samedi 16 mai 2020

Verd paradís / Vert paradis

Al Lluc Bonet

No para de ploure.
«Les flors han quallat»,
em diu un amic car.

Ja li veig els sols
rodons de groc tendre,
a l'hivern quan em rep

a ca seva. Cafè calent,
un bocinet de torró i
converses cultes.

Per passar els mesos que
me'n separen, m'he guardat
a la nevera dues aranges.

I quan m'abandona l'esperança,
obro el calaix glaçat i me les
miro com a símbol del món etern.

***

Il ne cesse de pleuvoir.
«Les fleurs s'annoncent bien»,
me dit un ami cher.

Je vois ses soleils
ronds au jaune tendre,
en hiver, quand il me reçoit

chez lui. Café chaud,
un petit morceau de touron et
conversations cultivées.

Pour passer les mois qui
m'en séparent, j'ai gardé
au réfrigérateur deux pamplemousses.

Et quand l'espoir m'abandonne,
j'ouvre le tiroir glacé et je les

regarde comme un symbole du monde éternel.



vendredi 15 mai 2020

Un poisson bleu

Comme de fantaisie, sorti des pages
jaunies d'une vieille anthologie,
un poisson bleu joue de ses reflets

gras, ondoyant dans la main qui s'essaie
à le retenir, loin des côtes américaines.
Exil en cascade. Du poète, de son œuvre

publiée loin, publiée tard, d'une photocopie
oubliée dans un tiroir et qui revit sous la
lumière aveuglante d'un scanner, avant de

s'émietter entre les mailles d'un logiciel
de reconnaissance de texte. Le poisson quitte
sa grotte et le voilà qui joue avec son frère

à la couleur opposite, tout amour et toute
intimité. Les miettes sous les yeux, jouant de 
mon clavier c'est l'âme d'un poète que j'entends.

Une harangue

La traduction, parfois,
a besoin de suspendre
son cours et son rythme

pour se laisser gagner par
le discours de l'autre et,
paisiblement, s'y modeler.

En octosyllabes de romance,
martialement cadencés, comme
autant de canons dont l'écho

rond rythme les jours, Garfias
loge l'humanité dans ses recoins.
Si le nous associe et dissimule,

jouant de symétrie avec les autres
personnes du verbe, la ville autrefois
franche s'incarne dans sa terre exaltée.


jeudi 14 mai 2020

Florence

Elle est celle qui est
et qui ne fut presque pas,
la présence qui me tient 

chaud, l'hiver,au creux de 
ma poche. Petite brune, aux 
yeux de jais comme deux billes.

L'éternelle confinée, sans rire
ni course folle, et qui, chaque jour, 
revit un peu dans mon encre florentine.

mercredi 13 mai 2020

Cariñito

Me has robado el corazón
entre verano y otoño, y,
desde entonces, camino por

las calles vacías, desalmado,
descorazonado, con la mirada
puesta en cada esquina, como si 

ésta diera a una alameda apacible
dibujada por tus palabras precisas
como cinceladas al filo de la noche.

Me has robado el corazón
entre mar y océano, y,
desde entonces, navega mi pluma.

MOTIFS

[Dimanche : les cloches...]

Dimanche : les cloches
éclatent sur la place.

L'air s'emplit de rythmes candides

Et la fiancée secoue ma tristesse
sur le champ

La montagne médite
L'étoile carillonne
L'arbre sourit

Pedro Garfias, trad. Michel Bourret Guasteví

Anys / Ans

a l'Hadrien

Un fill meu fa anys, onze,
al bell mig d'una setmana
de ruixats i assolellades

sobtades. Porta ulleres
elegants i entelades. Somriu
amb confiança i determinació.

Ja sap que està començant anys
nous que el porten al sol viu.
Li farem costat. Dia i nit.

***

Un de mes fils fête ses onze ans,
au beau milieu d'une semaine
d'averses et d'ensoleillements

soudains. Il porte des lunettes
élégantes et embuées. Il sourit
avec confiance et détermination.

Il sait déjà qu'il commence des années
neuves qui le mènent à un soleil vif.
Nous serons à ses côtés. Nuit et jour.

