'estimada havia casat el fill
d'un cosí tan elegant i bo com el mateix
cor de la vida.

Foren hores sense fi mes la nit s'els empassà
i cadascú tornar a casa seva. El Guasteví petit,
orfe del seu cosí es tancà a l'habitació dormí
una mica i es posà a escriure.

mercredi 24 février 2016

De Romy à Youn

La voix ralentit jusqu'aux confins
de l'intelligible, comme une lettre
d'amour froissée se déchiffonne
sous les larmes et la paume tremblante.

Quarante années d'amours et de pleurs
à écouter Romy en secret, à la tombée
de la nuit, comme l'alcoolique retire
la flasque de whisky de la chasse d'eau

puis Youn Sun Nah, née quand Sautet tournait,
est venue. Sans l'effacer, elle a su l'infléchir,
lui rendre le grain que le ressassement avait
fini par émousser et je me suis décidé, enfin,

à revoir Les choses de la vie et cet amour qui
se brise, sans retour possible, contre un camion
conduit par un acteur de seconde zone, entre Aragon
et Castille, inoubliable amant d'une maman poisson.


Une serviette de skaï noir

La photo est ancienne. Sur la scène
improvisée d'un étroit balcon de cité,
un prêtre de fantaisie feint de prier.

Coincée par les mains jointes, une serviette
tient lieu de viatique. Plaquée contre le torse,
elle rutile évidée, brillant un peu plus au niveau

du fermoir en métal vil plaqué de dorure écaillée.
Cette serviette a une histoire et pas précisément
celle d'un viatique de carnaval. Elle fut longtemps

un vade-mecum, celui de mon père, officier des douanes,
allant et venant en train entre Perpignan et Cerbère
où il avait sa recette. Quand il revenait chez nous,

le soir, nous guettions son arrivée, délaissant souvent
l'embrassade pour l'étreinte de la serviette. Si elle
demeurait plate, nous vaquions à d'autres occupations, 

mais si elle se gonflait de sphères infinies, nous jubilions.
C'étaient, à n'en pas douter, des oranges tardives, navels, 
navelines et sanguines, mon soleil en petit qu'à ma mère

longtemps je tins secret. Il les avait puisées, en guise 
d'échantillons, dans un wagon de bois aux confins de l'Espagne
et nourrissait, sans le vouloir, une mémoire qui à présent écrit.


mardi 16 février 2016

Estimar / Aimer

Lentament, sense pressa, no com abans,
quan seguia la cursa boja dels amics
i no parava mai, oblidant l'aspre reflex
del mirall vertader.

No. Estimar. Veritablement. Caure en el pou
fosc del son trencat, deixar entrar el silenci
i pensar en l'altra que encara no existeix,
ésser de paraules i de tendresa muda.

Apropar-me'n, a poc a poc. Deixar passar els dies,
les setmanes, els mesos, acostar-me perillosament
a la mort, ma mort. Retrobar la vida amb forma
de pell tèbia. La seva.

***

Lentement, sans hâte, pas comme avant,
quand je suivais la course folle des amis
et n'arrêtais jamais, oubliant l'âpre reflet
du miroir véritable.

Non. Aimer. Véritablement. Tomber dans le puits
obscur du demi-sommeil, laisser entrer le silence
et penser à l'autre qui encore n'existe pas,
être de paroles et de tendresse muette.

M'en rapprocher, peu à peu. Laisser passer les jours,
les semaines, les mois, approcher dangereusement
la mort, ma mort. Retrouver la vie sous la forme
d'une peau tiède. La sienne.

Un rivage

Six bandes de couleur. Pour le moins.
Peut-être un peu plus. Un Nicolas de Staël
assagi. Nulle terre. L'eau imprègne tout.

Le sable, les algues, les bois flottés ou
hardiment plantés. Si c'était la mer, on
la dirait étale. Mais c'est l'étang et

l'étang ignore le temps. Les pêcheurs sont 
partis ou ne sont pas encore arrivés. L'heure
est inhabituelle qui a rougi les yeux du

photographe. Six bandes, peut-être sept, ou neuf.
Chiffre magique. Nulle transcendance. L'attente 
est humaine, bien humaine. Un paysage ?

Assurément. Portion du territoire embrassée du
regard ou est-ce le regard que le cliché embrasse ?
Je souris, je pense à Jésus marchant sur les eaux

du lac de Tibériade et à Pierre venant à sa rencontre
avant de s'abîmer en proie au doute soudain. Que l'onde
est poissonneuse que cache la lenteur. S'il m'était donné

d'accompagner Éric, le photographe, je me ferais bien une
ligne avec un hameçon au bout et je resterais là, à ses côtés,
attendant un poisson que jamais il ne photographierait.



dimanche 14 février 2016

Litus, le rivage

à E. S.

