dimanche 26 avril 2015

Fin de partie

Je n'aime pas l'aigreur de Beckett
et son absurde jeu. Il est admirable
mais je n'en ai que faire.

J'aime la partie qui finit. Non parce
qu'elle est en son terme mais parce qu'elle
fut. Moment de grâce entre deux êtres dans

la poussière d'étoiles. Il en reste une odeur
ingravide, des sourires, et la promesse d'un 
lien qui jamais ne s'efface et toujours enrichit.

Hippocampe

Il signait les compositions de mon oncle
céramiste, d'un trait de pointe sèche sur
la terre blanchie. Ambassadeur des terres
dans la mer des poètes, je le vis à foison
un jour sur un marché. On le vendait par poignées
comme de vulgaires crevettes pour le laisser sécher
avant de l'exposer. Dans la foule entassée, il perdait
sa superbe et dessinait les courbes d'un infini déclin.
Du moins le crus-je. Pendant des années, bientôt des décennies.
Jusqu'à ce jour d'avril où je le vis sur ta table. Il tenait
dans ma main et de sa lippe agaçait ma peau dure. 

Saxo (2)

Il y eut le cuivre un soir
et puis la danse lancinante,
pieds nus, près des vieux airs.

Ton visage voilé qui longtemps
se cacha avant de ramener la danse

au creux de la soirée. Feulements,
voix aiguë dans ses dernières syllabes.

Scansion : dactyle, trochée, iambe, spondée.
L'air s'est arrêté et toi tu me regardes.

Le saxophone a rejoint en coulisses le sombre magasin 
où il attend encore. Le son, lui, en moi s'est gravé 
qui, depuis, rythme mes nuits et mes journées aussi.

J'écris, tu vis.

J'écris dans la pièce écartée ;
non loin, dans les plis du sommeil,
tu vis et dessines les images où
s'accrochent mes mots. J'aime cette
semi-absence qui t'abstrait sans trop
te réveiller et te dépeint mieux que je
ne saurais le faire, artisan à trois sous
que la ville égara. Tu vis et tu récites
les paroles conjuguées, en silence, près
de la radio neuve où l'on parle, je crois,
de musique. Et de mathématiques aussi.
Le petit appareil beige a tiédi ces draps
même où tu vis, étrangère au vacarme, des trains
des grandes lignes qui déchirent le sud et me laissent
sans voix.

Un écureuil est mort

Un écureuil est mort
parmi l'herbe des rails.

Son ventre regarde le soleil
et son panache flotte au vent.

De ses courbes gracieuses, seul
demeure le souvenir que j'en crée.

Un écureuil est mort et passent les voitures,
insouciantes, sans mémoire, sans égard pour

le panache brun qui ondoie et salue. Mais que
serait la ville et ses arêtes vives sans l'auguste

verdeur que, de branche en branche, jour après jour,
il peignit. Du temps qu'il était en vie ?

Chaussures

Sur le sol : pénombre.
Le pied nu ne voit
qui heurte le cuir tendre.

Je me penche, je les touche
ces fausses parallèles noires,

égueulées par la marche d'hier.
Nulle trace. Silence de la semelle

qui fait corps et laisse l'importun
errer dans ses questions.

Pourtant tu allas dans la ville, au gré
des mots, d'un pas vif, petite saute-ruisseau,

colporteuse de vie, agent de liaison riante
qui troquait un sourire contre leur danse jolie.

Elles ne parlaient alors et parfois se frôlaient,
comme font les amis un soir de beuverie.

Les voici reposées et sans âme. Elles l'attendent
de ta main qui en plein jour saura les apparier.

Le sang bat à tes doigts

Le sang bat à tes doigts quand tu dors,
calme rapide et ta voix se fait souffle.

Le sang bat à tes doigts quand tu meurs,
exténuée par la houle atlantique.

Le sang bat à tes doigts qui déjà n'est plus
et glace mes épaules en plein cœur de la nuit.

samedi 25 avril 2015

À une amie malade

Le printemps s'est voilé de gris
et le vent froid malmène ta porte.
Le livre ami pend au bout de ton bras
sans force. Tu pestes et tu tempêtes,

sans bouger. Le thé brûlant convoquera
des mondes de fantaisie et bientôt le
sommeil t'emportera. Je ne crois pas.
Ni aux dieux ni aux visions mais je

repousse les cauchemars qui se tiennent 
tapis, prêts à ronger ta cheville jolie.
Je veille. C'est peu et ma parole n'est 

nullement fébrifuge. Je pense aux poètes
et aux philosophes qui, eux aussi, furent
malades et qui cherchèrent le réconfort

bien loin de l'ataraxie et des concepts
fumeux, dans la douce chaleur de la main
d'une amie et de son regard humide et voilé.

Al alimón

Neruda et Lorca alternant
devant un même microphone.
L'Argentine se tait, écoute,

regarde ondoyer les capes des
toreros. Plis intimes ruisselants
de plaisir. Danse de mots et de mort.

Comme eux je veux l'aigu et le cherche
dans la rondeur, l'étourdissant tournoiement
des draperies de rose et d'or. Silence. Parole

suspendue. Nul microphone tutélaire. Nulle assemblée
captive. Toi et moi. Lecteurs, auditeurs, et, pourquoi
pas, créateurs. Un pas de deux. À deux. Al alimón.

Oser

Je ne suis pas audacieux
et le comte de Ducasse
demeure fermé à mes côtés.

Tordre le cou à la langue,
en sentir battre la chair
avant qu'elle ne s'exhale

sous mes doigts meurtriers
et poisseux de son sang noir.
L'envie me tenaille et je reste

des heures fascinés par ces
assassins de mots aux dents blanches
et à la parole carnassière. Je n'ose 

pas. Oserai-je un jour ? Toi seule
pourrais m'aider qui demeure derrière
l'écran, mais tu dors et ma langue avec toi.

Les livres en attente

Il est des livres en attente,
plaisamment. Non pas ceux de
la bibliothèque privée que l'on 
repousse sans cesse ou que
l'on garde comme des trésors.

Non, ceux qu'une amie suggère et
dont on attend les conseils de
lecture. Livres neufs et déjà
cornés. Livres dont on sait
qu'on les reniflera longuement

avant d'en entamer la compagnie.
Livres que l'on relira, n'en déplaise
à celle qui dit ne jamais se baigner
deux fois dans le même fleuve mais
qui y ondoie continûment.

