jeudi 29 octobre 2015

Trois mots

À mes parents

Le papier a jauni qui les entoure.
Trois mots, deux points, un trait
de soulignement.

L'écriture est claire qui sort de la
guerre. Mon père dédie à celle 
qu'il aime

un mince volume. Pudeur. Intense.
Nul autre mot qui motive l'offrande.
Terre des hommes intitule le livre.

Il suffit. Se fondre dans les goûts
de l'autre ou bien les précéder. 
Le prénom de ma mère

n'est pas l'exact mais l'intime. Celui
de mon père se résume à la rondeur du
G majuscule.

Les années ont passé, ma mère dort enfin
et mon père traîne son insomnie à bout de
bras. Silence.

Qu'elle est loin cette Terre des Hommes
qui devait leur sembler bien exotique.
Ils sont et je les aime.


lundi 26 octobre 2015

Que sont..

Que sont les siècles pour les trains,
et même les années ? Floue, la vue 
me les présente comme abandonnés.

Parallépipèdes de bois fanés, frappés
d'un V en blanc, les wagons tombereaux
n'égueulent plus le ballast du passé.

Pourtant je me souviens des coquelicots
qui y poussaient, fragiles d'entre tant
de noirceur, invite aimable aux amours

d'un instant. Que sont les siècles pour
mes trains, et même les minutes, à l'heure
où je serre ta main aussi nonchalamment ?


dimanche 18 octobre 2015

L'élégance

À une amie trop tôt disparue

Elle n'aura pas atteint cet âge
que l'on nomme en multipliant par
quatre la jouvence. Elle n'y songeait

pas d'ailleurs. Un malheur indicible
lui avait déchiré le cœur vingt ans plus
tôt et elle portait son éternelle jeunesse

comme un pied-de-nez aux dieux mauvais.
Après les repas familiaux, je la raccompagnais
dans l'entrelacs des rues de banlieue aux noms

d'Espagne. Je ne me départissais jamais de mon
gps à voix de starlette qui, au retour, en soulignait
l'absence. Elle parlait de tout avec liberté. Et élégance.

samedi 17 octobre 2015

Un repas

La table était longue et le vin coulait.
Nous mangeâmes des mets inusités. Nous étions
bien. Des apartés nous tinrent debout, de part

et d'autre. Les heures s'écoulèrent. Bientôt 
nous ne furent que deux groupes, à chaque extrémité.
Nous oubliâmes le temps qui passait. Nous étions beaux.

Le salon

Nous fîmes salon, tout contre les images,
la rencontre était imprévue qui se prolongea.
Je me réchauffais au feu de leurs propos aimants.

Sur le mur d'image, dansaient sagement un dos et
des mains qui couraient sur Liszt. Leur fils jouait
six ans auparavant.Valérie tranchait le saucisson,

Jean-Yves débouchait les canettes mousseuses. Un repas
nous attendait, exotique, au loin. Nous y serions bien
et le savions déjà. Mais, pour l'heure, nous faisions

salon. Leur fille fit une apparition furtive, elle souriait
de nos mines candides et réjouies. Sa tendre ironie était
le miroir fidèle d'un instant de bonheur que nous choisîmes,

à trois, de prolonger, contre le sort funeste. Tout près
Robert Charlebois et  Louise Forestier chantaient. 
Et Lindbergh s'envolait...

La prisonnière

Elle est prisonnière de son corps
et les draps sont si froids. Ses lèvres
sont gercées depuis longtemps déjà.

Des siècles. L'étang a envahi ses yeux
de glaise glacée. La Sologne au couchant,
elle qui aime tant la plage claire à

l'embouchure du fleuve. On me rapporte
qu'au réveil d'un sommeil tourmenté, elle
s'écria «Mon Dieu, pourquoi m'as-tu

abandonnée ?» Elle devait venir m'écouter,
samedi prochain, parler des vers d'un être
cher à qui, lui aussi, la vie et le repos

furent volés.

lundi 12 octobre 2015

«Sin un alma que llevar a la boca»

Un verso, seis pasos por la senda
del lenguaje. En junio, fue en junio,
a imitación de Cernuda, el maestro
admirado.

No sé cuándo lo escribió Gil de Biedma
y aunque lo supiera, me sabría igual.
Bien conozco las calles soñolientas
de junio.

Cuando el verano tarda en llegar y ya se va
irremediable la juventud. Me faltan quienes
no conseguí conocer: Montserrat, Gabriel,
Rosa y tú, Jaime, 

tan distinto y tan hermano. Son horas valiosas,
las que comparto con los estudiantes en torno a
tus versos exigentes y tan cercanos. Un poco de
carne y de amor.

«Cette balise...»