Eric parle avec passion,
de ses yeux vifs et humides.

Circonlocution apéritive. En haut
de l'étroit escalier, gorgé de premiers

clichés, tranchants comme des rasoirs, on
attend. L'heure peut bien tourner, l'essentiel

est là, dans une poignée de rectangles sous verre.
Un village de pêcheurs abandonné. Du vent, de l'écume,

une lune qui troue l'obscurité de son halo doré. Et surtout,
comme une leçon de vie, l'insaisissable rivage, la limite

entre le sable et l'eau. Litus des Anciens. À quoi pensait
Ovide sur la Mer Noire ? Je ne sais. Ou, plutôt, Eric, qui travaille

sans filtre et est prêt à dépenser huit heures de son existence
pour un seul cliché, me l'enseigne en un rectangle de papier.

vendredi 5 février 2016

Helena la francesita

La habían bautizado con este apodo,
Girona sortia de la dictadura i el català
tardava a imposar-se o almenys se l'imagina

després de tants anys. Venia del nord, on el
seu pare construia dics de roques i formigó.
La coneixien per l'accent i les maneres.

Ella només volia jugar amb ells i integrar-se.
El mil·lenari tardava a morir. Els mestres feien
servir ordinadors groguencs que pesaven com els

primers televisors. No s'hi entenien. Helena reia
i els altres es contagiaven. Un dia ja no eren els
altres ni ella la francesita. Però això és una altra

història.

Étienne Magret

Un meuble blanc, neuf et qui sent le vernis frais,
et, derrière, une conversation qui prend corps.

le motif de la visite est une formalité bancaire,
compliquée, et qui recevra un accueil inattendu.

Très vite, un nom surgit du passé : Étienne Magret,
le grand-père d'origine catalane, professeur d'espagnol

dans le Millau des mégissiers. Je prononce son nom, fais
rouler le "R" et m'interromps brusquement sur la dentale

sèche comme le bois que coupait le père d'Étienne avant que
l'Espagne ne le jette dehors avec sa femme et ses quatorze

enfants. Un sourire naît sur le visage de la jeune femme de
l'accueil. Les souvenirs affluent mais déjà d'autres clients

arrivent. Le papier qu'elle me tend est chaud. Sous les chiffres,
je devine l'ombre d'Étienne et, intimidé, je lui souris.

mercredi 3 février 2016

Casper

à A. P.-T. et à sa famille

Un petit fantôme s'en est allé,
discrètement, au milieu d'une
belle après-midi. Ce matin encore,

il prenait le soleil à l'abri du vent.
Il s'en est allé, mais pas bien loin ;
nul besoin de photos ou d'enregistrements,

il viendra au moment le plus inattendu,
de ses maîtres unis, quêter un sourire,
la caresse d'un index, un mot tendre à

la saveur d'un gâteau au yaourt posé sur
le coin de la cheminée pendant qu'au dehors
les enfants riront et s'ébroueront.

mardi 2 février 2016

Un banc du Plateau des Poètes

Même allongé d'un jour par l'artifice
des anciens astrologues, le mois était
le plus court de l'an et les heures

coulaient insouciantes. La pluie avait 
cessé qui bordait encore l'asphalte,
nostalgique des jardiniers bedonnants.

Le banc épousait la courbe tiède
d'une présence ingravide et l'air, 
sous les feuilles, résonnait des mots 

échangés. Combien de personnes encore 
s'y assoiraient,faisant halte, avant 
la cité à boutiques, de retour de la gare ?

Il ne le savait, elle non plus, rencontre
inouïe que le matin noua et le zénith défit,
avant que tout là haut le Bien Aimé n'en rie.

El peinado de la fotografía sin rostro

Antes de ser colilla muerta y reseca
había sido pitillo incandescente.

Pero ¿Por qué diablos se le ocurrió
colarse por una fotografía en blanco

y negro, en el lugar exacto donde estaba
la cara? ¿Quién la sujetó con esas intenciones,

buenas o malas? Poco importa. Me quedo mirando
el clisé borroso y me imagino el rostro de la bella

desvanecida. Me ayuda el orillo ennegrecido. Me lo
imagino de peinado moreno y lacio, ojos grandes,

semblante apaciguado. Y por un curioso movimiento
de inversión, desaparece el entorno y me sonríe

el rostro.

samedi 30 janvier 2016

Un dialogue

Les vitres s'étaient embuées,
la pluie, au dehors, ne se voyait
presque plus. Le froid était une
illusion.