Oui, il est des livres rares et précieux,
joyaux d'un cabinet de curiosités neuves
et à visiteur unique. Leur tranche entame
déjà le cœur et le sang tiède en imbibe
la phrase infinie et jamais assouvie.

Ta voix

De bar en bar, ta voix se fendille,
nul ne s'en aperçoit, tu me le confies
et tu le crains. Je ne le perçois pas.

De bar en bar, d'amie en amie, la vie
passe et court, plus vite que ta voix,
qui ne suit. Le comptoir sombre, vernissé

est un miroir fidèle pour tes mains, jamais
pour elle, et tu crois qu'elle se perd dans
les méandres des conversations. Combien

de centaines de promeneurs affairés croisés,
pour qui la boisson n'est qu'une étape, le sourire
de l'autre, une vraie nécessité. Je pense aux antiques

balises de métal entamé, rouges et blanches. Je voudrais
qu'elles retiennent, pour moi, un peu de ta voix laissée,
ce soir là. De bar en bar, d'âme en âme, jusqu'à la nuit.

Tes musiques

Elles m'attendent, m'as-tu dit, patiemment
sur le disque dur de ton portable clos.


J'en devine l'esprit qui toujours me surprend
et me questionne. Du rythme, une lenteur


Insistante. Tes musiques sont un miroir
pour qui veut les entendre.


Je les découvrirai puis les fredonnerai
afin de les apprendre à qui les désirera.

vendredi 24 avril 2015

Le rêve

Bref, fulgurant. Et si certain que tu appelas
celle qui l'animait. À une heure indue.


La réponse fut courtoise, chaleureuse même,
les express l'égaraient et elle ne croisait plus


personne. Aussi quand tu lui dis que tu l'avais
imaginée dialoguant avec une vieille dame, elle


voulut en savoir plus, te questionna sur le sens
de l'échange, l'expression du visage de la vieille


dame, mais tu ne le pouvais. Cela avait été si fugace.
Alors tu inventas ton rêve, ses détails et tu transmis


ce sourire que les autres aiment en toi. Je ne sus ce qu'il
advint de ton amie. Mais je l'en devinai transfigurée.

Il était quelqu'un quelque part que j'aimais...

La voix est belle qui s'étire et conte du hasard
une étape qui ne veut dire son nom et redoute
le jour où d'autres lui en donneront un.


Sage et imprévisible, passionnée au tournant
d'une virgule, laissant le silence devenir
insupportable et l'auditeur, dans la confidence,


vérifier nerveusement que l'enregistrement ne
s'est pas enrayé. Tranche de vie ? Non car le
couteau violente celle-ci, en entame la peau


avant d'en découper la chair sans nul ménagement.
Non : une bouffée. Lente, délicieuse, délictueuse.
Tes lèvres font un rond qui veut dire oui.

Le somme

A mille kilomètres l'un de l'autre,
sur un même canapé rouge,


un somme. De plusieurs heures
ou de quelques minutes, le soleil

est déjà haut et le monde se meut
lentement au dehors. Sans eux.


Ils converseront. Un peu. Beaucoup.
Le somme sera loin alors et chaque


canapé conservera un peu de la tiédeur
qui les arracha au monde pour mieux

les y plonger. Profondément. Autrement.
La vie est belle un cinquième jour de la


semaine, jour de l'amour, jour de passion.
Ils n'en demandent pas tant. Un café 


brûlant, un aspirateur qui marche, des vers
qui se tendent comme les filins d'acier de ces

funambules qu'ils ont plaisir à devenir. Un peu,
beaucoup, passionnément.

mardi 21 avril 2015

Memento mori

Nul crâne dans un coin,
la scène est à Anvers.

Sur les étals, le poisson
visqueux grouille et

s'exténue. Lentement.
Caché par le seau de cuivre,

sous le bonnet à poils, le pêcheur
se ride. Sisyphe empoissonné, muet.

Yeux masqués, le plupart des poissons
ont déjà expiré. Oblique, gueule ouverte,

édentée, un ultime me glisse sa ronde
vision en un avertissement : - je meurs

mais n'oublie pas. Tu n'es rien et bientôt
un seau de cuivre égueulé te vomira.

Memento mori. La mort germe au sein
même de la vie peinte par Snyders.

Saxo

Modulations sans fin, l'esprit clôt les yeux et part en sautillant
sur la ligne mélodique. Point de prudence. Jouons toutes nos
cartes sur un coup. Be careful! Oh no, Be Bop!

Le colosse se courbe et déchire l'air sans altérer le cuivre lustré.
Bien lustré. Mais qui le lustre-t-il donc ? Lui-même ou une personne
dévouée à son corps ou à sa cause ? La batterie reprend, change

le rythme. Les clins d'œil s'accumulent. Salted peanuts. Non merci,
un verre de Bourbon sec me suffira. Le morceau fini, les doigts se
ralentissent et je vous glisse mes vers. Inachevés. Bien sûr.

Echanges

Suspendus, différés, constants, non voisée,
la parole flue, toujours, continûment et la
réflexion s'anime. La constance messied

à l'échange, il a besoin d'interruptions, yeux
écarquillés, pour être autre sans jamais cesser
d'être le même. Attends-moi, je te suis déjà.

Biquettes

Pyrénées. Par un ami cher invitée.
Voyage interminable, trempée.

Enfin arrivée. Les horloges marquent
une heure autre, neuve. Le temps se
ralentit. Deux petites journées. Moins,

même. Et soudain la chaleur des biquettes,
leur odeur ancestrale, étrangère, leur amour
infini pour qui les allaitera. Biberon en main

tu perds pied et prends racine. Délices d'une
dépendance hasardeuse. Tu es tout pour elles
qui bientôt seront loin et partageront avec d'autres

le mystère de l'allaitement. Je souris en t'imaginant.
Au même moment, dans un musée du septentrion,
je m'arrête devant la lactation de Saint Bernard.

Assoupi au pied d'un arbre il se serait allaité au sein
de la vierge et en serait sorti ragaillardi. Autres temps,

autres mœurs. Une même humanité. Que désormais tu
portes en toi, avec la nostalgie des petites biquettes.

lundi 20 avril 2015

Tes mains

Elles reposent sur le canapé rouge,
de part et d'autre de ton assise.

