vendredi 28 septembre 2018

Diàleg / Dialogue

Escriu-me, amb confiança i cor.
Parla'm de la teva vida, del frec
àvid de les sargantanes que busquen

el foc violeta del teu cor. Conec el ver
secret dels nomoblidis i de les heures
sempiternes. No et contestaré, ni et duré

enlloc. Només t'escoltaré i t'oferiré mil
somriures a recer del temps cruel abans de
caminar amb tu pels senders del mont Olimp.

***

Écris-moi, avec confiance et cœur.
Parle-moi de ta vie, du frôlement
avide des lézards qui recherchent

le feu violet de ton cœur. Je connais le vrai
secret des myosotis et des lierres
éternels. Je ne te répondrai pas ni te conduirai

nulle part. Je ne ferai que t'écouter et t'offrir mille
sourires à l'abri du temps cruel avant de
marcher avec toi sur les sentiers du mont Olympe. 

Ineffable

J'ai touché du doigt la limite des mots
devant tant de sereine beauté. Sourire
béat, souffle coupé. Percevoir de chacun

de ses sens, dissocié, apparié, retenir
la vie qui se fraie un chemin pour crier
au monde son bien-être. N'être plus que

la pulpe de l'index gauche, celui du cœur,
et transmettre la chaleur qui fait fondre
les mots et se confondre les êtres.

Et si...

Et si l'on tordait le cou à la vieille étymologie.
Si l'on faisait tourner dans son chapeau animus et
anima jusqu'à s'en donner le tournis...

Alors l'animalité serait l'état suprême. Plus esprit
que souffle : âme alitée. Puis l'animalité, renforcée,
prenant confiance, nous inspirerait durablement,

alors que le souffle des êtres animés dure si peu et ploie
sous le faix des vents mauvais. Ferme les yeux, mon âmie,
mon amour, et laisse-toi aller à ce dictionnaire neuf,

de mots rares et précieux. Un massage doux, de l'esprit
et du cœur, sans que le corps, délassé, ne reste sur le bord,
à craindre le retour de la langue et des esprits... animaux.

jeudi 27 septembre 2018

Suffit-il ?

Il suffit de plonger son regard dans le leur pour comprendre.
Tu ne me le dis pas mais me le souffles, avec une infinie patience
tant tu sais que le monde des chats m'est étrange et étranger.

Je ne le fais pas et, résistant au feu de leur superbe, je te regarde
de côté. Tu fais des mines à la minette et celle-ci, me semble-t-il,
au bout d'une franche éternité, condescend à te gratifier d'une attention.

Je ne la vois plus, son poil glisse dans l'eau de mes yeux sombres.
C'est toi que je regarde, c'est ton feu que je vole sans que jamais
tu ne t'en aperçoives. Suffit-il de se vouloir chat pour le devenir ?

En vélo

En vélo, à des lieues de distance.

Toi et moi appariés par le cliquetis.
La terre s'étend comme une île sans côte.

Au loin les nuages moutonnent comme sur
ton océan. Mais est-ce l'espace que je taille

ou le tien que je m'invente en pédalant.

Je ne pense pas, je ne te parle pas, mes sens
s'ouvrent pour te parler de ce que je foule,

comme le vendangeur teint ses chevilles du moût
de septembre. Une montée me surprend et l'effort

m'absorbe. Tu disparais de mes pensées. Ton île,

subitement s'éloigne. Le sang bat à mes tempes,
noir, et m'obnubile l'esprit. Ce n'était qu'un faux

plat, me voici en roue libre, tout à mon cliquetis,
tout à ton cliquetis enfin retrouvé. À jamais.

Haïku soudain

Ta main rêve et s'ouvre,
doux papillon de paupières.
Et la pluie de fuir.

Écorces

Sous les pavés, la plage.
Et sous l'écorce ?
Ton image ?

Précieuses écorces, peaux
vieillies précocement.
Fendillées, crevassées,

plus noires que le brou
et dont, parfois, on tire
des bouchons.

Quand, épuisées, vous tombez
ou qu'un espiègle vous arrache,
vous exposez votre peau,

aussi claire que celle de l'aimée.
Vierge de tout frôlement, à peine
nervurée. Les amants les plus jeunes,

à la pointe du couteau, s'y jurent
constance et fidélité, immortalisant
la date d'un premier baiser.

