samedi 31 janvier 2015

Ábreme

Ábreme las puertas del museo,
amiga desconocida, ábremelas
de par en par, sin miedo ni
timidez. Invítame a saborear

los detalles más nimios y hondos.
Mi vida se pierde hacia adelante,
los años placenteros se fueron y
sólo me quedan horas de sabia 

observación. Pero de tanto hablar 
en aulas pequeñas, perdí la humildad
y anduve esquivando los cuadros para

contentarme con lecturas austeras y
resecas. Ya no soy docente. Ya no soy
alumno. Soy nuevo. Por poco tiempo. Ábreme.

Te chercher en paix

Te chercher entre les pages des livres oubliés
et cornés par les voyageurs de passage,

te chercher sur les écrans lancinants des gares
en sommeil, interroger les passants, faire son

miel des mots qui se bousculent dans leur bouche
inhabituée puis partir en courant, le sourire aux lèvres

et le cœur en écharpe. Fermer la porte à double tour
sur la maison silencieuse. Te retrouver et te laisser en paix.

Feia dies / Cela faisait des jours

Feia dies que no escrivia.
Havia deixat la llengua al caliu,
uns mots rodons com castanyes tendres.

Feia dies que hi pensava, que no contestava
les preguntes amigues, inquietes, tendrement
inquietes. A veure quan em decidiria a tornar

a ma llengua de cor? O era un propòsit secret,
d'aquests que et roben l'ànima a canvi d'una
falsa lleugeresa? No, senzillament, com solia

repetir qui fou president d'un país meu, deixava temps
al temps i assaboria les paraules callades, aturades
a la boca, tèbies, camí d'una certa i segura felicitat.

***

Cela faisait des jours que je n'écrivais pas.
J'avais laissé la langue au chaud,
des mots ronds comme des marrons tendres.

Cela faisait des jours que j'y pensais, que je ne répondais
pas aux questions des amis, inquiètes, tendrement
inquiètes. Voyons quand je me déciderais à revenir

à ma langue de cœur ? Ou bien était-ce une résolution secrète,
de celles qui vous volent l'âme en échange d'une fausse
légèreté ? Non, simplement, comme avait coutume de répéter

l'homme qui présida un pays mien, je laissais du temps
au temps et je savourais les paroles tues, suspendues
en bouche, tièdes, sur le chemin d'un bonheur certain et sûr.

Glissements

Ma main ne glisse plus sur ton épaule,
ni mon regard sur tes yeux mais nos
paroles glissent les unes sur les autres,
se croisent et se conjuguent .

Silence de l'instant, attente des heures
chaudes. Te savoir à l'écoute, inventer le
retour de l'esprit, partager la rencontre
hasardeuse d'un dramaturge aux yeux

d'enfant. La ville a froid que je sillonne, les
mains dans les poches, l'esprit libre et ouvert.
Que sont les siècles pour si peu ? Rien. Tout.
Une glissade amie sur des glissements à venir.

mardi 27 janvier 2015

Incansable

Incansable te veo entre cultura
y cultura. Sorteas edificios y
cuadros con pies ligeros, a deshora.

Se me escapan las palabras, se te
gravan las impresiones a todo color
con tonos ligeros, a deshora.

Impresos, carteles, anuncios: el presente
se conjuga en futuro de ultramar. ¿Se te
ocurre dormir, amiga, a deshora?

A Brasileira

Le temps s'était arrêté
dans la pénombre et le café
amer me gerçait les lèvres.

Étranger à la ville et à l'amie
qui alors m'accompagnait, je regardais
fixement la pendule de bois silencieuse

sans savoir que des années plus tard, tu
croiserais mon regard vers un homme simple
qui s'appelait personne, intranquille et pressé.

Comme moi, tu mépriserais les hordes de touristes
étreignant au dehors la figure de bronze pour de
lunettes à monture d'acier boire les perles de rosée.

dimanche 25 janvier 2015

Sueño-insomnio

Al despertarme no te pudiste dormir,
no por el roce de mi piel, mediaban
millares de leguas marinas,

sino por la frialdad de los mundos
deshabitados que te ocupan, golosos
de tu inteligencia, tan aburridos ellos.

Al dormirme esta noche, ¿me podrás
acompañar? No te pido nada, sino la
tebia amistad de los mundos ajenos.

mardi 20 janvier 2015

Et le soir est tombé

Et le soir est tombé sur les rues hautes
ventées. Pas une âme qui vive, pas un mot
auquel t'accrocher. l'Alfama do Alto a tiré

ses volets et les bars à fado tardent à ouvrir.
Il te reste peu d'heures et les ossements de la
langue t'engoncent dans ton manteau. Tu es ombre

et tu es vie. Peau claire et frange de suie. Qui
te verrait marcher vite, tenant haut de la main
droite ton col, jurerait que tu es d'ici, serveuse

de vinho verde dans un petit bar à musique, familière
d'Amália, lectrice de Lídia. Il se tromperait lourdement
car c'est dans un petit bar de Sète que tu t'apaiseras.

El silencio del amar

Nadie me había hablado tan acertadamente
del silencio entre los seres. Ni de la
desilusión que entrañan las palabras.

Tú lo hiciste, preciosa desconocida, en
una frase y varios blancos. Amante de las
palabras, impertérrito parlanchín, empecé

por rechazar tu opinión. Y ésta, poco a poco,
se me entró en la garganta y me cuestionó cada
una de las pocas certidumbres que suelo albergar.

Me detuve. No te miré a los ojos pues hasta no sé
que los tienes ni de qué color son. Pero me dije,
a ciencia cierta y en total desconcierto: nos estàs

hablando del silencio con palabras. Pues: el silencio
no es muerte. Son palabras suspendidas en vilo y que
esperan una buena sazón para caer suavemente a tus labios.

dimanche 18 janvier 2015

Cannellonis

Les cannellonis requièrent temps et patience,
les fondamentaux n'excluent pas l'expérimentation
hasardeuse. 

«Dis-moi ce que tu manges et je te dirai qui tu es». 
Non, ici, la farce dit plutôt ce que la semaine fut. 
Au porc haché, je mêle des reliefs de légumes vapeurs : 
courgettes, fenouils, oignons.

En même temps, l'oignon émincé régit en poêle le face à face 
du poivron et de la tomate que l'on mixera après cuisson.
Ou pas. Puis vient le moment de les farcir, à l'aide
d'outils improbables : une cuillère à moka, le manche
d'un couteau. Travail merveilleusement lent. Seize
fois répété avant disposition, nappage de sauce et de râpé
puis enfournement.