«Cette balise annonce-t-elle un passage à niveau ? OUI / NON»
Il pleuvote dans la rue, je marche courbé, la lueur de la diapositive
projetée m'arrête un instant. Une vieille photographie ? Un tableau de

bord d'un autre temps. La France pompidolienne ? Un seul spectateur dans
la salle, biscornu sur son siège. À sa droite un clavier. Il ne cille
ni ne répond. Comme s'il était ailleurs. Je suis déjà passé. Ce soir,

pluie ou pas, la rue vibrera de milliers de pas et les jeunes se presseront
pour boire et danser. L'écran alors se sera éteint et peu importera, au bout
du compte qu'il y eut ou non un passage à niveau sur cette mauvaise carte postale.

samedi 10 octobre 2015

Les villes invisibles

À C.

Tu ne me connais pas
mais je sais ta mère
heureuse

de t'avoir à tes côtés.
Les plats délicieux
qu'elle te fera

seront un doux prétexte à
la chaleur du devis.

On m'a dit que tu étudies
sur le continent l'architecture,
art noble

qui fit tracer sur le sable à
l'antique philosophe une sagesse
de raison,

de passion aussi. Les villes que
tu bâtiras sont pour l'instant
invisibles.

Puisse ta mère, qui t'aime tant,
un jour dans leurs amples baies
vitrées, s'y venir mirer.

jeudi 8 octobre 2015

La blessure e(s)t la vie

L'opulence alanguie de «L'origine du monde»
est loin. L'émotion n'invite pas à s'évader
mais à rejoindre le monde. À la verticale.

«Ecce mulier. Infansque suus». Silence. Cuisses
sages. L'enfant se niche. Le sexe de sa mère est
caché par sa tempe gauche. Les peaux s'épousent.

À quelques centimètres au dessus de la tête tendre
est le trait franc et frais qui l'invita dans le monde.
Que belle est cette femme anonyme qui nous montre la vie.



mercredi 7 octobre 2015

À une amie, pour son anniversaire.

Le quotidien s'exalte et la page craque sous le doigt,
le ciel n'est pas encore laiteux, la nuit l'habite,
durablement. Les paupières ont froid qui tardent à
s'ouvrir.

Un jour comme tant d'autres ? Une journée qui se répète ?
Pour beaucoup qui somnolent encore dans l'attente de l'aiguille
acérée du réveil, elle peut l'être, qui pourtant sera unique.
Mais pour toi ?

Et pour chacun de tes amis qui y pense dans un sourire fugace ?
Fugace dans son esquisse, durable dans son effet. Cette journée
sera particulière. Inscrite dans le temps, méticuleusement
découpée en vingt-quatre

unités de mille respirations. Une petite action de grâce au monde
qui t'accompagne et dans lequel tu inscris ton sourire et tes colères
comme l'ongle incise la fine couche de chocolat d'un cadeau
enfantin.

La religion m'ennuie qui, hormis la mère et la putain, vous écarte,
vous les femmes. Et si j'avais un compagnon de route, de devis riches
et infinis, ce ne serait pas Simon le pêcheur, mais toi, Jennifer,
l'admirable petite pécheresse.

Alors, détournant un brin la Vulgate, je m'écri(e)rais: «Tu es
Petra et hanc petram ædificabo lætitiam meam». Mais ce n'est que
le délire suranné d'un poète au réveil. Que la journée te soit belle,
mon amie, au milieu de cette si belle vie.

vendredi 2 octobre 2015

Un ami

Un ami proche, même dans le lointain,
et qui réagit au moindre coup de mou.

Un ami qui ne lésine pas, ne mégotte pas,
écarte les défauts pour ne garder que le cœur

de l'homme. Cet ami a un nom, et même plusieurs.
Fermez les yeux, concentrez-vous, faites le vide

et cherchez-le. Il existe et vous ne le saviez pas.
Alors vous serez heureux. Comme moi. En cet instant.

Le funambule fatigué

On l'a découvert assis sur un rocher,
tout au bord de l'abîme. Le câble rutilait,
nul vent ne menaçait l'équilibre et le balancier
ployait juste.

Mais lui était assis, sans parler, nuque ployée.
Il avait tant traversé le haut talweg qu'il en connaissait,
jans jamais les avoir vus, les moindres accidents, confiant 
à son ouïe le soin

infini d'en reproduire le tracé. Et pourtant qui s'en serait
approché, à cette heure précise, ne l'aurait détourné de sa
méditation. Le funambule était fatigué et Dieu que le terme
lui en semblait loin.

jeudi 1 octobre 2015

Et si...

Et si j'avais vécu sous un autre soleil,
qu'aurais-je été ? Un rêveur assurément,
un travailleur infatigable, peut-être,

tout occupé au halage des gabarres sur
le canal étroit, guidant mes mules sur
le chemin de poussière, sans savoir

qu'un jour une autre y imprimerait les siens,
à légères foulées, le nez dans les étoiles,
ou dans le bleu d'un ciel éternellement mué.