Un jour, si tu le veux, je tirerai
de son étui mon vieux Laguiole
pour mieux nous y graver.

mercredi 26 septembre 2018

Infuser

Délaisser l'eau brûlante de la théière
pour l'eau fraîche des alcarazas.

La regarder lentement s'apaiser.
Ouvrir le sachet et laisser glisser

l'enveloppe de papier buvard.
Songer à l'amour qui meut le monde

puis lui rendre hommage en retirant

d'un coup bref l'infusette.
Goûter enfin de la terre

la profusion violine et se fondre
à tes lèvres patiemment adorées.

Lentement

Marcher lentement.
Pas gravement.

Laisser s'installer
le manque, l'absence.

Entreprendre, sur des
petits riens, un dialogue

en pensée. La banderole
du supermarché ondoie

et son ombre ne touche pas
le vieillard qui passe, courbé.

Plus haut, les mouettes rappellent
que la mer n'est pas loin et que

toi et moi prendrions plaisir à la
longer, pieds nus, main dans la main.

Sa main

Sa main avait tourné, un peu,
paume au ciel, serrant la plume
d'oie gorgée de bleu de Prusse.

Elle écrivait lentement, penchée
sur l'écritoire, mot à mot, lettre
à lettre, sur le papier rayé

au crayon que la gomme, bientôt,
emporterait au vent de ses pensées.
De son regard, rien ne sortait.

De son visage, rien ne s'exprimait.
Elle était toute dans cette main,
un brin tournée, formant les lettres

que le souffle, par la distance
éloigné, à chaque battement de cœur,
son aimant lui inspirait.

jeudi 20 septembre 2018

Un souffle de vin frais

L'or est jaune à ton poignet
et vive est la vitesse.

La campagne t'emporte
et me laisse sans voix.

Pourtant les mots me vinrent
sous la tonnelle grise, qui

appelait l'automne. La pampre
avait séché. On pressait le vin

frais. Je me pris à m'en inventer
le souffle dans tes cheveux plaqués.

Sous le tilleul, les pages

L'ombre pâlit, à mesure que le soleil
décroît. Une fraîcheur soudaine saisit.

Les pages ne cessent de tourner, plus
lentement, peut-être. De temps à autre,

une goutte de sève frappe la blancheur
de la page et irise les caractères de jais.

La vue alors se brouille et l'impétrant
d'un mémoire à spirale se prend pour lui,

Whitman, le poète adoré. Il est temps alors
de refermer le volume et de se lever.

Un vin blanc frais attend où se dissoudront
les caractères un instant confondus.

Sur le vif

Sa main ferme tient
le sac et son regard,
de côté, nous parle.

Tant de sentiments et
de bons mots en suspens
que le filet ne retient.


mercredi 19 septembre 2018

Silenci / Silence

Tancat entre parets, a les fosques,
no sento la remor del mar, ni els passos
de les parelles per la platge al vespre.

Me'ls he d'imaginar; el que faig, aclucant
els ulls i obrint el meu cor a la casualitat
orientada. La porta s'obre d'un cop i el vent,

tebi, em ve a buscar. M'aixeco i el segueixo.
Ja no veig el meu cotxe de plata. Al seu lloc,
una barca de rems, callada i fresca. Pujo i

començo a remar, com si ho hagués fer tota la meva
llarga vida. On vaig? No ho sé. Em criden els peixos
i les petxines m'ensenyen un camí nou. De perles.

***

Enfermé entre des murs, dans l'obscurité,
je n'entends pas le bruit de la mer, ni les pas
des couples sur la plage, le soir.

Je dois les imaginer ; ce que je fais, en fermant
les yeux et en ouvrant mon cœur au hasard
orienté. La porte s'ouvre d'un coup et le vent,

tiède, vient me chercher. Je me lève et le suis.
Je ne vois plus ma voiture d'argent. À sa place,
un bateau à rames, silencieux et frais. Je monte et

je commence à ramer, comme si je l'avais fait toute
ma longue vie. Où vais-je ? Je ne sais. Les poissons m'appellent
et les coquillages me montrent un chemin neuf. De perles.

