samedi 18 avril 2020

La mar reinventada / La mer réinventée


               «No trobaràs la mar, la mar 
                    fa temps que va fugir.»
                                Maria del Mar Bonet

La mar s'està secant, lentament,
als teus ulls i t'inventes la mà
de l'estimada, nua, tèbia, esperant

del mòn un regal inaudit. No pas
aquestes joies d'or i de plata que
et va mostrar un amic car, car, ara,

el cor ha de prendre d'altres camins.
Penses en ella i amb la sal del teu plor,
seca, li ofereixes una infinitat de gemmes.

***

La mer est en train de sécher, lentement,
dans tes yeux et tu inventes la main
de ton amoureuse, nue, tiède, attendant

du monde un présent inouï. Non pas
ces bijoux d'or et d'argent que
t'a montrés un ami cher, car, maintenant,

le cœur doit prendre d'autres chemins.
Tu penses à elle et avec le sel de tes pleurs,
sec, tu lui offres une infinité de gemmes.


l'Alune

Les nuages sont bas et épais.
La lune me manque qui rythmait
mes jours et mes nuits,

allongeant les heures, et me créditant
d'insomnies délicieuses. Brune présence,
lente observation, le cliquetis tendre

du boîtier et l'insondable réflexion.
Alors je m'invente l'Alune, vive absente
de nos bouquets, et je la peins sur les

nuages, elle qui savait s'en faire une
élégante dentelle pour nous offrir sa
pudeur en gage d'absolu.

Un sacador de fuego

Es hijo de relojero,
aprendió el oficio,
torciendo las manecillas

del tiempo. A deshora.
Sin distinguir entre
la luz del día y la fría

oscuridad de la noche.
Pasaron años. Dejó la
Ciudad Condal. Con barco.

Y se instaló al oeste de
la isla de Menorca, con 
los ojos puestos en la

capital que le había
enseñado parte del oficio.
Creó una clínica de las

joyas. Al repararlas,
al ajustarlas a un nuevo
cuerpo, decidió transmitir

un poco del aliento de quienes
habían desaparececido en los
desvanes del tiempo.

Lo mismo hizo con humildes
huesos de sepia o con palabras,
tiernamente gastadas.

Amistats compartides / Amitiés partagées

No es coneixen. Realment.
Són milers, ara confinats,
que s'escriuen, perquè uns

coneguts, de veritat, els han
posat en relació. Misèria dels 
dies actuals, riquesa inesperada

de la humanitat. S'alliberen els
mots, els accents. Amb les escoles
tancades, ningú té por de les faltes

d'ortografia o d'estil. Ens confiem
imatges, records, ens prestem cosetes
o objectes que, en d'altres temps,

haurien passat desapercebuts. I fem joies
petites, brillants, de cada trosset de
joia que la vida ens ofereix. A cabassos. 

***

Ils ne se connaissent pas. Réellement.
Ils sont des milliers, à présent confinés,
qui s'écrivent, parce que quelques unes de

leurs amitiés, réelles, les ont mis
en relation. Misère des
jours actuels, richesse inattendue

de l'humanité. Les mots se libèrent,
les accents. Une fois les écoles
fermées, personne n'a peur des fautes

d'orthographe ou de style. Nous nous confions
des images, des souvenirs, nous nous prêtons
de petites choses ou des objets qui, en d'autre

temps, seraient passés inaperçus. Et nous nous faisons 
de petits bijoux, brillants, de chaque petit morceau
de joie que la vie nous offre. À foison.


Nature

J'ai laissé les volets tirés,
la maison dans l'obscurité
et je me suis assis dans la

froideur d'un matin d'avril.
Silence bourdonnant. Attente.
Nul coup jovial à la porte,

ni frottement hâtif sur le
paillasson. Peu à peu, timides
d'abord, puis éclatants comme

des gongs, les chants des oiseaux
trouent la grisaille que j'imagine
au dehors. Ils s'effarouchaient

naguère de notre emprise vaine,
inconsciente et présomptueuse.
De branche en branche, sautillants,

ils attendent, patients, que le cerisier
fructifie, pour lui chiper des fruits
gorgés de vie, au nez et à notre barbe.