Calmes, doigts joints. Je les regarde,
l'une puis l'autre, miroirs illusoires.

Leur force est distincte que je ne connais
pas. Quand je lèveront-elles, lents échassiers

au crépuscule pour m'offrir des pages écornées
le contenu subtil ? J'oublierai alors leur jeu

étourdissant et m'abîmerai dans les livres inconnus
où le demain surgit du jeu de tes deux mains

L'échafaudage

L'enseigne démontée, l'estaminet grelotte,
par la porte et les fentes l'air entre, la lumière
vacille. L'établissement a perdu son nom.

Le voyageur égaré saura dire qu'il est sur la
place de l'Hôtel de Ville, et sans plus. Pas un
client à l'intérieur. Les tables rondes de formica

sont les guéridons d'un monde caduc où on les
faisait tourner pour deviner avec qui on allait danser.
Au sol, de minuscules carrés font un ennuyeux damier.

Pas un papier gras. Silence. La patronne est partie chez
le dentiste, le patron écale des œufs. Pour qui ? Pourquoi ?
Mystère de l'attente et du recommencement. Sisyphe au

troquet. Le percolateur refroidit et la Stella Artois repose
au bas du bec en étain. Envie de multiplier le temps, de vivre
les différents-espaces temps qui se partagent le local

Et si l'enseigne neuve pointait vers le pays où l'on n'arrive jamais ?

Rendez-vous

La distance n'y peut rien,
j'ai rêvé d'un rendez-vous
avec toi, sur la moleskine
usée d'un petit estaminet.

On y prendrait des boissons
oubliées. Pour toi, un mandarin
citron, pour moi un bicon bière.
Nous nous aimerions sans jamais

nous toucher. Fulgurance des mots
partagés, appel de la baraque à frites
non loi qui nous régalerait de pommes
brûlantes et de fricadelles écœurantes.

Le monde alentour nous oublierait et nous,
nous le croquerions, sans distance, ni moquerie,
humbles temoins d'un temps et d'un lieu partage.
J'ai rêvé d'un rendez-vous... et déjà tu me lis.

L'estaminet

Midi le juste. L'air est pâle et le pavé
brûle l'œil qui s'y abandonne. Personne
dans les rues. L'estaminet accueille,
porte ouverte. Le patron et un client
parlent la langue de mon enfance.

Nasales, scansion. Silences. Le café
refroidit à mes côtés sur le formica
vert clair. Comme aux Glacis quand
j'étais petit. La moleskine caramel
se fendille et les ressorts couinent.

Je pense aux générations qui s'y sont
succédées, à ceux qui ont commencé
à s'y aimer et qui y revinrent plus tard
avec leurs enfants à sodas. Nulle trace
des ivrognes qui égaient le local tôt

le matin ou tard le soir. Trognes violacées,
démarche hésitante, voix pâteuse. Un petit
monde à la James Ensor dont les toiles
de carnaval ornaient les affiches du bal
du Rat Mort où parfois mes parents se rendaient.

Aristocrate

Sans fortune ni terroir,
elle longe les murs et
cueille des sourires.

Chez elle, un saxo sans bec,
et une clarinette l'attendent,
en silence.

L'inspiration viendra ou pas.
Qu'importe. Aristocrate de la
lecture, elle a placé le désir

au cœur de ses jours.  Ici ou
ailleurs. Et quand il tarde à

s'approcher, elle décorne les pages
de son vademecum. Friedrich, tu
ne varies jamais et toujours tu surprends.

dimanche 19 avril 2015

Te lire

Te lire, lentement, entre le pouce et l'index,
caresser la page odorante, voler l'odeur

des plats sur le rebord de la fenêtre,
voyager parmi tes amis et ceux que

tu railles, mi-acerbe et mi-mielleuse,
te retrouver, te reconnaître, avoir

envie d'en savoir plus mais le texte
suffit. Les mots coulent et fuient.

Appauvrir sa langue et ouvrir tous
ses pores à ta parole neuve

et désormais essentielle. Te lire
et oublier la distance qu'il y a

entre la paume et la joue.

Le manque de toi

Le manque de toi est un ferment,
ton absence une raison de naître.

Tu as commencé à me manquer,
Il y a longtemps. Je ne te connaissais pas

mais toi tu existais et moi, sans toi,
je glissais mes pas dans l'étroite cité.

Le manque de toi me tient éveillé
et je t'invente. En retenant le trait.

Nulle divagation. Le juste parti-pris
des choses, de tes choses. De ton

avoir lieu. La cafetière serrée et froide,
tel livre corné que je ne citerai pas

car il ne m'appartient pas et nourrit
tes pensées, tes doutes, tes certitudes.

Un lutrin petit et un vaste pupitre.
Un livre ancien, une partition aérée.

La certitude d'être au monde un invité,
ton invité, qui te glisse des mots :

«alanguie». Comme hier dans la pénombre,
comme demain dans la divine cité.

Me tairai-je un jour ? Bien sûr je me tairai.
La vie m'est seulement prêtée mais

je souris à ses jours qui me font te connaître
et donnent à mes heures un parfum d'absolu.

Le cadran solaire

Dans une rue à l'ombre
d'une lointaine banlieue,
était un vieux cadran
de tous mésestimé.

Sa tige de fer, rongée
par la pluie fine, jamais
ne lui servait et quand
un jour de tomber s'avisa,

j'en connais qui tremblèrent
en regardant l'objet. Toutes
les heures étaient plongées
dans une étrange obscurité

et il était chaque heure à tout
moment du jour au point que l'on
finit par se rencontrer en tout
point de peur de se rater.

Ils s'aimaient

Ils s'aimaient en silence,
sans se frôler, étrangers
au roulis des rues et à
la rumeur des passants.

Ils s'aimaient le nez dans
des étoiles glacées qu'eux
seuls voyaient avant de
détaler en riant. 

Ils ne croisaient personne
mais chacun les voyait
frotter l'amadou tendre
de leur pierre à briquet.

Les cigarettes dressées faisaient
une retraite aux flambeaux pour
leur rendre un hommage à jamais 
refusé.

Le soir vite envolé, la nuit les
engloutit, taisant jusqu'à leur nom
que je ne saurais épeler. En silence
ils s'aimaient.

Et Nietzsche se tut

Et Nietzsche se tut devant tant de beauté,
on le vit reposer corné sur le bois tendre
cependant qu'ils marchaient tous deux 
au crépuscule.