Café

Le café attend, tassé dans la capsule.
Opercule clos, il est un parmi trois
ou quatre. Loterie facile, il lui échoira,

ou pas, d'être l'élu du mercredi. Une main
ensommeillée le cueillera puis, ravivée par
l'exactitude des gestes, d'un coup sec,

à l'aide d'un mécanisme sophistiqué, en percera
l'opercule. L'eau brûlante le traversera et il
sera le premier régal de la journée, ton contact

initial avec le monde. Mais, pour l'instant, il dort.
Encore. Comme toi. Alors que moi, à des centaines de
kilomètres, je vais m'en faire un de serré. À ta santé.

Insomnies

Voici enfin venu le temps
des insomnies qui cassent
la nuque et écartent

les yeux. Compagnes d'une
vie. Stigmate secret qui,
parfois, ralentit ma marche

et dessine mon sourire des
traits du tien partagé dans
la nuit. Je me lève et, d'un

bond parcimonieux, je descends.
L'ample table de bois clair

m'attend. Devant elle, en cette
nuit, il est un fauteuil neuf
qui me tient le dos et m'empêche

de sombrer à nouveau. Un deux trois.
Soleil ! disent les enfants qui jouent.
Trois quatre cinq. Lune ! Inversons

les couleurs. La vie, qui me fut prêtée,
ne m'est pas encore ôtée. Victoire
petite mais revigorante. En m'offrant

de vous écrire, l'insomnie m'attache à
cette vie que nous partageons tous,
parfois, souvent, sans nous connaître.

Elle fut

Elle fut cette femme brisée,
au regard chancelant qui fuyait.

Longtemps, j'y vis l'enfant perdue,
immobile dans son manteau bleu.

Je préservais son regard, croyant
le respecter. Il n'en était rien. Il

m'appelait. En silence. Comme
font les enfants en manteau bleu.

Alors j'ai écarté tes cheveux blonds
désordonnés par l'été finissant

et je t'ai regardée enfin, au fond
des yeux. Tu n'as pas cillé et

tu m'as souri. Ton histoire en moi
était passée et m'avait fortifié.

mardi 18 septembre 2018

Barbara

la nuque se voûte sur le corps
si mince sous l'étole blanche.
Le fourreau est noir. Graciles,

les mains quêtent le ciel mais
Dieu se cache et la voix, aigüe,
qui le cherche, se casse, dans

un craquement d'os comme, jadis,
sous les coups du père, aveugle,
ivre de désir et de haine.

Elle est la longue Dame brune et
je pleure mon père qui, autrefois,
m'avait appris à l'écouter.

Noia de porcellana / Gamine de porcelaine

A Pau Riba

Te'n recordes, Pau, quan la cantaves ?
Sense veure-la mai, la gent li somreia.

Passant pels carrers, al vespre, entre llums,
la creia reconèixer, ella reia i fugia corrent.

Un dia, ens vam creuar, al Pipa Club de la Plaça
Reial, no te'n recordes. Jo si. Així com el got

apagat de whisky car que xarrupàvem els dos, amb
veu baixa. Han passat anys i la trobo a faltar,

la teva noia de porcellana que reia mentre fullejava
del Ponç Pons uns poemes encara desconeguts.

***

Tu t'en souviens, Pau, quand tu la chantais ?
Sans jamais la voir, les gens lui souriaient.

Passant dans les rues, entre chien et loup,
ils croyaient la reconnaître, elle riait et fuyait en courant.

Un jour, nous nous sommes croisés, au Pipa Club de la Plaça
Reial, tu ne t'en souviens pas, moi si. Tout comme du verre

terne de whisky cher que nous sirotions tous les deux, d'une
voix basse. Les années ont passé et elle me manque;

ta gamine de porcelaine qui riait tout en feuilletant
de Ponç Pons des poèmes encore inconnus.

Il y a si peu

Il y a si peu que je t'aime, et je t'aime tant ;
quelques mois, une poignée de myrrhe dans la main
du servant, la légère fumée qui signe sous le toit

l'âtre et la douceur du foyer. Par toi, mes mots
ont changé ; des convictions, des conventions, par
nos mois et nos émois, se sont abolies. Nulle

possession, nul triomphe. Sans vaincu, la victoire
à deux se savoure et le balancier de la pendule
ralentit sa course grave et un brin oxydée.

samedi 15 septembre 2018

Quiétude du matin

À L. et S.