Il est temps

Il est temps de t'aimer,
de t'aimer pleinement,
en laissant de côté l'âpre

dictionnaire et les mots des
anciens, les tournures sèches
ou ampoulées, et de te voir

dans chaque goutte de pluie ou 
de rosée qui rythme les heures
des jours désorientés.

Girouette

Le coq, autrefois doré à la feuille,
rouille, tout en haut du clocher,
il grince puis s'arrête, faillant

à sa cardinale mission. J'emprunte
à mon fils ses jumelles d'enfant et
les braque sur la tête du statique

volatile. Le cou est plein de grâce
mais le bec est désespérément soudé
et nul œil n'éclaire sa face ternie.

Mon printemps est pareil à ce coq
qui a cessé de tourner, au gré des
vents, mauvais ou bon. Le soleil vif

ne tient pas et le ciel pleure. La lune,
mon amie, mon secours, se laisse voiler
des nuages au gris d'autant plus surprenant

que le ciel, naguère souillé, est d'une pureté
inhabituelle. Mon printemps est comme ce coq...
dont je rêve de redessiner les yeux.

Petit plaisir

J'aime laisser le quotidien m'envahir,
m'éloigner des livres et de l'écrit,
jusqu'à me bousculer à une heure

saugrenue et me rendre à leur présence
indispensable. Caressant du regard
le dos des recueils aimés, je commence

à récrire, sans me récrier, à ébaucher,
en tercets libres, l'examen du monde
qui m'environne et de sa profusion

négligée. Je peux enfin donner libre
cours à mon émotion devant une fourchette
tordue par l'effort maladroit d'un enfant

ou le goutte à goutte d'un robinet mal
fermé. L'ambition viendra plus tard, au
détour d'un mot ou de lèvres réinventées.

Resserrement

Est-il d'exaltation sans resserrement ?
La profusion d'un marché de Provence,
dépouillée de la terre et des récentes

flétrissures s'épanouit dans les sachets.
Rien ne bouge et c'est pourtant comme si
la verdeur se proposait de recouvrir

le monde, emportant dans ses basques
l'orange de la carotte effilée et le
jaune acide de la lointaine banane.

Bientôt la cuisine s'emparera de cette
fugacité. Coupés finement, prestement
revenus sans perdre leur craquant,

les légumes inviteront à clore les yeux
et à outrepasser les murs épais de la
caserne pour s'inventer un monde. Sans fin.



dimanche 10 mai 2020

Jacint / Jacinthe

Tens nom de poeta,
breu i masculí en
català. En francès,

t'estàs feminitzant,
allargant la nasal
fins a la florera.

Una mica cursi, com
d'una altra època,
no pots viure sense

visitar la botiga de
l'elegant perruquer.
Mès que els teus pètals

clars, m'estimo la verdor
tendra de les teves fulles,
que acaricio sens que ho vegis.

***

Tu as un nom de poète,
bref et masculin en 
catalan. En français,

tu te féminises,
allongeant la nasale
jusqu'au vase.

Un poil niaise, comme
d'une autre époque,
tu ne peux vivre sans

visiter la boutique de
l'élégant coiffeur.
Plus que tes pétales

clairs, j'aime la verdeur
tendre de tes feuilles que
je caresse sans que tu ne le voies.



Dérapages

Quand elle ne se coule pas,
dans les pleins et les déliés
de vers libres et blancs,

la langue a des sursauts de scorpion.
Péremptoire, tranchante, elle assène
de risibles vérités. Dérapages.

L'être glisse, dérape et râpe, blessant,
égratignant, sans nul égard pour l'autre
voix, l'aimée. Plus tard, seul, le silence

se déliera de la langue honnie. Il sera tard
et les vers, pâles et légers, traquant du jour
l'étrange lumière, ne pourront rien effacer.

Renoncules

Élégamment disposées
en bouquet par une main
faussement désinvolte,

elles jettent une lumière
vive sur la toile cirée.
C'est un dimanche,

après quinze heures.
Les visites, au plus fort
de la journée, ne tarderont

pas à quitter la maison de
retraite, la replongeant
dans un grave tic-tac

d'ennui. Sur la table nue,
débarrassée des victuailles
et de l'orangeade, parmi

les traces irisées de l'éponge
rapide, les renoncules, de la
nature, hurleront la nostalgie.


samedi 9 mai 2020

Donne-moi

Donne un chiffre.
Entre un et cinq.
Ni le transparent

zéro, ni le superbe
six, aussi gros que
vain. Allez, vas-y...

