lundi 29 juin 2015

La daurade

à mon ami David

Le soir tombait lentement, il faisait déjà moins chaud,
l'eau, étale, était comme un miroir sans tain. Un bruit
lancinant et discret se faisait entendre. Comme de cigales,
mais en plus étouffé.

Des daurades broutaient la roche, écrasant les coquillages
pour en siroter la pulpe quand il en vit une passer lentement,
massive, sombre, sans un mouvement de nageoire. Le pêcheur et
son fils lancèrent la canne, ajustèrent la ligne.

Rien n'y fit, elle était déjà partie retrouver ses congénères
dans la fraîcheur des rochers. Le lit de tomates et de pommes
de terre, à la minorquine, attendrait. Déjà, un poète, au loin,
la leur offrait cette «daurade du siècle»...

dimanche 28 juin 2015

Le sommeil suspendu

Un temps, rien qu'un temps. Des heures précieuses
gagnées sur la mort, à la vie. Le soleil est déjà haut
et la tourterelle chante clair. Pas un souffle, de la
fraîcheur qui peine à entrer par la baie entrouverte.

Nous parlerons un brin, entre générations. Qu'importent
les propos, la langue est rocailleuse, qui râpe aux tympans.
Riche, unique. Le père partira, rejoindre Morphée, dit-il,
la mère le remplacera avant de faire vrombir le chauffe-eau.

Un temps, rien qu'un temps. Puis le silence et le sourire
du plaisir partagé, des paroles superposées. Et l'image
d'un amour retrouvé et qui ne dit pas son nom. Dans les terres
gorgées de soleil, tout contre une rivière qui ne déborde plus.

Trencant el silenci / En brisant le silence

Diuen que pares i fills parlen menys que fills i mares.
La mare porta la veu cantant i em deixo guiar, sense preocupar-me
de res. Amb el pare solem parlar en moments determinats,de casualitat
escollida. De coses poques i saboroses, el cant d'un ocell ens ofereix
una bona llesca de vida, untada amb mantega i mel. I passen les hores.

***

On dit que pères et fils parlent moins que fils et mères.
Ma mère tient la baguette et je me laisse guider, sans me soucier
de rien. Avec mon père nous avons coutume de parler à des moments précis, au hasard
choisi. De peu de choses, savoureuses ; le chant d'un oiseau nous offre

une bonne tranche de vie, tartinée de beurre et de miel. Et les heures de filer.

Converses al matí / Conversations du matin

Eren les sis i mitja, davant del gran finestral.
Asseguts xerràvem els dos. El pare parlava lentament
del temps passat. De la hipoteca que li menjava la meitat
del sou. Acabàvem d'arribar al Molí de Vent. Amb el meu germà
corríem cap a la muntanyeta que domina el barri. També xerràvem.
De noies i de futur. Ens dibuixàvem un món de fantasia, molt menys
càlid que el que coneixeríem més tard, amb els nanos al nostre entorn.

***

Il était six heures et demie devant la grande baie.
Assis nous parlions tous deux. Mon père parlait lentement
du temps passé. Du crédit qui mangeait la moitié
de son salaire. Nous venions d'arriver au Moulin à Vent. Avec mon frère
nous courions jusqu'à la montagnette qui domine le quartier. Nous parlions également.
De filles et de futur. Nous nous dessinions un monde imaginaire, bien moins
chaleureux que celui que nous connaîtrions plus tard, entourés de nos enfants.

lundi 22 juin 2015

Au-delà

Tes yeux sont au delà de la littérature,
tes yeux, qui sont deux et me rendent joyeux,
d'un air moqueur, sur la pointe des cils,
connaissent mes astuces d'escroc et ma plume
légère. Je ne suis pas plutôt courbé sur la feuille
que déjà ils s'en sont allés jouer aux billes dans
la cour du collège, sous le préau, là où la pluie ne
peut les atteindre. D'ailleurs, si j'étais plus constant,
je lâcherais mon calame, ma lyre ou mon pipeau, et je courrais
les rues à cloche-pied pour imiter leur interminable ballet.

Mina

Ma géographie est faite d'une poignée de fleurs,
de baisers et de rencontres. De lectures et de
spectacles aussi, soufflés par des amis, rarement
découverts au hasard de la flânerie.

En me lisant tu souris, car tu sais déjà que c'est
toi qui me l'a soufflée, cette promenade du côté d'une
autre Zazie cependant que je retrouvais à Enrico un
charme que la grisaille adulte m'avait arraché.


Profond et léger, comme une valse-musette serrée. La chambre
n'existait plus, les yeux rivés sur ma tablette, le casque
vissé aux oreilles j'étais tout à une autre. Une autre qui
n'existais pas mais que, précieuse, tu as su mettre sur ma

route.

Mouillés

Tes yeux se sont mouillés. Un peu, beaucoup,
éperdument. Tu n'as rien dit, je ne t'ai rien 
demandé. Des années s'étaient fait jour en un 
instant. Puis le coton blanc nous a repris et
nous nous sommes enlacés. 

Tes yeux se sont mouillés. Si loin, si haut,
et je n'en ai rien su. Le parking de la sucrerie,
déserté, a abrité un temps le bleu de ton regard,
puis le quotidien t'a repris, les essuie-glace
tranchaient la pluie. Et tes larmes aussi.

Lisbeth Salander

Le funambule conscient éprouve le filin d'acier glacé
avant de se lancer ingravide. Son moelleux, l'écho funèbre
des vibrations répétées, le glas final qu'il n'entendra pas,
longtemps après la marche, espère-t-il.

Lisbeth Salander est née un soir de pénombre de deux visages.
Maudites interprétations cinématographiques qui jouent avec les
figures et les cœurs. Je t'y ai retrouvée, autre et même, jusque
dans l'amour peau à sueur, yeux ouverts et clos. Lisbeth était

hackeuse de génie, ce que tu n'es pas, ce que je ne serai jamais.
La chaleur des neurones, la froideur du silicium et entre les deux
un câble d'acier qui invente une culture comme une ordalie. Elle était
toi et ne l'était pas. Tu n'es plus, elle non plus. Et je vous cherche...

vendredi 19 juin 2015

Avarques

No tenia vint anys, la pulmonia m'havia aturat
a la vora del mar. Mentre es banyaven els pares
i el germà, jo caminava lentament, fosquet.