Quarante minutes de cuisson à four chaud suivies de dix minutes
de repos sur le plan de travail. On oubliera la préparation,
sa durée, son soin, on se régalera et on parlera. Si d'aventure
le repas se déroule le soir, on finira sur le canapé dans la
douceur de la conversation ou du spectacle partagé.

samedi 17 janvier 2015

A Feira da Ladra

Tu marches dans la ville
et Sainte Claire s'ouvre.

Le marché de la voleuse où
le cuivre s'échange contre 

des billets de couleurs plus
fades que celles des maisons

alentour. Déjeuneras-tu de
morue émiettée et de frites

aux œufs sur le lino vert et
blanc dune petite «casa da comida» ?

Je ne sais et je le sens, j'attends
tes photos et ta voix. Funambule, je

tendrai ma corde entre elles pour traquer
tes impressions qui déjà ne seront plus.

«-Falas português?» «-Um tanto?». Peu importe,
l'essentiel est dans les odeurs que tu fais

tiennes et dont tu ensemenceras la cuisine du
petit restaurant portuaire. Il me tarde que tu

m'en parles. Non : que tu nous en parles car nous
sommes un petit groupe qui souvent à toi pensons.

frais-fraîche, variations

1

Le frais e(s)t le fugace

Llacuna, ligne 4, au sortir
de la bouche du métro, une
bouffée d'air frais sur tes
joues. La journée commence,
tu remontes ton col avant
d'entrer d'un bond dans la
boulangerie Pi. Tu demandes
un croissant, comme d'habitude.
Il est tout frais, c'est à dire
qu'il est tiède et imbibe le
papier. Au café Pujol, le tiède
l'aura quitté, un sourire naîtra
sur tes lèvres, fugace.


2

Boire frais pour aller loin ?

La gourde est tiède, peu épaisse,
on la dit en peau de chèvre, elle
perd ses poils noirs et blancs, si
secs sous les doigts. Je dévisse
le bouchon de bakélite et soulève
la petite outre. Le vin rosé coule
gouleyant. Je ferme les yeux, la
referme et la range dans ma besace.
J'appuie sur la pédale droite, la
route sera longue et déjà le vin
n'est plus.


3

De la fraîche froissée par tes doigts

Tu as trouvé un sac de skaï noir sous
la banquette du RER, là où passe le tuyau
brûlant du chauffage. Le wagon est vide.
Sans le relever, tu glisses la main par
l'ouverture béante, ta main aveugle froisse
des papiers par dizaines. Tu reconnais leur
toucher duveteux et sonore : de la fraîche,
beaucoup. Trop ? Tu vérifies que personne
n'est entré et tu fourres le sac dans le tien,
sans le regarder. Ce n'est que chez toi, à l'abri,
que tu en dénombreras le contenu : mille sept cent
cinquante-cinq euros en billets usagés, froissés par
d'autres mains, tant de mains. Malhonnêtes aussi ?

vendredi 16 janvier 2015

Tornar al carrer / Retourner à la rue

Tornar al carrer,
al carrer sense nom,
al carrer qualsevol.

Però no pas a un carrer
qualsevol, veritable.
Tornar a un dels carrers

del passat compartit quan
les nostres sabates es fregaven.
Tornar-hi i sentir la remor dels

cotxes lents i la fredor del ventolí.
Aclucar els ulls i pronunciar el teu
nom, barcelonina d'uns dies.

***

Retourner à la rue,
à la rue sans nom,
à la rue quelconque.

Mais pas à une rue 
quelconque, véritable.
Retourner à l'une des rues

du passé partagé quand
nos souliers se frôlaient.
Y retourner et entendre la rumeur des

voitures lentes et la froidure de la brise.
Fermer les yeux et prononcer ton
prénom, Barcelonaise de quelques jours.

lundi 12 janvier 2015

À deux mains

À deux mains,
non celles que l'on croise
sur le ventre rassasié ni celles
qui assurent les genoux avant
de se lever.

Non : ta main et la mienne,
sa main et la sienne, nos mains
étreintes en foule mais deux à deux
pour préserver l'unicité des regards
et des paroles croisés.

À deux mains, la vie n'est pas facile, chacune
tire à hue et à dia et la paume se ride des blessures
passées. Doigts longs ou boudinés, les cinq enseignes
de l'intelligence peinent à se serrer sans s'écraser,
à s'étreindre sans jamais songer à s'éteindre.

Étends tes doigts, j'étends les miens. Nulle chapelle
Sixtine où le créateur insuffle la vie au futur abandonné.
Non, sens tout simplement la chaleur de mes cinq pulpes
et donne-moi la tienne. Je ne te connais pas, tu ne me connais
pas. Pas encore, crois-moi.

dimanche 11 janvier 2015

Écoute

à M.

«Écoute, écoute...», la foule rit
et le petit ne comprend pas ce que
dit Roger Nicolas. Le soir, il revoit
encore sa face de lune qui le poursuit
de ces deux mots incompréhensibles.

Son métier, plus tard, le conduira à 
écouter des voix diverses dans plusieurs
langues. Devant le miroir, il les répétera,
il se verra même en Billy Paul chuchotant
«When love is new».

Ce n'est que plus tard, beaucoup plus tard,
à l'invitation d'une amie, qu'il prendra 
conscience qu'il a beaucoup parlé et peu 
écouté, comme s'il avait eu peur que la parole
de l'autre, son frère, sa sœur, ne lui dévoile

l'ineffable du monde. Depuis, il tâtonne et
s'essaie à écrire non plus ses éternelles
marottes mais les objets et les mots de ses
contemporains, amis ou rencontres hasardeuses :
la route sera longue et la langue infinie.

samedi 10 janvier 2015

Quand...

Quand les veilleuses seront éteintes
sur les parvis et les trottoirs,
quand le noir des copies aura fané
et qu'elles auront rejoint les bennes
insatiables,

quand le prénom répété à pleins poumons
aura séché sur les lèvres de l'été et que
les abonnements promis remplaceront l'immuable
horloge du salon, alors le silence s'emplira
des pleurs de ceux qui aiment

ceux qui ne sont plus là. Mères, filles, frères
et amis. Pour eux, il n'y aura ni avant ni après,
seule la grisaille d'un jour fini avant que d'avoir
commencé. Et je ne pourrai même pas pleurer pour
celles et ceux dont j'ignorais le nom.