Sur la balustre blanche, sans le bétail qui,
tête baissée, s'y frottera le poil fauve,
l'homme attend les heures chaudes,

infime et confiant, adossé par le cœur
à la montagne ronde, émoussée par tant
de regards et de pas lents.

Cliché trouble, de guingois, pris par
le fils chéri que l'Homme enseigne,
patiemment, à gravir la montagne.



vendredi 14 septembre 2018

Penser à toi

Il n'est pas sept heures.
Le point du jour. Au loin,
la masse minérale 

de la cathédrale m'attire,
comme un soleil froid et
paisible. Ma vue écarte,

sur la gauche, l'épaisse
et haute frondaison, dans
le silence tiède. Nul bruit,

sinon, lointain, le roulis
des camions en route vers
le Nord, chargés d'épices

ou de fruits sirupeux. Seul,
ou presque, je pense à toi
et m'en repais. Bandeau de

tissu tendu dans le ciel
par le sacerdote qui quête,
des dieux, le prodige et

mendie un peu de l'avenir.
Telle est ma contemplation,
bien peu hugolienne, j'avoue.

Je pense à toi et déjà le ciel,
impatient, déchire la paix de sept 
heures et m'invite à ton côté.


jeudi 13 septembre 2018

Saveur

Entre sève et couleur,
tu as choisi le rond,
pas le fade.

Volant au soleil ses
premiers rayons, tu
emplis la bouche d'un

nectar que le corps
fait sien en battements
lents et harmonieux.

Puis tu disparais au
profit de ta sœur, la
saveur, et les amants,

un temps appariés par
ton charme, ne cessent
de te chercher,

en scellant, douce folie,
d'un trait de salive d'or,
leurs lèvres à tes baisers.

mardi 11 septembre 2018

Jour

- «Un jour, mon prince viendra...»
- Tsss, ne chante pas ça, et puis
tu chantes faux, tu sais.

Il n'est pas de jour dans le futur,
sinon de poussiéreuses broderies
auxquelles même les reines ne croient

plus. Le jour est là, maintenant, il entre
par la fenêtre, se fraie un chemin entre
les persiennes et les rideaux de percale.

Puis il caresse ton épaule, épuisée par
l'approche de ceux qui crient, enfermés,
et pleurent de n'être plus entendus.

Le jour qui est là finira sans s'effacer,
il dorera l'épaule de l'amant ce soir, tout 
contre toi. Magie. D'un jour. Ou d'une nuit.

Paraula rebutjada / Mot refusé

No em donis cap paraula
ni tan sols el silenci,
tanca els teus llavis,

acluca els ulls i camina,
camina lentament, descalça,
com una comtessa de cinema.

Deixa'm percebre el frec de
cadascun dels teus passos,
com si fossin cascavells d'un

ballet invernal. No parlis i
camina, fins que trobi els mots
que no volgueres donar-me.

***

Ne me donne pas de mot,
ni même le silence,
clos tes lèvres,

ferme les yeux et marche,
marche lentement, les pieds nus,
comme une comtesse de cinéma.

Laisse-moi percevoir le frôlement de
chacun de tes pas,
comme s'il s'agissait des grelots

d'un ballet hivernal. Ne parle pas et
marche, jusqu'à ce que je trouve les mots
que tu ne voulus pas me donner.

La meva diada / Ma fête nationale

No és multitudinària,
ni porta majúscula
al començament.

La meva diada és un mot
comú, deliciosament qualsevol,
una paraula que marca, any rere

any, el començament del curs,
la trobada amb alumnes nous
a qui parlo del meu altre païs,

de la meva Catalunya i de les
nafres que, a vegades, li tanquen
la boca sucrada i li amarguen

el gest. Ahir, amb els amics, en
vaig celebrar la vinguda. Eucaristia
sense Déu i amb el món. Sencer.

***

Elle ne rassemble pas les foules
ni ne porte de majuscule
au devant.