Un dia vaig veure un senyor que em semblava gran,
amb un barret de palla i un cistell ample. Calçava
unes estranyes sabates fetes de corda i d'un bon

tros de neumàtic usat. Ara quan veig apropar-se
l'estiu amb tantes persones calçades amb avarques,
penso en aquell bon senyor que m'alleugerí l'espera.

***

Je n'avais pas vingt ans, la pneumonie m'avait arrêté
au bord de l'eau. Cependant que se baignaient mes parents
et mon frère, je marchais lentement, le soir venu.

Un jour je vis un monsieur qui me semblait âgé,
avec un chapeau de paille et un large panier. Il était chaussé
d'étranges souliers faits de corde et d'un bon morceau

de pneumatique usé. maintenant qu'approche l'été
avec tant de personnes chaussées d'"avarques",
je pense à ce bon monsieur qui allégea mon attente.

La plage de juillet

La plage de juillet nous réunira peau à peau,
chuchotant et riant. Le soleil bas glacera  le
sable et déjà les estivants effarouchés auront
regagné leurs tentes occitanes.

Il sera temps alors d'ouvrir la glacière et de
déboucher le vin frais des antiques costières.
Quand la nuit nous recouvrira tout à fait, tu feras
de mon corps une courtepointe de sable et je ferai

du tien une étole de tulle. Chaleur des confidences,
frôlement des extrémités. La langue inventera des
mots autres, des mots nouveaux et nos inflexions
se fondront l'une dans l'autre, sans jamais se confondre.

jeudi 18 juin 2015

Interminables

Claires, lisses, sur le velours des Arts et Métiers.
La main s'attarde et s'égare, repoussant le moment
de la séparation, paume ouverte et esseulée.

Interminables cuisses... mais la vie presse et d'un saut,
le quotidien vous reprend entre sirènes et balayures. Longtemps,
j'aurai sous les doigts l'empreinte unique de cette peau

limpide que le froid du matin avait légèrement tendue, dans
l'attente d'une matinée de travail au creux d'une pièce close
aux hautes vitres aveugles.

Genres mêlés

Exposition Velázquez, la foule se presse,
compacte puis virevolte dans une pièce ronde.
La raison ? En son centre, une sculpture claire,
d'hermaphrodite, impossible pendant de la Vénus

au miroir. Pile ou face ? Pile et face ; les spectateurs
tournent et s'imbibent, qui d'une rondeur, qui d'un appendice.
Silence de Babel, l'allemand reprendra entre deux femmes à la
lisière de la salle. La vie est belle quand elle s'affranchit de

la mort.

mercredi 17 juin 2015

Sable rouge

Beige improbable qui confine
au cramoisi quand ton ombre
s'y porte sereinement.

Sable qui crisse entre tes orteils,
montrant à mes doigts la voie
secrète et infinie.

mardi 16 juin 2015

La mare i el pare / Mon père et ma mère

Com la mar, la mare em parla al cau
de l'orella. De nit com de dia. Em guia
les passes insegures pels camins de pedra
dura.

M'agrada quan xerrem a distància. Somric,
no em veu. Són tant d'anys i de trobades
que deuem als pares. El pare, al darrere
seu,

escolta amb els seus ulls tan blaus. Parla
poc, s'estima millor les trobades veritables,
quan compartim el bull negre i la garnatxa
gelada.

***

Telle la mer, ma mère me parle dans le creux
de l'oreille. De jour comme de nuit. Elle guide
mes pas incertains sur les chemins de pierre
dure.

J'aime quand nous conversons à distance. Je souris,
elle ne me voit pas. Il y a tant d'années et de rencontres
que nous devons à nos parents. Mon père, derrière
elle,

écoute de ses grands yeux bleus. Il parle
peu, il préfère les rencontres véritables,
quand nous partageons le boudin noir et le grenache
frappé.

Bleu de Prusse

Je peignais mal mais j'aimais déposer un peu
de bleu de Prusse sur la palette. Épais, foncé
d'avoir séché. Le tube de plomb se fendillait
sous la pression. La gouache sentait fort et
l'avenir était incertain.

Un jour, vous m'avez parlé du bleu, de bleus,
émaillant nos échanges de leurs distinctes
nuances, jusqu'aux insoupçonnées. Je m'y suis
attaché, confusément d'abord, puis en conscience,

j'ai détaché de la mémoire des lambeaux des bleus
aimés et que je ne savais distinguer, j'ai retrouvé
un peu de la gouache gauche de l'adolescent

et j'ai imaginé vos doigts fins y plongeant pour
écrire, à la nuit tombée, un peu de ces rencontres

qu'un jour, sans y songer, nous reprendrons, enfin.

Un simple adoucissement

De tant marcher, le sable était devenu poussière
qui adoucissait les couleurs du soulier. Je vous
imagine vous pencher et en prendre une pincée entre
deux doigts de la main droite puis le déposer au
creux de votre main gauche.

Délicat sablier sans paroi de verre, libre. Les heures
sans décompte. Juste la course du soleil et le ciel qui
bleuit. Du pâle vif à l'encre noire glacée. Je voudrais
être un peu de ce sable au creux de votre main, pulvérulente
présence sans poids. Un simple adoucissement.

lundi 15 juin 2015

C'est ton anniversaire

C'est ton anniversaire, le soleil est déjà haut
mais la plage porte encore la fraîcheur de la nuit.
Un vent léger la frise d'ivoire et le miroitement
de silice t'appelle. Que sont les joyaux d'une amante ?