Coquelicots

J'aime les coquelicots,
jamais un coquelicot.

J'aime les voir peignés
par le vent, se courber

toujours ; et toujours se
relever d'une ondulation.

J'aime les sentir à pleins
poumons, eux qui jamais

ne sentent car ils sont le
tulle léger qui filtre l'odeur

de la vie. J'aime les coquelicots
car ils sont libres. Par milliers.

Comme toi, ils sont insaisissables,
et dessinables. Instantané de lavis

aussitôt croqué, aussitôt effacé. Et
l'aquarelle se mouille de tes pleurs.

NO ET CONEC DE RES / JE NE VOUS CONNAIS PAS

No et conec de res,
navegant per internet,
collí la teva foto, triada
per un amic. Rere les ulleres
fosques i la gorra de titi parisenc,
la humanitat, senzilla de pudor, única.

No et conec de res, ni et vull conèixer,
som millons, mils de millons, cares i ulls,
cames i braços, tots, o gairebé, amb un somriure
estimable per únic. Ens uneixen una voluntat i un
rebuig. Passaran els dies, la pluja mullarà les
nostres passes per les voreres. Serem lliures, saps?


***

Je ne vous connais pas,
en surfant sur la toile,
j'ai cueilli votre photo, choisie
par un ami. Derrière vos lunettes
fumées et votre casquette de titi parisien,
l'humanité, à la pudeur simple et unique.

Je ne vous connais pas ni ne veux vous connaître,
nous sommes des millions, des milliards, des visages et des yeux,
des jambes et des bras, tous, ou presque, avec un sourire
aimable car unique. Nous sommes unis par une volonté et un
refus. Les jours passeront, la pluie mouillera 
nos pas sur les trottoirs. Nous serons libres, vous savez ?

mardi 6 janvier 2015

Sable côtier

Aimes-tu le rivage, l'été, Sophie,
quand le silence se fait, au départ
des touristes et que le sable humide

avale tes pieds las ? La conversation
alors se pose et le soleil, jaloux de 
toi, jette ses derniers feux par dessus

le Quartier-Haut. Brassens et Valéry, chacun
dedans sa tombe, prennent le relais des cigales
et marmonnent en contrepoint. Fermant les yeux,

tu les imagines et les accompagnes d'un roulement
d'orteils dans une nuée de coquillages somnolents.
Que la ville est loin qui te guide l'hiver, avec

ses rues sonores et ses bars lumineux, et loin encore
est le bar de ton frère où je connus naguère d'un roman
autrefois anonyme tout un dévoilement. Mais de quel été

parlé-je ? De celui passé qu'avec toi je ne pus partager
ou de celui à venir qu'avec ton amour ensemble vous vivrez ?
Peu importe. Tu es là, si brune, et la mer devant toi se retire.

lundi 5 janvier 2015

Alice

Alice, sage et rebelle,
aux yeux clairs de noisette,
qui se perdent plus loin que
la jetée, m'accompagnerez-vous

un brin ce soir ? Non, ne sourcillez
pas. Certes, je vous suis inconnu, mais
vos quatre-vingt-trois printemps font
honte à l'hiver et le goudron de Sète

fond au zénith comme guimauve en bouche.
Les livres que recèle le bar de votre petit-
fils et les histoires que sait la fille de
votre chair ne sont rien face au monde que vous 

avez vu et que vous leur conterez à l'oreille,
doucement, lentement. Alice, moi non plus, je ne
vous connais pas mais j'envie votre famille unie
qui s'enrichit de descendre de votre regard de terre

claire.

mercredi 31 décembre 2014

N.H.Ø.P., de bois et de métal

à la mémoire de Niels-Henning Ørsted Pedersen

Un nom si long, imprononçable, riait
son ami le pianiste catalan Tete Montoliu.

Alors je m'en souviens par ses quatre
initiales. Quatre comme ses cordes de
métal, de l'épaisse à la presque fine.

La contrebasse est un instrument étrange.
Elle a le coloris d'un meuble et la corpulence
d'un homme assoupi. À la suite de Lafaro, fauché

sur la route à vingt-quatre ans, il en jouait en dialogue,
non en appui rythmique. Je fais silence et écoute : la mort
ne peut rien. Sur le mp3, j'entends ses doigts qui courent

sur le métal. Et le bois de leur donner du corps comme un cognac
vieilli en fût de chêne. Pour N.H.Ø.P ? Un V.S.O.P, of course.

lundi 29 décembre 2014

"Where Can I Go Without You"

When Nina sang this romance,
I was six-month-old and
I was discovering the wide
world with my mummy.

Much time has passed since
the early sixties, Nina died
in the south of France, close
to my unforgettable wishes.

It's 12 o'clock and I'm listening
Nina's voice, once, twice, many
times. Slowly. With much more love
than my heart can contain...


dimanche 28 décembre 2014

La noia dels cabells blaus / La jeune femme aux cheveux bleus

No la conec de res, va ser un flaix
enviat per un amic poeta. A fora, 
el vent bufa fort i la Nina canta
el dolor de qui no té res, de qui ho
té tot. No conec la noia, ni la vull
conéixer. Per no parlar-ne a deshora.
Només veig els seus cabells com un crit
silenciós de llibertat. Ara és l'hora
de guardar a l'armari els mots usats
i d'escoltar i escoltar encara com flueix
la vida.


***

Je ne la connais pas, ça a été un flash
envoyé par un ami poète. Dehors,
le vent souffle fort et Nina
chante la douleur de celle qui n'a rien, de celle
qui a tout. Je ne connais pas cette jeune femme ni
ne veux la connaître. Pour ne pas en parler mal à propos.
Je ne vois que ses cheveux comme un cri
silencieux de liberté. L'heure est venue
de ranger au placard les mots usés
et d'écouter et écouter encore couler
la vie.

ARA ÉS L'HORA, ANNA ÉS L'ONA / C'EST L'HEURE OÙ ANNA EST VAGUE

Ara és l'hora. De veure'ns sense veure'ns,
d'encetar el pastís d'ametlles de l'amistat
veritable. Confidències i necessitat. Ja no et veig
però sento els teus ulls que freguen les meves lletres.

Aclucant-los, podràs veure com neix, entre les terres de
l'Empordà, bescoll de tanques salades, les ones d'una altra
llibertat, de vidre i colors car tu ets ona, Anna, i, on
vagi, portaré els teus mots com un collar de vida franca.