Architectures verticales

Il suffit de passer la mer, en son bras le plus fin,
pour découvrir des terres que l'on croyait arides.
Là, face à l'océan, se dressent de beaux quincagénaires,
de béton, d'acier et de métal. Les ans passent

mais ils ne bougent pas d'un iota, fidèles aux clichés
sur papier glacé qu'un jour on m'envoya. Je les imagine
à l'ombre du silence, réservant les devis pour de
lunaires terrasses, la nuit quand il fait chaud.

samedi 26 septembre 2015

Une soirée devant la télévision

Nous étions trois : mon père, ma mère et moi.
On donnait un épisode de Petits meurtres entre amis.
Le salon était sombre et le café fumait. À mes côtés,
le livre entamé, je regardais mes parents et retrouvais

l'ambiance des cinémas de quartier dans les années soixante.
Nous étions bien et n'en disions rien. Une Dauphine, une Panhard,
la 203 de mon père à l'écran, la Facel Vega de mon grand-oncle,
nous accompagnaient comme pour nous souffler à l'oreille que si

le temps passe et vole, il revient aussi en arrière, au débotté,
sans crier gare. Je ne crois pas. Je ne crois plus mais j'ai mes
petits dieux lares qui ne demandent que peu pour apparaître et
m'accompagner plaisamment sur l'envoûtant chemin de la vie.

L'accessoire et l'essentiel

J'ai toujours aimé l'accessoire, le marginal,
le cycliste réparant son pneu crevé sur le bord
de la route, le jardin japonais sur le chapeau
de la vieille Anglaise, le lacet défait du soulier
gauche de mon professeur d'histoire. J'ai la conviction
que la vie y passe et s'y dit avec plus de justesse que dans
les scènes centrales. Plus que de ses films de cape et d'épée,
je retiens de Jean Marais sa visite inopinée au café de mon grand-père,
souriant à la petite caméra que tenait mon père. Et il m'arrive d'aller
dans les cafés feindre de travailler, de lire ou d'écrire, pour glaner
de l'accessoire toute l'essence dissimulée. Il pleut au dehors. Fort, dru,
et les clients entrent en hâte, les parapluies se serrent en jarre et chacun
dégoutte un peu de l'histoire d'une existence. Les eaux se mêlent en un miroir
qui renvoie un peu de ce que je fus en cette heure et que je dois à mes congénères.

La vieille dame et les paons

Elle tient entre les mains un petit téléphone
à l'horizontale. L'image est floue et des paons
majestueux ne demeure qu'une impression dansante.

À sa main droite, deux alliances d'or, dont l'une est
plus épaisse. La dame, sans âge, est veuve ; elle est
toute à sa tâche. Les oiseaux n'en ont cure qui grimpent

la colline. Je baisse la tête, ne gardant de son visage
qu'un sourire tendre ourlé de rose qui se fane. J'imagine.
Je l'imagine rentrant chez elle ce soir et regardant sur

le petit écran ce cliché vert d'eau, imprécis et profond,
d'une inactualité prenante. Y retrouvera-t-elle un peu du
parfum de Joseph, qui trente ans plus tôt, lui tenait le bras ?

vendredi 25 septembre 2015

mercredi 23 septembre 2015

L'inquiétude

Il est chez Augustin une inquiétude de chaque instant.
Dieu est caché et la conscience file entre les doigts
qui ne peut se représenter que quand elle est passée.

Alors elle n'est plus et échappe à son poète. Augustin
l'inquiet, je t'aime, toi dont on dit que tu étais le seul
à pratiquer la lecture silencieuse sans jamais en proférer

les signes, comme nous. Frère de tout un chacun et, plus encore,
de toute une chacune qui se reconnaîtra. Tu as fait de l'inquiétude
un ferment et, tant de siècles plus tard, je te salue et te vénère.


Après-demain

À une amie dans la peine.

L'été ne fut pas bon, m'as-tu confié
sur le gravier sale d'un parking à l'abandon.

Tu t'apprêtais à rentrer chez lui qui naguère
était chez vous, comme si tu n'y étais plus tout

à fait. Tout à fait toi. Mais le sourire est là 
des enfants qui t'attendent, qui vous attendent,

la complicité aussi, l'admiration mutuelle qui se terre,
pour un temps, pour un temps seulement. Il est bien, je le sais,

je le sens, moi qui ne connais des hommes que ce que les vers
m'en soufflent en quelques syllabes. Demain sera dur, assurément.

Je l'ai éprouvé, mais tant de choses, petites et nobles, vous unissent.
Deux enfants, le monde entier dans quatre prunelles, sont un guide sûr.

Vous vous retrouverez autrement et qu'importent les conventions sociales
et le nom qu'elles donnent aux relations entre deux êtres, la vie demeure

et s'enrichit. Pense à sa voix chaude et à la tienne qui, tôt ou tard,
s'y superposera, quelles qu'en soient les modalités. Un autre bonheur sera.

En six, en huit, en douze : le silence (petit atelier poétique en neuf hexasyllabes, octosyllabes et alexandrins)

Ma voix a peur qui coule,
sans jamais s'arrêter,
tu regardes et te tais.

Alors délaissant le torrent
des vaines syllabes hachées,
je fais à ton silence place.

Une seule minute, et l'air qui se suspend.
Où est des mots déserts, le flot discontinu ?
Le délice est serein quand les yeux enfin parlent.