La plage t'attend avec ses bijoux par millions, qui couvriront
ta peau au sortir du bain. Silence. Rumeur des vagues. Infinie
reconnaissance pour ceux qui t'ont faite et qui vivent non loin.
Le vin, ce soir, sera gouleyant dans l'étroite flûte pour te célébrer,

Sophie.

vendredi 12 juin 2015

Ton œil-coccinelle

à J. H.

J'ai aperçu ton œil à distance,
le soleil se couchait et ses
capillaires rougissaient sous
la paupière fine.

Tu l'ouvrais lentement, puis
la refermais aussitôt, comme
une coccinelle audacieuse au 
bout du doigt

qui s'apprête à s'envoler pour le
vaste monde. Tes yeux-coccinelles
m'ont rendu amoureux de la vie
qui ouvre les ailes et m'emporte

... avec elle.

mardi 9 juin 2015

La noia del GATCPAC / La jeune femme du GATCPAC

Perquè aquesta foto? I perquè aquella noia?
Feia hores que estava buscant imatges per il·lustrar
una conferència. Com sovint, torní al period que
m'obsed i a la Casa Bloc de la meva estimada
Sant Andreu.

De cop i volta, m'enamorí. No pas d'una foto ni d'un
muntatge hàbil destinat a promoure unes vivendes de
desprotecció tan oficial com conilleres barates. Em quedí
bocabadat davant d'una mirada clara i buida, aliena a
l'esdeveniment.

Un abric cenyit, una bufanda blanca que li dissimulava
el coll. Tenia la mà esquerra arran de la taula de fusta
bruta que aguantava la maqueta. Estrenyida, forta, lluia
un anell. Brillant. Per uns minuts, oblidí el temps, cruel,
que ens estava separant.

***

Pourquoi cette photo ? Et pourquoi cette jeune-femme ?
Cela faisait des heures que je cherchais des images pour illustrer
une conférence. Comme souvent, je suis revenu à la période qui
m'obsède et à la Casa Bloc de mon cher quartier de
Sant-Andreu.

Et soudain, je suis tombé amoureux. Non pas d'une photo ni d'un
habile montage destiné à promouvoir des logements
à immonde marché comme des clapiers à lapins. Je suis resté
bouche bée devant un regard clair et vide, étranger à
l'événement.

Un manteau serré à la taille, une écharpe qui lui cachait
le cou. Sa main gauche reposait sur la table de bois
brut qui soutenait la maquette. Serrée, forte, elle
portait un anneau. Brillant. Pendant quelques minutes, j'ai oublié le temps,
cruel, qui nous séparait peu à peu.




dimanche 7 juin 2015

À une amie dans la peine

La présence s'effiloche et la main
s'égare sur la couverture rêche.
Moite, crispée, elle pleure contre
d'autres mains, sœurs de sang et de
sentiment. Les heures ne s'arrêtent
jamais et le repos n'est plus. Un jour,
pourtant, la main aimante s'étendra
paisiblement sur la surface de la
couverture et récupérera brin à brin
la chaîne et la trame de ce qui fut sa
vie et qui animera la femme que tu es.

Une discussion

La discussion nous prit que nous n'attendions plus.
La chaleur était sur la ville. De poussière et d'asphalte.
Les fenêtres béantes ne respiraient plus et tu décidas de
te doucher à l'eau froide dans la cabine exiguë.

Ce furent de longues minutes sourdes où la peau retrouvait
la fermeté des matins d'hiver le long des quais déserts.
À ton retour, tu me rejoignis, à distance, sur le lit.
Les claviers cliquetaient, à l'image des gouttes qui perlaient

de ton corps et faisaient du drap grège une subtile alcaraza
contre l'étouffement ambiant. Comme souvent, nous ne prîmes pas
garde au temps qui s'écoulait et les sujets défilèrent. Nous
décidâmes, épuisés, que nous ne tarderions pas à nous revoir.

jeudi 4 juin 2015

A deshora, deliciosament / Hors d'heure, délicieusement

He deixat passar les hores,
i després els dies. Un, dos,
tres. No he tocat la paret,
m'he decidit a escriure't.

Tothom que em coneix i m'estima
sap el teu nom i la teva flor,
encara que no parli molt sovint
dels nostres passeigs vora el mar.

I qui no els conegui, que vagi,
a deshora, a desnom, per les senderes
ombrívoles on blaveja la rosella
i et reconeixerà tan bon punt hi arribi.

***

J'ai laissé passer les heures,
puis les jours. Un, deux,
trois. Mais pas soleil.
J'ai décidé de t'écrire.

Quiconque me connaît et m'estime
connaît ton prénom et ta fleur
bien que je ne parle pas très souvent
de nos promenades au bord de la mer.

Et qui ne les connaît pas, qu'il aille,
hors d'heure, hors de nom, sur les sentiers
ombreux où bleuit le coquelicot
et il te reconnaîtra dès qu'il y arrivera.

Un cidre coupé d'eau

Je ne connaîtrai jamais Francfort,
la vieille ville réinventée entre
les gratte-ciel. La marche qui se
pose un temps, debout, à l'ombre
des buvettes pour partager le cidre
clair, coupé d'eau  glacée pure.

La nuit, je vous y ai vue, scandée
par les stroboscopes, au milieu d'une
foule hasardeuse. Vous récitiez la ville,
je ne vous comprenais pas. La soif m'a
tenaillé mais la buvette était loin et
du cidre clair, j'ignorais le nom.

Je ne connaîtrai jamais Francfort,
ma vie s'en est allée vers d'autres lieux,
d'autres ports, d'autres femmes. Mais il me
plaît de savoir que j'y eusse été heureux,
un temps, à vos côtés, sans d'autre but
que de Martial lire à deux les épigrammes.

mercredi 3 juin 2015

Va savoir...