***

C'est l'heure. De se voir sans se voir,
d'entamer le gâteau aux amandes de l'amitié
véritable. De confidences et de nécessité. Je ne te vois plus
mais je sens tes yeux qui frôlent mes lettres.

En les fermant, tu pourras voir naître, entre les terres de

ton Ampurdan, nuque de clôtures salées, les vagues d'une autre
liberté, de verre et de couleurs car tu es vague, Anne, et, où que
j'aille, je porterai tes mots comme un collier de vie franche.

ARA ÉS L'HORA / C'EST L'HEURE

Ara és hora,
ara és heura,
ara és era.

Ara és àrea
i ara és or

Entesa? - Entesos.

***

C'est l'heure
heure-lierre,
heure-ère.

Heure-surface
et heure d'or.

L'Entente ? - Entendu.

SMS

J'ai une amie, précieuse, avec qui
je ne communique que par sms, ou presque.

Les mois et les années passés ont été prodigues
en incompréhensions, de part et d'autre. Palliant
l'absence, le sms inventait une autre présence,

qui ne me plaisait pas. Et voici que les sms prennent
une autre tournure, ou est-ce moi qui les prends autrement ?

Je les attends, parfois même je les espère, ces petits mots
de rien du tout, du tac au tac ou après un long laps. M'habituerais-je
à cette vie en retrait où l'on ne pèse plus mais, petitement, exulte ?

samedi 27 décembre 2014

NINA

Elle n'est pas belle, elle est plus que belle,
elle est la vie poussée au désespoir. Je ne l'ai
pas connue, ses cendres ensemencent, depuis onze
ans, la terre d'Afrique.

Jour après jour, elle me réveille, à sept heures 
et vingt minutes. Trois minutes et trente-neuf
secondes hors du temps. La douche peut bien attendre.
L'écouter et l'écouter encore, fermer les yeux. Ouvrir,

dans le couloir, les portes des chambres de passage qui
donnent sur des vies uniques qui refroidissent au fond
des tasses, le matin, près du mégot écrasé et marqué du
rose tyrien qui tranche sur le noir et blanc des pochettes.


DÉPOSSESSION

à A. C., J. J et P. B.

«Ain't Go No/I Got Life»,
de Nina Simone tourne en
boucle, dans des craquements
imaginaires et je pense.

Je pense à tout ce que je n'ai
plus et qui demeure en moi, je
pense à tout ce que j'ai et qui
est heureux, loin, en cette heure.

Je pense à l'illusion de la possession
qui écrase au lieu d'épanouir. Je n'ai
pas de vin mais toutes les vignes m'attendent.
Je n'ai pas de chaussures mais déjà les routes

étroites sillonnent mon devenir. Je n'ai pas de cahier
mais le rouleau de Kerouac avale mes doutes. À côté
de moi, deux livres reçus ce matin d'amis chers, Pere
et Jordi. Dédicacés, non possédés, feuilletés, bus. Les

langues se croisent, je me revois dans un petit bar de
Poblenou en novembre. Devant moi un mince recueil de Jordi
glosant sur Kafka. À mes côtés, une maman et son garçon.
Une maman comme toi, un petit garçon comme toi. Le café

allait fermer, ils mangeaient en silence, serrés. Ils n'avaient
rien, ils avaient tout. L'amour faisait silence et l'aubergiste
tardait à abaisser le rideau. Sur l'écran Jean-François Michael
chantait «Adiós, linda Candy» mais nul ne l'écoutait. Nous étions

bien, sans nous connaître, sûrs de ne plus jamais nous revoir tant
la maman et son fils semblaient étrangers au quartier à un jet de
caillou du métro. Ligne 4, la jaune, station Poblenou. Vrombissement
léger qui fait trembler la structure du café. Tous les quarts d'heure,

comme une horloge. L'Estrella Damm tiédit dans la chope, je la vide d'un
trait, je remets Art K. dans mon sac à dos. De mon passage il ne restera
plus que la mousse sur les parois du verre incolore. La maman et son enfant
sont déjà partis. L'aubergiste abaisse le rideau. E la nave va.



La lyre échouée

à M.-A. P

La voile latine n'est plus
et la Catalane s'échoue,

Un filet de cordages en dessine
ce qui fut la toile, insensible

désormais au Grec ou au Mistral. 
Lyre sage qui attend mes doigts 

et frémit sous l'hommage. Histoires 
de marins, senteurs âcres des tavernes. 

Nuits sans lune à attendre l'anchois et à
jouer au tarot de Marseille, sans ciller.



mardi 23 décembre 2014

Caminant cap al 2015 / en marchant vers 2015

Caminant a la nit cap a l'any vinent,
recorda del dies passats els instants
feliços, compartits amb els amics,
alenteix la marxa, olora l'entorn,
hi trobaràs traces dels plaers futurs.

***

En marchant de nuit vers l'année nouvelle,
rappelle-toi des jours passés les instants
de bonheur, partagés avec tes amis,
ralentis le pas, respire autour de toi,
tu y trouveras l'empreinte des futurs plaisirs.

lundi 22 décembre 2014

Imaginar-te / T'imaginer

S'apropa Nadal. A la nit
els carrers són buits, freds,
sonors. Pàl·lides les mans
sota la llum muda de les garlandes,
camino lentament, reflexiu.

T'imagino. Acluco els ulls un instants,
sento la fredor de la mà sense el rostre
amat i penso en els anys passats, quan
circulàvem per les voreres sonores.
Solstici d'hivern. Des de fa algunes hores.

Solstici d'estiu a la Sagrera. Te'n recordes?
Sortiem de casa entre els petards i ens precipitàvem
cap al racó amic, de l'altra costat de la ciutat, a prop
d'un carrer amb nom de poeta. Allà, bevíem cava rosat
i ens feren una foto que encara hi és. A la paret.

***

Noël approche. La nuit,
les rues sont vides, froides,
sonores. Mes mains pâles
sous la lumière muette des guirlandes,
je marche lentement, je réfléchis.

Je t'imagine, je ferme les yeux un instant,
je sens le froid de la main orpheline du visage
aimé et je pense aux années passées, quand
nous circulions sur les trottoirs sonores.
Solstice d'hiver. Depuis quelques heures.