Bouteille à la mer

La voix se brise entre les murs
et part vers l'inconnu. Quelques
secondes d'un long cri déchirant

qui garde la gorge éraillée et
comme un petit goût de raisins
secs. Puis vient le silence.

En cette heure matinale, la toile
scintille des points aléatoires
des levés tôt. Bouteille lancée.

vendredi 17 avril 2020

Anelletes/ Boucles d'oreille

Com un regal de ponent
al capvespre, d'or i
de plata, he rebut dues

anelletes discretes a
la casa on les hores
em confinen, atent a

qualsevol indici de la
preciosa humanitat.
Quanta delicadesa,

quantes hores enfeinades,
d'ulls, de mans i de cor.
De moment, estan esperant,

com les orenetes volen a 
dalt de les cases tancades,
a l'aguait de les rialles
de la mainada alliberada. 

Però 
   ja sé que d'aquí ben
       poc un noi les oferirà 
                 a l'estimada.
                
***

Comme un présent du couchant
à la tombée du jour, d'or et
d'argent, j'ai reçu deux

discrètes boucles d'oreille dans
la maison où les heures
me confinent, attentif à

tout indice de la
précieuse humanité.
Quelle délicatesse,

Que d'heures de travail,
des yeux, des mains et du cœur.
Pour l'instant, elles attendent,

comme les hirondelles volent au
dessus des maisons fermées,
à l'affût des rires des enfants libérés.

Mais
      je sais que d'ici peu
              un garçon les offrira
                    à son amoureuse.

                By courtesy of Joan Bagur Garrido



Ta bouche

                  Te miro recostada sobre el césped
                  agua verde y verdor claro tu carne
                  tu rumoroso pelo embravecido
                  y el bosque de tu risa palpitante.
                                         Pedro Garfías, 
                                        Primavera en Eaton Hastings

Ta bouche comme un bois ombreux,
palpitant, entre les troncs des
dents en circulade, Carnac d'ivoire

enivré, avec ses recoins où se replie
ta pudeur, moussue, et ce palais,
voûté où résonnent les langues

qui alternent, dialoguent, se battent
puis s'unissent, quand le repos te mord,
avec un peu de sang entre les lèvres.


Shooter

Un verre étroit, fait
pour être avalé yeux
clos, d'un trait,

en se brûlant la gorge.
Et moi tout à la musique
qui soudain m'invite.

Je sirote. Yeux de velours,
le vieux rhum a des volutes
et la rue est si loin.

Leur temps n'est pas le sien

à P. G.

Poète, il écrit peu et bien.
Lumineuse anamnèse de grillons
et de sandales dans le sable.

Homme de culture, il ne garde 
rien pour lui et partage tout,
à foison. Je lui dois bien des

découvertes et des réflexions.
Sa langue est d'un pays petit,
comme l'empreinte d'un pied 

en Méditerranée ; il la modèle,
au sein d'un vaste empire qui
sent la citronelle et le muscat.

Je le lisais sur des pages que
ma main retenait avant qu'elles
ne s'envolent, vers l'Île de 

l'Air, au sud de son île et de
la mienne. Ce ne sera plus le
cas, pour un temps ou pour

longtemps. Ainsi le veulent les
temps, qui fuient l'encre grasse
du papier partagé. Alors je me

tournerai vers sa montagne et son
cahier dont il tient la chronique
régulièrement. Et je le lirai.

Enséñame

Enséñame a leescribir,
a hacer de mis lecturas
el fermento de mis versos.

No como solía hacer antes,
sino al mismo tiempo, pasando
del papel couché al teclado

mudo, y de las palabras al aliento 
soñoliento. Por favor, ayúdame, 
que la tinta se está secando.

jeudi 16 avril 2020

Écrits

J'aime écrire quand les maisons se vident
de leurs habitants et que les objets, enfin
libres, pèsent sur le silence.

Alors je me penche sur ma table de travail,
dont le bois blanc se patine sous le jeu
des poignets hésitants.

Je regarde l'écran, sans le voir, les yeux
perdus dans le passé, et j'écris, détachant
du présent les signes ténus de l'attachement.

La glycine embaume alors, plus qu'elle ne le
faisait dans la brève promenade quotidienne,
et sa cascade sent le Rhône et les chalands.