Ma fête nationale, ce sont deux mots
communs, quelconques,
deux mots qui marquent, année après

année, le commencement des cours,
la rencontre avec les nouveaux étudiants,
à qui je parle de mon autre pays,

de ma Catalogne et de ses blessures
qui, parfois, ferment sa bouche
de sucre et empoisonnent

ses gestes. Hier, avec mes amis, j'en ai
célébré la venue. Une eucharistie 
sans Dieu et avec le monde. Tout entier.

La dame de Nyons

Vous ne l'y trouverez pas.
Ou alors fort peu. Ou certains
jours. En lisière de la ville,

le long de la rivière assagie.
Elle y tient place, offrant de
son esprit les lumières de paix

à des travailleurs méritants, 
dont l'échine se courbe sous 
le faix des obscures pensées.

Un ordinateur vrombissant, sans
écran, un téléphone éternellement
coupé. Qu'importe. Elle parle et

le soleil, même en hiver s'invite
à sa table. Si Nyons est la petite
Nice, c'est de la grande nasse que,

par sa parole, elle sait tirer du
berger les brebis égarées. Jusqu'à
pas d'heure, un brin d'éternité.

vendredi 31 août 2018

P. et E.

Je les connais depuis peu,
depuis longtemps je les attends,
ces amis délicats qui aux invités

font l'offrande de leurs mets et de 
leurs mots. Les marmites fument et les
litres s'épanchent. Un clafoutis surgit

d'un coup, que l'on partage sans le dépêcher.
L'un est volubile et parle avec les mains.
L'autre se tait le soir mais le jour écrit

bien. Ils sont tout à leurs hôtes et cependant,
à la dérobée, P.  glisse à E. une œillade qu'à
bien des couples, généreusement, je souhaiterais.

Gommes

La gomme chauffe, pareillement,
au nord du sud, comme au sud
du nord. Les gravillons fous

de bitume liquoreux se ruent dans
les fentes béantes que la course
a ouvertes. Silence, sueur, torpeur.

Chauffeuse et chauffeur ont quitté l'étouffant 
habitacle et se râclent la gorge. Sans un mot. 
Chacun à l'autre pense et contre la tôle s'appuie.

dimanche 26 août 2018

Escolta'm, para orella / Écoute-moi, tends l'oreille

Et parlaré en una llengua
que no coneixes, xiuxiuejant
a cau d'orella. Para-la,

deixa que entrin els sons
estranys, però familiars.
Tota la meva vida flueix

al ritme de les paraules.
Ja gaudeixo de la teva
sorpresa. Te l'aclariré.

***

Je te parlerai dans une langue
que tu ne connais pas, la murmurant
au creux de l'oreille. Tends-la,

laisse entrer les sons
étranges, mais familiers.
Toute ma vie s'écoule

au rythme des mots.
Je jouis déjà de ta
surprise. Je te l'éclaircirai.

Tempus fugit

Le temps fuit, c'est un fait.
Le dire, c'est déjà apprécier
son discours, comme l'on pince
le tuyau souple qui abreuve.

Tension de l'eau fraîche qui court,
étapes innombrables. L'été s'achève,
riche ; un petit blond a déjà quatre
ans. Lui aussi éprouve le temps qui 

fuit au rythme de sa trottinette colorée.
Le soleil est déjà haut qui caresse 
la peau et la hâle doucement. Il fera
bon l'accompagner sur le ciment clair.



samedi 25 août 2018

Haiku du vent

Cheveux sur la tempe,
ta silhouette sur l'eau
et le vent s'éveille.

Un temps calme

Hors du temps, derrière la baie
fouettée par les embruns.

L'enfance s'endort, l'enfance dort,
malgré les bourrasques qui giflent

le verre clair. Pas une sieste dans
le petit lit douillet, minutieusement

caréné. Non. Un abandon inopiné, subit,
que réveillera l'odeur des tartines

et du lait chaud. L'enfant aura oublié,
croit-on. Plus tard, il s'en régalera.

De antemano

a mis colegas barceloneses,
sobre unos versos inesperados
de Vicente Blasco Ibáñez

«Conociendo de antemano
la fatiga monótona 
y gris que se extendería 
hasta el momento de su muerte»

¡Cuánta poesía en el seno de
las novelas! Dos heptasílabos
seguidos por un octosílabo,
y un eneasílabo me cogen de

la mano y me invitan a ver,
en medio de la turba trabajadora,
el llanto, las risas, las muecas
y las sonrisas de cada uno de ellos.