Solstice d'été à La Sagrera. Tu te rappelles ?
Nous sortions de chez toi parmi les pétards et nous nous précipitions
vers ce coin ami, de l'autre côté de la ville, près 
d'une rue au nom de poète. Là, nous buvions du cava rosé
et on nous fit une photo qui y est encore. Sur le mur.

samedi 20 décembre 2014

Muse et Musée (Béatrix 1)

Les tableaux peuplent ma tête,
mais je vais peu au musée. Je lui
préfère les hasards de la ville,

les coins de rue, les marchands de
marrons. Un ami cher me dit à peu près
la même chose. De passage dans une ville

méditerranéenne, il renonce au musée et
gagne un vernissage en clandestin, chapardeur
de pistaches et de vermouth. C'est là qu'il

la rencontre, celle dont il ne connaît ni la
langue ni le passé. Nous la nommerons Béatrix.
Des heures les attendent, ils ne le savent pas

encore, eux qui frôlent flûtes et regards. Que
l'air salin vivifie quand la nuit se fait d'encre
et que les horloges perdent leurs aiguilles d'or !

Mon amour méditerranéenne

Je vis seul et on me croit disert,
avec, sur le visage, le sourire de ma
mère comme unique étendard.

J'aime la compagnie de mes amis et du
hasard, je bats la campagne et sillonne
les villes. De la mi-matinée aux heures

creuses de la nuit, je cueille des fleurs 
d'asphalte et des écailles de comptoir.
Mon secret : des visages, des voix, un

cliquetis de cendre et d'or et le secret
caché de mon amour méditerranéenne, 
de son pas vif, de son intelligence exquise.

Que le passé est beau qui n'est plus mais
diffuse encore ses encens. La terre cuite
est tiède et le doigt se poudre de ce

qui fut, jadis ou naguère, et sans qui je ne
serais pas. J'aimais être aimé. Je sais à présent
que j'aime aussi aimer.

Coiffage paternel

M. coiffe lentement les cheveux de sa fille.
A. se tait. Elle sent l'enfant qui lentement,
en elle, laisse la place à la femme qu'elle
sera et qu'elle voit s'épanouir sur le visage
de K, son aînée.

M. ne dit rien non plus. C'est un samedi de la
mi-décembre, Noël est encore loin. En peignant
la chevelure soyeuse de sa fille, il pense à 
sa tête si petite entre ses doigts quand elle ne
parlait pas encore 

et le regardait de ses grands yeux ouverts. Le temps
a filé, l'amour a filé sa toile qui jamais ne s'étiole.
M aime ses filles et ses filles aiment ce père sage et
bourlingueur, modèle qui jamais ne se voulut tel et qui
ainsi transmet.

vendredi 19 décembre 2014

L'Anna

"I la María se fue,
buscando sol
en la playa".


I l'Anna se n'anà,
buscant pedretes
de vidre i colors

pels camins aspres
de l'Empordà. Els ulls
plens de paraules

occitanes, les butxaques
de contes ja escrits. Deixà
uns amics i unes amigues

que signaren, ja ho sé, el
irrepetible conveni del Pi
on es comprometien

a visitar-la sovint.

***

"I la María se fue,
buscando sol
en la playa".

Et Anna s'en fut,
à la recherche de cailloux
de verre et de couleurs


sur les chemins âpres
de l'Ampurdan. Les yeux
pleins de mots


occitans, les poches
de contes dèjà écrits. Elle
laissa quelques amis et amies


qui signèrent, je le sais,
l'accord unique dit du Pi(n),

où ils s'engageaient

à lui rendre visite souvent.

Le vin chaud

Je le sens et entends la cuillère
qui l'anime. Sombre comme
cerise en forêt noire, il attend

son buveur. Ses buveurs, plutôt.
Un ancien jeune-homme à Stetson
de feutre, une brune soignée au

regard lointain. Les mots s'écoulent.
Nul ne semble écouter l'autre, le temps
pèse et s'englue. Le vin chaud s'ennuie.

Corps souffrant

Souffrance de l'inconnue,
à quelques jours des fêtes.

Corps alité sans sommeil, lits
parallèles à roulettes qui jamais

ne se meuvent. Tic-tac lancinant
de la pendule absente. Le salon

est loin et la voisine tarde. Votre
petite-fille, Madame, elle, ne tardera

pas, elle a votre regard et des histoires
plein sa musette. Redressez-vous,

oubliez les murs fades et les tuyaux
chromés. Le salon est revenu. «Prendras-

tu, ma S***, un peu de cette tarte aux
pruneaux que tu aimais tantôt ?»
 Noël

approche et, à quai,  les cargos s'enrouent.
Je pense à vous, Madame, que je ne connaîtrai

jamais, mais dont je devine l'espiègle passé dans
les yeux noirs vifs de votre petite-fille estimée.

Une muse

Silencieuse et présente. Par touches
parfumées. Frange brune le long du
port glacé. Pavé sonore qui la regrette

déjà, à l'angle du quai. Le restaurant
ouvre ses deux battants et l'odeur de
soupe flotte, corsaire de poireaux

cuits et d'épices outre-atlantiques. Si
je ne t'avais rencontrée, jamais je ne
t'aurais inventée. Trois mois écoulés

et mon esprit durablement frangé. Tu
m'emmuses, le vois-tu, chargée des
cadeaux dont tu honores déjà les tiens ?

Le soleil des mourants

Coup de poing dans l'estomac
en son temps. Soleil tiède d'un
coin de rue l'hiver. Lu, bu, puis
oublié.

Un ami cher m'en envoie photo
à l'instant, du tarmack de l'aéroport
qui le conduit à Dakar et les années
défilent.

On revient toujours à ses amours, dit-on.
Je reviens à Izzo. Trop tôt disparu, rhapsode
des pauvres et des sans langue, passionné
serein.

jeudi 18 décembre 2014

Mirall trencat / Miroir brisé

Parlava tant que no se n'havia adonat.
Tot i que els darrers dies l'en havien
apropat: les converses literàries, les
fotos de nit pels carrers foscos i freds.

Treballava tant que no l'havia escoltat,
ni tan sols havia obert el petit fitxer
que l'Alba li havia enviat. El guardava
per a la nit del dimecres, la meitat de

la setmana. L'Albert era un d'aquests
miserables que es passen el dia pregonant
això de "in medio stat virtus". I no són
capaços de veure el que tenen al davant.