Les conversations l'évitèrent pour mieux
le retrouver, ensuite, au hasard du silence
dans les maisons fermées. Nul doute qu'alors
il tempêta

ou feignit d'y verser, amoureux transi, pétri
de poésie et que les lecteurs hâtifs ont tôt 
fait de mettre à l'index, alors que, somme toute
il fut l'entremetteur que refusa la vie.

samedi 18 avril 2015

Khamsa

Le cinq est saint
qui dit l'homme et
la femme.

Le six est l'univers
et la tête me tourne.
Immanence.

Je me tourne vers le cinq
et délaisse le six. Ma main
s'imprime dans ton dos,

à mille autres pareille
mais si singulière dans sa
chaleur.

Et le mauvais œil de s'en aller,
jaloux de ton regard qui me prit
un jour pour ne plus me lâcher...

Mentre dorms / Cependant que tu dors

Mentre dorms esgotada per les converses
i els passejos solitaris per la ciutat
sorollosa, t'escric sense escriure't.

Només vull retrobar la foscor viva
dels teus ulls al capvespre quan et
prepares a fregar la vorera corva

per entrar al petit bar compartit i
parlar-me de les últimes lectures.
Etern retorn vs insostenible lleugeresa

del ser. De Nietzsche a Kundera, ben saps
que parlem del mateix. Pintes les meves
parpelles amb una pluja d'estrelles gelades.

Jo, al teu costat, sóc el Tomàs conduint el
camió atrotinat camí de l'infern dels homes
pobres i dels pocs enamorats empedreïts.

***

Cependant que tu dors, épuisée par les conversations
et les promenades solitaires dans la ville
bruyante, je t'écris sans t'écrire.

Seule m'importe la sombre lueur
de tes yeux au crépuscule quand tu
te prépares à frôler le trottoir courbe

pour entrer dans le petit bar partagé et
me parler de tes dernières lectures.
Éternel retour vs insoutenable légèreté

de l'être. De Nietzsche à Kundera, tu sais bien
que nous parlons de la même chose. Tu peins mes 
paupières d'une pluie d'étoiles glacées.

Moi, à côté de toi, je suis Thomas conduisant le
camion déglingué sur la voie de l'enfer des hommes
pauvres et des quelques amoureux invétérés.

Veiller

Blanchies par le sel,
s'éboulant au vent d'avril,
les tours de garde de mon île
n'accueillent plus que les marcheurs
insouciants. Mais que sont-elles la nuit,
ces masses rondes de pierre froide ?

Un simple silence immobile ou un soupçon
de plus ? J'en doute, elles n'ont sur qui
veiller car le vent ne transporte plus
d'âmes depuis longtemps et les musiciens
ambulants préfèrent le confort du B and B.
Alors je reste seul, mon casque sur les oreilles.

Je ne suis pas de pierre et le temps m'est compté.
Dayna Kurtz, lentement, en quatre accords, accompagne
ma veille. Étranger au temps des horloges, je me coule
dans son tempo. «Do I love you?» Question lancinante
pour la raison, le corps, lui, a choisi la voie de l'âme
et le sang bat aux tempes qui ne se trompe pas.


vendredi 17 avril 2015

La lenteur

J'aime t'en savoir éprise
de cette lenteur qui souvent
nous est refusée. La marche
se détend et qui froissait
la ville dans son poing,
se trouve soudain à mouiller
ses poignets sur le zinc froid
d'un bar de coin de rue.
Baissant les yeux, harassé
de n'avoir plus pensé, il 
se laisse alors absorber par
la lenteur que mettent les bulles
à s'unir à la mousse et le liquide
à devenir du vent. Insaisissable.

Apprendre à lire

Je n'ai jamais vu les yeux de la maîtresse
qui m'apprenait à lire, pas plus que ceux
de mon père qui m'y avait invité beaucoup
plus tôt, dans le lit du dimanche, avec Mamadou
et Bineta mes inventeurs de monde.

Et voici que j'apprends à lire dans tes yeux
les mots d'un funambule des immensités glacées.
Les sons dansent, des ponts se tendent, le sens
s'éclaire de ce qui n'était juste là que des
métaphores absconses ou lointaines.

Je ne bouge ni ne cille, tout au ballet de ton regard
qui brise la caméra pour m'en aller quérir comme on
saisit le poussin tiède entre deux doigts dans un trou
du grillage. Deux minutes s'écoulent et tu n'es plus là

mais l'écran noir est l'encre permanente où les lettres
se suspendent patiemment, laborieusement, de bâton en cursive.
Il faudra bien des séances, des doutes et des redites mais
je finirai bien par lire. Ici bas, par delà le bien et le mal.

Mimosa pudica

«È una pianta che fiorisce da Luglio a Settembre»,
et nous ne sommes qu'en avril. Chez moi, on célèbre
la rose ce mois-ci, alors je t'imagine en «rosa pudica»,
pétales turgescents et resserrés dans la rosée d'un matin
encore frais. Les odeurs ne s'exhaleront qu'au zénith mais
déjà elles se gorgent des impressions glanées au fil des pages.
Et cette absente de tout bouquet, moi, j'envie sa liberté.

El petit lèxic / Le petit lexique

He decidit de fer-me, en una llibreta
bonica, un petit lèxic de mots oferts,
regals d'una llengua que no conec i que
m'ensenyes, glop rere glop.

Un diccionari a l'inrevés amb lletra inhàbil,
transcripció de transcripcions salvades per
ta veu que mos ulls no deixaran de buscar.

Ja en tinc quatre. Aviat seran una desena
i m'aniré ballar sota la lluna com un

esperitat assedegat de llengua clara.

***

j'ai décidé de constituer, sur un carnet
joli, un petit lexique de mots offerts,
cadeaux d'une langue que je ne connais et
que tu m'enseignes par petites lampées.

Un dictionnaire inversé d'une écriture gauche,
transcription de transcriptions sauvées par
ta voix que mes yeux ne cesseront de chercher.

J'en ai déjà quatre. Bientôt ils seront une dizaine
et je m'en irai danser sous la lune

comme un possédé assoiffé de langue claire.

Reprise

Monter les escaliers,
oublier Rodolphe, glisser
la clé dans la serrure, souffler.