Mon esprit divague en cette heure
qui n'est plus encore la nuit et
pas encore le jour. Les sons, pétillants,
s'entrechoquent. Le savoir jamais assouvi
d'une amie est une couleuvre dans l'herbe
grasse de la rive où jamais ne passe un
bateau-lavoir définitivement ancré, d'encre
et de pigments, savonné sur sa coque par les
mains d'amantes improbables qui s'avilissent
sans jamais s'avachir. Et s'il s'avérait un jour
que que le savoir ça vaille rien... Pas un kopek.
Ça vacillerait-il ? Xa va xa va xa... Va savoir...

mardi 2 juin 2015

Nuit d'encre

Pas un souffle d'air ni la moindre
constellation. Mes yeux se dessèchent
à les débusquer.

Le monde fuit et je suis tout seul.
Sous moi, le sommier grince quand
je me déplace. Le drap tiédit à mon


contact. La nuit est d'encre, moi qui
la voulais juste d'ancre. Une nuit
silencieuse pour me faire revivre

les délices de ces jours passés. Alors
je quitte mon lit et descends vers
l'aurore artificielle du salon.

Les mots m'attendent. Vieux, usés comme
des dés en sac. Je les secoue et les tire
au hasard avant de les associer.

Cadavre-exquis du pauvre, ils mettent bout
à bout l'ancre espérée et l'encre observée.
Une invitation à écrire ? Gageons-le...

Comme si vous n'existiez pas

Je pense à vous comme si vous n'existiez pas,
comme si vous ne cherchiez pas l'ombre des murs
de pierre de la grande ville.

Votre vie m'est inconnue, le détail de vos jours,
vos sourires du matin, la première gorgée de café
brûlant dans un bar inconnu

et pourtant familier. «Never let me go», le piano
de Keith Jarrett guide mes doigts et l'après-midi
est chaude.

Mais pourquoi voudriez-vous que je m'en aille puisque
vous n'existez que sous ma plume, grenade à la peau de
bois clair et brillant ? 

La vraie vie est au-dessous, rubis serrés à la saveur
un peu acidulée, que je ne connais pas. Je pense à vous
puis me tais. Keith Jarrett me rattrape.

«Never let me go».




lundi 1 juin 2015

M'agraden / J'aime

M'agraden els filòsofs que caminen a la vora del riu
sec i ens parlen pausadament de l'aigua que hi solia fluir,
any rere any, abans, quan la follia dels homes no guiava llur
destí.

No tenen grans teories ni escriuen llibres gruixuts. Bec de llurs
paraules i me'n torno al llit, content d'haver viscut un dia més,
a l'ombra da llur saviesa. Mon amic Pere és un d'ells i solc viatjar

en companyia seva per les vores d'un llibre prim i dens. Ens hi parla
dels espais perduts i de la sal que s'hi tastava. Acluco els ulls i
remunto el temps. Un temps no viscut i ja compartit. Per molts anys.

***

J'aime les philosophes qui marchent au bord du fleuve
sec et nous parlent posément de l'eau qui y coulait autrefois,
année après année, quand la folie des hommes ne guidait pas leur
destin.

Ils n'ont pas de grands théories ni n'écrivent des livres épais. Je bois leurs
paroles et je regagne ma couche, content d'avoir vécu un jour de plus,
à l'ombre de leur sagesse. Mon ami Pere est l'un d'entre eux et j'ai coutume

de voyager en sa compagnie sur les rives d'un livre mince et dense. Il nous y parle
des espaces perdus et du sel que l'on y goûtait. Je ferme les yeux et
je remonte le temps. Un temps non vécu et déjà partagé. Pour de nombreuses années.

Le pré de Son bou

Tu regardes le lit de l'eau
d'entre la roselière,
et son reflet dans la lumière.
Tu marches en silence
sur le bord. On perçoit
l'abondance de la vie
qui borde son sein
généreux. Tu ne comprends pas
les projets absurdes
qui menacent le fragile
équilibre du pré.
Et la mort est proche,
quand on coupe la corde.

Pere Gomila, Géographies du vent, trad. du catalan par Michel Bourret Guasteví

L'amie à distance

J'ai une amie à distance,
frôlement de dentelle au
fil de l'eau.

Par touches légères, à la craie,
sur le goudron fané, elle me dessine
une marelle,

me guidant de la terre au ciel. De sa terre,
ultramarine, à mon ciel de petites choses et
de grandes joies.

Elle est, sans le savoir ni jamais l'ambitionner,
ma petite boussole, aiguille magnétique bicolore,
flottant sur un bouchon de liège.

Quand la reverrai-je ? Je ne sais ni m'en soucie.
Il me plaît assez de la savoir lectrice et porteuse
d'eau en songe. Rien qu'en songe. Indéfectiblement.

dimanche 31 mai 2015

Una flor pels aniversaris / Une fleur pour les anniversaires

El pare, el germà i el fill
feien anys ahir. Érem sentats
a la taula del saló davant del
finestral de llum pàl·lida,

quan vaig rebre, de cop i volta,
a la finestreta del mòbil, un regal,
més valuós que la rosada del matí:

un liri gegant. Me'l presentava amb
un somriure de mil mons el petit Ramon,
ja no tan menut y sempre tan afectuós,

que ara mateix, si s'estigués a França,
a la seva mare tan estimada, li desitjaria
amb tot el seu cor un feliç dia de la mare!

***

C'était hier l'anniversaire de mon père,
de mon frère et de l'un de mes fils. 
Nous étions attablés au salon devant
la baie de lumière pâle.

quand je reçus, soudain,
sur l'écran de mon portable, un présent
plus précieux que la rosée du matin :

un lys géant qui m'était présenté avec
un large sourire par le petit Ramon,
plus si petit et toujours aussi affectueux.

En cette même heure, s'il résidait en France,
il souhaiterait à sa mère adorée,
de tout son cœur, une joyeuse fête des mères.


Une fête des mères

J'entrouvre la main gauche,
en son cœur est une rose,
odorante, légère, veloutée.