El bisbe dolent

«Érase una vez un obispo honrado».
Aquesta vegada no crec en el conte
que, vespre rere vespre, conto al nen

petit. De capellans honestos, en conec
un grapat, que donarien la pell per la salut
física -i no només moral- dels rars feligresos

que els venen a veure. Però de bisbes no en conec
gens i l'únic que se'm mostra ple d'orgull sota
la mitra rígida, s'assembla als qui preparaven

el camí a un dictador petit amb veu de falset i li 
feien cor, ben lluny d'un déu alt i prim que donava
l'amor sense de ningú rebutjar la nació ni la llengua.



Du sable bleu

Quiconque se réveille la nuit,
dans la froide pénombre, croit voir,
à ses pieds, s'étendre, une plage obscure

que ne marque aucun pas. Le sable y est bleu
de Prusse et le rivage lointain. Alors il tente
vainement de fermer les paupières et le sable,

au dedans, crisse comme lentilles en main. 
La nostalgie aussitôt le prend et sa bouche, vainement,
s'ouvre en un cri qui jamais ne sort. Nostalgie de l'été,

qui dore la peau des belles d'un soleil permanent, le long
des rives d'un canal à l'onde lourde et lente ou dans le golfe
calme que fixent des voiles blanches qui jamais ne s'affalent.

mardi 22 septembre 2015

Le petit camion de Chambourcy

à Hadrien

Pour toi c'est une ville magique où,
d'étage en étage, on passe de magasins
de jouets en boutiques de jeux vidéo.

Pour moi c'était un pays sans frontière,
éternellement blanc. Pas de neige, oh non,
mais de la crème, du lait et des laitages.

Maman -ta mamie-, ouvrait la porte et les cubes
blancs nous régalaient. La soupe épaisse, le jaune
d'œuf crevé sur les coquillettes fermes étaient

déjà loin. Nous criions «Chambourcy, oh oui, oh oui»
avant de quitter la table en riant, avec les étranges
moustaches des habitants de cette curieuse ville.

Un camion m'est tombé dans les mains, sur les allées
Paul Riquet, porteur de mes rêves d'enfant que tu feras 
rouler bientôt, tout près de la vraie Chambourcy.



Un journal de Gide

à S. R.

Le carton s'effiloche et se gonfle,
la couverture de plastique n'est plus.

Le Journal de Gide crie son silence sur
le formica blanc qui borde les Allées,

entre une grammaire espagnole et un roman
pour enfants ; la Pléiade a délaissé les

rayonnages distingués où s'ennuient ses
congénères. À qui a-t-il appartenu ce journal

finiséculaire ? Qui l'a tenu entre ses doigts
jusqu'à en peler le cuir fin. Journal d'un soir

pour moi, d'une vie pour celle ou celui que la mort
où le vol déposséda, je me prosterne et flaire les

reliefs passés de tes sueurs anciennes. Mon Dieu est 
bien de ce monde, nulle ferraille à un bois ne le cloua.

Il passe de main en main, se reproduit de bouche à
oreille, portant un peu de l'inénarrable humanité que

le texte ne dira jamais mais qu'il manifeste aux yeux
de tous. «Ecce liber. Homo vester sum». Que s'envolent

les mitres comme celle de l'infâme Cañizares, c'est tête nue
que je quitte les allées, laissant le Journal à un acheteur

anonyme qui en prolongera l'usure douce, mêlant sa sueur 
à celle du lecteur originel qui tressaillit en l'achetant.



jeudi 17 septembre 2015

Un stabile et un mobile

Calder les avait faits, puis il s'en était allé
vers des terres lointaines, par delà l'océan,
laissant ses sculptures au gel de décembre et
à la brûlure de juillet.

L'un était un stabile vif qui figurait l'avion
déchu d'un pilote-romancier, l'autre jouait les
équilibristes dans un jardin du roi. Entre eux 
deux, une langue commune et une mer tempétueuse.

Si de Turin, tu ne m'en avais ce soir parlé, du coq
à l'âne, il serait demeuré fiché dans la mémoire
incertaine de mes années collégiennes. Et le yang
de métal jamais n'aurait connu son yin de couleur.




Mathurin

à  M. O.-E.

Je fus son mentor, je l'ai oublié.
Les années passant, il devient mon guide.
Sans le savoir. Quelques mots échangés,
d'un continent à un autre, rarement mais
constamment.

Sous l'escalier, posé contre le mur aveugle,
pelé par les ans, se tient le bâton de pluie
qu'il me confectionna et avec lequel ont joué
chacun de mes six enfants, émerveillés

par la pluie de fantaisie qui s'y égrenait.
Le jour de son doctorat il reçut une autre
pluie, de billets celle-là, des mains prodigues
d'une déesse plantureuse.

De lui je connais peu. Je devine la souffrance
latente, le sourire aussi, qu'il réserve aux
enfants, de toute couleur et de toute latitude.
Un guide, vous dis-je, qui ne le savait même pas...

mercredi 9 septembre 2015

Une conteuse

à C. V.