Te reposer porte close sur le canapé
replié, te lever et t'approcher de 
la source incertaine. L'heure est passée,

la nuit te l'aurait-elle ravi dans ses bras
insatiables ? Tu lances le grelot, attends,
une vaguelette à l'écran, interminable, et la

conversation reprend, étroit chemin de fer vers
les antiques mines, chargé de minerais aux noms
imprononçables. Rien ne pèse plus. Il est là, toi,

tu es.

Conseils

Je n'aime ni les conseils de classe
ni les salles de profs. Je m'y ennuie
et vomis les vengeances infimes
qui pontifient croyant y éconduire

en pointant du doigt les jeunes
devant qui on tremblait. Je leur préfère
la tiédeur des couloirs, les rencontres fugaces,
le baiser d'un ami qui n'est plus un collègue.

On me croit enseignant, je suis éducateur,
un malheureux pigiste qui signe de son  sang,
la parole partagée, l'hommage à nos aînés,
des vers inattendus au goût d'éternité.

La nuit existe-t-elle ?

La nuit existe-t-elle ?
Ou n'est-elle qu'un habile
rideau de fumée que déchire
ta présence ?

Je ne sais, elle m'a enseveli
puis a gercé mes bras d'un froid
inattendu. J'ai frissonné, croyais
t'avoir perdue

quand j'entendis soudain le discret
ronflement de la bakélite que je croyais
assoupie. J'ai remué ciel et terre ou n'était-ce
que mes draps

pour instaurer à nouveau, au cœur de la noirceur,
un dialogue de gris ma foi plus nuancé
que cinquante variantes épaississant
le papier.

J'étais le bienheureux à l'oreille affinée
qui se tait à l'envi et crie son beau silence,
oublieux des devis de doctes assemblées
pour préférer d'hanounti le discret cliquetis.

jeudi 16 avril 2015

Sud

«Più nessuno mi porterà nel Sud».
No he deixat de pensar en els versos
de Quasimodo, apresos fa tant de temps
i adorats des de llavors. Només he volgut
buscar traces del suds passats i dels que
em queden per viure. Els dies me n'ofereixen
una nova versió. Un sud de fantasia, més enllà
del mar amic. No el conec ni hi viatjaré mai però
ja m'agrada el tracte de la gent on tothom es diu
«khoya» sense exigir res de l'altre món. O del seu.

***

«Plus personne ne me conduira dans le Sud»
Je n'ai cessé de penser à ces vers
de Quasimodo, appris il y a tant de temps
et adorés depuis lors. Je n'ai voulu que
chercher les traces des suds passés et de ceux
qui me restent à vivre. Les jours m'en offrent
une nouvelle version. Un sud de fantaisie, par delà
la mer amie. Je ne le connais ni y voyagerai jamais mais
j'aime déjà les rapports des gens où chacun s'appelle
«khoya» sans rien exiger d'extraordinaire. Ni même d'ordinaire.

Le manque et l'absence

Je n'aime pas te manquer
mais j'aime cette absence.

Je n'aime pas te manquer
car je t'y égratigne,

enlevant ta peau par lambeaux.
Fais de l'absence le ferment

de rencontres nouvelles. Nous
nous reverrons, je t'en fais serment.

Mais, en attendant, pars à cloche-pied 
dans la ville et cueille les sourires

comme on gaule les noix. Avec volonté
et infinie reconnaissance. Tu verras dans

les autres, voisins hasardeux d'un théâtre
ou voyageurs sans bagage en partance ou en

transit, les perles innombrables qui façonnent
mon image avant d'y apposer tes traits.

Pluie

Au réveil, d'abord éparses,
des gouttes lourdes et tièdes.
Paupières closes tu rêves, en proie
à la soudaine et légère fraîcheur.
Les gouttes s'écrasent sur tes lèvres
et s'éparpillent, se mêlant à ta salive
que je ne connais pas. Le ciel est gris,
le soleil cet absent au grand cœur tiédit
les traces de l'onde. Houle atlantique ou
grain méditerranéen. Que reste-t-il du souvenir
des vagues qui effrayèrent le pêcheur ?
Ta bouche s'éveille et tète le relief. Tu vas
té réveiller et je disparaîtrai pour m'en aller
marcher sur les toits roses dont tu t'es fait
palette.

Hanoun(t)i

Une lettre, une seule
et le regard s'inverse.

Aimer a-t-il un genre ?
Ici une voyelle, là une

dentale. Chérir, chérir
encore et le dire, sans

crainte. Hanoun(t)i,
la perspective s'inverse,

l'amour s'accroît.

mercredi 15 avril 2015

Le comptoir

Non pas un comptoir quelconque
mais le comptoir. Le comptoir
d'un bar ami. Timon de cargo
plaqué d'acajou sombre.

Je l'ai vécu, je le revois 
à présent. Moments fugaces
où se tiennent Sophie et
Stéphane. Discrets, présents,

chaleureux, discrètement
enflammés. Tout à mes poèmes,
debout contre la porte de verre,
je ne les voyais pas, pas assez

du moins et voici que cinq jours
plus tard ils ne cessent d'occuper
mon esprit. Sagement. Avec élégance.
À leur façon.

Cafés

Le ciel est rosé devant moi,
les voitures grattent l'asphalte,
lentement. La pièce est accueillante,
qui est de mes parents, et je pense
soudain aux cafés que j'aime où mes pas
se suspendent avant que de continuer.
Celui de David où Masami apprit à mon
enfant petit d'ALIGATO toute la gentillesse,
celui de Jean-Michel avec ses bières ambrées
et ses bœufs acoustique, celui où est Sophie
plein de livres et d'envie, ma reine aux noirs
cheveux, voyageuse au long cours...

Desitch

Prononcé par ta langue,
il quitte les rives de
ma langue pour la tienne.

Impétueux et caché ou bien
tendre et dévoilé, le désir
est partout qui insinue

tout en s'insinuant. Il est
mon moteur, mon vecteur, aussi.
Mais que je le nomme et il s'évanouit.

Il est (petit atelier poétique en hexasyllabes rimés)

Il est des yeux jolis
que jamais on n'attrape,
cailloux, petits rubis
qui vous font une étape.

Je les voudrais toujours,
au clair de mes pensées,
pour éclairer mes jours,
d'une tendre rosée.

Le pays où l'on n'arrive jamais

Je n'étais qu'un projet de mes parents
unis quand il fut publié ce roman au titre
singulier que jamais ne cherchai.