Qui m'observerait, me prendrait
pour un fou car ma paume est vide
et regarde les cieux. Nulle commande

à distance : cette année je suis bien
là. Ma mère est à côté qui se coiffe
et la rose l'attend. Avec mes yeux d'enfant.

samedi 30 mai 2015

Essentielle ?

- Le crois-tu ? Vraiment ?
- Oui, tu es essentielle.
À la vie, pas à moi. J'aime
te croiser, de temps à autre,
au hasard des rues ou des mots.

Coquelicot pâle au bord du chemin,
gorgé du soleil de la journée et du
sel tiède du rivage. Sans toi, le chemin
disparaîtrait de la vue et échapperait à
la vie. - Existentielle, c'est ainsi que

je te vois. Et que je t'aime. Un peu, juste
un peu, n'aies crainte. Je suis le petit-gris
qui gravit la tige humide sans jamais tomber
dans l'ombre du fossé et espérant de ton mollet
être frôlé.

Projet évanescent

Vous me l'avez rappelé,
en deux mots et jamais
vous ne l'aviez exprimé,
auparavant.

Le soir tombe sur les vignes,
mes yeux s'éveillent, à distance.
Le défi est croisé. À votre projet
répond mon contre-rejet,

enjambement brusque : le vers, parfois,
se déchire et vos yeux s'envolent. Vers
où ? Peu importe. Pour combien de temps,
pff, on s'en moque.

«Je t'aime. - Moi non plus...»

vendredi 29 mai 2015

Une main anonyme

Une main, à mille autres pareille,
et qui dort serrant un peu du drap
que la chaleur de la nuit a éloigné.

Je ne la connais pas ni ne me souviens
de celle qui la porte mais je l'imagine
fine et tendre, confiante dans ces heures

qui l'écartent un temps de l'empressement
quotidien. Vers elle ne me pencherai ni
couvrirai sa peau de mes lèvres impures.

Il me suffit de me la figurer et de rendre,
à travers elle, à mes semblables que les jours
ont éreintés, l'hommage souriant d'une nuit de mai. 

Un amphithéâtre désert

Ils étaient une dizaine, tout au plus,
présence grêle et silencieuse. L'espace
était immense qui me séparait d'eux.

Faisant écho à la béance, la réverbération
métallique des augustes gradins. Le sujet
m'enflammait que je voulais transmettre

mais bien vite le silence s'imposa. Avec
la mine grave, comme de reproche, d'une dame
que je ne vis pas partir. Mon regard s'accrochait

à ses yeux charbonneux comme pour mieux se convaincre
que la vie était ailleurs que dans ce lieu austère.
Une heure passa, l'assistance partit, je débranchai

mes petits ustensiles et rangeai mon faux nez en carton
que les larmes déformaient, j'avais perdu une heure de
ma vie. Et eux la gentillesse que je ne méritais pas.

La vigile

À elle, qui ne se reconnaîtra pas.

Il est tard, quelques rares voyageurs
marchent lentement sur le quai de la gare.
Ils ne la voient pas. Elle, la «debout-payée»,
n'a d'yeux que pour eux, tête basse. Dans son dos,
les lettres SÉCURITÉ moulent sa fatigue courbe.
À sa main, en laisse, un chien muselé,
presque aussi las qu'elle et que la muselière
semble tenir. Curieuse équipée, paire improbable.
Elle boitille de la jambe gauche. Je devine sa
cheville rougie, peut-être entamée. Un instant,
je croiserai son visage qui fut beau, un jour,
et que la précarité a creusé et émacié. Elle 
n'existe pas, même pour la société qui l'emploie.

Sans la foule

Te souviens-tu de cette foule que la chanson de Piaf
disposait comme une vague conduisant à l'hasardeuse
rencontre de deux êtres pour finalement se retirer 
et les séparer à nouveau ?

Nous n'eûmes pas besoin de la foule. Des mots échangés
nous rapprochèrent derrière un projet évanescent. Les cœurs
battirent -le mien assurément, le tien, je jurerais- puis
la séparation se fit et chacun retrouva

son univers qu'il n'avait jamais quitté. Il est fort à parier
que si d'aventure mes oiseaux gagnaient l'ouest, muets, les yeux
fixes, de toi jamais ils ne puissent se faire connaître. C'est la vie,
comme dirait une amie mexicaine. Et elle fut belle, assurément.

jeudi 28 mai 2015

Une conférence

Une conférence, rien de plus.
Une heure et demie plus tard
l'amphithéâtre aura retrouvé
l'obscurité et l'araignée
y filera sa toile.

Mais je la vis plus que je ne
la prépare. Les livres s'empilent,
les photos, les confidences, un bout
de voix recueilli dans un café de
Barcelone. En français, pour les
besoins de l'exercice.

Donner le goût d'une lecture autre,
me faufiler dans le salon d'un membre
de l'assistance, au hasard, et deviner
dans ses yeux un plaisir neuf. Je ne suis
qu'un passeur de mots et d'ambiance.

mercredi 27 mai 2015

Une sortie en vélo

Nous étions trois.
Sur deux vélos.
Hadrien sur le bleu
marquait mon aile.

Je suivais, portant
son frère petit.
Pareillement casqués.
De rouge, de bleu et 

de gris. Martí ne bougeait
pas, il buvait le monde,
sous l'œil de son frère
gardien. La promenade fut

brève. Enivrante. Le soleil
était haut mais bienveillant.
Les vélos reposés, à l'ombre
du garage, nous pensions déjà

à la prochaine fois.

C'est la vie

Rien que ça. Mais tout elle,
dans ses insignifiances fécondes.
Tu ne dors pas et, soudain, te revient
ce parfum oublié de l'homme que tu croisas
voici trois ans sur le quai d'une gare.
Il te suffit de l'imaginer chantant et tu t'endors
paisible. Heureuse insomnie qui te dit : 
«c'est la vie».

Un joc de llençols / Une paire de draps

Uns llençols lila, plegats
al fons de l'armari fosc i
olorós. Cecs els dos, calmosos.