- Le deux... Le deux ?
Modeste et pressée,
tu désignes sans jamais

assigner. - Et toi ?
Moi ? Le cinq. Ma main
dans ton dos et l'homme

de Vitruve. La symphonie
des sens et la République
passablement inachevée.

J'ai rêvé

J'ai rêvé de ta main écrivant. 
Écrivant à l'encre bleue qui
tache les doigts et enjoue

le cœur. Penché, ton visage
m'échappait mais ta nuque,
lentement, acheminait mes 

doigts, non vers elle mais
vers cette page ivoire où 
nos lettres se ressemblent,

se rassemblent et s'unissent
dans la chaleur des lieux 
communs trop rarement empruntés.

Ville évidée

Les rues sont larges
sans automobile et le 
brun l'emporte sur le 

noir. Les immeubles de
verre, clos, se dorent
sous le soleil couchant.

Dans leur verre dépoli,
passent gravement de longs
minéraliers, chargés de

phosphate et de roches
concassées. La vie est
ailleurs, sous le bas

plafond des appartements
de banlieue qui sentent
la soupe chaude et le

labeur suspendu. On rêve,
en silence ou en musique, à 
remplir la ville. À nouveau.

Rosa de maig / Rose de mai

De color de roselles
lliures i de cireres
esperant els llavis

i la llengua llaminera,
la rosa de maig és flor
de goig i de plaers

sobtats. Fuig de l'ombra
confinada i pudent de
guineu i busca la calor

de qui gosa caminar a la
vora del canal vell, sense
rumb ni esma, determinat.

***

Couleur de coquelicots
libres et de cerises
attendant les lèvres

et la langue gourmande,
la rose de mai est fleur
de joie et de plaisirs

soudains. Elle fuit l'ombre
confinée, empestant
le renard, et cherche la chaleur

de qui ose cheminer au
bord du vieux canal, sans
cap ni routine, déterminé.


Rose des sables

Au fond du deuxième tiroir
du bahut de ma mère, elle
t'attend, silencieuse,

ayant déjà perdu plusieurs
pétales. Son rose, vivifié
autrefois par le vent du désert, 

a viré à l'ocre clair et sa surface
s'est patinée sous les ans et dans 
l’obscurité d'un tiroir français, 

du nord au sud, sur plus de soixante 
années. Friande de la chaleur d'une 
main, elle est boussole du cœur qui

la saisit et ferme aussitôt les yeux
pour traverser les mers et vaincre,
délibérément, les sortilèges du temps.

vendredi 8 mai 2020

Une ombre dans le caniveau

On les croit fragiles,
ces herbes empoussiérées,
ces coquelicots baillant

sous la vive allure des
automobiles aveugles.
Ils sont pourtant la vie

qui retrouve sa place sur
le macadam et entre les 
pavés de granit. Fort,

lourd, chapeauté de frais,
je ne suis qu'une ombre
muette à leur approche.

Et si l'on croit que je les
écrase de ma noirceur massive, 
ce n'est qu'une illusion fugace.

En deux enjambées, je serai parti 
et, narquois, ils continueront de
se balancer, au vent automobile.

Absente de tout bouquet

Ma grand-mère se plaisait à
faire de ses livres un herbier.
Entre les pages, une anémone,

un bouton d'or, l'ombre rosée
d'un mince coquelicot. Nulle 
fleur dans mes livres que le 

vif souvenir des regards posés, 
des doigts un peu moites tournant
les pages pour m'enseigner de la vie

un peu de la grammaire élémentaire.
Fermés, serrés dedans la bibliothèque,
mes livres disent l'absente de tout bouquet.