Depuis au moins trente ans il me traque et
me supplie mais j'aurais bien trop peur,
en l'avalant d'un trait, de savoir arriver

où jamais l'on n'arrive même au cœur de l'été.
Alors j'ai négligé toutes les encyclopédies et
de Dhôtel ne sais rien sinon qu'il l'écrivit

en cinquante-cinq d'un autre siècle qui est
mon âge à présent. Et de tant l'écarter, je m'en
suis fait des dizaines de récits parallèles,

de terres tantôt glacées, et tantôt opulentes,
oasis de mots tièdes qui étaient oubliés. Pourtant
aujourd'hui, Kerouac des petits, je me verrais bien

dérouler le rouleau et y écrire de mes pas le voyage
sans fin où jamais l'on arrive mais toujours on existe.
Ou comme écrivait Machado, pas encore exténué :

«Marcheur, il n'est point de chemin,
c'est avec ses pas qu'on le trace hardiment».

Le fichier

J'ai rêvé de recevoir,
par tes soins diffusé,
un tout petit fichier,
une suite aléatoire de
zéros et de un, froid
système binaire que
métamorphoserait ta voix.
Tu n'y parlerais pas l'une
des langues de l'usage
mais un idiome inconnu
à mes sens et pourtant
familier, une langue
de sommets escarpés,
arides, et de vallons
fertiles, de silences
profonds et de claquements
de langue, de lèvres mouillées
sur d'improbables chemins.

mardi 14 avril 2015

Et ma main

Et ma main s'est alanguie
de ne pouvoir te caresser,
doigts repliés, bourgeons
cachés, irrigués de sang
et de lymphe.

Et ma main s'est réveillée
au contact de la tienne,
menue. Peau contre peau,
les sillons des empreintes
s'irriguant

mutuellement. Pour un temps.
Réduit. Délicieusement limité.
Impermanence du désir qui espère
l'absence pour enfin s'exprimer.
Pour te retenir

sans jamais vouloir le faire, j'ai
frotté la pulpe de mes doigts sur
le crépi des murs de la vieille
ville, j'y ai saigné, laissant
ma trace

puis j'ai marché, bras ballants,
afin de les mieux gonfler de ce liquide
clair et tiède au goût d'acier doux.
Je voulais ne plus rien tenir jusqu'à
l'évocation de ce qui ne fut pas.

Ta voix en vers

Le mètre avant toute chose, métronome
lent qui guide tes lèvres et suspend
l'auditeur. Baudelaire de l'amour
et Apollinaire de la mort. Désir
retenu. J'écoute et réécoute.
Mes yeux, étrangers à la lumière
violente, se ferment et font pause.
Les vers ont lieu et prennent
une autre couleur par ta voix.
Syllabes finales qui s'étouffent
et exultent. Point d'orgue.

lundi 13 avril 2015

La mal normale

«-Vous êtes dans la normale»,
la phrase du prof de maths
était tombée comme un couperet.

Le varan, qu'on l'appelait, avec
sa peau bistre et ses yeux inexpressifs.
Parlait-il d'une volaille, ou d'un concours

de dégustation de boudin blanc ? Elle s'en foutait,
elle se foutait de tout ce qui émanait de lui,
d'ailleurs, regrettant au passage l'absence de

genre neutre en français. Elle n'aimait pas la norme,
funambule des nuits, prête à couper un daïquiri avec
du jus de framboise. Elle lui préférait le hasard des

rencontres et les enregistrements de chansons en prise
unique. Était-elle anormale pour autant ? S'il voulait,
s'ils voulaient. Elle se voyait bien en mal normale car

pour elle le bien était toujours unique, extraordinaire,
simple et entier, comme la photo d'un tableau chipée
dans un appartement à l'heure où les chiens pleurent.

Un homme et une femme

Ils se tiennent l'un contre l'autre,
sans cependant être amoureux.

À leurs côtés, assis, des instrumentistes.
Lunettes cristallines à monture épaisse,

l'homme bouge ses mains en mâchonnant
ses mots. Sa langue est seconde,

riche, épaisse. Il a mille ans,
qui déjà étonnait mes treize ans.

La femme, pâle, se campe sur ses jambes,
svelte poterie aux anses d'albâtre.

Son visage fin est modelé par sa voix,
regard extatique, comme aliéné.

De ses mains larges et imprévisibles,
l'homme menace la stature basse

de sa compagne d'un chant qu'il
rassérène paradoxalement.

J'oublie le temps et les chronomètres.
Le temps est passé, je ne le savais pas.

Quand

Quand s'étiole le poème
quand on redoute la fin,

Quand la nuit avale les mots
à peine formés et que la salive

sèche sur la harpe remisée. Quand
les vers n'ont plus de mètre et que

le carnet se referme sur sa spirale
torsadée, alors je sais que tu m'attends,

un brin, cherchant dans les rides de ma peau
les vers libres qu'un autre, un matin, chantera.

Une dernière cigarette

Une dernière cigarette,
puis viendra le sommeil.

Alors la pièce d'appartement
éteindra ses rougeurs. Dehors
la réclame tournera sur son axe

et tu l'entendras un temps, avant
de sombrer et d'inscrire le présent

dans le passé.

Rouge

Rouge comme ce que l'on ne voit pas.
Rouge comme tes lèvres un soir d'avril,
assoiffées d'eau fraîche au terme de la route.

Rouge comme le maroquin d'un ministre assoupi
et qui dégueule des mots d'amour sur des lignes
de chiffres biffés, toujours et encore.

Rouge comme l'espoir du voyageur égaré, derrière
le mont Carmel, au Coll où ne passent plus guère
que d'hypothétiques bus verts et sans étape.

Parenthèses

Plus douces que les crochets,
jumelles jalouses de leur sœur,
les parenthèses démultiplient.

Ce que l'on prendrait pour une 
incise, une précaution courtoise, 
n'est en fait que le désir d'être

plusieurs voix en une seule. Hugo
voulait mettre un bonnet rouge
au vieux dictionnaire, moi je veux

des guirlandes aux parenthèses jolies.
Alors seulement, je pourrai, si le cœur
vous en dit, danser ailleurs, comme ici.

Étape

La route est longue et l'étape surprend 
que l'on n'attendait pas, pas si tôt du moins,
la porte passée, le vin y est frais, gouleyant.