Si fos un mag, obriria les portes
i els alliberaria per fer-te un llit
d'amor, un llit de vida. Ens hi fondríem,

jugaríem als infants que mai vam ser plegats,
ens hi inventaríem una geografia tendra de frecs
i carícies. I, exhaustos, ens hi adormiríem. Tu i jo.

***

Une paire de draps couleur lilas, pliés
dans le fond de l'armoire sombre
et odorante. Aveugles tous deux, calmes.

Si j'étais un magicien, j'ouvrirais les portes
et je les libérerais pour te faire un lit
d'amour, un lit de vie. Nous nous y fondrions,

nous jouerions aux enfants que nous n'avons jamais été ensemble,
nous nous y inventerions une géograpgie tendre de frôlements
et de caresses. Et, épuisés, nous nous y endormirions. Toi et moi. 

Quelques noix de Grenoble

Quelques noix de Grenoble,
deux ou trois, pas plus,
dans une assiette en faïence
de Saint-Uze, à l'heure du repas.

Mon regard s'y attarde et je perçois,
sur leur coque claire, ce que fut la vie
du noyer au bord du chemin. Nu l'hiver
de neige, languissant au printemps,

miroir en obscur plein de la légère coquille.
Quelques noix de Grenoble qui n'attendent que
ta main et la mienne pour s'en aller au fil de l'eau.

Un peintre poète

Je ne le connais pas,
j'ignore ses toiles,
aperçues au fond d'un
portrait,

mais je goûte ses vers,
découpés et exposés par
un ami poète, cher.

Le désir et la fin, la courbe
tendre et violente de la vie,
le rêve beau d'être à deux et

la conscience seule. Le désir
mouille dans le port des draps
blancs. Merci, Francesc Florit Nin.

Une voix

Une voix lente et chaude,
par touches légères et le cercle
se resserre. Le quotidien se teint
de pastel et la parole de l'autre
s'accorde.

Une voix lente et chaude, loin déjà,
et qui laisse une marque tendre comme
d'amadou sur un buffet de juillet.
Une voix lente et chaude qui dit le monde
et ne s'en vante pas.

mardi 26 mai 2015

Une urgence lente

Une urgence lente, tel est ce mouvement 
qui me poussa à plier nonchalamment la 
table pour vous rejoindre devant mon écran.

Je vous sentais affairée, non loin d'ici, alors 
que le ciel se peignait d'or et que les oiseaux
se taisaient, tout à mastiquer la vie des hommes.

Je fis silence, à leur image, et ne mastiquai rien,
moi qui n'avais pas levé les yeux de mes livres et
de mes lubies. Et du silence naquit une fleur menue

et odorante, entre mauve et violine. J'approchai l'oreille
de sa corolle. Tout d'abord je n'entendis rien que l'air
du soir pressé d'aller se coucher dans la perspective de
sa grosse journée du mercredi, puis je perçus comme un 

frôlement continu, un chuchotis, une rumeur légère.
Des sons puis des syllabes s'en détachèrent. C'était une
longue geste en mètres réguliers qui n'eût pas déplu

à un médiéviste strasbourgeois. Il était question de reflets
clairs sur un visage vif et d'une voix douce qui dépassait
les saisons. Je crus vous y reconnaître et à présent viens vous

en interroger.

La mer, toujours recommencée (bleu de cobalt, II)

«La mer, la mer, toujours recommencée...»
tu te tais et me l'écris, la nuit. Nous
savons, toi et moi, que la mer est encore
loin qui nous unira un jour, peut-être,

mais tu l'évoques à mes yeux fatigués.
Tu joues de nuances. La nuit perdant
ses aiguilles, tu forces le trait,
la pâte s'épaissit. Je sens sous tes

doigts et dans mon regard engourdi,
un sable de cobalt et l'odeur d'iode,
unique, j'ai envie de poissons, tout
à coup... Et de ta main le long du rivage.

Una taula arraconada / Une table dans un coin

a S. R.

Una taula de cafè de fusta fosca,
estreta, arraconada al matí fred.
Ens apropem sense acostar-nos.
Bec dels teus ulls i deixo córrer
l'hora inquieta. Xerrem.

Ja t'has aixecat i sortim, plegats,
la llum intensa ens cega els ulls.
Caminarem lentament pels carrers
coneguts, sense creuar paraula,
o gairebé. Serem bé. La mar de bé.

***

Une table de café en bois sombre,
étroite, en encoignure dans le matin froid.
Nous nous approchons sans nous rapprocher.
Je bois tes yeux et je laisse filer
l'heure inquiète. Nous bavardons.

Te voici levée, nous sortons, ensemble,
la lumière vive aveugle nos yeux.
Nous marcherons lentement dans les rues
connues, sans échanger un mot,
ou presque. Nous serons bien. très bien.

Tatouages (bleu de cobalt, I)

La peau ploie et se tend, une fois
puis mille, le soleil et les embruns
la gercent, le bleu du tatouage pâlit
et bientôt l'aum ne se distingue plus
que mon regard conserve pourtant.

De kaolin et de feldspath, la vitrification
se prépare. Sur un rouleau de caoutchouc,
un peu de bleu de cobalt en un motif
disposé. Le feu fixe le dessin et le bleu
exulte. Plus loin que mon regard qui meurt.

lundi 25 mai 2015

Botifarra freda

Al meu país, se sol dir que la vengança
és un plat que es menja fred. I penso
en la botifarra de la Sardà uns pocs dies
enrere. A les meves estimades illes, passen

els polítics, la vida i la llengua romanen.
Se'n va un «embaucador», com es diu en castellà,
o més aviat, un embauzador, enemic de la llengua

i del dolç xerrar de la gent. Com jo, algun dia
et moriràs, ple de cucs, germen d'una vida altra.
De moment et podreixes en l'oposició. Memento mori.

J'ai rêvé

J'ai rêvé l'amour avec toi,
yeux grands ouverts, corps
immobile. Je l'ai rêvé puis
m'y suis endormi.