À la surface

Te chercher à la surface de la lune,
sans jamais l'éprouver, ni des lèvres,
ni des doigts. Du seul regard fixe,

sur le fil de la nuit, alors que l'air
commence à geler. Me taire, refuser de
songer aux vers que tu pourrais m'inspirer,

repousser l'heure de l'écrit. Chercher
les mots justes que la distance impose
et que la voix, empêtrée, dans l'absence

ne sait pas dire. Laisser la face livide,
immuable et sans relief, s'animer de rose,
s'arrondir comme un pétale sous le faix

de la rosée du matin. Attendre ce moment
où la nuit bascule vers la promesse de
l'Aube. T'y chercher, et rêver de t'y trouver.


jeudi 7 mai 2020

S'ouvrir à la nuit

Et la porte s'est refermée
sur les délices discrets,
le frôlement des doigts,

la marche langoureuse. 
La pièce à vivre est à
mourir d'ennui. Grise,

silencieuse. La nuit, comme
une aspiration, est ventouse
sur le linteau blanc, qui s'ouvre

sur un ciel enluné. Le grand théâtre
du monde est si peu fade à la scène
stellaire que je ne peux que m'envoler.

Une horloge de bras

à J.Y., passeur de pépites

Les aiguilles rouillées, tordues,
ont fait leur temps et le cadran
blanchit sous l'ennui qu'elles

découpent. Je rêve d'une autre
mesure pour jalonner l'espace
et trancher la vie qui court.

Des bras synchrones, en symétrie
silencieuse, reproduisant dans
le carré le cercle de séduction

de la danse du poulpe. Des directions
multiples, divergentes sans s'opposer,
pour rythmer le flot de mes pensées.


Une autre voie

Et si, dans sa sagesse,
la vie m'avait donné une 
autre voie pour t'aimer,

sans peaux qui se frôlent ni 
dents qui ne s'entrechoquent
sur la coupe de vin frais.

Une voie d'encre et de lumière,
le regard haut, la nuque fraîche,
une communion dans un même objet,

les feux de l'antique tour de Pharos,
éclairant, au large d'Alexandrie,
la Voie Lactée, mouvante et immuable.

Trous noirs

La vue s'abîme dans l'espace,
entre les lueurs certaines,
fixes ou vacillantes.

Le noir est d'encre entre elles,
une encre solide, dans laquelle
la plume ne trempe pas, malgré

l'amour infini qui m'y porte.
La vue s'abîme et la vie cherche
une réponse aux énigmes.

Que devient la lumière étincelante
après l'explosion ? Ce trou noir
et glacé d'où rien ne sort et où

tout se perd. Un, dix, mille, des
millions de trous noirs qui implorent
mon regard, eux qui ne pleurent plus.


Cliquetis

Le ciel est pur comme un dimanche,
nulle cloche, ni chant lancinant
d'un grillon égaré, mais le cliquetis

des vélos qui gagnent le canal par
l'antique traverse. Surpris par la
fraîcheur du tunnel, les enfants

s'y époumonent en mille cris de joie.
La chaleur est intense et l'eau si verte.
Pourquoi, sablonneuse sous les pas,

la poussière du chemin ne nous conduit
-elle pas à dépasser le pont-canal pour
nous précipiter, à Portiragnes, dans la mer ?

En négatif

Une heure. La lune au zénith.
Ronde. Aveuglante, inscrivant
ses taches sombres au cœur de

la rétine. Le regard ne s'en
peut détacher et, court vêtue,
la peau frissonne. Silence de

l'astre, infinis bruissements
de la nuit alentour. Oiseaux
peinant à s'endormir, chiens

aux aboiements longs et rauques,
lancinants. Une musique, basse,
rappelle un brin l'humanité.

mercredi 6 mai 2020

À tant regarder

À tant regarder le ciel, 
bleu vif, sans un nuage,
j'ai senti la nostalgie

de la mer, des criques
fraîches de mon île,
inaccessibles à qui

n'a pas chaussé d'humbles
sandales ni marché sous le
soleil déjà haut de mai.

Là, entre la terre rouge
et le sable blanc, comme
de farine, le temps marque

une pause lente. L'esprit
harassé par la marche et
le lever tôt, fait la planche.

Les paupières, si longtemps closes,
s'entrouvrent et l'on quitte l'eau 
calme pour le ciel des mouettes.