D'improbables rencontres s'y tiennent et on devise
comme l'on joue aux dés. Nous ne parlerons pas de la
route mais des autres chemins où, de la même façon,

l'étape naquit sans que l'on n'y prît garde. Et d'étape
en étape, la terre se revêt d'un pays choisi, où il fait
bon vivre, à petites lampées. Et pas pour l'éternité.

dimanche 12 avril 2015

Un sachet jaune

Un sachet jaune de madeleines
onctueuses, à peine entamé, et
obligeamment offert à notre
troupe de bohémiens improvisés.

Un sachet jaune odorant. Entre
le pouce et l'index, la madeleine
fond qui rassasie un brin et délie

les langues. Rhapsode d'un soir, tout
à mes vers, j'oublierai ce sachet jaune

sans qui, assurément, ce jour fût différent.

Parler selon Deleuze

Parler et penser, parler est pensée.
J'avais laissé Deleuze au bord du chemin
il y a bien longtemps, sans qu'il ne me manquât.

Une amie m'invite à m'en rapprocher et je pars à
cloche-pied dans son vocabulaire. De la terre au
ciel, ou, à rebours,du dehors au dedans.

Dehors et délire. Dehors et désir. Le dehors, pour
Deleuze, occupe le cerveau sans qu'il n'en puisse
jamais sortir et le délire, forme extrême, convoque

les mondes extérieurs pour mieux les enfermer. Je ne sais
si je délire. Je délire et divague, longeant le crépi
tiède du dimanche pour intérioriser le dehors à ton image.

De souffle et de cuivre

«La bouche pleine de souffle et de cuivre»
fut ta seule définition avant l'écoute de
dix minutes de vie condensée, un grain de
sable sur la grève de Long Island.

Il était tard -ou tôt- et sa musique fut
bientôt ma seule horloge. Il enregistrait
dans les dernières lueurs de la Gauche
Prolétarienne. Sartre sur un bidon à

Billancourt, si loin dans l'espace, si proche
en humanité. Les ans s'inversent et le gap
rigole. C'est toi qui m'enseignes mes années.
Rien ne restera de mes mots, de Kirk oui.

Animus et anima

Derrière la pénombre un peu froide
de l'aube, il y a ton souffle chaud
que je connais si mal. Ton haleine
qui bat encore du rythme des tambours.

Animus. Le souffle de vie t'anime qui
gonfle mes paupières comme caravelle
en conquête. Je me tais, je cesse de

cliqueter sur le clavier et je sens ton
souffle de vie qui me pénètre. Anima,
ton âme sereine. La connaîtrai-je un jour ?

Cendrillon

Cendrillon qui oublie les horloges
et rentre à pas d'heure, te suspends-tu
encore aux aiguilles acérées ?

L'acier fin ploie et la nuit avance vers
le matin. Six heures et demie décide la
gravité. Minuit pile avait imposé la société

qui n'y connaît rien et surtout ne te connaît pas toi,
madone d'Ipanema qui longe le sable froid sous la lune
et court te coucher à l'ombre de la parole amie...

samedi 11 avril 2015

Un nom et une porte

L'amitié a un nom et une porte,
une porte épaisse et sombre,
qui se ferme aux importuns

et s'ouvre aux estimés. Je l'ai
poussée tard dans la nuit et
me suis laissé bercer par

le tic-tac grave et lent
de l'antique horloge rouge.
Une nuit calme, en haut

d'un petit théâtre aux rideaux
tirés. Je n'ai fait qu'y passer,
y laissant ma tiédeur,

avant de regagner la rue
et ses haleurs,. Le sol était
mouillé et déjà tu manquais.

Amie dont je tairai le nom et
la démarche mais qui, de la
marine Sète à la pierreuse

cité me donnas un boisseau
de passes d'acier doux qui,
en m'hébergeant un temps,

me rappelas combien je ne suis
que d'amis et que, rabelaisien
en diable, je ne bâtis que pierres vives

qui sont hommes. Hommes et femmes
des ports et des quartiers, sourires de
zinc, poignées de pages claires,

bruissement de pizzas sur le bois épuisé.
Vous mes amis, autour de celle que je tais,
mon fils le scientifique discutant avec

un autre scientifique, habitué du Masami.
Un guitariste et une voix en écho et ressacs
et tout près l'éditeur, souriant sur papier.

Il y eut, de tous, les plus chéris : le couple neuf
d'une institutrice et d'un médecin des sourires
venus du pays des têtes plates en terres de jouteurs.

Et puis ces moins connus qui du septentrion vinrent
ici bas croiser le mot et boire la sève claire avant que de
partir légers dans la nuit sans appel.

La rose des pauvres

Coquelicot du soir que le vent
fane et replie d'un coup sec.

Klaproos fait la langue qui le salue
dans ton pays tout contre la mer

grise. Des galets dans la bouche,
je m'y essaie avec maladresse

mais jamais ma voix ne saura dépeindre
cette rose des sables que par hasard, un soir

tu me fis découvrir sans jamais m'en dévoiler
la tige gracile ni le sanguin pétale.

jeudi 9 avril 2015

Sain à Sète

Tu es en moi, depuis petit.
Le haut immeuble familial,
le sable froid recouvrant
la nourriture partagée sur
le pouce avec les Vannel,
amis de mes parents qui
y furent mutés, bien avant
que nous ne redescendions
dans le midi. Je t'aime
et je te crains, je redoute
tes émotions populaires et
cherche ta chaleur. Alors 
je longe les quais, funambule
de l'eau moirée de pétrole et
me laisse guider vers ceux qui
surent, sans le vouloir, me délier
à ton approche. Stéphane et Sarah.
Rosanna aux fourneaux et Sophie,
au cœur de mes livres à venir.
Les deux portes béantes,
Les pages s'entrouvrent sur les
décennies passées, ça sent le sel.
Viendrez-vous m'y retrouver ?

Un autre toucher

Je ne te toucherai pas.
Saison après saison, les vagues
ont effacé nos pas croisés sur le rivage.

Je ne te toucherai pas, toi qui me touches
par ta voix et tes mots rares et ciselés,
je ne toucherai pas, nous avons mieux à faire.