Au réveil, les draps dessinaient
ton corps tiède et inconnu, courbe
tendre et précise, comme ce chemin
des haleurs qui borde le canal.

La journée m'emporte, aiguë et impatiente,
et mille activités me secouent, menaçant
le rêve de naguère. Et pourtant je m'y tiens
et m'y accroche, phare lancinant à mes douces pensées.

Retenir

Retenir le temps,
ralentir la course du sable
dans la main qui l'égrène.

Penser aux frontières indistinctes
de la ville qui nous séparent au fil
de l'eau. Le blé ondule sous le vent

et l'épouvantail s'agite près du cerisier,
dans le silence et les coups d'œil narquois
des passereaux qui grappillent les épis.

Retenir le temps, pour un jour, pour toujours.
Le prendre par l'épaule et le conduire dans les
chemins où personne ne va. Nos jambes se frôlent

qui écartent les hautes graminées. Le sens-tu, toi
qui, sans que nous ne nous soyons jamais tutoyés,
retiens encore un peu le temps et croques la cerise ?

dimanche 24 mai 2015

Des gens vrais

Je ne les connaîtrai jamais, ces gens vrais
que vous avez connus dans une ville amie.

Ils sont passés et ont glissé entre les murs
hauts et blancs, couronnés de tuiles rouges.

Pourtant, ce soir, malgré le vent froid et aigre,
je sors dans l'entrelacs des rues, sans personne,

et je m'imagine leurs pas serrés, vos rencontres,
au hasard des commerces, des soirées autour d'un vin

franc sous la lampe tiède. Nulle parole que le frôlement
des oiseaux indistincts, mais tout me parle d'une chaude

humanité. Sous le réverbère, la marque noire d'un pneu
sur la chaussée, un paquet de cigarettes froissé dans 

la pelouse, une odeur de soupe aux poireaux qui ne veut pas
partir. Et la nostalgie de ce que je ne connus pas et pourtant

reconnais.

Diumenge de vots

Devot? De cap manera. Trenca el silenci
un diumenge de vots, a la meva terra
estimada. Aquí serà un diumenge de vots.
Meus, secrets. Tant de bo que fossin lliures.

***

Dévot ? Aucunement. Le silence se brise
sur un dimanche de vote, dans ma terre
adorée. Ici ce sera un dimanche de vœux.
Les miens, en secret. Pourvu qu'ils soient libres.

Sexus / Saxum

M'acarona el llatí dels primers anys
de l'edat adulta. Suau i violent.

Guerra d'accents, paronímies.
Sexus vs Saxum. El tall entre

els amants contra la pedra  bruta.
Cova fosca i amagada, gelada,

on ens apropem. Llavis de carn,
sabor de sang mossegada. Calor

tendre de l'abraçada. Ens fonem,
sense confondre'ns. El tall es fa llit.

***

Je suis caressé par le latin des premières années
de l'âge adulte. Doux et violent.

Guerre d'accents, paronymies.
Sexus vs Saxum. La coupure

entre les amants contre la pierre brute.
Grotte sombre et cachée, gelée,

où nous nous rapprochons. Lèvres de chair,
goût de sang mordu. Chaleur

tendre de l'étreinte. Nous nous fondons,
sans nous confondre. La coupure fait notre lit.

Pubis angèlic / Pubis angélique

Deixar la llengua de la ment i tornar
a la pràctica del cos. Nus. Els dos.
Ja és de dia, una llum violenta penetra
el pis en calma. Dorms. Respiro el teu
hàlit de vida ple. T'acaricio l'espatlla,
fina, tan fina, i la teva cuixa m'acull.
Pubis angèlic. Res de l'altre món.
Tot d'aquest.

***

Laisser la langue de l'esprit et revenir
à la pratique du corps. Nus. Tous les deux.
Il fait déjà jour, une lumière violente
pénètre
l'appartement calme. Tu dors. Je respire ton
haleine de vie pleine. Je caresse ton épaule,
fine, si fine, et ta cuisse m'accueille.
Pubis angélique. Rien d'extraordinaire.
Tout d'ordinaire. Merveilleusement.

Haikulte

El desig brillant
m'acompanya pels carrers
de la nit en va.

***

Le désir brillant
m'accompagne dans les rues
de la nuit en vain.

samedi 23 mai 2015

Lágrimas negras

Lágrimas negras, de tinta amarga,
que te corren por la mejilla
y te dejan exhausta, acurrucada
en un rincón de la finca.

Lágrimas negras, ya secas, como 
surcos por la piel. Arrugas tiernas,
sutiles marcas del pasado remoto
y ya no tan amargo.

Lágrimas negras, de tinta ríos,
por donde fluye tu pluma en pos
de recuerdos ricos y profundos
que te enseñaron a ser. Tú misma.

Inventar-se... / S'inventer...

M'invento la veu de mon amic llunyà
en llegir el text de la seva intervenció
d'ahir, a Ponent, fosquet.

Retrobo el seu caminar lent, sota les ulleres
de carei, per la vida d'un poeta ja mort. Retalls
de premsa, articles emocionats o freds com un taüt.

I tota una vida neix. De patiments molts i poques
alegries. La mort d'un infant em fa tremolar. La seva
activitat, incessant, entre dues llengües i diverses

formes. L'evolució de les idees. El pes del cos, els
somriures que s'esfumen i el vers que s'imposa, brillant:
«i canten la malícia de les dones impures»...

***

Je m'invente la voix de mon ami lointain,
à la lecture du texte de son intervention
d'hier, à l'ouest de l'île, le soir venu.

Je retrouve sa marche lente, sous les lunettes cerclées
d'écaille, dans la vie d'un poète depuis longtemps décédé.
Coupures de presse, articles émus ou froids comme un cercueil.

Et toute une vie de naître. Beaucoup de souffrances et bien peu
de joies. La mort d'un enfant me fait trembler. Son
activité, incessante, entre deux langues et plusieurs

formes. L'évolution des idées. Le poids du corps, les
sourires qui s'envolent et le vers qui s'impose, brillant :
«et ils chantent la malice des femmes impures»...