Ombres

Jeux de lumière et de fraîcheur.
Relative. Clapotis imperceptible.
L'eau n'a ni profondeur sombre,

ni limite de carreaux aveugles.
L'ombre anime des silhouettes
sans nulle pesanteur ni histoire.

Le calme fait la planche et le rêve
l'enrubanne d'un camaïeu de bleu.
Un désir d'anis flotte dans l'air.


lundi 4 mai 2020

Roselles tímides / Coquelicots timides

A la vora del camí,
perdudes entre herbes
resseques i la pols

dels dies aïllats.
Quatre o cinc pètals
que s'obren tímids

i que cull, amb els
ulls, una parella
de nens, encara més

tímids a l'hora de
deixar la frescor 
vella del pis.

Emoció callada, immensa.
La d'uns astrofísics
de tot un món en petit.

***

Au bord du chemin,
perdus parmi les herbes
desséchées et la poussière

des jours isolés.
Quatre ou cinq pétales
qui s'ouvrent timides

et que cueille, des
yeux, une paire
d'enfants, encore plus

timides à l'heure de
laisser la vieille
fraîcheur de l'appartement.

Émotion silencieuse, immense.
Celle d'astrophysiciens
de tout en monde en petit.

By courtesy of Margarita Freixas





dimanche 3 mai 2020

Cerbère

Deux syllabes, trois caps
de roches noires pour marquer
le passage de la côte vermeille

à la côte brave et farouche.
Une plage de galets oblongs, polis
par le ressac, tout contre l'eau

glacée, verte et translucide. Une
piscine d'eau de mer, aujourd'hui
comblée de gravats mais où je sens

encore le clapotis des bains de
l'enfance et la clameur avinée
des matchs de water-polo l'été.

Une rabane

Une rabane en couleurs
fanées par le soleil de
juin. Des fibres tissées

comme des rubans de raphia
enfin assagis. Le sable,
meuble alentour, durcit

sous la rabane, invitant
à s'y reposer. La peau
aime ce contact, doux et

délicatement rude. Longtemps
je garderai dans les yeux
le lisse de la rabane sous

mes doigts et je me rappellerai
leur goût un peu salé quand je
les portais à la bouche.

Fay ce que vouldras

Fais ce que tu voudras,
le sable est si bon en 
cette fin de journée.

Le rivage s'enfonce sous
tes pas et la vie bruisse
au dessous. Salée, l'eau

un peu fraîche masse tes
chevilles. Détente de la
marche sans but, mimant

un brin la course du soleil.
Les dernières heures approchent
avec leur rougeoiement et la

subite fraîcheur. Longue
étendue désertée que rythment,
narquoises les mouettes.

Fais ce que tu voudras. Là
s'arrête mon écriture et c'est
ta vie qui parle. Comme toujours.

Plage

Sans personne, passées les dunes,
à la mi-mai, pendant que la foule
se presse aux caisses.

Déjà chaud, le sable dessine. À 
main levée, les corps qui, lentement
se dorent et rêvent.

Odeur grasse d'Ambre Solaire et son
bas des radios de poche. Dans le sac
de raphia, un livre raconte des vies

passées et attend, patiemment, d'être
feuilleté, effeuillé, jusqu'à perdre
son encre au soleil de Sérignan.

samedi 2 mai 2020

Que roses étaient les toits

à la mémoire de Claude Nougaro

Que roses étaient les toits
de la ville au matin quand
un père conduisait sa fille

à l'école, frôlant l'opéra
où chantait autrefois son
propre père. La petite

tirait sur la manche paternelle
et s'inventait des lacets à
renouer pour profiter un peu

plus longtemps de son géant à
la voix d'airain. Son prénom
ferait le tour de la planète,

elle ne le savait pas encore.
Elle aurait pu s'appeler autrement.
Margot ou Alexandrie, par exemple.

Mais l'Égypte était trop loin et Pau
la ville ennemie. À les voir ainsi
cheminer de concert, Toulouse rosissait.