L'Alba li envià un missatge tímid, un segon
més precís. Desprès de banyar el petit i
de jugar amb ell mentre s'adormia, l'home
s'assegué i obrí el fitxer. Les paraules ballaven,

la llengua era precisa, la percepció delicada no
perdia res al ser representada. Passava d'un món
a l'altre, en saltar les pàgines. Tenia por d'anar
de pressa. Vint-i-una pàgines. El pes de l'ànima segons

els metges bojos del segle dinou. A vegades, perdia el
fil de la narració i havia de tornar enrere. El sol l'hi
esperava, sempre. Sens adonar-se'n, es precipitava lentament
cap a la revelació final, el moment en que el conte deixa de

ser-ho, en que el mirall es trenca i la vida impossible, per ser
rebutjada, es posa a sagnar. "Ecce homo" ? Que no, home, pobre
diable, "ecce mulier", la més fina de totes però que ell sense
voler-ho i per no passar per pesat havia guardat en un racó del
seu cor solitari.

***

Il parlait tant qu'il ne s'en était pas rendu compte.
Même si ces jours derniers l'en avaient 
rapproché : les conversations littéraires, les
photos la nuit dans les rues sombres et froides.

Il travaillait tant qu'il n'avait su l'écouter,
ni même avait ouvert le petit fichier
qu'Alba lui avait envoyé. Il le gardait 
pour le soir du mercredi, la moitié de

la semaine. Albert était un de ces
misérables qui passent leur journée à proclamer
"In medio stat virtus". Et ne sont pas capables
de voir ce qu'ils ont devant les yeux.

Alba lui envoya un message timide, un second
plus précis. Après avoir baigné son petit et
avoir joué avec lui tout en l'endormant, l'homme
s'assit et ouvrit le fichier Les mots dansaient,

la langue était précise, la perception délicate ne 
perdait rien dans la représentation. Il passait d'un monde
à un autre en passant d'une page à l'autre. Il avait peur
d'aller vite. Vingt-et-une pages, le poids de l'âme à en 

croire les médecins fous du XIXe siècle. Quelquefois, il perdait 
le fil de la narration et devait revenir en arrière. Le soleil
l'y attendait, toujours. Sans s'en rendre compte, il se précipitait
lentement vers la révélation finale, le moment où le conte cesse

d'en être un, où le miroir se brise, où la vie impossible, par
suite du refus, se met à saigner. "Ecce homo" ? Mais non, pauvre
type, "ecce mulier", la plus fine de toutes mais que lui à, son corps
défendant, pour ne pas passer pour un lourdaud, avait gardée dans un coin
de son cœur solitaire.

mercredi 17 décembre 2014

LLIBRETAT / LIVRETÉ

al J. J.

No llegeixo molt. Escric poc. I breu.
Però visc rodejat de llibres i no puc
seure -ni ser- sense la seva companyia.

Al costat meu, obres comprades -firades,
diria una amiga admirada-, a Barcelona
fa algunes hores. Llegides o a mig llegir.

Els més estimats són els oferts per un poeta
amic. Un blanc i un negre. Flexibles, olorosos.
Quin regal! Quan els agafo, tinc entre les mans

hores, dies, setmanes, mesos de llibertat perduda,
teclejant, retrobant traces de versos i de passos
oblidats, sepultats. Paradoxa absoluta: la meva

llibertat neix de la llibertat aliena sacrificada.
Com el podré regraciar sinó oferint-li, dia rere dia,
una antologia dels versos admirats, en plena llibretat?

***

Je ne lis pas beaucoup. J'écris peu. Sec.
Mais je vis entouré de livres et je ne peux
m'asseoir -ni être- privé de leur compagnie.

À mes côtés, des œuvres achetées -raflées,
dirait une amie admirée-, à Barcelone
il y a quelques heures. Lues ou à demi-lues.

Mes préférés sont ceux que m'a offerts un poète
ami. Un blanc et un noir. Souples, odorants.
Quel cadeau ! Quand je les prends, j'ai entre les mains

des heures, des jours, des semaines, des mois de liberté perdue
à taper, retrouver des traces de vers et de pas
oubliés, ensevelis. Paradoxe absolu : ma

liberté née de la liberté d'autrui sacrifiée.
Comment pourrai-je le remercier sinon en lui offrant, jour après jour,
une anthologie des vers admirés, en pleine livreté?

mardi 16 décembre 2014

La fille au piercing

Elle est devant moi, un peu de côté
et parle tout en grignottant un petit
pain rond. Fidèle à une amie qui me

l'a enseigné, je renonce à mes lunettes.
Son visage, régulier, est flou. Mon regard
se prend au piercing argent qui lui traverse

la narine droite comme un poète maudit accrochait
son chapeau au croissant de la lune. Elle croise les
jambes en se tenant la cuisse gauche avant de la laisser

se balancer doucement. Elle se mord les ongles, j'aime,
puis croise les bras tout en hochant la tête pour écouter
son amie, que je ne verrai pas et qui déjà s'enfuit.

Yeux

Un wagon de métro. Quelconque.
Ligne 1. La Rouge. Entre La Sagrera
et Catalunya. Figures penchées vers
des dispositifs mobiles. Pas un regard.

Deux visages s'en distraient, silencieux.
Un homme appuyé à la barre verticale
qui donne sur l'issue. Yeux mornes derrière
d'épaisses lunettes aux verres jaunes, comme

polarisés. Pour se protéger des agressions d'un
monde qu'il ne regarde pas, qu'il ne regarde plus ?
Ses yeux ne cillent pas. Couleur indéfinissable. Au
dessous, les rides ravinent le visage sec depuis

longtemps. Oueds. Assis devant moi, une femme sans
lunettes. Beau visage. Harmonieux. Yeux explosés par
la fatigue ou la tristesse. Aucun regard. Un musicien
ambulant survient qui joue au violon l'un des concertos

brandebourgeois de Bach. Son regard s'anime mais elle
ne cille pas, elle non plus. Le musicien sort précipitemment
sans achever son morceau. Je lui emboîte le pas. Les geeks
n'ont pas levé la tête. Fondo est le terminus du métro.

Ni Déu ni amo / Ni Dieu ni maître

"- Adéu siau"
"- Adiooooós".

Paraules creuades
a la sortida de la Font

de la Sagrera, un bar estret
de la plaça Masadas. En un món

on no li queda el més petit racó al
Déu dels avantpassats, només s'oposen

les llengües. Cosa estranya. Impensable
ja que d'altres persones entren i surten.

Parelles rares: una senyora gran, enraonant
en català, acompanyada d'una noia grassoneta

sovint dominicana que li contesta en espanyol.
La conversa, professional, al començament es fa

càlida de sobte, fins i tot entranyable. La Dolores li
parla a la Dolors del nòvio o de qui pensa que podria

ser-ho. La Dolors li contesta des dels anys i la seva experiència
per tranquil·litzar-la. Res de l'altre món. El nostre món. De meravella.