Au hasard d'un café, tout contre l'arête de pin clair,
tu dessines déjà un autre toucher qui caresse l'âme
et dessille les yeux le soir, très tard, dans la tiédeur.

mercredi 8 avril 2015

Le médecin des sourires

Un de mes amis, très cher,
ne soigne pas les cœurs
qu'il chérit cependant.

Il soigne les sourires,
sous sa lampe diamant,
rendant belles les dents

qui en secret les animent.
Il a pourtant un cœur
et l'une le sait bien

qui, m'a-t-on dit, dansa
sur un parking désert,
lui offrant un sourire

qu'il n'avait nul besoin
de soigner, mais, simplement,
de s'y réchauffer.

dimanche 5 avril 2015

Los ojos y la sonrisa

Ojos oscuros, profundos,
repletos de vida velada.

Sonrisa que los subraya,
levemente, sosegadamente,
revelando la infinita

riqueza de la mirada ajena,
amiga, humana y del dulce
convivir de la familia.

Les hommes en blanc

Qui sont-ils ces hommes en blanc
que j'attends au petit matin 
du dimanche de Pâques ?

Ni des ogres, ni des voleurs d'enfants,
mon petit garçon m'en a assuré.
Ils remplaceraient, ajouta-t-il,

les antiques cloches que la modernité
a remisées pour porter à l'aube,
sur la pointe des pieds, 

des objets en chocolat. Lesquels ?
Mystère, il n'a su me le préciser.
Depuis, j'attends, mon reflex

posé sur les genoux. La batterie est
bonne, je l'ai vérifiée, l'objectif
nettoyé, j'ai juste un peu faim.

Mon enfant dort, bordé, il ne bouge pas,
de crainte, pensé-je, que les hommes en blanc
ne négligent notre jardin.

Encore une heure ou deux et son sourire,
ravageur, fera fondre le plus redoutable
des chocolats... noirs.

samedi 4 avril 2015

Menorca. Des de la gandula / Minorque. Depuis ta chaise-longue

La meva àvia Antònia m'acompanya en silenci,
des d'un dia de la mare llunyà. Parlava poc
rere les ulleres fosques. Era fina i elegant,
li endevinava un secret, el secret del silenci.

Es passava hores a la gandula, estalviant les poques
forces que li quedaven. No ho sabia, no tenia deu anys.
Funàmbul entre els cinquanta i els seixanta, la torno
a interrogar: «-Mamie, parle-moi, s'il te plaît...»

Dintre d'un mes, tornaré a s'illa teva, tot just cent anys
després del teu debut com a mestra d'escoletes a l'actual
mercat des claustre de Maó. Sorties amb el pare i ton germà
petit. Feieu dibuixos del paisatge amb carbonet i llapisos

de color. Un dia, te'n vas anar de s'illa i no hi tornaries mai.
Quaranta-quatre anys allunyada de ta terra. Quaranta-quatre anys
de pèrdues i paraules renovades. Rallaves maonès. A poc a poc
et vas posar a parlar el rossellonès saborós del cafè, barrejat

de francès amb un pessic d'occità. Vas deixar de pintar. Mai em vas parlar
del teu petit paradís que coneixeria més tard. Massa tard. Sense tu.
Sense el conco Gumersind que em va guiar les passes per la llengua. Teva.
Seva. Nostra.

***

Ma grand-mère Antoinette m'accompagne en silence
depuis une lointaine fête des mères. Elle parlait peu
derrière ses lunettes fumées. Elle était fine et élégante,
je devinais qu'elle avait un secret, le secret du silence.

Elle passait des heures sur une chaise-longue, économisant le peu
de forces qui lui restaient. Je ne le savais pas, je n'avais pas dix ans.
Funambule entre cinquante et soixante ans, je reviens à la charge
et l'interroge : «-Mamie, parle-moi, s'il te plaît...»

Dans un mois, je reviendrai à ton île, tout juste cent ans
après tes débuts d'institutrice de maternelle dans ce qui est devenu
le marché du Cloître de Mahon. Tu sortais avec ton père et ton frère
cadet. Vous faisiez des dessins du paysage au fusain et avec des crayons

de couleur. Un jour. Tu es partie de l'île pour ne plus jamais y revenir.
Quarante-quatre ans éloignée de ta terre. Quarante-quatre ans
de pertes et de mots renouvelés. Tu parlais mahonnais. Peu à peu
tu t'es mise à parler le roussillonnais savoureux du café, mâtiné

de français avec une pointe d'occitan. Tu as cessé de peindre. Tu ne m'as jamais parlé
de ton petit paradis que je connaîtrais plus tard. Trop tard. Sans toi.
Sans tonton Sindo qui as guidé mes pas dans la langue. La tienne.
La sienne. La nôtre.

vendredi 3 avril 2015

André

«Percussions», le terme fait mal
qui vous taraude les tympans, mais ici,
nulle perceuse. Le silence bat, comme
le sang à vos tympans. André caresse d'une
main sûre la peau de ses congas comme il le ferait
en vous glissant des confidences à l'oreille. Alors
qu'importe la musique et son terreau, c'est la vie qui
s'insinue et fait danser la mousse ambrée sur le rebord
de la chope glacée. Il faudra le silence et l'obscurité
du cœur de la nuit pour que, en lisière du Moulin à Vent,
j'en prenne conscience. Alors, One shot ? ¡Ojalà no!

Ces deux-là

Ils sont beaux, ces deux-là,
que le hasard me fit rencontrer.

Serrés autour de la table, ils boivent
le monde épicé d'hypocras. À leurs côtés,
famille et amis. La soirée sera courte car

Inès déjà se lève pour apaiser les fièvres
du matin. Sébastien partira, le nez dans les
étoiles, non sans serrer la main de sa tendre

promise. La nuit les avalera tous deux et sur scène
un guitariste fera chanter Vinicius pour les mieux honorer.

De Jobim au ciel

Guitare d'un vert improbable,
écaillé, l'homme se courbe
et l'épouse, avec parcimonie.

Il joue à l'économie, pinçant
son blues timidement, presque
en aparté. Un Lucky Peterson

de confessionnal. Il disparaîtra
longtemps, avalé par la nuit, puis,
à son retour, il se dressera au milieu

de la scène, sa casquette à oreillettes
lui mangeant le visage. Je m'inventerai
ses lèvres chuchotant Vinicius. Près,

tout près, André soutiendra le phrasé
de Jobim de ses congas claires. Un instant,
un seul je vis ma garota longer Ipanema.