Sur l'étroit canapé, le petit avait
du mal à trouver le repos. Dans un coin,
le bras tendu par la presbytie, le père
lisait.

Les yeux enfiévrés, il se reconnaissait
dans la parabole du voyageur. Il n'aurait
pas voulu être dérangé. Et pourtant il sourit,
soulagé, 

quand son fils lui parla, d'une voix fine et aiguë.
Le bras retomba, la tablette d'ivoire s'assombrit
et le dialogue commença, hésitant au tout début,
avant de se développer 

moelleusement, comme la couette sous laquelle l'enfant
n'avait pu trouver le sommeil. De quoi parlèrent-ils,
ces deux hommes qu'un demi-siècle unissait ? De peu,
de beaucoup.

De leur mère, mieux qu'ils n'auraient su le faire en présence
de ces dernières. Pourtant, du petit, la mère se tenait non loin,
immobile profil d'albâtre bordé de claire laine bouclée, mais elle
ne pouvait entendre,

le père s'en assura. Alors la parole se libéra et, sans jamais le dire,
le père se revit enfant avec un même amour pour sa précieuse maman. 
«On n'a qu'une maman», entreprirent-ils de dire maladroitement. Et le reste
échappe à la littérature.

lundi 25 janvier 2016

Un duel de soupes

Ni poudre de mousquet,
ni fleuret moucheté.

Le duel fut de soupes,
épaisses et odorantes.

Valérie, en rivale assagie,
commença de servir.

Le velouté de Jean-Yves
fut le premier. Clair, onctueux,

il exhalait le parfum de champignons
menus flirtant avec la crème. Deux

louches plus tard, la citrouille de Valérie,
y ajoutait une pointe de douceur et la couleur

qu'au soleil ce tantôt elle avait ravie.
Je ne sus les départager et m'en fus

de par les voies dépeuplées, la panse
ragaillardie par deux belles assiettées.

samedi 23 janvier 2016

Une moitié d'orange

Impudique sur le formica froid,
ouverte à la sauvette, glacée,
et longuement contemplée,

avant que de la déguster. La nuit
recèle des trésors que le hasard
nourrit et la surface grise longtemps

pèguera de l'audace d'un convive,
encore ensommeillé et qui se fit
festin d'un fruit si peu gardé.

L'accompagnateur

Non pas d'une vie, mais d'une poignée
de secondes. De ses mots et de ses gestes,
de ses mots car de ses gestes, précis,
fermes et attentionnés.

Faire tenir un univers de tendresse
en si peu. Puis apaiser longuement,
rasséréner, faire retrouver le monde
dans la tiède moiteur des draps,

disparaître enfin, car la vie est ainsi
et le sang bat aux tempes, désormais
désépaissi. En attendant que le hasard,
qui sait, vous redonne compagnie.

mercredi 20 janvier 2016

Qu'advient-il ?

Qu'advient-il quand on tient tant à un livre
qu'on en ralentit le parcours, brouille sa vue,
désapprend à lire, ânonne et finalement se jette
éperdu jusqu'à en casser la reliure ?

Qu'advient-il quand vous manque la main de Maria 
João Pires qui seule pourrait tourner les pages
assez lentement pour qu'une existence entre
définitivement en vous ?

Qu'advient-il quand, la cinquantaine passée, depuis
longtemps, on se rend compte que la main se recroqueville
sur la poignée de livres forts et vifs que l'on osera
peut-être glisser à la chair de sa chair qui au dehors s'ébroue ?

Rien. Et c'est tant mieux, car les livres vont vite et passent
les femmes et les hommes qui les lisent. Avant que de les oublier.


Un hommage petit

à Claude Rastoul

Je rythme ma présence sur un réseau social
de phrases courtes, d'aphorismes profonds,
provenant chacun d'un même ouvrage que je 
lis ces temps-ci, à mes heures gagnées.

Volonté de suspendre la course du temps ou bien
de donner foi d'une lecture assurée comme l'on
pointe à la gendarmerie, le délit consommé, dans
l'attente d'un procès mille fois repoussé ?

Non pas. Ce livre n'est pas le mien, à une autre 
il était destiné qui ne le lira pas, faute d'avoir
vécu assez, comme nous l'espérions. Ce livre, j'en 
avais soufflé l'idée à ma mère, son amie, puis j'avais

pris d'autres trains, d'autres segments de vie que
ceux que ce roman de Mercier entre Berne et Lisbonne
induisait. Alors, à mon corps défendant et à celui de
l'amie irrémédiablement absent, je lis. Comme un hommage.

Un hommage petit.