Misty

La main gauche de Garner,
décalée selon mon père,
cette rivière de perles

dans les doigts d'un petit homme 
assis sur les épais annuaires 
téléphoniques de New York.

Brève chanson sans la voix
de Devyn Rush, pas encore
née, et mon clavier noir,

monocorde qui s'essaie, vers
à vers, à reproduire la magie
du pianiste préféré de mon père.



Sous la peau

Sous la peau fine de ta gorge,
la vie qui bat et, silencieuse,
demande, exige les lèvres laissées

loin. Ton souffle est lourd et lent,
houle puissante sur l'océan des blés.
Péguy fauché au front et ses vers qui

rythment ta nuitée. Le vent s'est couché,
les ombres s'emparent de la ville et la
pénombre, esseulée, chuchote au coin des rues.

Un silence

Un silence plein,
tout en rondeur,
confiant, serein,

Le temps suspendu,
l’ouïe se laisse
gagner par de menus

bruits : chaudière
se rebellant contre
le thermostat,

craquements du bois
dans l'escalier, bruit
imaginaire d'un second

couvert cognant soudain
la faïence à liseré d'or
avant de s'assoupir,

cliquetis du clavier que
le silence ensemence de 
ton visage endormi.

Une ligne de basse

Girl Talk s'égrène en cadence,
parmi les rires et les bruits
de couverts.

Je ferme les yeux et délaisse,
un temps interminable le piano
pour la basse et ses silences.

Sons ronds et chauds qui errent
sur la scène et reviennent toujours
à la mélodie première. Caisse claire

balayée et grosse caisse frappée comme
un cœur la retiennent d'un fil, ou,
plutôt, de quatre cordes en acier doux et

tendre. Je franchis l'océan et m'assieds
dans ce club, étranger à la ripaille
ambiante, pour écouter une ligne de basse

et y lire ces lignes de vie et de cœur
que l'existence, prodigue, m'offrit sans 
que je n'eusse, insensé, à apprendre ce solo.


Club

à Yuko Mabuchi

Le dos ondule comme
une ombre claire sur
le vernis noir.

Peu la voient, tout à
la ripaille et aux
conversations.

De temps à autre, un cri
rauque, aviné, troue
la sensuelle harmonie,

suivi de rires gras et
d'une brève salve de mains.
Yuko joue et la vie continue.

Yeux clos, elle régale, sans
jamais peser, les convives
attablés sur le lin qui, peu 

à peu se tache de lie de vin.
Trois ans et demi sont passés,
je suis à des milliers de lieues

de Los Angeles, confiné, mais les
mains de Yuko guident mes deux mains
qui caressent lentement son tempo.



Voix

J'ai toujours aimé les voix qui s'envolent
et laissent dans l'atmosphère comme une
traînée de safran. Juste immatérielles.

Merveilleusement. Que reste t-il de la salive
qui liait les mots, de la gorge enflammée
qui les cassait soudain ? Enfermé chez moi,

devant l'ample table de bois clair, je me recrée
les voix aimées, comme un improbable harpiste
dans un coin du métro. Puis je me lance.

Pour prix de ma rêverie et de ces voix volées
au passé, je fouille dans mes poèmes et en lis,
pour mon île chérie. Vers libres et brefs, vers

du quotidien que je cisèle, comme le potier
recrée le visage aimé, sans maquillage, avec
de la glaise et de l'amour. Tant d'amour.  

mercredi 15 avril 2020

Un vélo

Un vélo traverse la rue,
poussé par une jeune femme
gracile. Zébras blancs usés

par les passages incessants.
La ville aveuglante suspend
un instant sa course effrénée.

Visage fermé, le cliquetis des
rayons et de la fragile mécanique
disparaît sous le groove de Roberta

Flack réinterprétée. Sonorités d'orgue
Hammond pour accompagner l'inconnue
dans sa lente traversée. Elle est passée.


BRUZUNOC

à O. G. et aux siens.

Le pain noir s'émiette,
au sortir du sac de jute.
Brûlants, les légumes 

l'attendent, avec le lard
coupé grossièrement, et le
jarret de porc. Plaisirs

simples. Cuisine aux murs
ripolinés que le feu a
prématurément jaunis.