Mis hermanos lejanos, hombres y mujeres,
jóvenes y viejos, bajitos o altos, callados,
que nacen de las palabras del novelista
poeta. ¿A posteriori? Que no. De antemano

La novela, también es un arma cargada de futuro.

Le temps juste

Le temps juste,
pas juste le temps.

Le temps hors du temps,
Midi le juste, pour Valéry.

L'heure d'or ou l'heure violette.
C'est selon, c'est si tôt, mon amie.

Ne boucle pas tes valises, leur cuir
sent si bon. Laisse-les ouvertes,

héliotropes d'un moment. Le linge
embaume, sagement nostalgique de

la brise d'été, bientôt oubliée.

Le temps juste,
pas juste le temps.

Le temps qui fait de toi
une déesse sans adorateur,

sinon moi qui te contemple
comme, naguère, il pleuvait

des étoiles de glace dans
le ciel de l'été. L'automne

est proche et le travail 
déjà t'emporte,

parmi la tendre lavande
et les micocouliers.

jeudi 23 août 2018

Trás os montes

Rere ses ueres amples,
uns ulls insegurs. Ferits

per tantes desavinences i
esperances frustrades.

Dessota, el somriure. Únic,
insuperable. De vida, tendresa

i generositat. Harmonia de sa
cara, desordre ordenat des

cabells rossos. Una bellesa
al matí, devora sa carretera

fosca que se l'endurà cap a
sa feina, trás os montes.

***

Derrière les larges lunettes,
des yeux peu sûrs. Blessés

par tant de désaccords et
d'espoirs frustrés.

Dessous, le sourire. Unique,
indépassable. De vie, tendresse

et générosité. Harmonie du
visage, désordre ordonné des 

cheveux blonds. Une beauté
au matin, le long de la route

sombre qui l'emportera jusqu'au
travail, trás os montes.


lundi 20 août 2018

Li agradaria / Elle aimerait

Li agradaria tenir el mar a l'abast de la mà.
Un mar d'escuma, salat i gèlid, o una bassa
tèbia on descansar els seus peus exhausts.

Però es troba al bell mig de les terres càlides,
en una caserna fosca on no canten els grills.
I mentre dorm, s'inventa un mar que li escalfaria

l'ànima i el cos, pendents de tants somnis. I pensa
en una cançó escoltada fa tant de temps: «No trobaràs
la mar; la mar fa temps que va fugir.» Idò...

***


Elle aimerait avoir la mer à portée de la main.
Une mer d'écume, salée et glacée, ou un bassin
tiède où laisser reposer ses pieds épuisés.

Mais elle se trouve en plein cœur des terres chaudes,
dans une caserne sombre où ne chantent pas les grillons.
Et cependant qu'elle dort, elle invente une mer qui lui réchaufferait

l'âme et le corps, suspendus à tant de rêves. Et elle pense
à une chanson entendue il y a si longtemps : «Tu ne trouveras pas la mer ;
la mer, ça fait longtemps qu'elle s'est enfuie.» Et donc...

L'insomne de sa platja / L'insomniaque de la plage

Dorm poc i deix passar ses hores.
No em coneixes? Som aquest que jeu
damunt sa platja tèbia de l'agost.

A la mà duc ses pàgines grogues des
poetes amics. Quan m'aixec, tir unes
quantes pedraules i torn a jeure,

sense dormir. Som de llevant i vaig
ben poc a ponent. Serà sa causa des
meus insomnis? En el cel brilla l'estel.

***

Je dors peu et je laisse s'écouler les heures.
Tu ne me connais pas ? Je suis celui qui gît
sur la plage tiède d'août.

À la main je porte les pages jaunes des
poètes mes amis. Quand je me lève, je lance
quelques pierroles et je me recouche,

sans dormir. Je suis de l'Orient et je vais
fort peu à l'Occident. Serait-ce la cause de
mes insomnies ? Dans le ciel, l'étoile brille.

Les parcours opposites

Le café sèche aux commissures
des amants. Le regard, fixe,
se tait derrière les verres

fumés. L'heure est au départ.
À peine décalé. Un même
empressement, un pareil

déchirement. Comme eux, le lundi
disjoint les bienheureux du dimanche,
les précipitant dans autant de parcours

opposites.