***

"Au revoir" (en catalan)
"AU REVOIR" (en espagnol)

Mots échangés
au sortir de la Fontaine

de la Sagrera, un bar étroit
de la place Masadas. Dans un monde

où le Dieu des ancêtres n'a plus le moindre
petit coin, seules s'opposent

les langues. Chose étrange. Impensable
étant donné que d'autres entrent et sortent.

Couples bizarres : une dame âgée, parlant
en catalan, accompagnée d'une jeune femme grassouillette

souvent Dominicaine qui lui répond en espagnol.
La conversation, d'abord professionnelle devient

chaleureuse tout à coup, et mêmeintime. Dolores
parle à Dolors de son fiancé ou de quelqu'un dont elle pense qu'il pourrait

le devenir. Dolors lui répond du haut de son âge et de son expérience
pour la tranquilliser. Rien de bien extraordinaire. De l'ordinaire. Merveilleux.

dimanche 14 décembre 2014

Deux femmes

Serrées et souriantes
sur un bord de la photo.

Derrière elle l'ocre et
le ciel d'une plage du

Nord. Un même sang les
unit, une même curiosité.

Un seul sourire sur trois
générations. La photo est

un instantané et la parole
en est absente. Que se sont-

elles dit ces femmes du midi
déplacées au Septentrion.

Le vent désordonne les cheveux
clairs de la petite-fille, une

épaisse écharpe de couleurs 
protège son aïeule qui, elle

aussi, fut jeune, les cheveux 
libres. Le temps se suspend,

un brin. Pour faire mémoire du
pas de deux femmes appariées.


«Cap a la vida tu, jo cap a casa» / «Vers la vie pour toi, pour moi vers la maison»

La matinada ha perdut les agulles
i, al darrere, la caldera s'adorm.
Fullejo la Poesia del Pere Rovira

per preparar la trobada amb tu, Joan,
que no conec i amb qui treballaré els
pròxims dos, tres o quatre anys. M'agrada

tornar als llibres estimats, si bé deixats
de banda. Com solc fer amb els punts de pàgina
que, gairebé sempre, són tiquets de compra o de bar.

Retrobo el volum verd i prim de Mar endins,
comprat a Documenta en sortir de casa d'una
amiga poblenovina o L'amor boig, novel·la

total i senzilla que acaronava una mà estimada,
i busco en les paraules assossegades un camí per
seguir endavant. Cap a la vida. O cap a casa.

***

Le petit matin a perdu ses aiguilles
et, derrière moi, la chaudière s'endort.
Je feuillette la poésie de Pere Rovira

pour préparer ma rencontre avec toi, Joan,
que je ne connais pas et avec qui je travaillerai les
deux, trois ou quatre prochaines années. J'aime

revenir aux livres aimés, quoi que laissés
de côté. Comme j'ai coutume de faire avec les marque-pages
qui, presque toujours, sont les tickets des courses ou des bars.

Je retrouve le volume vert et mince de Au large,
acheté à la librairie Documenta au sortir de chez
une amie de Poblenou ou L'amour fou, roman

total et simple que caressait une main aimée
et je cherche dans les mots apaisés un chemin
pour poursuivre ma route. Vers la vie. Ou vers chez moi.

Train de nuit pour Lisbonne

Le livre est mince que je n'ai pas lu.
Les livres les plus précieux sont ceux
dont on repousse sans cesse la lecture

mais que l'on offre à ceux que l'on aime.
Sans jamais rien leur demander. Il m'a suffi
de voir la couverture, fraîchement déballée,

sur le marbre du bar pour savoir que ses pages
nous liaient. Derrière la pierre de vie dressée
est la tasse mousseuse, non encore entamée.

Le café refroidit et pourtant tu as choisi d'en
différer la dégustation pour m'offrir cet instantané,
tout comme je diffère ma lecture en t'offrant ce mince

volume. Hier j'ai relu les poèmes des trois derniers
mois. Tu y étais présente. Les accidents de la vie s'en
étaient allés et les mots restaient. Pour quelque temps.

Je relis peu mes vers. Par hasard où pour préparer une 
refonte ou une - rare -édition. Comme s'ils étaient ce livre
que je ne lis pas et ne cesse d'offrir à celle que j'aime.



samedi 13 décembre 2014

Villes sans nom

Je suis né dans une ville qui n'a plus de nom,
une autre s'en est repue où s'appontent les pétroliers.

Est-ce pour cela que je suis sensible aux villes sans nom
ou aux noms volés ou oubliés ? Celleneuve de Léo Malet, Es
Castell où je ne trouve plus aucune mention de la Villacarlos

de mon adolescence. Je pense aux escargots qui se dessèchent
derrière les plaques indicatrices des communes. La vie se meurt,
elles demeurent. Un jour viendra cependant où le bulldozer les

renversera. La Cette de tes ancêtres brutalisée en Sète pour ne
pas faire doublon avec le démonstratif, comme si une confusion
pouvait être envisageable, gratte à ma porte et le Bar'à Lire,

mémoire inattendue, garde en son sein, tout contre les toilettes
des rues où s'étale le nom vénérable et véritable. Déployez vos 
ailes, villes sans nom et laissez-moi la vie, qui n'en a pas besoin.

Banlieue, lieu banni

Assise au bord de la voie de dégagement,
elle joue avec ses mains. Roumaine, Serbe,
Bosniaque, qui se soucierait de le lui demander ?

Nul ne passe dans cette voie où la terre s'amasse.
À cinquante mètres le ruban infini des camions serrés,
aveugles. Pas un répit. La ville est loin, tout comme

les cités-dortoirs. Que fais-tu, petite, et quel âge
as-tu ? Les pervers déjà monnaient ton silence. Lieu
banni, la banlieue des voies n'a pas de langue. Tout

s'y paie et s'y évacue. Un jour, tu ne seras plus, mais
je ne t'oublierai pas, petite fille qui ressemble à la
mienne, que la vie ne m'a pas permis d'élever, dans un lieu

pourtant non-banni.

vendredi 12 décembre 2014

La Bordelaise

La Gironde s'évase pour lui faire
la cour à cette brunette au pas vif,
son eau bistre frise à son approche.

Elle n'en a cure, sa sœur lui manque 
et elle vient lui parler. Débouchera-
t-on un Côte de Bourg à la tombée du

jour dans le petit appartement clair ?
Il n'importe. Deux regards se croiseront,
riches des vies passées qui les animent

toutes deux.