Les enfants peuvent bien attendre.
La nuit est là, impérieuse. Le drap 
de lin, épais, odorant, brodé de lignes
d'or, commande.

Le soleil bientôt t'envahira. Tu quitteras
alors la sombre frondaison des terres pour
le turquoise de la crique. Et les mots
viendront, sang artériel qui pulse.

Les mots oubliés des histoires anciennes,
que le sommeil neuf réorganisera. Et au matin,
encore toute engourdie du somme entrecoupé,
tu te mettras à la table de bois lourd

et pour ces enfants qui avaient attendu, tu écriras
l'histoire de la peur et du désir, des rires étouffés
et des larmes amères. La vie, la simple vie que toi seule
savait enluminer.

Bleu de nuit

Le tube est dur que la main
a torturé. Le bouchon de côté,
un peu de poudre durcie s'en est
allée.

Noire. Noire fard de la tragédienne
que la larme ravivera. Odeur entêtante.
Je me penche. L'odeur est forte mais
la couleur 

n'est pas l'imaginée. Indigo ? Non. Plus
foncée : bleu nuit. Bleu du drap froissé
quand, à trois heures, l'aiguille se détache
et, perçant ton sommeil,

te laisse éveillée, comme moi, au même instant.
Si loin, si près. Si loin de toi, si près de moi.
L'eau calme se brouille sous le fracas des express
qui la longent.

Tu hésites. Cassant le livre à la couverture foncée,
tu es éblouie par la double page blanche. Il n'est pas
coupé. Nul couteau ou coupe-papier dans l'immédiat.
Il te faudrait

descendre, ouvrir le tiroir glacé. Le livre aurait alors
perdu son attrait neuf. Aussi tu le reposes et portes la
main à ta bouche. La main gauche, la main du cœur. 
Tu la respires longuement.

Elle sent la gouache que loin, si loin, j'avais cru déboucher,
et dont, peintresse d'une nuit, tu avais voulu peindre mon sommeil,
afin de nourrir, dans l'inconscience des cils clos, de toi le rêve
énamouré.

samedi 5 septembre 2015

Les doigts gourds

Les doigts s'engourdissent lentement
sur la feuille. Ils se crispent sur
le stylo bleu. L'enfant apprend à écrire.

Et si cette queue de cerise, on la dessinait
à l'endroit ?, dit la maîtresse. Ses yeux

jouent à cache-cache avec le bord des lunettes
qui glissent irrémédiablement. Il pose le stylo

et regarde ses doigts. Deux marques rouges s'y
inscrivent qu'il ne sait déchiffrer mais déjà

la cour l'appelle et pour la fête à jouets - la
maîtresse l'assure - il saura même lire. Mazette !

vendredi 4 septembre 2015

Péniches

Le long cours leur est interdit,
elles voguent lentement entre
les berges étroites.

Pataudes, engoncées. Le fil de l'eau
ne les allège et la remonte est si pénible.
Plus de haleurs. Le chemin s'est fait sable

et les enfants y jouent. Certaines deviennent
restaurants, buvettes ou dancings. Amarrées à
jamais ou ennuyeusement circonscrites.

Pourtant, depuis des décennies, elles me captivent
et je retiens avec peine l'impulsion insensée qui,
un jour, m'y fera voyager. Sans crainte du passé.

Une étrange amitié

Une amitié qui ne dit pas son nom
puis disparaît, avalée par les jours
comme le sable avide boit le pas du
promeneur.

Une amitié ciselée, délicate, et qui
me tient, tout autant que je tiens à elle,
sans hâte, avec confiance. Riche des mots
qui seront

et, pour l'instant attendent, germes petits
sous la glaise froide de septembre. Étrange.
Étrange et captivante. Sans hâte.
Avec confiance.

«Sobren»

M'incomoda el mot.
En plural o en singular.

Res no sobra, ni tan sols
les meves paraules. Vanes.

Un dia se n'hauran anat i ben pocs
se'n recordaran. Però els meus fills

se les emportaran. Un temps. Per guiar-se
pels passadissos del temps. No, res no sobra.

Ni tan sols els enemics, ni tan sols el patiment.
En canvi, falta tant. Tantes coses. Per a tanta gent.

Archéologie verticale

"PARIS ST LAZARE". Lettres rouges
sur fond blanc grisé par les ans.