Sur la table, la moutarde,
de plusieurs mois, foncée,
embaumant le vinaigre

d'alcool fort, a oublié la
lointaine Bourgogne. Souvenirs
de temps reculés, de la langue

du peuple désapprise par les
anciens jeunes montés à la
capitale, dans l'empressement

des cols blancs, que jette
brusquement à bas le confinement.
Désir de rassemblement de la famille

écartelée. Rêve d'une cousinade
immense, en plein cœur de juillet
dans les corps de ferme bas.

(by courtesy of Olivier Goaoc and family)


Ces lettres

Ces lettres que l'on n'écrit plus
et que je porte, sous la chemise,
contre le cœur, sans jamais les

envoyer. Ces longues lettres, à
l'encre violette, sur un papier
épais qui craque quand on le plie

et dont mes poèmes brefs sont les
innombrables confettis. Ces lettres
que je n'écris pas et que jamais l'on 

ne retrouvera dans ma pagaille de
pacotille. Ces lettres, à l'écriture
malhabile d'un enfant raillé et puni

pour ses gestes gauches, elles sont
toutes dans ma voix, chaleureuse et
gorgée de tendresse, et dans mes doigts

qui, sans cesse, le regard posé sur toi,
plient et déplient un papier dont le ressac 
silencieux dit mon cœur, en manque de toi.

Mon étude

Mon étude, mon studio,
c'est une modeste cuisine
au formica blanc et gris,

avec sa chaudière dont la
fine tôle ronronne quand 
on s'y attend le moins,

son robinet col de cygne 
qui invite aux patientes
vaisselles, son percolateur

massif, signé par l'amour des
miens, désintéressé, constant
et fidèle, et qui embaume la

pièce à toute heure du jour
et de la nuit, mon coq rauque
quand le matin appartient encore

à la nuit silencieuse, me régalant
d'insomnies comme d'autant de joyaux.
Ma bibliothèque est devant. À gauche

et sur la droite, faisant discrètement
pendant au large écran qui m'ouvre sur
le monde et recueille mes cours et mes

écrits, ma parole fugace et le damier
des visages aimés, à toute heure d'un jour
confiné, noir et blanc. Et vert d'espérance.



Franchir les mers

Franchir les mers et la rocaille
des chemins, délaisser l'oiseau
blanc qui brûle le ciel.

Arriver au pays de nulle part,
au pays qui te ressemble, 
aux fruits juteux et lourds

qui embaument la soirée. Délacer
les épaisses chaussures, panser
les pieds échauffés par les blessures,

sous ton seul regard qui sent l'anis
et le levain des boulevards circulaires.
Délaisser l'infinitif enfin, qui ne connaît

de terre, de mer ni d'océan, et te dire
que je t'aime. Tu seras là, sans rien
demander, tes cheveux libres et noués

de tendresse, d'un ruban qui appelle
mes doigts, comme sur le macadam vide
de population, les larges raies blanches,

insistantes, appellent le passant à gagner
l'autre rive, celle du bon vivre et des plages
proches, dans le son permanent des cruches

d'eau fraîche qui s'entrechoquent dans l'attente
de l'anis et de la glace pilée. Un jour, peut-être,
un jour, sûrement.

mardi 14 avril 2020

Petite archéologie

à S. D.

L'après-midi avance, chaude.
Sur le formica, la farine
blanche reçoit ,en son cratère,

le beurre, l'œuf et l'eau. Le 
temps se suspend et les bruits 
de la rue s'éloignent, les mains,

ancestrales potières, pétrissent
la pâte qu'elles ajustent au fond
et au bord du plat. Cuisson ivoire.

Puis viennent les fraises gonflées
de vie, rapidement tranchées et la
crème pâtissière, épaisse, odorante.

Le temps n'a pas de prix. Infinie
générosité du partage d'un printemps
de pâte, de crème et de fraises rouges.



Pulpe

La pulpe de tes doigts me manque,
que j'aimais caresser, le soir,
après la coupe de vin frais.

Nos yeux alors se taisaient et tes 
cheveux jouaient à cache-cache
avec ta nuque frôlée par ma main,

avant que je ne revienne à tes doigts.
Éblouissement des sens, exquise douleur
du souvenir qui revit la décharge

électrique remontant jusqu'aux seins
appariés de l'amante et de l'amant.
Écriture digitale, la seule qui vaille.

lundi 13 avril 2020

La nuit est un croissant

Lune gibbeuse, la nuit est un croissant
entouré d'étoiles. Orient des mages et
poussière de sable clair.