Els ulls de l'Alfons / Les yeux d'Alfons

1

Escoltes l'amic parlar del
teu últim llibre. No et mous,
tens la mirada fixa i els ulls
grisos, entre foscos i clars.
Hi sento córrer una llàgrima
o me l'imagino?

2

Parles al públic, amb ulls
d'entremaliat. No et contesten
però ja vius el diàleg amb les
cares conegudes. Com és que
coneixes tantes cançons?

3

Ja és hora de llegir les cinc
pàgines que has preparat. Ara és
temps d'emprenyar-te. Rere les
ulleres els teus ulls s'han fet
petits i foscos. Durs? Clarividents.

***

1

Tu écoutes ton ami parler de

ton dernier livre. Tu ne bouges pas,
ton regard est fixe et tes yeux sont
gris, entre sombres et clairs.
Je sens qu'en coule une larme,
ou me l'imaginé-je ?

2


Tu parles au public, avec des yeux

coquins. Ils ne te répondent pas
mais tu vis déjà le dialogue
avec les visages connus. Comment se fait-il
que tu connaisses autant de chansons ?

3


Il est temps maintenant de lire les

cinq pages que tu as préparées. C'est
le moment de te mettre en colère. Derrière
tes lunettes, tes yeux sont devenus
petits et sombres. Durs ? Clairvoyants.

jeudi 11 décembre 2014

Beure i deixar / Boire et laisser

Beure i deixar córrer
les hores. Beure a poc
a poc. Un glop, dos, un
got, com a màxim.

L'important és d'escoltar
les converses casuals, el
soroll de les copes cegues.
Imaginar-se ballant un

fox-trot endimoniat. Parar-se
de teclejar, sentir la remor de
les cadires. Somniar la platja de
Binibeca al mes de juny. I adormir-se.

***

Boire et laisser filer
les heures. Boire petit
à petit. Une gorgée, deux, un
verre, tout au plus.

L'important, c'est d'écouter
les conversations au hasard, le
bruit des verres aveugles.
S'imaginer dansant un

fox-trot endiablé. S'arrêter de
taper, entendre le bruit des
chaises. Rêver la plage de
Binibeca au mois de juin. Et s'endormir.

Le Masami

Ça sent le vin et le bois,
un trombone vrombit derrière
moi. J'attends Rémi, la nuit 
est froide et le bar accueillant.

À ma gauche, un verre à pied, jaune
comme de gentiane. Un petit Sauvignon,
sec comme un coup de trique. Le colloque
est loin et la poésie de Ferrater me poursuit.

J'aimerais croiser son renard puant de rouille,
revenant fourbu de l'improbable banlieue. Dis,
Gabi, pourquoi nous as-tu abandonnés ? Ici, pour
sûr, tu aurais trouvé compagne et te serais régalé.

L'horloge-calendrier

Parce que le temps digital m'ennuyait,
je me suis fait une horloge de cœur,
une horloge-calendrier en lettres 
blanches sur l'ardoise noire.

Jour après jour, à midi pétantes,
j'y lisais un menu brûlant où
le bœuf dansait avec les échalotes,
les sépious avec le paprika doux.

Et entre ces heures et ces jours ?,
me direz-vous. Je lisais des livres,
effeuillais des dictionnaires et jouais
les revues à la courte-paille. J'étais bien.

Sofia i/et Hugo

El cafè cremava en gots petits de plàstic blanc.
Me'n parlares com si fossin bessons. Encantadors.
Ta filla gran, la Sofia, ton fill petit, l'Hugo.

Mai havia pensat que tinguessis família.
Feia anys que no ens vèiem, des de
les classes meves, a l'antiga facultat.

I, de cop i volta, naixeren dues veus
i un mateix somriure. Ens separàrem.
El teu somrís ja era el seu.

***

Le café brûlait dans des gobelets de plastique blanc.
Tu m'en parlas comme s'ils étaient jumeaux. Charmants.
Ta fille aînée, Sofia, ton fils cadet, Hugo.

Je n'avais jamais pensé que tu pouvais avoir une famille.
Cela faisait des années que nous ne nous étions vus, depuis
mes cours, dans l'ancienne faculté.

Et, tout à coup, ce fut la naissance de deux voix
et d'un même sourire. Nous nous séparâmes.
Ton sourire était déjà le leur.

Dix villes en une

Il y a celle où je me tiens, dans 
une salle close, écoutant conférence
sur conférence.

Il y a celle où tu te tiens, si près,
où tu te lèves et circules, d'un pas
vif.

Et il y a toutes ces villes qui, la nuit,
nous lient et nous délient.
M'en parleras-tu ?

L'écharpe

Elle plie et replie son écharpe
à motif gris. Avec lenteur, les yeux baissés.
Elle la dépose sur le dossier de la chaise
qui la précède puis s'assied. Silence.

Elle parlera plus tard. Des horreurs de la guerre.
Mais, pour l'instant, elle est à mille lieues du colloque
qui se tient. Élégante. Elle caresse sa

cuisse gauche tout en écoutant la conférencière,
avec un détachement apparent qu'une conversation
ultérieure démentira. Je l'imagine ailleurs,
par l'esprit et par le souffle. À Cordoue, dont elle vient ?

Je ne sais. Elle s'est levée et l'écharpe,
sagement repliée, l'attend dans une fragrance tiède.
J'ai hâte de l'écouter. À travers les mots énoncés.

mercredi 10 décembre 2014

«Je voudrais finir le voyage avec vous...»

à toi, qui te reconnaîtras.

«Je voudrais finir le voyage avec vous...»,
l'expression me surprend d'autant plus qu'il
n'a même pas commencé. Nous sommes restés à
quai une petite heure, puis l'ordre est venu
de nous transborder alors que l'on venait de
nous compter comme ovins en foirail.

Assis l'un à côté de l'autre, le sociologue en
herbe et la vieille dame élégante avaient beaucoup
parlé. En profondeur. Ce qui n'excluait pas ce que,
sans les voir je prenais pour des œillades complices
voire mutines. Et les voici cheminant l'un à côté de
l'autre avec une lenteur et un détachement qui tranchent

sur la course hagarde de leurs compagnons. Je presse le
pas, non pour me fondre à la masse moutonnière, mais pour
les laisser en paix. Surtout ne pas les froisser par
l'impudeur de l'observateur opportuniste. En un temps où
je me pose beaucoup de questions sur l'amour, ces deux là,
éperdument, m'en ont effeuillé une jolie variante.