Te parler

Te parler sans te parler,
caresser du bout des doigts
l'infime de la vie passée.

Chausser ses baskets, sortir
dans le quartier, délaisser
les immeubles blancs pour un

silence moins minéral et gagner
la montagnette qui est au cœur
de la ville nouvelle. S'asseoir 

au pied du château d'eau. Fermer
les yeux et songer à la courbe
gracieuse de pissenlits soufflés.

Casuistique douanière

Il était en douane -je ne sais si on l'enseigne encore-,
une matière captivante, le Tarif. On y apprenait à classer
objets et être vivants dans le but de les imposer à leur 
juste valeur. Qu'allait-on taxer ? Le contenant ou le contenu ?

Dans le cas d'un mince carton recelant des chemises en soie,
c'était simple. Tout comme un coffre Louis XIII rempli de sable
de rivière. Mais dans celui de jouets en métal bruni contenant
un petit taille-crayon en plastique vil ? Je ne le sus jamais.

C'était du temps que mon père me précédait. Mon frère et moi,
adolescents, jouions avec ces objets de fantaisie sans jamais
y tailler le moindre crayon. Nous y apprîmes la route des
Caraïbes et l'envoûtante tractation du commerce de détail.

Mines

Les mines du roi Salomon ne sont rien pour moi.
Absolument rien. Mon cœur va vers les mines de
Valmanyà, au pied du Canigou. Abandonnées depuis

des lustres du temps que j'étais enfant. Mon pépé
les avait acquises avec sa petite propriété qu'il
appelait la Cova, en souvenir de son île lointaine.

Me prenant par la main, il m'y emmenait, me promettant
l'Eldorado à l'âge d'homme. Je le croyais, examinais
les pierres comme s'il s'était agi de pépites précieuses.

Je ne voyais alors qu'une bouche sombre, énorme et infinie.
Je la pris longtemps pour la bocca della verità avant que,
à l'automne de ma vie, le tunnel de Malpas ne m'en offre

une vision sereine et claire en son terme. Que sont devenues
les mines ? Il est à craindre qu'elles ne se soient encore
éboulées, remisant à jamais les rêves des enfants oubliés.

Festejades

À Lionel et Julie, à Marie aussi.

I - Le labyrinthe

Il y eut, au cœur même de la nuit ventée,
le lacis minéral, au bord de l'encre noire,

ces mots qui nous tenaient abrités après avoir
quitté les amies de Julie, envolées, sur un parking

de maraudes comblé. La marche était rapide, la parole
mesurée. De Gruissan j'entrevoyais les enseignes éteintes.

Les oiseaux s'en étaient allés loin. Seuls cliquetaient
les cordages. Au terme de la course, un autre parking

avala le jeune couple ami et je m'en fus, sur la route
venteuse, vers cette Catalogne où mes parents dormaient.

II- La ribambelle

Comme le photographe traquant l'angle d'un regard, le décroché
d'une corniche, je cherchais un motif et la soirée avançait

quand soudain je la vis serpenter, cette longue ribambelle
de jeunes-filles enjouées. Ribaudes d'un soir longeant les

guinguettes à musiques avant de disparaître dans la nuit. Près
de la bodega des municipaux où rissolaient des sépious, il se passa

un phénomène étrange. La ribambelle fut sur le point d'accrocher le front
disjoint de garçons, mâchoires serrées, prêts à en découdre et qui ne firent rien.


III - Le pain perdu

Nous rivalisions pour savoir qui offrirait aux autres un peu de leur repas.
Marie, la première, fut la plus prompte. Et en un tournemain, la directrice

me laissa le billet bleu à la main comme un amoureux transi sur le quai d'une gare
désertée. Je me rattrapai pour la boisson avec la complicité de municipaux avisés.

Lionel, fut le deuxième larron - Marie faisant Jésus - et nous offrit de Buster Keaton
une pantomime ventée. Il emplit notre table d'assiettes en cartons portant chacune deux

tartines de pain perdu recouvertes de sucre et de pâte à tartiner. La tramontane s'en mêla,
les assiettes volèrent et les tartines churent. En bonne tourneuse, Marie s'en fut discuter

le bout de gras avec les confiseurs voisins et parvint à leur soutirer en plus des envolées
quelques tartines supplémentaires que le pauvre Lionel fut contraint d'avaler : Gruissan, mes amours...

Envahissement

Mer épaisse, comme de liqueur, d'un bleu profond
qui ne bouge en surface. Tapie dans l'œil engourdi

de sommeil et qui s'apprête à basculer vers l'autre
rivage. Tel est, à peu de choses près, l'image que je

me forme du bleu ultramarin dont vous souhaitiez naguère
qu'il envahît ma nuitée. La nuit est passée et je garde

de cet envahissement discret un souvenir serein et des vers
plein ma musette pour courir les semer sur les chemins ventés.

Vouvoiements

Vouvoyer, voussoyer,
le son glisse, comme
couleuvre en herbages.

Distance proche, savoureuse.
Tu me vouvoies, je te vouvoie.

Et s'il n'était ces vers, le tutoiement
serait impensable. Une audace qui fait rire

tout seul, tôt le matin, devant l'ample baie vitrée.

L'autre

L'autre n'a pas de sexe
mais il a un timbre.

En français. La syllabe
centrale, accentuée, s'ouvre

démesurément, que je ne puis
reproduire. Mon au est un o

du midi. Plus timide, plus chaleureux
aussi. Comme l'ostre catalan, à peu

de choses près. Sans le s. Huître
entrouverte. À peine. Penser à l'autre

c'est avant tout pour moi le penser.
Différent, autonome, merveilleusement

autonome. Sans nulle possession. Tout juste
de l'admiration. Et une infinie reconnaissance

à la vie qui m'a permis d'en partager un brin le 
parcours. Et si cette autre, aujourd'hui, c'était toi ?