Silice en grains qui crisse durablement
sous la voûte glacée. Marcher à l'envers,
remonter la course lente vers l'origine.

Donner à tes lèvres la forme du croissant
lunaire et le goût de la pêche blanche de
juin, me taire et marcher, marcher encore.

Ta voix

Ta voix chaude le soir,
quand la fatigue s'oublie
sur la couche de soie grège.

Ta voix dans l'obscurité,
refusant la fausse image
d'un téléphone usé.

Ta voix bleu d'outremer et
tes silences d'entre la terre.
Ta voix de ventre et d'airain,

chevillée à la mienne comme un
centaure aux ailes d'argan.
Ta voix comme un métronome, 

pour régler mes nuits solitaires 
et pour me rappeler qu'il n'est de
bonne musique 
                       que de tes cordes
                                                  vocales.

L'última planta / Le dernier étage

Sempre ha viscut a l'última planta
dels immobles, al caliu de la teulada
i a recer de les mirades inhòspites.

Li agraden els balcons petits, estrets,
que dominen el carrer sec i sorollós,
i d'on pot imaginar-se una infantesa

assossegada. A la nit fosca, l'ample 
baldaquí li ofereix una catifa blava
d'estrelles amb la lluna blanca al mig.

***

Elle a toujours vécu au dernier étage
des immeubles, dans la chaleur du toit
et à l'abri des regards hostiles.

Elle aime les petits balcons, étroits,
qui dominent la rue sèche et bruyante,
et d'où elle peut s'imaginer une enfance

paisible. Dans la nuit noire, l'ample
baldaquin lui offre un tapis bleu
d'étoiles avec la lune blanche au milieu.

Nostalgie de Garfias

L'alcool s'est évaporé
au creux de ma main et
son ombre sent le thym.

Poésie intemporelle et
pourtant si ancrée dans
la terre laissée au loin.

Je sens, sous mes papiers,
ses vers qui exigent d'être
portés à une langue autre,

entre deux rives, humblement
mais avec le feu d'une passion
transatlantique et néo-latine.


Une toile cirée de couleur

Une toile cirée, doublée
sur la moitié de la table
en bois brut. Mes doigts

qui s'y appuient prennent
peu à peu la couleur de
l'aquarelle débordant des

dessins de naguère. Les
enfants me manquent, avec
leurs rires espiègles et

cette application pour
peindre le soleil et les
maisons libres au dos des

attestations dérogatoires
de sortie. Parfois un excès
d'eau trouait le papier,

raillant narquoisement les
motifs ampoulés et morts
sans cette vie des enfants

peignant le monde. Non loin
des taches, sur l'enceinte
bleue, Stéphane Belmondo joue

au bugle la Chanson d'Hélène.
La confiance me gagne et je
rêve du jour où je ferai de

cette toile cirée bariolée
une voile pour gagner le large
de la mer toujours recommencée.


dimanche 12 avril 2020

Méditerranée

Préservée à la croisée
de terres sèches ou
limoneuses, elle est

cette mer nôtre, jaune
acide au lever et rose
guimauve au coucher.

Ses rives s'ourlent d'écume
blanche depuis que l'homme
l'a désertée, il y a si

longtemps déjà. La salicorne
y est luxuriante, paraît-il,
et les thons frôlent les 

dauphins d'argent. Située au
milieu de peuples prostrés, enfin
elle retrouve son iode antique.

Insomnies

Naguère craintes, cassant le dos
et tourmentant la veille, elles 
sont lucioles dans la nuit,

convoquant de la vie l'empreinte
mystérieuse où chacun, grands et
petits de l'entourage, dépose sa

marque sûre. Silencieuses et aussi
vives qu'une piqûre de guêpe, elles
dérident le présent pour tirer du

passé d'énigmatiques leçons. Alors
le corps fourbu quitte la couche
inutile et l'écriture commence.

Que sont

Que sont les rues 
sans tes pas ?