La pierre perce et la rubrique tient
mal. Voyages d'autrefois où l'on allait

aux bains de mers. À mes côtés, des nuques,
souvent finement câblées de silence grésillant

et d'abstraction. D'autres inscriptions lui succèdent.
"Grèves. Travailleurs". Années soixante-dix du siècle

dernier ? Sartre sur son bidon à Billancourt. "Bienvenue
au Zoo". Mon esprit s'évade et bute sur une reprise de la

première inscription. Ripolinée de frais mais avec les mêmes
caractères. Le train freine brusquement. Terminus. La ville

avale ses voyageurs d'un jour. Quand ils seront revenus dans
leurs lointaines banlieues, je serai dans le sud, pas si loin.

lundi 17 août 2015

Deux petites pantoufles

Mon petit s'en est allé cette nuit, là où la Seine ondoie,
et je reste là, hébété. Bien sûr, nous nous verrons souvent,
presque aussi souvent que lorsqu'il vivait ici mais l'impression

est là, mortifère et stérile. Un appel à ma mère m'a apporté un baume
inattendu. Elle m'a rappelé la première fois où j'ai quitté le hlm pour
la lointaine Paris. J'étais envoyé par mon école, plus fier que si l'on

m'avait ouvert un bar-tabac. Je n'ai pas pensé à ma mère, sur le coup
du moins. Elle, de retour dans le petit appartement, a pleuré amèrement
devant mes deux petites pantoufles désertées au pied du lit.

Elle ne m'en a jamais rien dit et aujourd'hui, quarante-cinq années plus
tard, elle me le glisse, comme on serre la main d'un ami égaré. Les larmes
s'en sont allées et à leur place j'ai calqué mon sourire sur celui de ma mère.

samedi 15 août 2015

Poussière de mots

Le vent d'ouest qui grise les yeux et amollit les peaux
m'a apporté deux mots d'une civilisation ancestrale à la langue
longtemps inconnue : «quilla» et «chask'a». 

La lune et les étoiles en quechua et je me suis surpris à les manier
en bouche et en esprit. Avec la lune j'ai joué aux quilles aveyronnaises,
à cloche-pied. Quant aux étoiles, je les ai animées de claquements de langue

comme pop-corn en poêle sous les yeux ébahis de l'enfant régalé. Les siècles
et les lieues ne sont rien face à l'infime immensité de la voie lactée glaciale
mais qui réchauffe nos yeux avides. Au Pérou ou dans une ville de Méditerranée.

Pells / Peaux

Pell freda del mirall que acarona l'esguard
i que l'amant guarda a la butxaca, tèbia i digital.

Pell roent de la nit de dolor. Encesa, vermella,
que treu la son i rebutja el mirall, ja aliè.

Cares de la moneda. Dues, cinc, mil. Interfícies
valuoses i casuals que ens situen al món, semblants

i distints. Manuscrit finíssim que ens escriu íntims
sota les paraules de tots sabudes i que no diuen res.

***

Peau froide du miroir que caresse le regard
et que l'amant tient dans sa poche, tiède et digitale.

Peau brûlante de la nuit de douleur. Enflammée, rouge,
qui quitte le sommeil et repousse le miroir, désormais étranger.

Faces d'une pièce. Deux, cinq, mille. Interfaces
précieuses et hasardeuses que nous situent dans le monde, semblables

et différents. Manuscrit imperceptible qui écrit notre intimité
sous les paroles connues de tous et qui ne disent rien.

jeudi 13 août 2015

Antiga i oblidada / Antique et oublié

«Ara ho diré, amb una paraula antiga i oblidada:
agombolats». No coneixia el mot però en percebia
confusament el sentit càlid. L'amiga me l'explicà,
qui conta ses contes, a l'horabaixa, quan s'esgota

sa vida. De tan fosc com era, el mar que sol separar
els humans que no són pescadors, me'n portà la vida 
clara. Dels diccionaris rebutgí la lleugeresa
i violí el seu ordre immutable com el poeta  barbut

li posava un gorro vermell al de la venerable acadèmia.
Aní al llit ample de llençols blancs i allà, a les fosques,
comencí a composar-me un patchwork català amb mots collits,
oferts, robats o manllevats, d'un crepuscle a l'altre.

***

«Je le dirai à présent, d'un mot antique et oublié :
plein de sollicitude». Je ne connaissais pas ce mot mais 
j'en percevais confusément le sens chaleureux. Mon amie 
me l'expliqua, qui narre des contes, tard le soir, quand file

la vie. La mer était si sombre, qui sépare les êtres
humains qui ne sont pas pêcheurs, elle m'en apporta la vie
claire. Des dictionnaires, je rejetai la légèreté
et violai leur ordre immuable comme le poète barbu

mettait un bonnet rouge à celui de la vénérable académie.
Je m'en fus vers mon lit large aux draps blancs et là, dans l'obscurité,
je commençai à composer un patchwork catalan avec des mots cueillis,
offerts, volés ou empruntés, d'un crépuscule à l'autre. 

La vieille dame et l'ours en peluche

à Mme G., qui jamais ne me lira

Elle dansait avec son mari, à minuit,
dans le hall de l'immeuble, éméchés
tous deux, cigales d'un été qu'ils croyaient
infini. Le mari s'en est allé. Vers la terre

aveugle dont on ne revient pas. Des splendeurs
passées, contre vents et marées, demeure le coupé
improbable dont le violine pâlit, garé à la
sempiternelle place. Je l'ai connue quarante années

durant. Je savais qu'elle habitait l'un des appartements
du haut, en ignorant l'étage ou la position cardinale. On 
lui glissa à l'oreille mes splendeurs passées dans le domaine
informatique, j'acceptai de venir la dépanner. Je connus

enfin l'appartement du sixième nord-est, dans sa décrépitude.
Les tables remplies de papiers, de factures surtout. Les tableaux
pâlissant sous les regards absents. Les prises mal assurées,
toussant leur flamme verdâtre à l'approche d'un cordon neuf.