Voile blanche

Un triangle tendu sur la terrasse
et que le vent chaud gonfle soudain.
Les yeux se perdent dans le ciel,

comme sur le bord de l'étang. L'esquif
est frêle qui fend les vaguelettes.
Ça siffle de tout côté et le ciel pur

se plaît à aimer l'onde épaisse. Heures
pleines et rapides. La vue se repose et
la voile, apaisée, retrouve sa terrasse.

Imagination

Dans la main, des cailloux
colorés, polis par l'eau
vive du ruisseau.

Des oiseaux de paradis qui
attendent un baiser pour
s'envoler à tire d'ailes,

vers des pays plus chauds.
Une île petite et ramassée,
à la forme d'un pas dans

l'herbe grasse du printemps
où l'on prend l'apéritif
au plus bas de la ville,

tout contre le port et les
ferrys grondant sourdement.
Le goût calme de l'inespéré


Un temps calme

Quelques heures, soleil voilé,
volets tirés. L'esprit s'envole
sans quitter la mollesse brune

du canapé. C'est le moment de
laisser éclore les mots remisés,
confinés par la soudaine suspension.

Un regard, porté par des mots cachés,
une présence sue, le goût des capucines
en salade, un improbable matin de juillet.

Sourires assoupis. L'heure est à l'abandon.
Au loin, une écluse piaffe de ne plus s'ouvrir
et le bief solitaire rêve de baisers.

vendredi 1 mai 2020

Heptastade

Heptastade,
sept stades mis
bout à bout. Ainsi
était la chaussée
qui conduisait
du continent
à l'île en flamme
de Pharos.
Sept stades épuisant
manœuvres et maçons
écorchés et fouettés.
Alexandrie, divin
caprice du Conquérant,
n'étais-tu pas La Ville,
celle devant qui, craintifs,
se prosternaient les rives
et les eaux. Terre d'amour
et de passion. Un nom venu
de loin, que je tiens dans
la main, doucettement.
Heptastade,
sept stades mis
bout à bout. Et le passé
qui à l'avenir me noue.

Tanca els ulls / Ferme les yeux

Tanca els ulls, a poc a poc,
i assaboreix la veu estimada,
la seva tessitura càlida i

tendra. Imaginaràs d'esma que
et guia pel camí de sirga, cap
a la resclosa ombrívola. Ja serà

temps, aleshores, d'obrir els ulls
a la nit silenciosa, sense dir res,
i de veure com ballen les gavines...

***

Ferme les yeux, peu à peu,
et savoure le voix aimée,
sa tessiture chaude et

tendre. Tu imagineras incontinent
qu'elle te guide sur le chemin de halage,
jusqu'à l'écluse ombragée. Il sera alors

temps, d'ouvrir les yeux
dans la nuit silencieuse, sans rien dire,
et de voir comme dansent les mouettes.

Pour toi, je laisserai

Pour toi je laisserai
la langue aimée, ronde
et acérée, avec une

pointe de rudesse et de
délicieuse sauvagerie.
Je reviendrai à la langue

seconde de ma mère, dans
son cœur, première dans son
quotidien. J'y retrouverai

nos lieux communs, les chemins
et l'eau si pure et encore
froide, au soir comme au matin.

Pour toi je laisserai
la langue aimée, un temps
et, en riant, je la retrouverai.

Que lente est la marche

Que lente est la marche
qui descend vers les chevaux.

Étrangère aux bruits du monde
et à ses aléas, elle se marie
aux pensées muettes, cueillant

du regard la fleur du pissenlit,
jaune vif, et sa boule de fruit
évanescente. Le regard est vif

qui aime, de la vie, la si lente
démarche et refera, le soir venu,
l'envoûtante promenade. Une fois, 

puis deux, et ainsi de suite, jusqu'à
ce que le sommeil se peigne de jaune. 

Libre

Un petit vélo rouge,
timide, sans ses deux
roulettes chromées.

Un petit vélo libéré,
sur la pente, bondissant
parmi les gravillons.

Casqué, droit comme un I,
le petit pédale hardiment,
s'arrêtant parfois, pour

écouter le cliquetis neuf
de la roue libérée. Au retour,
après une rapide inspection,

le petit remisera son beau vélo
rouge. Il défera son casque et
le rangera. Il aura grandi. Libre.