Une cour

Une cour minérale, au sol de terre battue
et encadrée de hauts murs dressés sans soin.
Une remise en plein air, abandonnée par les

ridelles, les bâts et les licous. Quatre ou
cinq tables dressées, un personnel discret
et attentionné, un tenancier qui vous y guide,

et voilà un beau lieu pour y déjeuner l'été.
De quelques feuilles et de volaille roulée dans
la panure. Nous y fûmes heureux. Elle me manque.

Un gravillon

Insignifiant. Dans une poignée
qui vous poudre la main avant de
disparaître au coin de l'allée.

Ni un cristal brillant, ni un grain 
de sel savoureux, une pierre infime
dont l'arête vive rappelle que

derrière le diminutif est la lourde
racine. Nulle princesse au petit pois
pour s'en plaindre, tout au plus un

cycliste dont l'étroite chaussure s'en
trouvera encombrée. Mais je décide de
l'aimer cet unique et, derechef, l'empoche.

mardi 14 août 2018

Caixes de sabates / Boîtes à chaussures

Caixes de sabates, com una torre
de nou pisos òrfena de sa bessona.

Buides totes? No. Plenes a vessar
de petjades sense rumb pels carrers

dels afores de la ciutat callada.
Si les obres, després d'olorar-ne

el perfum, notaràs el pas dels anys
en fregar-ne la pell cansada i apagada.

Nou anys de la vida ciutadana i lliure,
meticulosament guardats a recer de la

pluja i del fang, en espera d'aventures
noves o a l'aguait d'un poeta indiscret.

***

Des boîtes à chaussures, comme une tour
de neuf étages orpheline de sa jumelle.

Toutes vides ? Non? Pleines à déborder
de traces de pas sans but dans les rues

des alentours de la ville silencieuse.
Si tu les ouvres, après en avoir senti

le parfum, tu remarqueras le cours des ans
en caressant leur cuir fatigué et terne.

Neuf ans de la vie citadine et libre,
méticuleusement rangés à l'abri de la

pluie ou de la boue, dans l'attente de nouvelles
aventures ou à l'affût d'un poète indiscret.

Une voix et un regard

à Eric Sevignon

Une voix, lente, posée,
pleine de délicatesse,
avec des aspérités pour

s'y sentir bien, jamais pour 
trébucher. Et des yeux que
l'on n'oublie pas, tendres,

accueillants, compréhensifs.
Tes yeux, Éric, se sont fermés
mais ton regard demeure, silencieux,

dans ces carrés en noir et blanc
où de l'étang tu saisissais un
filet, une barque, une cabane,

d'humbles détails d'une humanité
révolue mais qui, par ta poésie,
gagnait une seconde vie, la tienne

à venir.

Spectateurs

La pièce s'est tue et les livres regardent,
serrés sur les étagères immobiles qui ploient
sous le faix des années. Pas un ne cille et 

pourtant je vois leurs dos miroiter quand je
passe, lentement, en proie à l'insomnie,
silencieux, retenu. Tranche jaunie, pages

cornées, reliures défraîchies ou brochure
fatiguée, ils quêtent l'œil neuf d'un badaud
égaré. Tournant les talons, je me retire

de la pièce d'habitation et je pars dans la nuit,
les yeux pleins de la supplique silencieuse de
ces pages serrées, où l'encre, soudain, a pâli.

samedi 11 août 2018

Traduire l'ami

à J. J.

Tirer du tiroir une main de papier,
y caresser du regard les poésies
choisies par l'ami au plus proche

de son cœur, se mettre à l'ample
table de bois clair et, patiemment,
humblement, en entreprendre

la traduction, comme deux navires,
pareillement chargés de grains,
naviguent de conserve. Ivresse.

Ecce manus

Drôle de langue, qui confond en un cas,
le pluriel et le singulier. Comme si une 
main appelait l'autre, nécessairement.

Comme si, pareillement gantées de bleu
des mers du Sud, les mains de l'aimée
attendaient celles de l'aimé, suspendues,

funambules, à la fine réglette de métal.
Bientôt vidé de sa substance humaine,
Jésus est présenté par Pilate à la foule.