Elle me montra un très petit ordinateur et une tablette épaisse,
tout aussi petite. Je n'y pus rien. Des attrape-nigauds pour
appâter le chaland et qui tombent en panne, l'engagement signé.
La cigale, esseulée, s'était appauvrie. Un habile aigrefin lui

avait fait signer un contrat léonin. Je ne pus rien ou presque pour
rétablir la téléphonie. Mon habileté m'avait fait pénétrer au cœur
de son système mais je butai contre le mur d'argent. Elle voulut me
remercier de mes déplacements. Elle n'avait rien qu'un bel ours en

peluche comme on en tire en foire. Elle me le donna, pour mon enfant
petit qui depuis s'y agrippe, le couvrant de baisers.
Elle dansait avec son mari, à minuit,
dans le hall de l'immeuble....



mercredi 12 août 2015

A fil de nit, o de matinada / Au cœur de la nuit ou du petit matin

A fil de nit, o de matinada,
m'arribà un missatge petit,
de llum encesa i tinta tèbia.

El meu fill gran s'estava a
Varsòvia, per unes poques hores.
S'empassava cerveses i hamburgueses

barates al mig d'un soroll sense nom.
I de cop i volta, mogut per l'amor i
el desig de compartir el que vivia,

m'envià aquest petit missatge des del
Klub Park. La nit continuà el seu camí
de vidre i m'adormí escoltant el Flaixbac.

***

Au cœur de la nuit ou du petit matin,
j'ai reçu un petit message,
de lumière vive et d'encre tiède.

Mon fils aîné était à
Varsovie, pour quelques heures.
Il engloutissait bières et hamburgers

bon marché au milieu d'un bruit sans nom.
Et tout à coup, mu par l'amour et
le désir de partager ce qu'il vivait,

il m'a envoyé ce petit message du
Klub Park. La nuit a poursuivi son chemin
de verre et je me suis endormi en écoutant Flaixbac.

vendredi 7 août 2015

Un spectacle en commun

À mes parents

L'âtre n'est plus. Ni l'odeur de fumée.
Sur les murs, céramiques et tableaux,
dansent la bourrée en silence.

L'air est brûlant que tranchent les pâles
du ventilateur oscillant. Nous formons un
demi-cercle. Je les laisse devant, un peu,

juste un peu, pour m'imbiber de leur vue.
Nos yeux convergent vers la dalle claire
qui imite la vie. Borsalino, Agatha Christie,

Audiard, couleur ou noir et blanc, voix étouffées
ou braillardes, qu'importe le spectacle, pourvu qu'il
nous tienne en commun et que jamais ne s'éteigne le feu.

Nocturn en llibertat / Nocturne en liberté

Llibertat, tres síl·labes,
un mot espellingat, la veu ferida,
l'espera dels dies, el record d'un amic,
nascut el quarante-set rere l'horror dels camps.

Les nits se'm fan soletes, el silenci és mon món,
mes quan s'aixeca l'alba, torno amb mos fills,
que busco per tot arreu. No hi ha distància
que em resisteixi, puix jo visc sol a ma casa sens jardí.

***

Liberté, trois syllabes,
un mot tout déchiré, la voix blessée,
l'attente des jours, le souvenir d'un ami,
né en quarante-sept après l'horreur des camps.

Les nuits m'isolent un brin, le silence est mon monde,
mais quand l'aube se lève, je reviens avec mes fils,
que je cherche partout. Il n'est de distance
qui me résiste, puisque je vis seul dans ma maison sans jardin.

Un quatrain qui jamais ne fut sonnet

Et la nuit est tombée sur les antiques quais,
lasse de tant attendre, lasse de désirer,
marin de sous la lune voguant dans son ciré,
oublieuse de tout, aveugle et sans laquais.

jeudi 6 août 2015

Un segle i dues biblioteques / Un siècle et deux bibliothèques

Les nostres vides són com biblioteques,
de fusta bona amb llibres diversos i valuosos.
Hi circulem sense aturar-nos-hi. Només flairem
l'olor exquisida de les pàgines tancades, a les 

fosques. Passen els anys, arribem al mig segle
sense cap desig de tornar als seus passadissos ombrívols
i callats. Però quan ens trobem amb una persona de qualitat,
de la nostra edat, unim les biblioteques i assaborim el segle.

***

Nos vies sont pareilles à des bibliothèques
de bois massif avec des livres divers et précieux.
Nous y circulons sans nous y arrêter. Nous nous contentons
de flairer l'odeur exquise des pages refermées, dans

l'obscurité. Les années passent, nous atteignons le demi-siècle
sans aucun désir de revenir à leurs couloirs ombreux
et silencieux. Mais quand nous rencontrons une personne de qualité,
de notre âge, nous joignons les bibliothèques et savourons le siècle.