En proie au sable
du couchant, peu à 
peu, elles s'effacent,

attendant le néon mauve
des cinémas de ton enfance.

La mer est océan

Sous les doigts s'irise la nacre
et, sous la nacre, la mer affleure
par touches légères.

Le sable crisse sous les sabots du
cheval au galop. Écume rosée de la
vague qui jamais n'arrive.

Au delà du continent qui s'abîme,
le soleil boit l'océan par petites
lampées et les doigts d'y plonger.

Sortida / Sortie / Salida

No ploris amor
que el cranc vell se n'ha anat
i per fi sortim.

***

Ne pleure pas, mon amour,
car le vieux crabe est parti
et nous sortons enfin.

***

No llores, cari,
el cangrejo se ha ido.
Por fin salimos.

Pastafariens d'un jour...

                            - Voglio tagliare le paste.
                            - E perché le vuoi tagliare ?

Le regard fixe ou la moue boudeuse,
père et fils ne demandent rien et
exigent bien peu.

Les pâtes crissent sous la cellulose
et les passoires commencent à gratter.
Les pectoraux se gonflent sous le

coton. Ça sent le silence, les boulettes
de veau et la sauce aux champignons.
N'était le confinement je les verrais bien

ces deux zigues aller braconner dans
la campagne, quelque lièvre ou une gentille
alouette. Mais l'heure est grave et la pose

déterminée. Je ne leur donne pas une heure
avant que l'un ou l'autre, ex cathedra, ne
me donne un cours sur la faune des Carpathes.

(by courtesy of Lionel Itié)



Signes typographiques , ' ; : & -

Une virgule était amoureuse
d'une apostrophe qu'elle enviait

de la voir si haut placée. À son tour,
l'apostrophe s'était amourachée d'un
point-virgule qu'elle trouvait bien plus

fringant que le deux-points au sourire
insipide. Mais le point-virgule, friand
du monde du bas et de ses joyeusetés,

n'en avait que pour l'esperluette, dans 
sa livrée Garamond, comme la silhouette
gitane d'un paquet de cigarettes.

Or la siamoise ligature savait qu'elle ne
trouverait le bonheur qu'avec le trait d'union.



Le cheval blanc de Pâques

Une histoire pour les enfants pas toujours sages...


Paraules d'amor / Des mots d'amour

Digue'm paraules d'amor
i no pas de por, car la por
és aliena. La destil⋅len

els enemics de la ventura.
Més enllà del mal que corre, 
ens volen empresonar, grisos,

tristos, sense esma ni alè.
Digue'm paraules d'amor.
T'ho prometo, no et tocaré,

ni et fregaré els llavis de
seda lila. Et cantaré en veu
baixa, a la lluna de València.

***

Dis-moi des mots d'amour
et non pas de peur, car la peur
est une étrangère, distillée

par les ennemis du bonheur.
Par delà le mal qui court,
ils veulent nous emprisonner, gris,

tristes, sans courage ni souffle.
Dis-moi des mots d'amour.
Je te le promets, je ne te toucherai 

pas, ni frôlerai tes lèvres de soie
mauve. Je te chanterai à voix
basse, à la belle étoile.

J'aime le temps

J'aime le temps qui glisse entre les doigts,
au rythme d'un diablotin qui me regarde, en
dodelinant du chef, immuable et narquois.

J'aime cette retenue qui me conduit à dépasser
le confinement, pour peindre de mes doigts gourds
des aquarelles aux tons chauds. J'aime y vivre

l'amour en pensée, sans frôlement, comme on ouvre
les mains pour mimer les ailes d'un cheval blanc
qui s'envole dans les cieux, le temps d'une chanson.


Écrire

Écrire. Non pas décrire
un monde rêvé sur le papier,
le circonscrire dans un cahier,

mais sortir à pas comptés et décidés,
à pied, dans la rue. Éprouver à chaque
pas le gravillon dur, la chaussée

inégale, respirer l'entêtant parfum
des haies que l'on coupe, à peine 
fleuries, se brûler les yeux sous

un ciel si pur que les avions ont 
honte de le souiller de leur sillage
moutonnier. Regarder l'heure, ne pas

l'outrepasser, tout à la joie de répéter
le lendemain la promenade quotidienne,
sous le soleil ou dans la lune.