Bientôt emplis de la tiédeur de quatre 
mains réunies, les gants pendent, confiants,
et un brin espiègles. Ecce amantes.


jeudi 9 août 2018

Etxe berri

pour Xavier

La pluie s'abat sur la campagne,
entre Atlantique et Méditerranée.
L'eau s'infiltre partout et les murs

s'en gorgent, menaçant de rompre
sous ce faix improvisé. Plus un mot 
échangé, les regards blanchissent

sous le feu des éclairs, un seul espoir
subsiste : le toit pentu et sombre de 
la maison neuve au dessin de prénom.

Frontera / Frontière

Frec de còdols verds,
no deixo de caminar,
no em talla la ratlla.

***

Frôlement de pierres vertes,
je ne cesse de marcher,
la ligne ne me coupe pas.

En català, si us plau / En catalan, s'il vous plaît

No ho necessites, no m'ho demanis.
Et parlaré en català, a la nit,
mentre dorms, tot pensant en la

magrana que t'hagi confiat. La llengua
de la mare no és una eina, és una font
inesgotable. S'hi beu de la vida i s'hi

aprèn el nom de cada flor, l'alè de cada
mort. No la coneixia, o ben poc, ara puc
dir: en català, moltes gràcies.

***

Tu n'en as pas besoin, ne me le demande pas.
Je te parlerai en catalan, la nuit,
cependant que tu dors, toute à la pensée

de la grenade que je t'aurai confiée. La langue
de sa mère n'est pas un outil, c'est une source
intarissable. On s'y abreuve de la vie et on y

apprend le nom de chaque fleur, le souffle de chaque
mort. Je ne la connaissais pas, ou si peu, maintenant 
je peux dire : en catalan, merci beaucoup.

Une grenade

Fruit boisé, clair,
dont la peau, durcie,
se patine sous la main.

Tu le prends et l'observes
comme un crâne silencieux,
rempli de sagesse vive.

Puis tu le replaces dans le
compotier de terre cuite.
Un jour, deux jours, dix jours.

Enfin vient la décision, subite.
Le couteau peine à partager le
fruit, l'enveloppe des grains

a séché, s'est opacifiée. Tu croques
et chaque grain percé t'inonde d'une
mer de douceur. Mer vive où le sucre

rend aisé le flottement de l'estivante
curieuse de plaisirs. Tes lèvres s'en
vermillonnent, je t'embrasse goulûment.

Un été dans l'été

Bref. Quelques galets dans la main,
encore humides de la marche nocturne.
L'éloignement, les averses soudaines

qui glacent les épaules et voilent
la vue. Cet été dans l'été s'en est
allé, déjà, et la nostalgie s'empare

de qui s'y plut, sans jamais cesser
d'être dans d'autres lieux, familiers
aussi et nimbés d'un parfum singulier.

samedi 4 août 2018

El llibre a tu degut / Ce livre que je te dois

És un llibre prim, publicat fa 
setze anys, de la mà de ferro
roent d'un poeta professor,

amb pròleg d'un professor amant
de poesia. Mes d'agost, mes de
vacances, me l'emporto en tren.

De dilluns al sol, la vida no
m'ha ensenyat gaire. Conec molt
més els dies literaris, Jordi.

I amb tu, els rails de ferro
calent es tornaran línies d'una
vida de passió. Tornaré el dilluns.

***

C'est un livre mince, publié il y a
seize ans, de la main de fer
rouge d'un poète professeur,

avec un prologue d'un professeur amant
de poésie. Mois d'août, mois de
vacances, je l'emporte en train

Des lundis chômés, la vie ne m'a
guère appris. Je connais bien
davantage les jours littéraires, Jordi.

Et avec toi, les rails de fer
chaud deviendront lignes d'une 
vie de passion. Je reviendrai lundi.




jeudi 2 août 2018

L'amour des huîtres

Si loin qu'il en est incertain,
un vague souvenir, à l'approche
des étrennes, dans le tintement

du cristal et des couverts en argent.
Et puis soudain, à Rouen, le voile noir,
l'amour qui se délite dans la nausée

fatale. Les vagues tentatives, à jamais
infructueuses, le désamour qui s'installe
et la nostalgie de la couleur des yeux de

mon père.