Le portefeuille impossible

Les jeux étaient rares et l'argent introuvable.
Quand ma mère finissait une boîte de sucre en dominos,
elle me la passait. Je tapotais un coin et en extrayais

un petit tas blanc que j'avalais goulûment. Puis le carton
bleu fané vidé, j'entreprenais de le plier rigoureusement
selon une procédure ancestrale et immuable. Je me retrouvais
alors avec un portefeuille élégant et inutilisable dans lequel

je finissais par glisser quelques figurines à l'effigie de joueurs
célèbres. Je me suis trouvé dans la même situation ce matin. La même ?
Pas exactement. Le packaging était passé par là et le portefeuille impossible.

mercredi 5 août 2015

Histoire de couper les cheveux en quatre

Imaginez deux sirènes, au plus chaud de la saison,
dans cette période qu'on appelle l'été de l'été.

Deux sirènes loin des côtes et que la piscine,
élégamment dallée, ne parvient plus à rafraîchir.

Elles ont laissé le village et arpentent lentement
la rue piétonne de la ville non loin en compagnie

de leur mère amusée. Leur objectif à toutes deux,
pourtant assez différentes, est d'écourter les pointes

de leur chevelure brune. Rien de plus, rien de moins.
Objectif louable et à peu de frais. Un sirop brûlant

coule sur la chaussée, comme résine en pinède. La boutique
du coiffeur se rapproche, surmontée du curieux cylindre

tricolore. La masse des cheveux est intenable et le bandana
n'est déjà plus qu'un lointain souvenir. Le coiffeur -ou la

coiffeuse car en cet instant de la nuit mon imagination défaille-,
en les voyant toutes deux, affûte ses ciseaux. Ce n'est plus
une coupe mais de la sculpture, le poignet lui fait mal qui

perle de rosée. À ses pieds, deux masses de cheveux bruns,
que l'on jurerait jumelles. Sa boutique fermée, le coiffeur

se rendra compte qu'il a oublié d'en balayer le sol. Vous dirais-je
qu'en me promenant la nuit dans la ville en silence j'ai été

alerté par un bruit comme de glissement sourd et que, me penchant
sur la devanture aveugle, j'ai cru y voir les queues de deux sirènes.

lundi 3 août 2015

Sub sole, tempus fugit... lente

À Vincent

Que restera-t-il de mon passage quand les vents
auront emporté ma poignée de cendres ? Je ne sais.

Je voudrais que quelqu'un retrouve, un jour, cette
photo anonyme d'une présence à la terre, sur la plage.

L'ombre est déjà épaisse, le soir s'annonce. Le sang
de la serviette de coton, autrefois artériel, s'est fané,

adoucissant les plis d'un corps nonchalant. En son centre,
est un petit soleil, comme de rose des vents. Pliée en quatre,

dans le placard ombreux, l'hiver elle m'accompagne de ses rayons
assagis. Un chapeau de papier tressé me donne ombre et contenance,

il joue de miroir avec le cahier de jeux de mots, héritage d'une 
passion qui depuis plus de trente ans occupe les mains de ma chère

maman. Pour qui en regarderait la couverture, la surprise lui viendrait.
Ils ont plus de six ans, je les garde comme anchois en saumure, guettant

la désuétude de définitions naguère brûlantes d'actualité et que l'âge
retrouve comme on fouille en tiroir parmi les mouchoirs de tissu blanc.

Enfin, presque dissimulées sont les lunettes noires, clin d'œil à mon cher
fils Vincent. Polarisantes, elles épurent la vie et de Nerval rappellent

le sonore avertissement : «Quiconque a regardé le soleil fixement/ Croit voir 
devant ses yeux voler obstinément / Autour de lui, dans l'air, une tache livide.»



samedi 1 août 2015

Blue Moon

La pluie tombait serrée en cette fin de juillet.
De la lune bleue, je ne verrais rien. J'avais
d'ailleurs renoncé à en chercher l'origine et
les mystères éparpillés sur la toile.

Je l'attendais. Comme souvent, elle traversa 
la rue d'un bond pour venir me parler de ses amours.
Ceux-ci prenaient une belle tournure. Je laissai
les minutes filer, toute à sa joie retrouvée.

Le silence se fit. Elle comprit mon interrogation
et me parla, spontanément, de la lune de ce soir-là,
que nous ne verrions sans doute jamais. Il n'était
pas nécessaire de la croire pour comprendre et apprécier.

Elle parlait juste, était convaincante, parvint même
à me faire sortir pieds nus sur la terrasse, agitant
mon portefeuille sous l'orage pour attirer les bontés
de l'astre fécond. Comme souvent, elle disparut d'un bond

son ultime cigarette consumée. Ce fut alors que j'allai sur
la toile et lus, mot pour mot, mais sans sa voix, ce qu'elle
m'avait dit. Je formulai des vœux, jamais ne vis l'astre, et
sans m'en rendre compte, ou presque, fredonnai Blue Moon.